L'esprit dans l'histoire: Recherches et curiosités sur les mots historiques

Part 22

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«Deux jours après, l'abbé Porquet eut fini ce discours qu'on trouva bien différent de tous ceux que Robespierre avait composés jusqu'alors. Le petit nombre de connaisseurs qui pouvaient, à cette époque, juger sans passion et sans partialité, trouvèrent que l'avocat d'Arras avait fait des progrès dans l'art d'écrire[644].»

[Note 644: Selon une note de M. Boulliot, dont le concours fut si précieux à Barbier pour son _Dictionnaire des anonymes_, ce n'est pas l'abbé Porquet, mais un autre prêtre, l'abbé Martin, collaborateur de Raynal pour une grande partie de l'_Histoire philosophique_, qui aurait composé ce discours de Robespierre. (_Dict. des anonymes_, 1823, in-8º, t. II, p. 546.)]

Robespierre prêchant au milieu de sa fête déiste un _sermon_ écrit par le vieil aumônier du roi Stanislas, me fait songer au R. P. Pacaud, lequel, s'il faut en croire l'abbé L'Écuy[645], prêcha vers 1750, à Notre-Dame, les cinq volumes de sermons du _protestant_ Jacques Saurin, «mot à mot, dit l'abbé, sans y rien changer[646]».

[Note 645: _Bulletin de la Société du protestantisme français_, etc., t. V, p. 70.--Il n'est plus étonnant que B. de Roquefort, parlant des sermons du P. Pacaud, dise que «l'on crut y reconnaître quelques erreurs». (_Dictionnaire biographique des prédicateurs_, 1824, in-8º, p. 193.)]

[Note 646: Il en est des chansons comme des sermons et des discours, elles n'appartiennent pas toujours à qui on les prête: pour la _Marseillaise_, quoi qu'en ait dit Castil-Blaze, cherchant à prouver que Rouget de Lisle en avait emprunté l'air tout fait à un cantique allemand chanté, dès 1782, aux concerts de madame de Montesson (_Molière musicien_, t. II, p. 452), on sait maintenant à quoi s'en tenir. Le récent travail du neveu de l'auteur ne permet plus l'ombre d'un doute. Paroles et musique sont bien de Rouget de Lisle.--L'air du _Ça ira_ ou _Carillon national_ est de Bécourt, et les paroles du chanteur ambulant Ladré, qui en prit le refrain au _mot_ célèbre de Franklin sur la Révolution: «_Ça ira_, ça tiendra.» (G. de Gassagnac, _Hist. des Girondins et des Massacres de septembre_, Paris, E. Dentu, in-8º, t. Ier, p. 373.)]

LXII

L'histoire de Napoléon, toute la période du Consulat et de l'Empire, certains détails biographiques dont le grand homme riait lui-même[647], certaines paroles qu'on lui prête[648], quelques belles actions qu'on veut lui ôter[649], pourraient fournir une ample pâture à notre ardeur du doute et à notre passion plus vive encore de la vérité.

[Note 647: Par exemple, «il riait, dit M. de Las Cases, de toutes les biographies qui s'obstinaient à lui faire escalader, l'épée à la main, le ballon de l'École militaire.» (_Mémorial de Sainte-Hélène_, 1824, in-12, t. VI, p. 363.) L'auteur aurait dû s'expliquer davantage et dire toute la vérité sur ce fait, et sur le jeune Du Chambon, qui en fut réellement le héros. Le défaut d'espace nous empêchera nous-même de la dire, mais nous renverrons à la _Décade philosophique_ de 1797, nº 86, p. 499, et nº 87, p. 564, où elle se trouve tout entière.]

[Note 648: Ainsi, quoique M. Thiers l'ait répétée, il est douteux qu'il ait prononcé au Conseil des Anciens, le 18 brumaire, cette fameuse phrase: «Songez que je marche accompagné du dieu de la fortune et du dieu de la guerre.» Elle ne figure pas au _Moniteur_.]

[Note 649: On a nié en plusieurs endroits, mais à tort, ainsi que la _Biographie_ Rabbe et Boisjolin, t. II, p. 2035, l'a déjà fait remarquer, sa belle action envers madame de Hatzfeld, dont il sauva le mari, en jetant au feu la lettre qui établissait sa complicité dans une conspiration contre lui. Le fait est aujourd'hui irréfutable. Une lettre de Napoléon à Joséphine, du 6 nov. 1806, publiée au tome XIII de sa _Correspondance_, l'établit de la façon la plus simple et la plus modeste.]

Nous n'aurions qu'à choisir, entre tous ces épisodes au résultat décisif pour la gloire, aux particularités incertaines pour la vérité:

1º L'héroïque désastre du _Vengeur_, assez différent dans la réalité de ce que l'ont fait le rapport de Barrère et l'ode de Lebrun: criblé de boulets, le _Vengeur_ amena pavillon; les Anglais mirent pied sur son bord, et leurs vaisseaux _le Culloden_ et _l'Alfred_ recueillirent deux cent soixante-sept matelots, avec le capitaine, depuis contre-amiral Renaudin, et son fils[650]. Ce n'est qu'après que le vaisseau sombra, s'il sombra[651].

[Note 650: _V._, à ce sujet, la discussion qui fut soulevée à Londres, en 1839, et dont la _Revue britannique_ (août 1839, p. 334-345) a reproduit toutes les pièces, d'après le _Frazer's Magazine_ (t. XX, p. 76-84). Consulter surtout, au mot VENGEUR, le _Dictionn. crit._ de M. A. Jal, qui avait pris part à la polémique engagée sur ce point avec la critique anglaise, dans la _Revue britannique_; il rétablit définitivement toute la vérité sur cet événement, «un peu surfait, dit-il, par l'opinion».--On peut voir dans le _National_ (10 juin 1839) les noms des six marins du _Vengeur_ qui survivaient encore à cette époque. Ce n'étaient pas les seuls. En effet, onze ans plus tard, au lieu de six, il s'en trouva huit, qui, sur un rapport de l'amiral Romain-Desfossés, furent décorés par décret du 8 février 1850.]

[Note 651: Feydel soutenait (avait-il raison?) qu'il avait vu les restes du bâtiment dans un port anglais. (_Un Cahier d'histoire littéraire_, 1818, in-8º, p. 41.)--Pour ce fait, encore une fois, toute l'erreur vient du rapport de Barrère et de l'exagération poétique de Lebrun dans sa fameuse ode. (_V._ ses _Œuvres complètes_, t. I, p. 357.) Sans mensonge, il était assez héroïque.]

2º La fameuse histoire des pestiférés de Jaffa, sur laquelle se sont greffés tant de contes[652], et qui a fait tant d'incrédules[653].

[Note 652: _V._ les _Mémoires_ de Madame de Genlis, t. VIII, P. 54-55.]

[Note 653: _V._ _le Globe_, nº du 25 janvier 1825, pour ce qui se rapporte au prétendu empoisonnement des malades. Cette accusation, qui partit d'un rapport de Morier, agent anglais à Constantinople, répétée par Wilson en 1801, et reproduite par Malte-Brun, en 1814, dans _le Spectateur_, t. I, p. 185, est complètement fausse. «Il n'y eut pas, dit M. Rapetti, un seul pestiféré sacrifié. Tous furent transportés, de l'aveu même de Desgenettes.» (Art. NAPOLÉON, dans la _Biogr. générale_, col. 252, note.)--M. Duruy, dans un excellent article de la _Revue de l'instruction publique_, sur les _Mémoires du duc de Raguse_, a réfuté, plus victorieusement que personne, l'odieux mensonge, repris par Marmont.]

3º La question de savoir si le succès de Marengo fut décidé par Desaix, comme tout le monde le pense, ou par Kellermann, comme celui-ci le prétendait[654], avec raison.

[Note 654: _V._, à son nom, la _Biogr. portat. des contemp._, t. II, p. 2213; l'_Histoire de la campagne de 1800_, par le duc de Valmy, Paris, 1854, in-8º, p. 180-181, et, dans le _Catalogue des autographes_ de la collection La Jarriette, p. 180, nº 1571, une lettre de Kellermann, réclamant près de Bourienne, à la date du 8 février 1821, la vraie part qui lui revient dans cette victoire.--Ce même _Catalogue_, p. 33, nº 294, donne l'extrait d'une lettre adressée aussi à Bourienne par Bessières, pour revendiquer l'honneur de la charge de cavalerie qui avait contribué au succès de la bataille d'Austerlitz, et qu'on attribuait à Rapp.]

4º L'affaire du 18 brumaire et du poignard d'Aréna[655].

[Note 655: _V._, pour la réfutation de ce fait, une très mince mais très curieuse brochure émanée probablement des papiers de M. Rœderer, qui parut sous ce titre: _La petite maison de la rue Chantereine_, Paulin, 1840, in-8º, p. 12-14. Consulter aussi Savary, _Mon examen de conscience sur le 18 brumaire_, p. 37.--Un grenadier qui prétendait avoir sauvé la vie à Bonaparte en cette circonstance, et qui, pour cela, recevait une pension, demanda, en 1819, par une pétition à la Chambre, qu'elle fût maintenue. «Elle lui fut refusée, presque à l'unanimité, après quelques mots par lesquels Dupont (de l'Eure) adjura ses anciens collègues des Cinq-Cents, Daunou, Girod (de l'Ain), etc., de dire si la tentative d'assassinat commise sur le général Bonaparte, dans cette circonstance, n'était pas un mensonge imaginé pour justifier l'attentat commis par la force des armes sur la représentation nationale.» (Duvergier de Hauranne, _Hist. du gouvern. parlementaire_, t. V, p. 156.)]

5º Dans un autre ordre d'événements, l'intéressant problème de cette belle retraite sur Huningue, dont on ne sait à qui attribuer l'honneur: à Moreau, à Ferino[656], ou bien au jeune général Abbatucci[657].

[Note 656: _V._ une lettre de M. Valentin de Lapelouze, dans le _Siècle_ du 4 août 1844.]

[Note 657: Il commandait l'arrière-garde du corps d'armée du général Ferino et avait ainsi la tâche la plus difficile. La plus belle part de ce grand fait d'armes lui revient de droit. Malheureusement, Abbatucci fut tué à Huningue même.]

6º Enfin, l'affaire du procès de ce même Moreau, dans laquelle on prétend que Clavier, sur une prière de Bonaparte, qui désirait la condamnation, en promettant la grâce après, aurait fait entendre cette parole: _Eh! qui nous fera grâce à nous?_ tandis qu'en réalité notre juge helléniste, qui prenait dans Plutarque des leçons de grec et non des préceptes d'énergie et de vertu, fut l'un des premiers qui condamna Moreau[658].

[Note 658: _Revue rétrosp._, 2º série, t. IX, p. 458, et les _Annales encyclopédiques_ (1817), t. VI, p. 255.]

Toutes ces questions, encore une fois, seraient très curieuses à traiter: mais nous avons déjà fourni une longue carrière, nous avons hâte de finir. Nous arriverons donc bien vite à Waterloo, au fameux: _La garde meurt et ne se rend pas_, si étrangement remis à l'ordre du jour par le livre des _Misérables_[659], en 1862.

[Note 659: T. III, liv. 1, ch. 15, p. 103.]

On sait que Cambronne ne dit pas cette belle phrase. On prétend aussi, sans plus de raison, qu'il dit autre chose..... en un seul mot, que M. Victor Hugo a le premier osé écrire, ce qui lui mérita l'honneur d'un pastel au Salon suivant, où la page _embaumée_ était représentée couverte d'une feuille de vigne, une feuille de rose ne pouvant pas suffire.

Cambronne se fâchait tout rouge quand on le félicitait de sa belle parole. Il la trouvait absurde: d'abord, disait-il, parce qu'il n'était pas mort, ensuite parce qu'il s'était rendu.

«Cambronne, disait le général Alava, présent à sa prise par le colonel Halkett[660], n'ouvrit la bouche que pour demander un chirurgien, afin de panser ses blessures. Il s'était rendu sans fracas[661].»

[Note 660: Ce fut au moment du recul de la garde impériale. Halkett s'était précipité sabre haut sur Cambronne, qui, déjà grièvement blessé, lui tendit la main et se rendit. (_Larpent's Journal_, t. III, p. 41; la _Revue d'Édimbourg_, t. XCIII, p. 160, et Siborne, _History of the war in France and Belgium_, t. II, p. 220.)]

[Note 661: _V._ dans la _Revue britann._, août 1864, p. 328, la traduction de quelques extraits des _Diaries of a lady of quality from 1797 to 1844_.]

Ce doit être là toute la vérité.

Toujours, je le répète, il se défendit nettement de la phrase qu'on lui prêtait[662]. En 1835, présidant à Nantes un banquet patriotique, il la désavoua même de la façon la plus formelle[663].

[Note 662: _V._ une _lettre_ du lieutenant-colonel Magnant au fils du général Michel, et une autre du préfet de la Loire-Inférieure au même, citées par M. Cuvillier-Fleury dans un de ses articles sur cette question. (_Journal des Débats_, 7 juillet 1862.)]

[Note 663: Levot, _Biographie bretonne_, au mot CAMBRONNE.]

Il ne s'est pas moins trouvé un grenadier qui prétendit lui avoir entendu dire _deux fois_, ce qu'il soutenait, lui, n'avoir pas dit une seule[664].

[Note 664: _V._ un art. de M. Deulin dans l'_Esprit public_ du 24 juin 1862.]

Il est vrai que ce grenadier, le sieur Antoine Deleau, qui, mandé devant le maréchal de Mac-Mahon et le préfet du Nord, tint courageusement à ne pas démentir ce qu'il répétait depuis quarante-huit ans[665], prétendait aussi avoir très distinctement entendu Poniatowski s'écrier à Leipsick, en se précipitant dans l'Elster: «Dieu m'a confié l'honneur des Polonais, je ne le remettrai qu'à Dieu[666]!» Quand on a entendu cette phrase-là, on doit avoir entendu l'autre[667].

[Note 665: Il y eut, pour cela, réunion solennelle à la préfecture du Nord, le 30 juin 1862. M. Cuvillier-Fleury en publia le procès verbal, le 7 juillet, dans les _Débats_.]

[Note 666: Ch. Deulin, l'_Esprit public_, 24 juin 1862.]

[Note 667: Il ne faut guère croire aux _mots_ prononcés dans la chaleur d'une bataille; le sang-froid manque trop alors, et il en faut pour avoir de l'esprit. Cette exclamation: _Finis Poloniæ!_ qu'aurait jetée Kosciusko à la déroute de Macijowice, fut niée par lui dans sa lettre du 12 nov. 1803, à M. de Ségur, qui avait reproduit le mot dans son _Histoire des principaux événements du règne de Frédéric-Guillaume II_. On peut lire cette lettre sans réplique dans les notes de M. Amédée Renée sur l'_Histoire de cent ans_ de M. C. Cantu, t. Ier, p. 419, notes excellentes et qui donnent raison au proverbe: _La glose vaut mieux que le texte._]

Quoi qu'il en soit, si Cambronne eût encore vécu lorsque les fils du général Michel réclamèrent, au nom de leur père, la célèbre parole de Waterloo, comme une propriété de famille, et même présentèrent requête contre l'ordonnance royale qui avait autorisé la ville de Nantes à la prendre pour inscription de la statue de celui à qui on l'attribuait[668], soyez sûrs qu'il la leur aurait cédée bien vite et sans débat[669].

[Note 668: _Le Journal de la Librairie_, 3 mai 1845, nº 2277.]

[Note 669: Un officier, dont les _Souvenirs_ m'inspirent quelque défiance, quoiqu'ils aient été cités par Edgar Quinet dans sa remarquable _Histoire de la campagne de 1815_, p. 273, note, et par _l'Intermédiaire_, t. I, p. 31, prétendait que Cambronne avouait qu'il avait dit: «Des b... comme nous ne se rendent pas.» Voilà qui eût été parler. Mais après les dénégations de Cambronne, indiquées tout à l'heure, et le témoignage d'Alava, qui avait pu tout voir et tout entendre, comment croire même à cette parole vraisemblable?]

C'est Rougemont, ce Rougemont dont nous vous avons déjà parlé dans l'_Esprit des autres_, qui, le soir même de la bataille, aurait, suivant quelques-uns, trouvé la résonnante parole et l'aurait imprimée dès le lendemain dans le journal l'_Indépendant_, récemment fondé par Julien de la Drôme, et qui, en grandissant, est devenu le _Constitutionnel_[670].

[Note 670: Selon M. Michaud jeune, _Biogr. univ._, Suppl., t. LXXX, p. 56, c'est dans le _Journal général de France_ que le _mot_ aurait paru pour la première fois. Il fut répété par le _Journal du Commerce_ (28 juin 1815) et par le _Journal de Paris_ (30 juin).]

Faire des _mots_ était le métier de Rougemont, sa spécialité, comme on dirait aujourd'hui. Chaque événement le trouvait son _mot_ tout prêt en main. Il le vendait à quiconque avait quelque effet à produire, et s'il n'en trouvait pas le placement, il l'imprimait sous tel ou tel nom approprié à sa nature et capable de le faire valoir.

Il connaissait bien des choses, et entre autres ce passage de La Bruyère, au livre des _Jugements_, §65:

«C'est souvent hasarder un bon mot et vouloir le perdre, que de vouloir le donner pour sien; il n'est pas relevé, il tombe avec des gens d'esprit ou qui se croient tels, qui ne l'ont pas dit et qui devoient le dire. C'est, au contraire, le faire valoir que de le rapporter comme d'un autre. Ce n'est qu'un fait, et qu'on ne se croit pas obligé de savoir; il est dit avec plus d'insinuation et reçu avec moins de jalousie; personne n'en souffre; on rit, s'il faut rire; et s'il faut admirer, on admire.»

On a écrit sur Rougemont, sans le nommer pourtant, un très spirituel article dans le _Figaro_ de septembre 1830. On le prend, bien entendu, comme type du faiseur de _mots_:

«A l'avènement de Charles X, il y eut une pluie, une grêle, un orage de paroles charmantes dont les niais furent émerveillés à s'en pâmer de joie:

«Oh! disait-il, à l'Hôtel-Dieu, en avisant du Petit-Pont la file d'arcades du Louvre: «_Il est bon que de chez lui un souverain puisse voir la maison du pauvre._»

«_Plus de hallebardes!_» disait-il quelques jours après. Et le ravissement populaire des auditeurs allait jusqu'au délire, pendant que notre homme, mêlé à la foule, riait d'un rire malin mêlé de cet orgueil de père qu'on ne peut cacher quand on voit ses enfants réussir dans le monde.

«Vous savez la réplique du duc de Berry sur les louanges de Napoléon, faite à un vieux soldat qui vantait le génie militaire du père Laviolette:

«_Parbleu! c'est bien extraordinaire, avec des b...... comme vous!_» Eh bien! tout cela sortait de la même cervelle.»

Les _mots_ prêtés à Louis XVIII mourant devaient être de Rougemont ou de ses confrères en improvisation d'esprit. Il y en eut tant et de toutes sortes, sérieux ou burlesques, tels que ceux-ci: «Saint-Denis, Givet,» donnés, disait-on, pour mot d'ordre, par le roi agonisant au commandant du château[671], que Ch. Brifaut, lecteur du roi, crut devoir écrire à la _Gazette de France_ pour mettre un terme à la circulation de toute cette fausse monnaie. Sa lettre est du 15 septembre 1824:

[Note 671: _Revue de Paris_, 28 mars 1841, p. 253.--Pour ne pas douter que Louis XVIII, à ses derniers moments, ne dit rien, et ne put rien dire, on n'a qu'à se reporter au _Journal_ de sa mort, par Madame Adélaïde d'Orléans, que nous avons publié le premier dans la _Revue des Provinces_ du 15 sept. 1865, p. 231-239.]

«Peu de mots, y dit-il, sont sortis depuis deux jours de la bouche de Sa Majesté, et quelques-uns de ceux qu'on lui prête dans les journaux sont entièrement inventés[672].»

[Note 672: _Catalogues d'autographes, Laverdet_, nº 4, p. 36.--On n'avait pas attendu l'agonie de Louis XVIII pour lui prêter de l'esprit et du courage. Ce qu'il passe pour avoir dit à propos du pont d'Iéna, que Blücher voulait faire sauter: «Je m'y ferai porter, et nous sauterons ensemble,» est une invention du comte Beugnot, qui l'avoue dans ses _Mémoires_ (E. Dentu, 1866, in-8º, t. II, p. 312-313). «Louis XVIII, dit-il, dut être bien effrayé d'un pareil coup de tête de sa part; mais ensuite il en accepta de bonne grâce la renommée. Je l'ai entendu complimenter de cet admirable trait de courage, et il répondait avec une assurance parfaite.»]

LXIII

La Restauration devait pourtant s'inaugurer par une parole du même genre, mais de meilleur aloi, de fabrique ministérielle, et, pourrait-on dire, avec garantie du gouvernement. C'est le _mot_ du comte d'Artois: «Il n'y a rien de changé en France; il n'y a qu'un Français de plus.» Comment tout se passa-t-il? M. de Vaulabelle l'a raconté avec assez d'exactitude[673]; mais M. Beugnot ayant plus d'autorité, puisque le _mot_ est de lui, c'est son récit que nous emprunterons. Il se trouve dans un passage de ses _Mémoires_[674] qui nous avait d'abord échappé.

[Note 673: _Histoire des deux Restaurations_, 3e édit., t. II, p. 30-31.]

[Note 674: Publié d'abord dans la _Revue contemp._, 15 fév. 1854, p. 53-54; ce passage se trouve au t. II, p. 112-114 des _Mémoires_ complets, E. Dentu, 1866, in-8º.]

Le comte d'Artois venait de faire dans Paris une entrée triomphale. Il n'y manquait rien qu'une belle parole, sans doute dans tous les cœurs, mais qui n'en était pas sortie. M. Beugnot avait suivi le prince partout. Il ne le quitta que sur les onze heures du soir, pour aller chez M. de Talleyrand: «Je le trouvai, dit-il, s'entretenant de la journée avec MM. Pasquier, Dupont de Nemours et Anglès. On s'accordait à la trouver parfaite. M. de Talleyrand rappela qu'il fallait un article au _Moniteur_. Dupont s'offrit de le faire.--«Non pas, reprit M. de Talleyrand, vous y mettriez de la poésie: je vous connais; Beugnot suffit pour cela; qu'il passe dans la bibliothèque, et qu'il broche bien vite un article pour que nous l'envoyions à Sauvo.» Je me mets à la besogne, qui n'était pas fort épineuse; mais, parvenu à la mention de la réponse du prince à M. de Talleyrand, j'y suis embarrassé. Quelques mots échappés à un sentiment profond produisent de l'effet, par le ton dont ils sont prononcés, par la présence des objets qui les ont provoqués; mais quand il s'agit de les traduire sur le papier, dépouillés de ces entours, ils ne sont plus que froids, et trop heureux s'ils ne sont pas ridicules. Je reviens à M. de Talleyrand, et je lui fais part de la difficulté.--«Voyons, me repond-il, qu'a dit Monsieur?--Je n'ai pas entendu grand'chose; il me paraissait ému, et fort curieux de continuer sa route.--Mais si ce qu'il a dit ne vous convient pas, faites-lui une réponse.--Et comment faire un discours que Monsieur n'a pas tenu?--La difficulté n'est pas là: faites-le bon, convenable à la personne et au moment, et je vous promets que Monsieur l'acceptera, et si bien, qu'au bout de deux jours il croira l'avoir fait; et il l'aura fait; vous n'y serez plus pour rien.--A la bonne heure!»

«Je rentre, j'essaye une première version, et je l'apporte à la censure.--«Ce n'est pas cela, dit M. de Talleyrand. Monsieur ne fait point d'antithèses, et pas la plus petite fleur de rhétorique. Soyez court, soyez simple, et dites ce qui convient davantage à ceux qui parlent et à ceux qui écoutent: voilà tout.--Il me semble, reprit M. Pasquier, que ce qui agite bon nombre d'esprits est la crainte des changements que doit occasionner le retour des princes de la maison de Bourbon; il faudrait peut-être toucher ce point, mais avec délicatesse.--Bien! et je le recommande,» dit M. de Talleyrand.

«J'essaye une nouvelle version, et je suis renvoyé une seconde fois, parce que j'ai été trop long et que le style est apprêté. Enfin j'accouche de celle qui est au _Moniteur_, et où je fais dire au prince: «Plus de divisions, la paix et la France; je la revois enfin! _et rien n'y est changé, si ce n'est qu'il s'y trouve un Français de plus!_»--«Pour cette fois, je me rends, reprit enfin le grand censeur: c'est bien là le discours de Monsieur, et je vous réponds que c'est lui qui l'a fait; vous pouvez être tranquille à présent.»

«Et en effet, le mot fit fortune, les journaux s'en emparèrent comme d'un à-propos heureux; on le reproduisit aussi comme un engagement pris par le prince, et le mot du _Français de plus_ devint le passeport obligé des harangues qui vinrent pleuvoir de toutes parts. Le prince ne dédaigna pas de le commenter dans ses réponses, et la prophétie de M. de Talleyrand fut complètement réalisée[675].»

[Note 675: «M. le comte d'Artois, est-il dit dans la _Revue rétrospective_ (2e série, t. IX, p. 459), lisant le lendemain le récit de son entrée, s'écria: «Mais je n'ai pas dit cela!» On lui fit observer qu'il était nécessaire qu'il l'eût dit, et la phrase demeura historique.»]

C'est le cas de le répéter avec l'auteur d'un article[676] où le sujet qui nous occupe se trouve en partie ébauché: «Les passions politiques favorisent en général merveilleusement l'adoption de ces fables.» Il cite ensuite à l'appui un exemple dont nous ferons notre profit. «Quel est, dit-il, l'avocat de la Restauration qui n'est pas plus certain que M. Séguier que ce magistrat répondit à une demande venant de haut: _La Cour rend des arrêts et non pas des services!_ M. Séguier, en effet, répétait à qui voulait l'entendre qu'il n'avait rien dit de pareil[677].»

[Note 676: _Revue rétrosp._, 2e série, _ibid._]