L'esprit dans l'histoire: Recherches et curiosités sur les mots historiques
Part 3
Ce n'est pas seulement pour des propos graves comme celui-ci que ces anecdotiers sont allés _gueuser_, au nom du Béarnais, dans les livres anciens; ils les ont aussi écrémés de paroles grivoises, qui, assaisonnées, épicées à la française, ont pu être mises avec plus de vraisemblance encore que le reste sur le compte de ce _diable à quatre_.
Nos jurés-experts en supposition d'esprit vous raconteront, par exemple, que Baudesson, maire de Saint-Dizier, ressemblait si fort au roi, qu'un jour qu'il était venu le complimenter, la garde, le voyant passer et le prenant pour Henri IV, battit aux champs. «Qu'est-ce à dire, sommes-nous deux Majestés céans?» s'écria le roi en mettant la tête à la fenêtre. On lui expliqua que sa ressemblance avec Baudesson, qui venait d'arriver, était cause de l'erreur et de l'aubade. Il le fit entrer aussitôt, et fut surpris tout le premier de se trouver un ménechme si parfait: «Eh! compère, lui dit-il avec son accent le plus gascon et le plus narquois, votre mère est-elle donc allée dans le Béarn?--Non, Sire, c'est mon père qui y demeura.--Ventre-saint-gris! dit le roi gasconnant un peu moins, je suis payé.»
Maintenant, lisez Macrobe, au chapitre des _Saturnales_[68], qui rapporte les bons mots d'Auguste et les bonnes réponses qui lui furent faites, vous trouverez toute l'anecdote.... moins le _ventre-saint-gris_[69].
[Note 68: Liv. II, ch. IV.]
[Note 69: Elle avait déjà couru au moyen âge. _V._ A. de Montaiglon, _Anciennes poésies françaises_, t. IV.--Pour un mot du Dante qui fut prêté à Henri IV, _V._ le _Rabelais_ de MM. Burgaut des Marets et Rathery, t. II, p. 378, note.]
Je vous ferai grâce de cent autres de même espèce, sauf une seule pourtant, dont l'origine m'échappa longtemps et qu'il faut que je vous raconte.
Sully avait promesse du roi pour une audience. Il vient heurter à la porte du cabinet royal; au lieu de le faire entrer, on lui dit que Sa Majesté a la fièvre et ne pourra le recevoir que dans l'après-dîner. Il se retire et va s'asseoir tout en grondant à quelques pas d'un petit escalier qui menait à la chambre du roi. Une belle jeune fille voilée, tout de vert vêtue, en descend bientôt furtivement et s'échappe. Le roi ne tarde pas à la suivre: «Eh! monsieur de Rosny, que faites-vous là? dit-il un peu troublé à la vue de son ministre; ne vous ai-je pas fait dire que j'avais la fièvre?--Oui, Sire, mais elle est partie.... Je viens de la voir passer tout habillée de vert.» Le roi se sentit pris; il lui frappa gaiement sur la joue, et ils s'en allèrent travailler.
S'il est quelque part une anecdote vraisemblable et bien faite suivant l'humeur de ceux à qui on la prête, c'est celle-ci certainement. J'ai donc été assez surpris d'apprendre qu'elle était supposée, comme tant d'autres. Elle se lit dans Plutarque[70], avec une petite différence conforme au goût des Grecs, et que le nôtre jugerait contre nature; ce n'est pas tout, je vous dirai qu'à la prendre seulement telle qu'elle est ici, on la trouve, bien avant qu'Henri fût né, qui court déjà le monde, mise en _iambes_ malins par un certain Hilaire Courtois, qui, bien que Bas-Normand, latinisait d'une assez jolie façon[71].
[Note 70: _Vie de Démétrius_, ch. VI (_Œuvres_ de Plutarque, trad. Pierron, t. IV, p. 246).]
[Note 71: _Hilarii Cortesii Volantillæ._ Paris, 1533, in-12, p. 24.]
Oh! le vraisemblable, le vraisemblable! C'est la mort du vrai en histoire; c'est l'espoir des mauvais historiens, et c'est la terreur des bons. Il ne faut pour la vérité ni deux poids ni deux mesures. Elle est nue; qu'importe! faites-la voir telle qu'elle est. Sa parole est franche jusqu'à la brutalité; qu'importe encore! laissez-lui sa brutale parole, et faites tout pour qu'elle parvienne à tous. L'idéal, dont elle s'est trop parée, est un voile charmant sans doute; enlevez-le lui pourtant, et rendez-le, si c'est possible, à la poésie, qui, de nos jours, s'en est trop passée.
M. Renan a écrit[72]: «Au point de vue de la vérité historique, le savant seul a le droit d'admirer; mais au point de vue de la morale, l'idéal appartient à tous. Les sentiments ont leur valeur indépendamment de la réalité de l'objet qui les excite, et on peut douter que l'humanité partage jamais le scrupule de l'érudit qui ne veut admirer qu'à coup sûr.»
[Note 72: _Études d'hist. relig._, 2e édit., p. 271.]
Ce n'est pas mon avis. L'exactitude, selon moi, n'est pas faite pour la dégustation exclusive des privilégiés. Ce qu'elle apporte d'utile doit profiter à tous. Sans elle, l'histoire n'a point d'enseignement pour l'humanité; et l'humanité ne doit être frustrée d'aucun des enseignements de l'histoire.
Aux derniers siècles, époque de la flatterie et des mensonges aristocratiques, on pouvait dire, à la grande indignation du P. Griffet[73]: «Le vrai est le sublime des sots;» mais aujourd'hui c'est différent. Voltaire alors pouvait se croire en droit d'écrire: «Il y a des vérités qui ne sont pas pour tous les hommes et pour tous les temps[74];» ou bien encore, à propos de certains faits de l'histoire de Russie: «Il n'est pas encore temps de les dire, les vérités sont des fruits qui ne doivent être cueillis que bien mûrs[75].» La raison humaine a fait assez de progrès pour que ces réserves prudentes soient devenues inutiles. On peut aujourd'hui lui servir les vérités en primeur. Il faut surtout qu'elles lui arrivent sans avoir été frelatées d'aucune manière, et sans qu'on ait tenté de mettre à leur place le vraisemblable qui n'est que leur fantôme.
[Note 73: _Traité des différentes sortes de preuves qui servent à établir la vérité de l'histoire_, p. 90.]
[Note 74: Lettre au cardinal de Bernis, du 23 avril 1764.]
[Note 75: Lettre à la comtesse de Bassevitz, du 24 déc. 1761.]
En cela, je me tiens à ce qu'a dit le P. Griffet: «Il n'y a de place dans l'histoire que pour le vrai, et tout ce qui n'est que vraisemblable doit être renvoyé aux espaces imaginaires des romans et des fictions poétiques[76].»
[Note 76: _Traité des différentes sortes de preuves_, etc., p. 42.]
Si, du moins, l'on n'en faisait abus que pour les bagatelles dont je parlais tout à l'heure, le mal serait petit et nous en ririons presque. Si l'on se contentait, par exemple, de perpétuer, sous le nom de François Ier, je ne sais quelle aventure de chasse qui quelques mille ans auparavant, avait été prêtée au roi de Syrie Antiochus Sidètes[77], après avoir peut-être auparavant servi pour Nemrod, le grand chasseur; si tout le danger de ces sortes de suppositions consistait à faire répéter par Rabelais, riant dans son agonie, la parole de Demonax mourant: «Tirez le rideau, la farce est jouée[78];» ou bien à faire dire encore, par un paysan, à Louis XIV, ce mot copié d'Apulée: «Vous aurez beau agrandir votre parc de Versailles, vous aurez toujours des voisins;» si l'on s'en tenait seulement aussi à renouveler pour Bassompierre et tels autres gens d'esprit certains mots de spirituelle paillardise qui avaient fait fortune cent ans avant eux, comme celui-ci sur la virginité: «Il est bien difficile de garder un trésor dont tous les hommes ont la clef[79];» si même, en une question plus grave, l'on s'avisait, comme fit J.-B. Say, de prêter trop gratuitement à Christine de Suède, à propos de Louis XIV et de la révocation de l'édit de Nantes, ce vieux mot fait tant de siècles auparavant pour Valentinien venant de tuer Aétius: «Il s'est coupé le bras gauche avec le bras droit[80]»; tout cela, encore une fois, ne tirerait pas à grande conséquence. Je pourrais m'en amuser, comme fit Léonard Salviati, lorsqu'il voulut prouver en se jouant que, pour les faits historiques, il suffit de ce vraisemblable que je honnis[81]. J'irais même jusqu'à dire comme Montaigne, à propos de hardiesses pareilles hasardées dans son livre: «En l'estude que je traicte des mœurs et mouvemens, les témoignages fabuleux, pourvu qu'ils soient possibles, y servent comme les vrais.» Le malheur, c'est que le même système d'invention et de supposition, la même méthode de prêts gratuits, de greffes ingénieuses qui font fleurir sur un nom l'esprit ou l'héroïsme germé sous le couvert d'un autre, c'est que toutes ces manœuvres du mensonge ont été mises en usage pour les choses les plus graves de l'histoire, aussi bien et plus souvent peut-être encore que pour ces frivolités, pour ces bagatelles: et cela, toujours à la grande joie du menteur qui tendait le piège, du mystificateur sournois qui riait sous cape du succès de son industrie, et s'en applaudissait d'autant mieux qu'il vous avait leurré pour une affaire plus sérieuse, et vous avait servi une bourde plus vide et plus inutile, au lieu d'une vérité nécessaire.
[Note 77: Plutarque, _Apophthegmes_, édit. Didot, t. III, p. 121.--Rollin, _Hist. ancienne_, 1836, in-8, t. III, p. 27.--H. Estienne, _Précellence du langage françois_, édit. Feugère, p. 118.]
[Note 78: C'est Freigius qui lui prêta le premier ce mot au t. I de ses _Commentaires sur Cicéron_. _V._ la lettre de Guy Patin à Spon, du 22 juin 1660.]
[Note 79: Ce mot, dans le _Chevræana_, t. I, p. 350, est prêté à Bassompierre. Il se trouvait, bien avant que celui-ci fût né, dans le _Trésor du Monde_, Paris, 1565, in-12, liv. II, p. 59.]
[Note 80: J.-B. Say, _Traité d'économie politique_, t. I, p. 189.]
[Note 81: _Il Lasca Dialogo, cruscata, ovvero barodosso di Mannozzo Rigogoli._ Firenze, 1606, in-8.]
On ne trompe pas toujours son siècle; mais pour peu qu'on soit imprimé et qu'on ait mis un peu d'art à façonner ses menteries, l'on a pour soi tous les siècles qui suivent. La vérité se dit toujours la dernière, souvent même elle ne se dit pas du tout, tant il y a de gens qui sont de l'humeur timorée de Fontenelle et qui craignent d'ouvrir les mains. Le mensonge, fanfaron et bavard autant qu'elle est timide et muette, marche, court, vole cependant: l'avenir est à lui.
C'était bien l'espoir de cet impudent de Paul Jove, «lequel, dit Guil. Bouchet[82], estant blasmé de mensonge en son histoire, le confessa, adjoutant néantmoins qu'une chose le confortoit, qui estoit l'asseurance que dedans cent ans il n'y auroit escrit aucun, ne personne qui dist le contraire de ce qu'il avoit mis en son livre; et par ainsy que la postérité croiroit tout ce qui estoit couché dans son histoire.»
[Note 82: XIVe _Sérée_, t. II, p. 57.]
V
De notre temps, le roman a fait sa proie de l'histoire, et l'on a bien eu raison de s'en plaindre. Il n'agissait pourtant ainsi que par droit de légitime échange. Lorsqu'il s'arrangeait sur le domaine de la muse sévère un lot de petites vérités à transformer en mensonges, il ne faisait que lui rendre la pareille. Il s'y prenait avec elle comme elle s'y était prise avec lui, lorsque, levant sur son terrain une large dîme de romanesques inventions, elle en avait fait tout autant de bonnes vérités si bien viables, si solidement constituées, qu'elles courent encore.
«Petits poupeaux de lait, dit l'auteur du _Moyen de parvenir_[83], je vous avertis que vieilles folies deviennent sagesses; et les anciens mensonges se transforment en de belles petites vérités dont vous savez extraire à propos l'essence vivifiante.»
[Note 83: Édit. de 1757, in-12, t. I, p. 132.]
Ce qui est fort bien dit, à ce point même que Beaumarchais ne crut pouvoir mieux dire, et prit tout le passage pour en grossir l'esprit de son Figaro[84]. Il pensa que la phrase était faite pour lui, et il s'en empara; elle était certes, vu la matière traitée ici, fort bien faite aussi pour nous, mais nous nous contentons de la citer.
[Note 84: «Depuis qu'on a remarqué qu'avec le temps _vieilles folies deviennent sagesses et qu'anciens petits mensonges assez mal plantés ont produit de grosses, grosses vérités_, on en a de mille espèces.» (_Le Mariage de Figaro_, acte IV, sc. Ire.)]
VI
Les conteurs du moyen âge, prêtres ou laïques, ont semé, plus que personne, de ces beaux mensonges à destinée singulière, qui, soutenus d'âge en âge par la crédulité naïve, sont parvenus à se faire en pleine histoire une floraison inattendue.
C'est à l'un d'eux, le moine Jean, que l'on doit par exemple, la première version du joli conte que Collé prit de bonne foi dans l'histoire anecdotique et déjà presque légendaire du Béarnais, et dont il fit le fond de sa comédie: _La Partie de chasse de Henri IV_. Il s'imaginait, et de son temps quelqu'un pouvait-il le démentir? qu'il mettait en scène une aventure vraie dont il ne changeait ni l'époque ni le héros, tandis qu'en réalité il faisait sa pièce avec un conte qui datait du XIIe siècle, et dans lequel l'Angevin Geoffroy Plantagenet avait joué d'origine, et, comme on dit, _créé_ le beau rôle[85].
[Note 85: _Hist. de Geoffroy Plantagenet_, par le moine Jean, p. 26-40.--_Hist. litt. de la France_, t. XIII, p. 356.--Quand Geoffroy mourut, l'aventure échut à son fils avec le reste de son héritage. Dans une ballade anglaise sur ce sujet, c'est Henri II, fils de Geoffroy, qui joue son rôle. _V._ l'analyse de cette ballade dans le _Magasin pittoresque_, 1839, p. 345-347.]
Il en est de même pour la fameuse histoire du chien de Montargis, dont les faiseurs d'_Ana_, sur la foi du vieux Vulson de la Colombière[86], illustrent tous le règne de Charles V, croyant ainsi lui constituer ses meilleurs droits au surnom de _Sage_ et au titre de _Salomon de la France_. La vérité, c'est qu'elle courait le monde bien avant que ce roi ne fût né. On la trouve dans la _Chronique_ d'Albéric, moine des Trois-Fontaines[87], qui se termine à l'année 1241, c'est-à-dire un peu moins d'un siècle avant la naissance de Charles V.
[Note 86: _Théâtre d'Honneur et de Chevalerie_, t. II, p. 300.]
[Note 87: Hanovre, 1680, in-4, p. 105.]
Le moine, qui plus est, la donne comme bien antérieure à son temps, puisqu'il la fait se passer sous le règne de Charlemagne; encore la raconte-t-il moins comme une vérité que comme une fiction: «C'est, dit-il, une de ces fables tissues par les chanteurs gaulois, qui, bien qu'elles plaisent, s'écartent par trop de la vérité de l'histoire. Comme bien d'autres, elle a été composée en vue de gagner un peu d'argent.» Il disait vrai: l'un des romans dans lesquels elle fut intercalée en façon d'épisode, sans que les noms de Macaire et d'Aubry fussent changés, a été retrouvé, il y a deux ans, par M. Guessard, à la bibliothèque de Saint-Marc, à Venise[88].
[Note 88: _Notes sur un manuscrit français de la Biblioth. de Saint-Marc_, par F. Guessard, 1857, in-8, p. 18.--La même histoire se trouve sous d'autres noms dans une version portugaise de _Tiran le Blanc_. _V_. à ce sujet, le _Bull. de l'Alliance des arts_, 25 mars 1843, p. 302-303.]
En la voyant ainsi se promener de chansons en chansons, et de romans en romans, on peut juger de sa popularité, mais il ne semble aussi que plus difficile de fixer l'époque véritable où elle dut se passer, si toutefois elle eut jamais quelque réalité. Des chansons et des romans, elle fut tout naturellement transportée sur les images; on sait que son titre populaire, _Histoire du chien de Montargis_, lui vient de ce que la principale péripétie s'en trouvait figurée sur un bas-relief placé au dessus de la cheminée de la grand'salle du château de Montargis[89]. Montdidier, où l'on disait qu'était né le chevalier Aubry; Paris, où l'on racontait que le duel de son chien avec l'assassin Macaire avait eu lieu dans l'île Notre-Dame[90], s'étaient ainsi vu préférer, à cause du bas-relief, une ville qui n'avait autrement rien à faire en tout cela[91].
[Note 89: On voit ce bas-relief vaguement indiqué sur la gravure que Du Cerceau a donnée de cette grand'salle dans ses _Villes et Châteaux de France_.]
[Note 90: Le récit qu'on trouve dans le _Mesnagier_ publié par M. J. Pichon, t. I, p. 93, ne lui donne pas d'autre champ clos.]
[Note 91: _V._ encore, à ce sujet, Bullet, _Mythol. franç._, p. 64. La gravité des gens qui citèrent ce débris de roman comme un fait historique contribua beaucoup à autoriser l'erreur. L'un des plus célèbres avocats du XVIIe siècle, Cl. Expilly, ne se fit-il pas un jour une preuve juridique de ce combat du chien et de Macaire? _V._ son _Plaidoyer_ XXX, et Bruneau, _Observat. sur les lois criminelles_, in-4º, p. 376.]
L'aventure de Pépin, abattant d'un seul coup de sabre la tête d'un lion furieux dans la cour de l'abbaye de Ferrière[92], doit être aussi rangée parmi les contes dont on ne connaît pas le héros véritable, et pour lesquels chaque nation, chaque époque ont un acteur de rechange[93].
[Note 92: _Monachus Sangallensis_, cap. XXIII.]
[Note 93: Cette histoire se rencontre, par exemple, dans l'_Historia de las guerras civiles de Granada_, par Perez de Hita, et elle était, d'après le titre, _sacada de un libro arabigoy traducido en castellano_.]
Celui-ci a été mis en cours par le moine de Saint-Gall, et n'en est pas plus respectable. Le bon religieux, en effet, est coutumier de mensonges ou tout au moins de suppositions historiques[94]. Sa _Chronique_ n'est très souvent qu'un écho prolongé des commérages émerveillés de la légende.
[Note 94: C'est encore lui (_Des Faits et Gestes de Charles le Grand_, coll. Guizot, t. III, p. 247) qui renouvelle pour Pépin le Bossu, bâtard du grand Charles, le récit de l'aventure de Tarquin le Superbe abattant les têtes des plus hauts pavots de son jardin, etc. Enfin, M. Depping (_Rev. franç._, 2e série, t. III, p. 262) l'a convaincu d'erreur pour la relation qu'il fait de l'ambassade d'Haroun à Charlemagne.]
Le savant historiographe de la Marine, M. Jal, l'a pris en faute pour un fait plus important que celui dont nous venons de parler, plus spécieux dans son mensonge, ce qui en accroît le danger, et, qui pis est, tout autant répété. Aussi M. Jal s'indigne-t-il moins contre le vieux moine, qu'il ne donne sur les doigts des routiniers qui, de nos jours encore, reprennent sans examen et perpétuent son conte. Voici ce fait, qui, tout d'abord, vous reviendra en mémoire, comme l'un des plus rebattus de vos souvenirs de collège. Nous le donnons tel que le raconte M. Michelet, à la page 57 d'un livre où il figure plus mal qu'en tout autre, puisque c'est le _Précis de l'histoire de France_, ouvrage d'éducation dans lequel des vérités triées et certaines devraient seules avoir place:
«Un jour, dit donc M. Michelet, d'après le moine de Saint-Gall, un jour que Charlemagne s'était arrêté dans une ville de la Gaule narbonnaise, des barques scandinaves vinrent pirater jusque dans le port. Les uns croyaient que c'étaient des marchands juifs, africains, d'autres disaient bretons; mais Charles les reconnut à la légèreté de leurs bâtiments. «Ce ne sont pas là des marchands, dit-il, ce sont de cruels ennemis.» Poursuivis, ils s'évanouirent. Mais l'empereur s'étant levé de table, se mit, dit le chroniqueur, à la fenêtre qui regardait l'Orient et demeura très longtemps le visage inondé de larmes. Comme personne n'osait l'interroger, il dit aux grands qui l'entouraient: «Savez-vous, mes fidèles, pourquoi je pleure amèrement? Certes, je ne crains pas qu'ils me nuisent par ces misérables pirateries; mais je m'afflige profondément de ce que, moi vivant, ils ont été près de toucher ce rivage, et je suis tourmenté d'une violente douleur, quand je prévois tout ce qu'ils feront de maux à mes neveux et à leurs peuples.»
Tel est le fait, très agréable à raconter certainement, et dont, à cause de ce charme même, on se garderait presque de vérifier à fond l'authenticité, de peur de ne pouvoir plus après en illustrer son livre. Voici maintenant la réfutation, d'autant plus hardie, qu'il y a là, je le répète, un récit qui tient fortement dans l'esprit des historiens et dans le souvenir du public. Mais les historiens ne le feront pas moins, et le public y croira toujours.
«Je voudrais bien, dit M. Jal[95], qu'on renonçât au plaisir de répéter..... la fameuse anecdote mise en circulation par le moine de Saint-Gall..... Le silence d'Eginhard est d'un grand poids contre l'authenticité de cette historiette, qui fait arriver _inopinato vagabundum Carolum_ dans une ville maritime de la Gaule narbonnaise, et lui fait voir des barques normandes sur un point du littoral de la Méditerranée..... En y songeant bien, l'on verra que le conteur ne nous dit pas plus la date du voyage du _vagabundus Carolus_ que le nom de la ville où il arriva inopinément.
[Note 95: _Journal des Débats_, 21 oct. 1851.]
«On conviendra qu'Eginhard, bien placé pour savoir ce que faisait le roi dont il suivait les pas, n'aurait pas manqué de raconter cette anecdote, plus importante assurément que les mentions des chasses ou des parties de pêche auxquelles assista Charlemagne; on se rappellera surtout que la _Chronique_ de Roderic de Tolède, comme les _Gesta Normannorum_ publiés par Duchesne, et la _Chronique_ rimée de Benoît de Saint-Maure, rapportent à l'année 859 ou 860, c'est-à-dire à quarante-six ans environ après la mort de Charlemagne, la première entrée des Normands dans la Méditerranée; enfin l'on se demandera... si le moine de Saint-Gall, qui écrivait pour Charles le Gros, en 884, alors que la France, toujours menacée ou envahie par les Normands, appelait un défenseur énergique, n'imagina pas, dans une intention louable de patriotisme, ce petit mensonge, ou, si l'on veut, cet apologue, dans lequel Charlemagne s'adresse en pleurant à ses successeurs.
«Pour moi, ajoute M. Jal, je n'en saurais douter quand j'entends le chroniqueur s'écrier à la fin de son récit: «Pour qu'un pareil malheur ne nous arrive pas, que le Christ nous protége, et que votre glaive redoutable se trempe dans le sang des Normands, en même temps que le fer de votre frère Carloman!» Il me semble que le moine de Saint-Gall, fier de la leçon qui ressortait pour son maître de son ingénieuse invention, dut se dire à peu près, comme à une autre époque Estienne Pasquier, à propos d'une anecdote qui caressait la magistrature: «Je crois que cette histoire est très vraie, parce que je la souhaite telle.»
Et pour combien d'autres n'en est-il pas de même! La vérité, cette suprême loi, se subordonne aux convenances. Nous le prouverons par plus d'un fait encore; mais, pour le moment, il ne s'agit que de Charlemagne et des Normands.
Je ne veux pas quitter ceux-ci sans vous dire en passant que l'histoire du mariage de Rollon, leur chef, avec Giselle, fille de Charles le Simple, à l'occasion du traité de Saint-Clair-sur-Epte, en 911, n'est pas moins imaginaire que toutes celles qui précèdent, par la raison que Rollon avait alors environ soixante-quinze ans, et pour cette autre plus décisive, que Giselle n'était probablement pas née encore[96]. Quel moyen de faire conclure un mariage, même politique, entre un septuagénaire et une fille à naître?
[Note 96: _V._ un travail de M. Auger dans les _Mémoires de la Société biblioph. histor._, et l'_Histoire de Normandie_, par M. Th. Licquet, Rouen, 1835, in-8º. Le savant conservateur de la Bibliothèque de Rouen avait hasardé pour la première fois, dans les _Mémoires de la Société des antiquaires de Normandie_ pour 1827 et 1828, cette opinion, qui, entre autres approbations, obtint celle de M. Raynouard (_Journal des Savants_, 1835, p. 753), après avoir trouvé quelques contradicteurs, notamment dans le _Bulletin des Sciences historiques_ du baron de Férussac, t. XIV, p. 204.]