L'esprit dans l'histoire: Recherches et curiosités sur les mots historiques
Part 4
Je ne veux pas non plus m'éloigner de l'époque de Charlemagne sans vous émettre au passage certain doute du savant Fréd. Lorentz[97], touchant l'existence de cette fameuse _école palatine_ que Charlemagne présidait sous le nom de David, où l'on voyait Alcuin prendre celui d'Horace, Engelbert celui d'Homère, etc. Selon l'érudit allemand, c'est un conte absurde. J'ajouterai, pour concilier tout, que M. Francis Monnier[98], sans vouloir détruire ni même combattre ce doute de Lorentz, ne l'accepte pas, du moins tel qu'il l'a émis. La réunion «que la postérité a nommée Académie palatine» fut, il en convient, «une réunion toute morale de savants» qui se connaissaient, sans beaucoup se voir, et qui, pour ainsi dire, ne se réunissaient qu'à distance, mais dont l'influence n'en fut pas moins tout aussi active sur l'esprit de leur temps que celle d'une école permanente et d'une académie à séances assidues: «Frédérik Lorentz, dit-il, s'est trop pressé de la reléguer au rang des fables, car, ajoute-t-il avec un grand sens, si l'on ne veut s'arrêter qu'au mot lui-même, Charlemagne est bien autre chose que le fondateur d'une académie, d'une université, puisqu'il les a toutes préparées. Il est, avec Alcuin, son intelligent ministre, le restaurateur des lettres en Occident.»
[Note 97: _De Carolo Magno litterarum fautore_, etc., 1828, in-8, p. 42, et _Alcuins Leben_, p. 171.]
[Note 98: _Alcuin et Charlemagne_, 2e édit., 1864, in-12, p. 127.]
Puisqu'il a tout à l'heure été question d'Eginhard, je crois bon de vous répéter en courant que ses amours et son mariage avec Emma ou Imma, fille de Charlemagne, ne sont qu'un roman, dont la première version, naïvement consignée dans la _Chronique du monastère de Lauresheim_, a été depuis amplement exagérée dans son mensonge par les conteurs, les poètes et les peintres[99]. Il est sûr que Charlemagne n'eut pas de fille du nom d'Emma, et, quoi qu'en ait dit dom Rivet[100], se faisant fort d'un passage de la 32e _lettre_ d'Eginhard, il n'est d'aucune façon certain que celui-ci ait été le gendre de Charlemagne. Il ne faut même que lire la fin du XIVe chapitre de sa _Vie_ de l'empereur pour s'assurer qu'il ne dut pas l'être. Eginhard n'y dit-il pas que Charlemagne «ne voulut jamais marier aucune de ses filles, soit à quelqu'un des siens, soit à des étrangers»? A moins qu'Eginhard ne fût aussi distrait que M. de Brancas, qui oubliait parfois qu'il était marié, je ne comprends pas qu'ayant pour femme une des filles de Charlemagne il ait pu parler ainsi.
[Note 99: On a été jusqu'à mettre la scène de ce roman dans une des petites cours de l'hôtel de Cluny. _V._ la _Notice sur l'hôtel de Cluny_, p. 9.]
[Note 100: _Hist. litt. de la France_, t. IV, p. 550. Mabillon, dans ses _Annal. Bénédict._, a de même donné créance à cette légende, t. II, p. 223, 426.]
Quant à l'épisode de la neige, traversée d'un pas ferme par la vigoureuse princesse qui porte son amant sur ses épaules, pour dérober ses traces aux regards de son père, il n'est pas plus vrai que le reste, si l'on persiste surtout à lui donner pour héros Eginhard et Emma. Avant que la _Chronique de Lauresheim_, publiée pour la première fois en 1600[101], fût venue le mettre sur leur compte, le _Miroir historical_[102] de Vincent de Beauvais, l'avait popularisé chez nous plusieurs siècles auparavant, en lui donnant pour principal personnage l'empereur d'Allemagne, Henri le Noir[103].
[Note 101: _Scriptores rerum Germanicarum_, publiés par Marquard Freher, 1600, in-fol., t. III.--Cette chronique a été ensuite donnée à part sous le titre de _Chronicon Laurishamense_, 1768, in-4. _V._ au t. I, p. 40-46.]
[Note 102: 5 vol. in-fol., 1495.]
[Note 103: _V._ les frères Grimm, _Traditions allemandes_, traduites en français par M. du Theil, in-8, t. II, p. 149.--Guillaume de Malmesbury, dont le récit est antérieur à celui du chroniqueur de Lauresheim, raconte aussi l'anecdote, en la mettant sur le compte de Henri le Noir. (_De Gestis regum Anglorum_, lib. II, chap. XII.)]
C'est d'une vanité de descendants que vint toute la légende, ou du moins sa popularité. Les comtes d'Erpach se croyaient descendus d'Eginhard, mais une plus noble ascendance leur eût fort agréé. Ayant à choisir, ils s'attribuèrent celle de Charlemagne, et la rattachèrent à l'autre par le conte qui a fait fortune. Ils imaginèrent de faire courir le bruit qu'on avait ouvert à Selgenstratt le tombeau d'Eginhard, et que l'histoire de ses amours et de son mariage avec Imma s'y était trouvée gravée en peu de mots sur une lame de plomb[104]. Il n'en fallut pas davantage pour que, cette prétendue preuve venant s'ajouter au récit, sans doute arrangé lui-même, de la _Chronique de Lauresheim_, on acceptât toute la légende, sans plus la contester. Freher, qui avait publié la _Chronique_, n'avait pas cru à l'histoire de ces amours, et l'avait dit. C'est alors que, pour détruire le mauvais effet de ce doute, les comtes d'Erpach avaient imaginé l'ouverture du tombeau d'Eginhard et la trouvaille de la lame de plomb. Dès lors on put croire, sur ce point, l'incrédulité bien morte; mais Bayle, en reprenant le doute de Freher, la réveilla[105], et lui donna par l'autorité de sa critique assez de force pour qu'elle pût de nouveau serrer de près le mensonge, et en avoir définitivement raison.
[Note 104: Hubert Thomas, _Vie de l'Électeur palatin Frédéric_, t. II, p. 10.]
[Note 105: _V._ dans son _Dict. crit._, in-fol., t. II, l'article _Eginhard_, à l'endroit où il dit: «Freher n'ajoute aucune foi à ce conte.» _V._ aussi le _Ducatiana_, t. I, p. 178-179.]
VII
Les frères Grimm, qui, dans leur très savant et très curieux livre sur les _Traditions allemandes_, ont dégagé l'histoire de la légende avec tant de courage et de lumière, n'ont eu garde d'oublier ce conte. Ils l'ont remis à sa vraie place, dans la catégorie des inventions ingénieuses, des mensonges bien trouvés dont l'étiquette naturelle est la fameuse phrase italienne: _Si non e vero, e bene trovato_.
La plupart des traditions de notre histoire à l'époque mérovingienne les ont rencontrés tout aussi inexorablement sceptiques. Il faut voir quel bon marché ils font de la vérité historique des événements les plus populaires du règne de Childéric et de celui de Clovis; comment ils rejettent parmi les fables, en dépit d'Aimoin[106] et de Grégoire de Tours[107], tout le roman du mariage de Childéric avec la reine Basine, que l'abbé Velly avait pomponné de si jolies phrases; comment, malgré les mêmes historiens, ils relèguent au nombre des légendes: et la fameuse histoire du vase de Soissons[108], et celle du mariage de Clovis et de Clotilde[109], et celle encore de l'épée et des ciseaux que cette dernière princesse reçut des rois Childebert et Clotaire, comme présents symboliques lui annonçant qu'il lui fallait choisir, pour ses petits-fils, entre la mort par le glaive et la tonsure du moine[110].
[Note 106: _Hist. des Français_, liv. I, chap. XIII et XIV.]
[Note 107: Hist. des Francs, liv. II, chap. XXVIII.]
[Note 108: Aimoin, liv. I, ch. XII.--Grégoire de Tours, liv. II, ch. XXVIII.--Flodoard, _Hist. de Reims_, liv. I, ch. XIII.]
[Note 109: Aimoin et Grégoire de Tours, _ibid._]
[Note 110: Grég. de Tours, liv. III, ch. XVIII.--_V._ sur tous ces faits, le livre des frères Grimm, déjà cité, t. II, p. 85, 89, 95, 98.]
De l'existence de Pharamond comme premier roi des Francs, les frères Grimm n'en parlent même pas[111]. Ils savent que c'est une croyance sur laquelle, à moins d'être le continuateur patenté de M. Le Ragois, l'on a passé condamnation depuis plus d'un siècle.
[Note 111: L'abbé de Longuerue en doutait déjà, voyant qu'il n'en était pas fait mention dans Grég. de Tours et qu'il n'en était parlé que dans le _Manuscrit de Saint-Victor_.]
Auparavant, on y croyait si bien, qu'on allait jusqu'à dire par quelles vertus s'était distingué Pharamond. Il se trouve dans les manuscrits de la Bibliothèque impériale[112] une _dictée_ faite par Élisabeth de France, sous les yeux de Louis XIII encore enfant, où l'on fait dire à la petite princesse au sujet de son frère: «Qu'il prendra comme modèles, pour la piété saint Louis, pour la justice Louis XII, pour l'amour de la vérité Pharamond Ier.....» L'amour de la vérité sous le patronage d'un roi dont l'existence est un mensonge, voilà certes qui est bien placé!
[Note 112: _Mss. de Béthune_, vol. coté 9309.]
Un mensonge, ai-je dit, l'existence de Pharamond un mensonge! C'est bien de l'audace. Ceux à qui la fable est chère vont m'en vouloir; peut-être m'en feront-ils un vrai crime, comme il arriva au savant de Bohême Shlœzer, qui passa pour criminel de lèse-majesté, parce qu'il avait rayé de l'histoire de son pays plusieurs princes que des récits mystiques y avaient placés: _Ausus est reges incessere dictis_[113]! Le plus grave, c'est que notre liste royale y perd un roi, et commence ainsi par un vide. Avec un peu de complaisance on peut le combler, et recompléter le nombre, en replaçant dans la nomenclature un carlovingien jusqu'ici tenu à l'écart. C'est ce fils de Louis-d'Outremer, nommé Charles, que l'on croyait avoir été entièrement supprimé par son frère Lothaire, mais qui semble avoir eu toutefois quelques années de règne en Bourgogne, ainsi que l'a prouvé M. Auguste Bernard, d'après la suscription d'un acte des _Cartulaires de Cluny_[114].
[Note 113: Baron de Férussac, _Bulletin des Sciences historiques_, t. XVI, p. 328]
[Note 114: _Notes sur un roi inconnu de la race carlovingienne_, dans le XXIIIe volume des _Mémoires de la Soc. imp. des Antiq. de France_.]
Les frères Grimm n'ont pas dit un mot de la Sainte-Ampoule. S'ils doutent des légendes, jugez ce qu'ils pensent des miracles!
Nous n'en parlerons pas nous-même davantage; il nous suffira de renvoyer, pour l'origine de la sainte fiole, à l'excellent livre de M. Alfred Maury sur les _Légendes pieuses_[115].
[Note 115: P. 183.]
J'avais, dans la première édition de ce livre, fait une chicane aux historiens pour leur traduction des paroles de saint Remy baptisant Clovis. M. Édouard Thierry m'a fort courtoisement prouvé que j'avais eu tort, et je vais prouver à mon tour que j'approuve ses raisons, en les reproduisant ici:
«M. Édouard Fournier, dit l'aimable critique[116], prend la traduction: «Courbe ton front, _fier_ Sicambre,» en flagrant délit de rhétorique. Elle n'est pas tout à fait exacte, j'en conviens; mais elle l'est bien plus qu'il ne semble. Si elle cherche le nombre harmonieux, elle imite en cela le texte, qui affecte un faux air de vers latin: _Mitis depone colla, Sicamber_, et la traduction est encore plus simple que l'original. Quant au mot _fier_, on aurait tort de le prendre pour un contre-sens. Grégoire de Tours[117] ne dit pas: _Depone colla, mitis Sicamber_, «baisse le cou, doux Sicambre;» mais: _Mitis depone colla, Sicamber_; «baisse doucement la tête, Sicambre,»--la force de l'adjectif portant sur l'action du verbe; ou mieux encore: «Apprivoisé désormais,»--c'est le vrai sens de _mitis_--«baisse la tête, Sicambre.» Or, qui dit apprivoisé suppose un état antérieur, qui est l'état sauvage, et le _mitis Sicamber_ contient le fier Sicambre.»
[Note 116: _Moniteur_ du 4 nov. 1856.]
[Note 117: Lib. II, cap. XXI.]
On est presque heureux des erreurs qui vous attirent de semblables rectifications. Elles deviennent ainsi des bonnes fortunes pour la vérité.
Si le _mot_ n'a pas été gâté par les arrangeurs d'histoire, il n'en a pas été de même pour le reste de l'épisode. La mise en scène qui a complètement dénaturé la pièce n'est nulle part plus fausse ni plus amusante que dans le livre de Scipion Dupleix[118]. Il nous montre le roi franc inclinant, à la voix de l'évêque, sa tête frisée et parfumée. On croit assister au sacre de Louis XIV, recevant, en perruque, la couronne de ses ancêtres.
[Note 118: _Hist. génér. de France_, 1639, t. I, p. 58.]
«L'heure de la veille de Pasques, à laquelle le roy devoit recevoir le baptesme de la main de sainct Remi, estant venue, il s'y présenta avec une contenance relevée, une démarche grave, un port majestueux, très-richement vestu, musqué, poudré, la perruque pendante, curieusement peignée, gaufrée, ondoyante, crespée et parfumée, selon la coutume des roys françois. Le sage n'approuvant pas telles vanités, mesmement en une action si saincte et religieuse, ne manqua pas de luy remonstrer qu'il falloit s'approcher de ce sacrement avec humilité!»
Les avènements de dynastie sont plus qu'autre chose encore en histoire des occasions d'erreur, ou tout au moins de doute. La _Chronique_, dont le langage, en ce temps-là surtout, est si mal assuré, ne bégaye jamais tant qu'auprès des berceaux. On se croyait sûr de la vérité, par exemple, au sujet de Hugues-Capet et de sa prise de possession du trône. Augustin Thierry avait dit qu'avec lui la France s'était enfin donné une royauté nationale, substituant ses droits nouveaux aux droits vieillis de la monarchie venue d'outre-Rhin avec les Franks de Clovis et ceux de Charlemagne. M. Olleris[119] vient aujourd'hui nous dire qu'on s'est trompé. Ni Hugues-Capet, ni ses successeurs immédiats n'eurent, à l'entendre, rien de vraiment national. Ce furent moins des rois français, selon lui, que des agents couronnés de l'étranger. S'ils n'étaient plus Germains par la race, comme ceux qu'ils remplaçaient, ils l'étaient par le servage. M. Olleris nous paraît aller trop loin. Il se peut, comme il tend à le prouver, que les premiers Capétiens, sans grande force au dedans, où les vassaux leur étaient plus ennemis que l'étranger même, aient cherché au dehors l'appui qui leur manquait là, et se soient fait ainsi une défense de ce qu'ils auraient dû combattre; mais il serait injuste de leur faire un crime de cette politique de prudence, et d'y voir surtout la preuve d'une vassalité quelconque vis-à-vis de l'Allemagne. De ce que celle-ci les soutint, il ne faut pas aller jusqu'à dire qu'ils fussent tout à elle, comme serviteurs et créatures de ses empereurs. La France ne vit pas moins en eux des rois de son choix, les premiers qu'elle eût vraiment tirés de ses propres entrailles, comme il est dit dans un passage des _Annales de Metz_, oublié par Augustin Thierry, bien qu'il fût singulièrement favorable à sa thèse: _Unum quodque de suis visceribus, regem sibi creari disponit._
[Note 119: _Mémoire sur Aurillac et son monastère_, fort bien analysé par M. E. Levasseur dans la _Revue des Sociétés savantes_, mai-juin 1864, p. 541, et signalé par quelques lignes excellentes de M. Saint-Marc Girardin, _Journal des Débats_, 17 mars 1863.]
La bourgeoisie et les gens de métiers, chez lesquels était alors le vrai cœur de la France, en jugèrent si bien ainsi que, pour mieux établir le lien intime qui existait entre eux et cette dynastie, moins française encore qu'essentiellement parisienne, ils imaginèrent le conte singulier et bientôt popularisé par les romans[120], qui donnait le chef de la dynastie pour le fils d'un boucher de Paris, et tendait à confondre ainsi, dans une même parenté, les _Capets_ avec les _Capeluches_. La dynastie en fut un peu rabaissée vis-à-vis de l'étranger, où l'on se moqua de cette origine, comme fit Dante dans son _Purgatoire_[121], mais en France, à Paris même, où la corporation des bouchers avait une si grande puissance, elle n'en fut que mieux assise et plus forte.
[Note 120: _V._ l'excellente introduction de M. Guessard au roman de _Hugues-Capet_, «seul poème où la légende du bouclier soit rapportée avec une apparence de bonne foi...» P. 10, 31.]
[Note 121: Chant XXe.]
VIII
Préoccupés seulement dans leur livre de la communauté de traditions qui peut exister entre notre histoire et celle des États germaniques, les frères Grimm ne vont pas pour nous au-delà des deux premières races. Je le regrette; dans les règnes suivants, ils auraient encore eu beaucoup à redresser. Que leur eût-il semblé, par exemple, de cette belle anecdote sur le roi Louis le Gros, racontée dans tous les livres sur l'histoire de France, notamment en ces termes dans les _Tablettes historiques_ de Dreux du Radier[122]?
[Note 122: T. I, p. 148.]
«Dans le combat de Brenneville contre Henri Ier, roi d'Angleterre, en 1119, un chevalier anglois ayant pris les rênes du cheval sur lequel Louis le Gros étoit monté, et criant: «Le roi est pris,» Louis lui déchargea un coup de la masse d'armes dont il étoit armé, et le renversa par terre en disant, avec ce sang-froid qui caractérise la véritable valeur: «Sache qu'on ne prend jamais le roi, pas même aux échecs.»
Cela sent bien, n'est-ce pas, son histoire inventée, son _mot_ fait à plaisir? Croiriez-vous pourtant que Mézeray avait trouvé encore moyen d'enchérir sur cet aimable mensonge et de l'enjoliver: «Cette aventure, dit-il, fut le sujet d'une médaille qu'on fit graver avec cette inscription, tirée de Virgile:
«_Nec capti potuere capi_[123].»
[Note 123: Cet hémistiche de Virgile, où se trouve un jeu de mots qu'on lui a souvent reproché, se lit, avec une différence pour le premier mot, dans le VIIe l. de l'_Énéide_, v. 295, discours de Junon.]
Une médaille commémorative, une médaille honorifique du temps de Louis le Gros[124]! Avouez qu'on ne peut mieux greffer une fausseté sur une autre, et plus impudemment _illustrer_ un mensonge.
[Note 124: _V._ sur les erreurs de ce genre, un mémoire de l'abbé Barthélemy, dans les _Mém. de l'Acad. des Inscript._, t. XXIV, p. 34.]
Je fus longtemps à trouver l'origine de celui-ci, dont il n'y a pas trace, bien entendu, dans la vie de Louis VI, par l'abbé Suger: _Vita Ludovici VI, cognomine Grossi_. Le hasard me la fit enfin découvrir dans un livre qui n'était guère fait pour donner à l'anecdote plus de créance à mes yeux: c'est le _Policration_ de Jean de Salisbury[125].
[Note 125: Liv. I, ch. v.--L'abbé Garnier, dans un Mémoire à l'_Académie des Inscriptions_ (t. XLIII, p. 364), répète le mot de Louis le Gros et semble y croire. En revanche, il nie ce qu'on dit de l'origine de cette guerre: la scène de l'échiquier que Henri d'Angleterre aurait jeté à la tête de Louis de France. Il a raison de dire que c'est un épisode du roman des _Quatre Fils Aymon_ transplanté, avec d'autres personnages, en pleine histoire de France (_ibid._, p. 356). Il conteste encore dans le même mémoire, p. 357, la réalité de certaine plaisanterie que Philippe Ier se serait permise sur l'obésité de Guillaume le Conquérant, et qui aurait été la cause d'une autre guerre.]
Cette bataille de Brenneville a joué de malheur avec la vérité. Quelques historiens prétendent qu'il n'y eut là qu'un seul homme de tué. Or, je ne crois pas beaucoup plus à cette mort unique qu'au mot de Louis le Gros. Elle me fait souvenir du fameux bulletin du général Beurnonville, après les affaires de Pellygen et de Grew-Machern, en 1791.
«Après trois heures d'une action terrible, et dans laquelle les ennemis ont éprouvé une perte de dix mille hommes, celle des Français, écrivait-il, s'est réduite au petit doigt d'un chasseur.»
Paris s'amusa beaucoup de cette gasconnade. On en fit le sujet d'une chanson qui avait pour refrain:
Holà! citoyen Beurnonville, Le petit doigt n'a pas tout dit.
Quelques jours après, un loustic de régiment écrivit au ministre que «le petit doigt perdu était retrouvé.»
IX
Bien souvent il est arrivé que lorsqu'un fait réellement vrai avait été revêtu par les historiens des formes menteuses de leur style, celles-ci faisaient mettre en doute la vérité du fond, et reléguer le tout dans la catégorie de leurs fables coutumières.
Il en a été ainsi pour cette grande scène où tous les historiens des deux derniers siècles, mais aucun avec autant de pompe et de faux apparat que l'abbé Velly, nous représentent Philippe-Auguste, le matin de la bataille de Bouvines, posant sa couronne sur l'autel, en disant à ses barons: «S'il est quelqu'un parmi vous qui se juge plus capable que moi de la porter, je la mets sur sa tête et je lui obéis.»
Tenu en défiance par cette mise en scène et par cette déclamation; n'ayant d'ailleurs pour garantie du fait qu'un passage de la _Chronique_ de Richier, abbé de Senones, et un autre de Papire Masson qu'il savait très-porté à donner créance aux fables, Augustin Thierry n'hésita pas à révoquer hautement en doute, dans une de ses _Lettres sur l'histoire de France_[126], tout le théâtral épisode. Depuis lors, on a publié la _Chronique de Rains_, et le fait condamné par M. Thierry s'y est retrouvé avec des airs de vérité naïve qui lui assurent enfin une sorte d'authenticité. Par la manière dont le récit nouveau détruit presque de fond en comble l'échafaudage de cette histoire telle qu'on la racontait auparavant, on ne voit que mieux toutefois combien il avait été raisonnable, sinon de la nier, du moins de la mettre en doute.
[Note 126: 1re édition, p. 72.]
Nous allons reproduire la simple narration du vieux chroniqueur, avec les paroles sensées dont M. Edward Leglay la fait précéder en la citant dans son _Histoire des comtes de Flandre_[127].
[Note 127: T. I, p. 500.]
«Quelques historiens, dit-il, prétendent que le roi de France, se plaçant au milieu de ses officiers, fit déposer sa couronne sur un autel, et que là il l'offrit au plus digne. Personne ne se présenta comme bien l'on pense, et Philippe remit sa couronne sur sa tête. Guillaume le Breton, qui se tenait derrière le roi, et vit de ses propres yeux tout ce qui se passa dans cette journée mémorable, ne parle pas de cette cérémonie à la Plutarque. Si la chose eut lieu, elle fut beaucoup plus simple, plus naïve, et par conséquent beaucoup plus en harmonie avec les idées féodales et chevaleresques; telle enfin que la rapporte un vieil auteur français:
«Quand la messe fut dite, le roi fit apporter pain et vin, et fit tailler des soupes, et en mangea une, et puis il dit à tous ceux qui autour de lui étaient: «Je prie à tous mes bons amis qu'ils mangent avec moi, en souvenance des douze apôtres, qui avec Notre-Seigneur burent et mangèrent, et s'il y en a aucun qui pense mauvaisetié ou tricherie, qu'il ne s'approche pas.» Alors s'avança messire Enguerrand de Coucy, et prit la première soupe et le comte Gauthier de Saint-Pol la seconde et dit au roi: «Sire, on verra bien en ce jour si je suis un traître.» Il disait ces paroles pour ce qu'il savait que le roi l'avait en soupçon, à cause de certains mauvais propos. Le comte de Sancerre prit la troisième soupe, et les autres barons après, et il y eut si grande presse, qu'ils ne purent tous arriver au hanap qui contenait les soupes. Quand le roi le vit, il en fut grandement joyeux; et il dit aux barons: «Seigneurs, vous êtes tous mes hommes, et je suis votre sire, quel que je soie, et je vous ai beaucoup aimés... Pour ce, je vous prie, gardez en ce jour mon honneur et le vôtre. Et _se vos vées que la corone soit mius emploié en l'un de vous que en moi, jo mi otroi volontiers et le voit de bon cuer et de bonne volenté_.» Lorsque les barons l'ouïrent ainsi parler, ils commencèrent à plorer, disant: «Sire, pour Dieu, merci! nous ne voulons roi sinon vous. Or, chevauchez hardiment contre vos ennemis, et nous sommes appareillés de mourir avec vous[128].»
[Note 128: La _Chronique de Rains_, publiée par M. L. Paris, p. 148.--Ce qu'il y a d'assez singulier, c'est que la scène, telle que l'abbé Velly et les autres l'ont arrangée, ressemble beaucoup moins à celle dont on trouve le récit dans cette _Chronique de Rains_, qu'à certaine scène du même genre pompeusement décrite dans l'_Alexiade_, liv. IV, ch. V. Au lieu de la bataille de Bouvines, il s'agit de celle de Dyrrachium; au lieu de Philippe-Auguste, c'est Robert Guiscard. Anne Comnène lui fait tenir aux chevaliers normands le même discours à peu près que l'on a prêté à Philippe-Auguste offrant sa couronne aux barons.]