L'esprit dans l'histoire: Recherches et curiosités sur les mots historiques

Part 23

Chapter 233,823 wordsPublic domain

[Note 677: Dans une lettre qu'il écrivit, le 28 novembre 1828, à M. de Peyronnet, garde des sceaux, le président Séguier protesta, de la façon la plus digne, contre ces paroles que lui avait prêtées le sténographe des journaux, «en les arrangeant, dit-il, à son idée». Depuis, le sténographe avoua lui-même son invention. La lettre du président, qu'on a rappelée dans quelques journaux des premiers jours de décembre 1864, à propos du plaidoyer de M. Berryer au procès dit _des Treize_, où le fameux _mot_ se trouvait encore cité, a été reproduite textuellement dans l'_Histoire de Louis-Philippe_ par M. Crétineau-Joly.]

Ce que M. Beugnot nous a raconté tout à l'heure prouve qu'il n'est pas aussi facile qu'on le croit de faire un _mot_ historique. Il faut s'y prendre à plusieurs fois pour le bien frapper et lui donner son empreinte: ce produit prétendu de l'improvisation la plus spontanée ne s'improvise jamais.

M. de Chateaubriand, qui _ratissa_ si bien, il nous l'a dit, la célèbre phrase de M. de Montlosier, dut lui-même laisser _ratisser_ les siennes. Celle qu'il fit sur la chute de M. Decazes, après l'assassinat du duc de Berry, ne fut pas, de premier jet, telle qu'elle est restée. Il fallut l'émonder un peu. «M. de Vitrolles m'a raconté, dit M. de Marcellus, que M. de Chateaubriand ayant apporté au bureau du _Conservateur_ l'article où se trouvait cette terrible parole: «Les pieds lui ont glissé dans le sang,» elle était sur le manuscrit suivie de celle-ci: «Le torrent de nos larmes l'a emporté;» et comme on fit observer à l'écrivain que l'image ainsi délayée perdait de son énergie, il biffa tout d'un trait le torrent; mais s'il effaça, sans murmurer, le second membre de la phrase, il n'a jamais regretté le premier, ni ce qu'il appelait la chute du favori[678].» Fidèle en tout, même à ses inimitiés, M. de Chateaubriand n'oubliait jamais le _mot_ fait par lui ou par d'autres contre les hommes qu'il n'aimait pas. Il a mis dans les _Mémoires d'outre-tombe_[679] celui du marquis de Lauderdale[680] sur M. de Talleyrand. Il se contenta d'affaiblir l'expression, et d'écrire: «C'est de la _boue_ dans un bas de soie.»

[Note 678: Marcellus, _Chateaubriand et son temps_, p. 243.]

[Note 679: T. V, p. 402.]

[Note 680: On l'attribue aussi à Fox.]

Les changements subis par la phrase que le gouvernement de Juillet se donna pour mot d'ordre sont une preuve de l'influence qu'une simple particule peut avoir en pareil cas. Entre l'adjectif numéral _une_ et l'article _la_, certes la différence n'est pas grande lorsqu'il s'agit d'une phrase ordinaire. Cette fois, il y eut presque entre les deux assez de place pour une révolution; tant il est vrai, comme l'a dit Montaigne, que la plupart des troubles de ce monde sont grammairiens.

«Le duc d'Orléans, dit M. Guizot[681], en acceptant, le 31 juillet, la lieutenance générale du royaume, avait terminé sa première proclamation par ces mots: _La Charte sera désormais une vérité._ Cette reconnaissance implicite de la Charte, même pour la réformer, déplut à quelques-uns des commissaires qui s'étaient rendus au Palais-Royal, et, je ne sais à quel moment précis, ni par quels moyens, ils y firent substituer, dans le _Moniteur_ du 2 août, cette absurde phrase: _Une charte sera désormais une vérité_: altération que le _Moniteur_ du lendemain, 3 août, démentit par un _erratum_ formel.»

[Note 681: _Mémoires pour servir à l'histoire de mon temps_, t. II, p. 22.]

Ce temps-là n'est pas éloigné, et, cependant, l'un de ceux qui s'y trouvèrent pour une grande part, qui aurait dû tout connaître, tout voir, nous déclare dès le premier fait: «Je ne sais ni comment il eut lieu, ni par qui, ni à quel moment.» Comptez donc après cela sur l'histoire et sur les historiens! Tout nuit à la manifestation de la vérité. Chaque événement qu'on cherche à bien connaître rencontre son obstacle. Ici, c'est l'absence du témoignage qui ferait autorité; là, une réticence; ailleurs, l'oubli complet.

S'il en est ainsi pour les faits, jugez pour les _mots_, qui sont de leur nature si essentiellement fugitifs. _Verba volant_, dit le proverbe, et ceux qui s'envolent le mieux sont les _mots_ historiques. S'ils restent, ce n'est jamais tout entiers, toujours quelque chose en échappe. Se souvient-on du texte, on oublie par qui il fut formulé, et à quel moment.

D'où vient: «Noblesse oblige»? Bien peu vous diront: de M. de Lévis[682].

[Note 682: Madame de Girardin, _Lettres parisiennes_, Ire édit., p. 145.--M. de La Borde, après avoir posé une question sur ce _mot_, dans l'_Annuaire-Bulletin de la Société de l'histoire de France_ (avril 1835), n'ayant pas eu de réponse satisfaisante, prit le parti de conclure, à l'une des séances suivantes de la Société, que le _mot_ était réellement la devise créée par M. de Lévis. (_L'Intermédiaire_, t. II, p. 596.)]

Cherchez qui a dit le fameux: «Où est la femme?» ce mot si vrai sur l'action constante des femmes dans tout ce que tente l'homme: les uns vous répondront: C'est M. de Sartine; d'autres: C'est un procureur du roi, ou un juge d'instruction; ou bien: C'est le fameux Jakal des _Mohicans de Paris_. Personne ne vous dira: Ce n'est qu'un proverbe espagnol, arrangé et purifié par le roi Charles III, qui, vers la fin, selon Ch. Didier, se contentait même de dire: «Comment s'appelle-t-elle[683]?»

[Note 683: _Revue des Deux-Mondes_, 1er sept. 1845, p. 822.]

Interrogez pour savoir qui a dit le premier que «le divorce est le sacrement de l'adultère;» et je mets en fait que nul ne vous dira: Le _mot_ est du poète Guichard[684]. Mais ne nous perdons pas dans ces inconnus; allons aux plus nouveaux, aux plus célèbres; les réponses n'arriveront pas plus vite.

[Note 684: _Journal de Paris_, fév. 1797.]

«S'il vient chez nous, tout ira bien; s'il vient chez lui, tout ira mal,» a-t-on bien des fois répété quand Louis XVIII rentra en France. Qui avait dit le _mot_ le premier? Fournier-Verneuil le journaliste[685].

[Note 685: _V._ ses _Curiosités et Indiscrétions_, in-8º, p. 144.]

«Le Congrès ne marche pas, mais il danse;» très joli _mot_ encore, le meilleur même qu'on ait fait sur les joyeuses lenteurs du Congrès de Vienne; qui l'a dit? Le vieux prince de Ligne, «que le Congrès enterra, sans cesser de danser[686]».

[Note 686: _V._ un art. de M. Cuvillier-Fleury, _Journal des Débats_, 5 février 1861.]

«Il y a de l'écho en France quand on prononce ici les mots d'honneur et de patrie.» De qui cette phrase? Du général Foy à la Chambre, le 30 décembre 1820[687].

[Note 687: A propos des réclamations de M. Marié-Duplan contre la réduction de son traitement de légionnaire.]

«Malheureuse France! malheureux roi!» Qui a écrit cela deux jours après la nomination du ministère Polignac? Étienne Béquet, dans le _Journal des Débats_.

«Le roi règne et ne gouverne pas.» De qui cette formule? où et quand fut-elle écrite? Elle est de M. Thiers journaliste; c'est dans un des premiers numéros du _National_, fondé le 1er janvier 1830, qu'elle parut. Ainsi l'expression la plus nette du gouvernement constitutionnel fut formulée sous l'œil même du plus inconstitutionnel des pouvoirs, déjà prêt à violer la Constitution, et à en mourir.

«Nous dansons sur un volcan!» Où, quand et par qui cela a-t-il été dit? Par M. de Salvandy, vers le même temps, à une fête du duc d'Orléans[688]. «Le 31 mai, dit M. Guizot[689], il donnait à son beau-frère, le roi de Naples, arrivé depuis peu à Paris, une fête au Palais-Royal; le roi Charles X et toute la famille royale y assistaient; la magnificence était grande, la réunion brillante et très animée. «Monseigneur, dit au duc d'Orléans, en passant près de lui, M. de Salvandy, ceci est une fête toute napolitaine; nous dansons sur un volcan.»

[Note 688: M. de Salvandy a lui-même raconté le fait et le _mot_ dans le _Livre des cent et un_, t. Ier, p. 398.]

[Note 689: _Mémoires pour servir à l'histoire de mon temps_, t. II, p. 13.]

Le volcan fit irruption deux mois après, et il en sortit le règne du _Juste milieu_.

Juste milieu! encore un _mot_ qui a son histoire, connue dans le temps, inconnue aujourd'hui. Il est de Louis-Philippe, à qui, plus qu'à tout autre, il appartenait de créer cette étiquette de son règne. «Nous chercherons, dit-il, dès les premiers jours, aux députés de Gaillac, à nous tenir dans un _juste milieu_ également éloigné des abus du pouvoir royal et des excès du pouvoir populaire.»

Les _mots_ dits par un roi courant risque d'être oubliés ou prêtés à d'autres, il est naturel que les oublis et les changements d'attribution soient faciles quand il s'agit de paroles tombées de la tribune des Chambres. Il y eut là toujours confusion de _mots_, comme à Babel confusion de langues.

A qui de ce temps-là rendre l'axiome si bien en faveur: «Laissez passer, laissez faire»? A personne. Le mot était fait depuis un siècle[690]; restait à l'appliquer; on n'y manqua pas. Celui-ci qui précéda, qui appela les mesures de rigueur: «La légalité nous tue,» est de M. Viennet, à la séance du 29 mars 1833[691]. Peu de personnes s'en souviennent; on a bien oublié déjà que le _mot_: «L'Empire est fait,» si prophétique, le 17 novembre 1851, est de M. Thiers. La prophétie accomplie, on n'en a plus mémoire.

[Note 690: Le mot est de Quesnay. Il lui fut pris par Smith, pour son _Traité de la richesse des nations_.]

[Note 691: _Œuvres_ de Carrel, t. III, p. 383.]

Si pourtant il me fallait choisir, j'aimerais mieux l'oubli que l'erreur; l'oubli peut être une absolution, l'erreur est toujours une injustice. En est-il une plus grande que celle qui, pour une légère ressemblance de nom, rejette sur un La Rochefoucauld l'odieux de la mesure qui fit décapiter la Colonne de son empereur de bronze? L'ordre fut donné, non par M. de La Rochefoucauld, mais par M. de Rochechouart, «aide de camp de S. M. l'empereur de Russie, commandant la place de Paris[692]».

[Note 692: L. Paris, _Cabinet histor._, mars 1857, p. 79-80.--Un autre La Rochefoucauld, le comte Gaëtan de La Rochefoucauld-Liancourt, fut victime d'une mystification cruelle, à propos de son recueil de fables publié en 1800, où il avait repris le sujet du _Chêne et le Roseau_. On prétendit qu'il avait mis en note: «J'apprends à l'instant que ce sujet a été traité par un certain La Fontaine.» Il s'en est plus d'une fois défendu, avec raison, notamment dans une lettre à M. Mennechet. _V._ les _Mélanges tirés des autogr._ de M. Fossé-Darcosse, p. 409.]

Dans un tout autre ordre de faits, trouvez-vous une injustice comparable à l'erreur qui s'est perpétuée au sujet du _Pont d'Arcole_?

Le 28 juillet 1830, a-t-on dit, écrit, imprimé partout, un jeune homme se précipita sur le pont de la Grève, un drapeau à la main, en s'écriant: «Souvenez-vous que je m'appelle Arcole;» à ces mots, il tomba frappé à mort. Cherchez sur la colonne de Juillet le nom d'Arcole, il n'y est pas. C'est qu'en effet celui qui planta le drapeau sur le pont ne se nommait pas ainsi: il s'appelait Jean Fournier. Une gravure du temps le constate[693], et son nom est sur la colonne, où l'on avait eu si bien raison d'oublier l'autre. Cela n'empêcha pas que le pont ait gardé son premier baptême. Il est vrai que si l'on songe au courage d'Augereau sur un autre pont d'Arcole, on trouve que ce nom n'est pas plus mal choisi que celui des ponts d'Iéna, d'Austerlitz, de l'Alma et de Solferino.

[Note 693: Les gravures répandent l'erreur plus qu'elles ne la détruisent. Combien de _mots_ nous viennent de Charlet! Celui de Jean Coluche, le factionnaire d'Ebersberg, à Napoléon: «On ne passe pas, quand bien même qu'encore tu serais le petit caporal,» n'est vrai qu'à moitié, en dépit des estampes. Il dit seulement: «On ne passe pas!» _V._ l'_Illustration_ de 1846, et le _Journal du Loiret_, 29 août 1862.]

LXIV

Peu de _mots_ dits pendant la Restauration eurent autant de succès que la fameuse phrase de M. Dupin, dans le _Procès de tendance_ de 1825, par laquelle il comparait l'institut des Jésuites à _une épée dont la poignée est à Rome et la pointe partout_. Ce n'était pourtant pas une chose bien neuve. D'Aubigné avait déjà dit cela presque dans les mêmes termes à la fin du XVIe siècle[694]. J.-B. Rousseau, qui trouva la phrase du vieux huguenot dans un bouquin, où nous l'avons lue nous-même, écrit, le 25 mars 1716, à Brossette: «J'ay vu dans un petit livre, l'_Anti-Coton_[695], que la Société de Jésus est _une épée dont la lame est en France et la poignée à Rome_[696].»

[Note 694: Meyer, _Galerie du XVIe siècle_, t. II, p. 355.]

[Note 695: _Anti-Coton, ou Réfutation de la lettre déclaratoire du Père Coton_, etc., 1610, in-18º, p. 73. Le _mot_ que J.-B. Rousseau modifie un peu y est donné comme venant d'un «Polonois».]

[Note 696: Ce qui n'était d'ailleurs, sous une autre image, que la pensée de Minutius Felix dans l'_Octavius_, pensée que Bartoli avait donnée pour devise à saint Ignace, fondateur de l'ordre: «Le soleil est attaché au ciel, mais il est répandu sur toute la terre.»--J'avais pu penser que M. Dupin, dans sa plaidoirie, avait donné la phrase comme une citation; mais la manière dont il l'a reproduite dans ses _Mémoires_ (t. Ier, p. 215) prouve qu'il veut faire croire qu'elle est bien de son cru. C'est donc un petit emprunt tacite à enregistrer avec ceux qu'il fit, pour son _Précis historique du droit romain_, à Heineccius, à Bossuet, et dont on l'a convaincu, preuves en main, dans la brochure: _Chiquenaude sur le nez de M. Dupin_, par Menippe (Giampietri), 1850, in-12. Il aurait eu plus de peine à s'en justifier que du mot: _Chacun chez soi, chacun pour soi_, que M. L. Blanc (_Histoire de Dix Ans_, t. II, p. 139) lui avait désobligeamment prêté, et dont il a pleinement démontré la fausseté dans ses _Mémoires_, t. II, p. 267-269.]

Le plus curieux de l'affaire, c'est que le _mot_ anti-jésuite prit la forme définitive que M. Dupin lui laissa, et qu'il doit garder, de la main d'un abbé, qui se plaignait parfois qu'on dît du mal de la Société de Jésus, dont il avait fait partie. «J'osai dire, écrit Diderot à mademoiselle Voland[697], qu'à juger de ces hommes (les jésuites) par leur histoire, c'était une troupe de fanatiques commandée despotiquement par un chef machiavéliste. L'abbé Raynal ne fut pas content de ma définition, quoiqu'il ait imprimé dans un de ses ouvrages que _la Société de Jésus est une épée dont la poignée est à Rome et la pointe partout_.»

[Note 697: _Œuvres choisies_ de Diderot, édit. F. Génin, 1856, in-12, p. 298.]

N'est-ce pas le _mot_ de d'Aubigné? N'est-ce pas aussi celui de M. Dupin? Ainsi, toujours de vieux traits refondus, reforgés, refourbis!

L'esprit si renommé de M. de Talleyrand en est fait presque tout entier. On a donné de lui, dans le _Mercure du XIXe siècle_[698], sous le titre de _Talleyrandana_, un recueil de bons mots qu'on a étendu ensuite en un petit volume qui s'appelle _Album perdu_[699]: tout ce qui s'y trouve, ou peu s'en faut, se lit déjà dans une foule de livrets plus ou moins centenaires. On en a changé un peu la rédaction, on les a appliqués à des noms nouveaux: le procédé du rajeunissement n'a pas été plus loin.

[Note 698: T. XXXIII, p. 402.]

[Note 699: 1829, in-12.--Ce petit volume est rare. L'exemplaire que nous possédons vient du docteur Koreff, autre grand diseur de bons mots, qui dut faire, lui aussi, son profit de tous ceux qu'on prêtait à M. de Talleyrand. C'est, vous le voyez, un ricochet d'emprunts à n'en plus finir.]

Sur une lettre de M. de Talleyrand, datée de Londres, le 17 septembre 1831, se trouve une note bien curieuse, écrite de la main même du frère de ce grand chercheur d'esprit. On y apprend que pour tout bréviaire l'ex-évêque d'Autun lisait, quoi? L'_Improvisateur français_[700].

[Note 700: _Catalogue d'une intéressante collection d'autographes composant le cabinet_ de feu M. l'abbé Lacoste. Paris, 1840, in-8º, p. 79, nº 711.]

C'est nous livrer tout entier le secret de l'esprit de M. de Talleyrand, secret que d'ailleurs nous avions entrevu déjà. L'_Improvisateur_ est, pour que vous le sachiez, un recueil d'anecdotes et de bons mots en vingt et un volumes in-douze, disposés par ordre alphabétique, pour plus de commodité. Vingt et un volumes! Au débit que faisait M. de Talleyrand, il ne lui fallait pas moins.

Avant cette découverte, le recueil me semblait avoir un titre étrange; mais quand je vis par là de quelle utilité il peut être pour qui veut _improviser_ de l'esprit à coup sûr, à heure dite, je trouvai que ce titre était, au contraire, ce qu'il y avait peut-être de plus spirituel dans la collection.

M. de Talleyrand était souvent approvisionné d'esprit avec moins de peine encore, plus gratuitement. Il lui en arrivait de partout, sans qu'il y songeât, sans même qu'il le sût; aussi, pour mon compte, je ne regarde comme étant bien à lui que les _mots_ qu'il a dits publiquement. Ils sont rares. En voici un toutefois qu'on trouve dans un de ses meilleurs discours, prononcé à la Chambre des pairs en 1821: «Je connais quelqu'un qui a plus d'esprit que Napoléon, que Voltaire, que tous les ministres présents et futurs: c'est l'opinion[701].»

[Note 701: Cette phrase, qui est restée, eut un très grand succès. (_Journal anecdot. de madame Campan...._ 1824, in-8º, p. 81.)]

Suivant Stendhal[702], c'est aussi M. de Talleyrand qui aurait dit: «La vie privée d'un citoyen doit être murée.» Je l'admets; il y avait prudence, pour le diplomate, à se faire ainsi l'apôtre de la discrétion.

[Note 702: Lettre à M. Colomb, du 31 oct. 1823. (_Correspondance_, 1855, in-18, Ire part., p. 249.)]

Je crois aussi volontiers, sous la garantie de M. Sainte-Beuve[703], que le fameux: «N'ayez pas de zèle[704]» est de M. de Talleyrand.

[Note 703: _Critiques et portraits_, t. III, p. 324.]

[Note 704: Ce n'est en somme que le conseil du ministre Chesterfield à un résident de ses amis: «_Temper!_ lui disait-il, _temper!_ pas de vivacité.» (Philarète Chasle, _Revue des Deux-Mondes_, 15 décembre 1845, p. 919.)]

Tout _mot_ bien venu prenait son nom pour enseigne, et ainsi recommandé ne faisait que mieux son chemin, en raison de cette nonchalante habitude des causeurs, que Nodier définit ainsi: «C'est le propre de l'érudition populaire de rattacher toutes ses connaissances à un nom vulgaire[705].» Un _mot_ ne lui venait quelquefois à lui-même que harassé, défloré. L'apprenant après tout le monde, il en riait naïvement comme d'une nouveauté, quand chacun était las d'en rire. «Mais c'est de vous!» lui disait-on. Si le _mot_ en valait la peine, il laissait dire et ne reniait pas la paternité. C'est à peu près ainsi qu'aux Cent-Jours il apprit par un compliment de M. de Vitrolles que le fameux: _C'est le commencement de la fin_, mot de situation s'il en fut jamais, était de lui, Talleyrand. Il l'avait trouvé fort juste; il l'endossa donc très volontiers[706].

[Note 705: _Questions de littérature légale_, p. 68.--«L'homme qu'on choisit ainsi pour lui faire endosser l'esprit de tout le monde est pour les badauds de Paris, lit-on dans la _Revue britannique_ (octob. 1840, p. 316), ce que la statue de Pasquin est pour les oisifs de Rome, une sorte de monument banal où chacun s'arroge le droit d'afficher ses saillies bonnes ou mauvaises.»]

[Note 706: Nous devons la connaissance de ce fait à notre savant ami Audibert, qui le tenait de M. de Vitrolles lui-même.--En pareil cas, madame du Deffand y mettait plus de conscience. Sur un _mot_ du roi de Prusse, au sujet des philosophes qui _abattent la forêt des préjugés_, on prétendait qu'elle avait dit: _Ah! voilà donc pourquoi ils nous débitent tant de fagots._ Elle trouva le mot joli, mais elle n'écrivit pas moins à Walpole qu'il n'était pas d'elle, et que tout ce qu'elle pouvait faire pour cet enfant perdu de l'esprit, c'était de «l'adopter». (_Correspondance_, t. Ier, p. 222.) L'abbé de Feller (article D'ALEMBERT) le lui attribue pourtant toujours, et le lui fait décocher à l'adresse du grand encyclopédiste: c'est ajouter une erreur à une autre, car l'on sait que d'Alembert était le seul qu'elle exceptât de son éloignement bien connu pour la plupart des philosophes. (_Correspondance_, t. IV, p. 224.)]

Endossa-t-il de même la responsabilité de celui-ci: «La mort du duc d'Enghien est plus qu'un crime, c'est une faute»? J'en doute, comme en a douté M. de Vaulabelle, qui nie absolument que M. de Talleyrand ait pu le dire[707]. Sa part avait été trop grande en cette sinistre affaire pour qu'il y vît un crime et moins encore une faute[708].

[Note 707: _Histoire des deux Restaurations_, t. I, p. 80-81.]

[Note 708: Les acteurs de ce drame n'en reparlaient que pour protester qu'ils n'y avaient pris aucune part, ou qu'ils avaient agi par force. Ce dernier argument fut celui du général Hulin, président de la commission qui avait jugé et condamné si vite. Il n'avait fait qu'obéir, disait-il, à l'injonction de témoins supérieurs, dont la présence le dominait. _V._ ses _Explications offertes aux hommes impartiaux_, 1823, in-8º, p. 6, 12. Malheureusement il existe une lettre écrite par lui un instant après la condamnation, où l'on ne trouve rien de pareil, sous le ton dégagé qu'il y prend. J'ai découvert cette lettre à la Bibliothèque nationale, _Fs fr._, 12764, 76, et je la crois complètement inédite. P. Hulin, général de brigade commandant les grenadiers, l'adresse à son ami le général Macon, commandant les grenadiers de la réserve à Arras: «Vincennes, le 30 ventôse, an XII de la République.--Le ci-devant duc d'Enghien, arrêté et conduit hier au château de Vincennes, a été jugé et condamné à mort par une commission militaire, dont j'étais président, ce matin à trois heures. Je ne puis t'en écrire davantage, étant exténué de fatigue. Il a été exécuté de suite.

«P. HULIN.»

Est-ce la lettre d'un homme qui vient d'avoir la main forcée, et d'agir malgré lui? J'y vois bien plutôt dans le sans-gêne de la forme, dans la hâte qu'il a mise à écrire, une sorte de satisfaction de ce qu'il vient de faire: l'orgueil d'un premier rôle de drame, après la pièce terrible qu'il vient de jouer.]

Le _mot_ sur les émigrés: _Ils n'ont rien appris ni rien oublié_, fut aussi porté au compte de l'esprit de M. de Talleyrand[709].

[Note 709: _Album perdu_, p. 147.]

Au mois de janvier 1796, le chevalier de Panat, étant à Londres, avait écrit à Mallet du Pan, à l'occasion d'une de leurs plus folles entreprises: «Personne n'est corrigé; _personne n'a su ni rien oublier ni rien apprendre_[710].»

[Note 710: _Mémoires et Correspondance_ de Mallet du Pan, _recueillis et mis en ordre_ par M. A. Sayous, t. II, p. 197.]

La phrase, s'adressant surtout à un journaliste, à un indiscret par métier, était faite pour courir. Aussi courut-elle; mais elle égara bientôt en chemin le nom de son auteur.

Comme il fallait pourtant que quelqu'un l'eût dite le premier, son vrai père étant perdu, on lui choisit pour père adoptif M. de Talleyrand, qui, selon sa coutume, ne refusa pas.

Harel, lorsqu'il voulait faire la fortune d'un _mot_ auquel il tenait, ne manquait jamais de le mettre sous le patronage de ce nom en crédit, à charge de le reprendre quand cette commandite l'aurait un peu fait valoir. Mais alors on ne le croyait pas toujours; quand il venait dire: «Ce mot est à moi,» on lui répondait en criant: Au voleur!

Il mit ainsi, dans _le Nain jaune_, toujours sous le couvert de M. de Talleyrand, sa fameuse phrase: «La parole a été donnée à l'homme pour déguiser sa pensée[711].» Puis, la réputation du _mot_ une fois faite, il voulut le réclamer[712]; peine perdue! S'il court encore, c'est sous le nom du malin boiteux[713].

[Note 711: M. Michaud jeune, _Biographie universelle_, l'attribue positivement à M. de Talleyrand. _V._ les articles REINHARDT et TALLEYRAND.]