L'esprit dans l'histoire: Recherches et curiosités sur les mots historiques
Part 21
[Note 612: «En pleine Terreur, dit M. Clément de Ris, l'abbé Sieyès, corrigeant l'épreuve d'un panégyrique dans lequel il défendait sa vie politique, vit ces mots si terribles alors: J'ai _abjuré_ la République, au lieu de: j'ai _adjuré_. «Malheureux! dit-il à l'imprimeur, voulez-vous donc m'envoyer à la guillotine?» (_Revue franç._, 20 oct. 1855, p. 21.) Ceci rentre dans la catégorie des faits et des _mots_ dont une faute d'impression est l'origine, et parmi ceux aussi qui sont nés d'un contre-sens, comme la fameuse parole d'Alfred le Grand: «Je veux laisser mes Anglais aussi libres que leur pensée.» (_V._ G. Guizot, _Études sur Alfred le Grand et les Anglo-Saxons_, et un article de M. Édouard Thierry, dans le _Moniteur_ du 26 août 1856.)--La phrase: _C'est ici le chemin de Byzance_, que Catherine II aurait, dit-on, trouvée écrite à chaque coin de route, lors de son voyage en Crimée, comme l'espérance d'une conquête, est dans le même cas. Nous avons prouvé ailleurs que c'est la traduction abrégée et à contresens d'une inscription grecque placée à Kherson, sur un arc de triomphe, et mal comprise par l'ambassadeur anglais, M. Fitzherbert. (_V. l'Illustration_, 22 juillet 1854, p. 55.)--En fait de contresens de mots qui ont amené de grosses erreurs d'histoire, je n'en sais pas de plus curieux que celui d'Aug. Thierry dans la vingt-quatrième de ses _Lettres sur l'histoire de France_. Il y prend une table brisée pour une proclamation déchirée, et fait sortir de là toute la révolution de la commune de Vézelay. M. Guizot, qui, dans ses _Mém. relatifs à l'hist. de France_ (t. VII, p. 192), avait traduit _tabula_ par _affiche_, était le premier coupable. (_V._, à ce sujet, un excellent travail de M. Léon de Bastard, _Biblioth. de l'École des Chartes_, 3e série, t. II, p. 361.)]
«Il niait avoir prononcé les paroles qu'on lui prête après le 18 brumaire: «_Messieurs, nous avons un maître; ce jeune homme fait tout, peut tout, et veut tout._» Le _mot_, d'ailleurs, est beau et digne d'avoir été prononcé. Mais il dit seulement à Bonaparte, qui lui demandait pourquoi il ne voulait pas rester consul avec lui, et qui insistait à lui offrir cette seconde place: «Il ne s'agit pas de consuls, et je ne veux pas être votre aide de camp.»
«Il niait aussi avoir prononcé, dans le jugement de Louis XVI, ce fameux mot: _La mort sans phrase_; il dit seulement, ce qui est beaucoup trop: _La mort_. Il supposait que quelqu'un s'étant enquis de son vote, on aurait répondu: _Il a voté la mort sans phrase_, ce qui a passé ensuite pour son vote textuel[613].
[Note 613: Nous tenons de M. de Pongerville que Du Festel, l'un des votants (_Réimpression du Moniteur_, t. XV, p. 169-208), lui avait souvent dit que l'erreur venait du sténographe de la Convention. Avant le vote de chacun des membres, il avait eu à consigner quelque petit discours justificatif. Sieyès presque seul ne dit rien que: _La mort_. Le sténographe, pour constater ce laconisme exceptionnel, mit sur sa copie, entre parenthèse: (_sans phrase_). De là l'erreur, encore une fois.--Un jour, M. Anglès avait prêté à M. Sieyès le cinquième volume du _Censeur européen_, où le mot: _La mort sans phrase_ était répété. Il le lui rendit après avoir mis en marge: _C'est faux, voir le_ Moniteur _de l'époque._ En effet, ayant consulté le _Moniteur_ du 20 janvier 1793, nous avons trouvé le vote du laconique député de la Sarthe, désigné ainsi (p. 105): «SYEYES (sic). La mort.»]
«Il a dû regretter ce vote fatal, sans lequel il aurait eu le droit, en effet, de dire ce qu'il écrivait à Rœderer dans l'intimité: «Vous me connaissez, vous ne m'avez jamais vu prendre part au mal; vous m'avez vu quelquefois prendre part au bien qui s'est fait[614].»
[Note 614: Pourquoi en effet, au lieu d'avoir à se justifier de sa façon de voter, n'a-t-il pas eu à se justifier de son vote même, comme l'abbé Grégoire, si souvent traité à tort de régicide, et qui si souvent se disculpa vainement de l'avoir été? Malgré ses protestations, telle qu'une lettre du 4 octobre 1820, analysée dans le _Catalogue d'autographes_ du 15 avril 1854, p. 42; malgré les livres qui protestèrent pour lui, telle que la _Biographie des contemporains_ par Rabbe et Boisjolin, t. II, p. 1946, l'erreur ne s'est pas arrêtée. Il y a quelque temps, elle trouvait un dernier mais redoutable écho dans les _Mémoires pour servir à l'histoire de mon temps_, par M. Guizot, t. I, p. 233.]
«Il s'indignait qu'on attribuât à ce mot: _J'ai vécu_, qu'il avait dit pour résumer sa conduite sous la Terreur, un sens d'égoïsme et d'insensibilité qu'il n'y avait pas mis[615].»
[Note 615: «Lorsqu'un de ses amis, dit M. Mignet, lui demanda plus tard ce qu'il avait fait pendant la Terreur: «Ce que j'ai fait, lui répondit M. Sieyès, _j'ai vécu_.» Il avait, en effet, résolu le problème le plus difficile de ce temps, celui de ne pas périr.» (_Notices historiques_, in-8º, t. Ier, p. 81.)--Le mot _arrière-pensée_ est, a-t-on dit (_Magasin pittor._, t. VIII, p. 87), un néologisme de l'abbé Sieyès. La chose était si bien dans son caractère qu'on a cru que lui seul pouvait avoir créé le mot; erreur encore; il se trouve déjà dans ce vers très vrai du _Dissipateur_ de Destouches (acte V, sc. IX):
Les femmes ont toujours quelque arrière-pensée. ]
Le _mot_ de Favras, disant au greffier, après avoir lu son arrêt de mort: _Vous avez fait, Monsieur, trois fautes d'orthographe_, passe pour très vrai. Mais c'est probablement ce qui importa le moins à M. V. Hugo lorsqu'il en fit un vers de sa _Marion Delorme_[616]. Pour qu'il le trouvât digne d'être mis dans la bouche de Saverny allant au supplice, il lui suffit que ce fût un _mot_ d'un héroïsme à effet. Nous trouvons, mise en alexandrins, dans la même pièce[617], la phrase sur la soutane rouge de Richelieu, dont nous avons déjà prouvé le mensonge[618].
[Note 616: Acte V, sc. VII.]
[Note 617: Acte II, sc. I.]
[Note 618: _V._ plus haut, p. 256.]
Cette boutade spirituelle de Saverny[619]:
[Note 619: Acte III, sc. VII.]
Donc vous me succédez..... un peu, sur ma parole, Comme le roi Louis succède à Pharamond,
n'est que la traduction versifiée d'un _mot_ dit à Louis XV, se décidant à avouer qu'il _succédait_ peut-être à Saint-Foix dans les bonnes grâces de la Du Barry: «Oui, répliqua quelqu'un, comme Votre Majesté succède à Pharamond!»
Un vers plus remarqué de _Marion Delorme_ est celui-ci[620]:
[Note 620: Acte IV, sc. VIII.]
LE ROI (_à l'Angely_).
Pourquoi vis-tu?
L'ANGELY.
_Je vis par curiosité._
Très joli _mot_! mais qui date de la Terreur.
Les uns le prêtent à Mercier, les autres, madame de Bawr, par exemple[621], en gratifient M. Martin, homme d'esprit plus inédit, mais plus réel aussi peut-être. Quelqu'un m'a reproché de n'avoir pas mis cet hémistiche dans mon petit livre des _Citations_. Vous voyez que j'ai mes raisons; je le réservais pour les _Mots historiques_[622].
[Note 621: _Mes souvenirs_, p. 137.]
[Note 622: En revanche, j'ai mis parmi les citations (_L'Esprit des autres_, édition elzévir., p. 222) un _mot_ que M. Eugène Despois m'a reproché de n'avoir pas placé dans ce volume; c'est celui de Vergniaud, à la séance du 17 septembre 1792. Comme ce _mot_ n'est qu'une citation du _Guillaume Tell_ de Lemierre, et non un souvenir authentique du Guillaume Tell de l'histoire, si tant est que l'histoire ait un Guillaume Tell, j'ai cru bon de le laisser où je l'avais d'abord placé.]
C'est à Ducis qu'il fut dit, selon madame de Bawr. Lui aussi avait alors fait son _mot_, lorsqu'il avait écrit à l'un de ses amis: «Que parles-tu, Vallier, de faire des tragédies? _la Tragédie court les rues_[623]!» Seulement, il ne se doutait pas qu'il ne faisait que répéter là ce qu'on lit dans une _mazarinade_:
[Note 623: Campenon, _Essais de Mémoires... sur la vie... de Ducis_, Paris, 1824, in-8º, p. 79.]
Comédiens, c'est un mauvais temps, La Tragédie est par les champs[624].
[Note 624: _Les Triboulets du temps_, dans nos _Variétés historiques et littéraires_, t. V, p. 17.]
LIX
Vous parlerai-je de la mort d'André Chénier; de cette scène d'_Andromaque_ que Roucher et le poète de _la Jeune captive_[625] auraient récitée dans la charrette qui les portait au supplice; du _mot_ désespéré d'André, qui, prêt à mourir, frappe son front plein de pensées immortelles? Je ne sais, j'hésite. Ce sont choses dont je doute, j'en conviens, mais tout en m'affligeant de douter[626].
[Note 625: Cette _jeune captive_ était mademoiselle Aimée de Coigny, depuis duchesse de Fleury, puis épouse de M. de Montrond, et non pas, comme on l'a toujours dit, la marquise de Coigny, née de Conflans. (Ch. Labitte, _Études litt._, t. II, p. 184, et l'_Athenæum_, 1853, 2e semestre, p. 393.)]
[Note 626: Ce dont je ne doute plus, par exemple, et j'en suis bien heureux, c'est de la fausseté de l'accusation portée contre Marie-Joseph-Chénier, au sujet de la mort de son frère. M. Michaud dit et écrivit le premier qu'il l'avait laissé périr (Sainte-Beuve, _Causeries du Lundi_, t. VII, p. 20), et, depuis, qui ne l'a pas répété? Tout ce qu'il y a là de cruel mensonge a été victorieusement démontré dans la brochure de M. L.-J.-G. de Chénier, neveu d'André et de Marie-Joseph: _la Vérité sur la famille de Chénier_, Paris, 1844, in-8º.]
Le récit qu'un romancier, Hyacinthe de Latouche, en a fait, ne repose, il faut l'avouer, que sur le dire de contemporains plus ou moins suspects. J'ai su, je l'avoue encore, par des témoignages dignes de foi, des détails bien faits pour aider à la désillusion; j'en appelle même à un poète, à M. A. Houssaye, qui, les ayant eus d'une autre source, n'a pas craint de consigner les plus curieux dans une relation très intéressante, mais tout à fait désenchantée[627]. Je sais qu'on viendra me dire aussi que le _mot_ d'André Chénier peut parfaitement avoir été suggéré à celui qui le lui attribua le premier par la devise que son ami et compagnon de captivité, le jeune Trudaine, avait dessinée sur le mur de leur cachot: «C'était un arbre fruitier ayant à ses pieds une branche rompue sur laquelle se lisaient ces mots: «_J'aurais porté des fruits[628]._» Le _mot_ d'André Chénier est là tout entier comme pensée; il n'avait plus qu'à en trouver l'expression, ce qui n'était pas difficile pour un écrivain comme H. de Latouche. Je vois cela, j'y trouve des raisons de doute, et cependant l'idée que je vais toucher à cette mort poétique et la déflorer de sa virginité funèbre fait que je répugne à la réfutation.
[Note 627: _La Mort d'André Chénier_ (_Philosophes et Comédiennes_, 2e série, p. 79).--C'est M. de Vigny, dans _Stello_, qui a le plus aidé au mensonge. Il ne savait même pas qu'André Chénier périt, non sur la place de la Révolution, mais «sur la place publique de la barrière de Vincennes.» _V._ la brochure de M. de Chénier, p. 57.]
[Note 628: _Fructus matura tulissem._ (Le marquis de Saint-Aulaire, _Lettres inédites de madame du Deffant_, t. Ier, p. 103, note.)--Depuis que j'ai écrit ceci, dans mes précédentes éditions, il m'est arrivé un témoignage qui ne laisse aucun doute sur l'origine du _mot_. Suivant une _note_ de Loizerolles fils, dans son poème sur _la mort de Loizerolles_, son père (1813, in-12, p. 176), le dessin dont je parle aurait été, non du jeune Trudaine, mais d'André lui-même. «André Chénier, dit Loizerolles, qu'il faut en croire, puisqu'il était son compagnon de captivité à Saint-Lazare, avait dessiné sur le mur de sa chambre un arbre qui penchait sa tête languissante, dont les rameaux étaient abattus par le vent.»]
M. Géruzez a procédé plus hardiment.
«M. de Latouche, dit-il[629], a pris sur lui de faire réciter à Roucher et André Chénier, pendant le trajet de la prison à l'échafaud, la première scène d'_Andromaque_, entre Oreste et Pylade; il ne savait pas, et ne pouvait pas savoir quelles paroles ont échangées les deux amis sur le triste tombereau qui les conduisait à la mort, et il le dit comme s'il l'avait su[630].»
[Note 629: _Histoire de la Littérature pendant la Révolution_, p. 388-389. Le dernier et le plus complet des biographes d'André Chénier, M. Becq de Fouquières, ne voit aussi dans tout cela que des légendes. _V._ la _notice_ en tête de l'édition qu'il a donnée des _Œuvres_, p. XLV.]
[Note 630: Je ne veux pas faire grâce au fameux banquet des Girondins. C'est une invention de M. Thiers (_Hist. de la Révolut._, 4e édit., t. V, p. 460), enjolivée par Charles Nodier (_Œuvr. complètes_, t. VII, p. 39), et, pour que rien n'y manquât, _illustrée_ par M. de Lamartine (_Hist. des Girondins_, t. VII, p. 47-54). Le récit que Riouffe, l'un de ceux qui survécurent, donna dans ses _Mémoires d'un détenu_ (2e édit., an III, in-12, p. 61-63), était assez pathétique sans qu'il fût besoin que ces trois historiens, dont un romancier et un poète, vinssent y dresser le menu de leurs mensonges. «Il serait, dit M. Granier de Cassagnac, après avoir, dans son _Histoire des Girondins et des Massacres de septembre_ (Paris, E. Dentu, in-8º, t. Ier, p. 48), reproduit les pages de M. de Lamartine, il serait impossible de rien ajouter à ce récit; rien, si ce n'est la vérité.» Et M. de Cassagnac prouve qu'en effet elle en est complètement absente.]
S'il a pu m'en coûter de toucher à ce mensonge intéressant, il ne m'est pas moins pénible d'en déflorer un pareil et même plus touchant, la prétendue histoire des vierges de Verdun, dont, selon M. de Lamartine[631], «la plus âgée aurait eu dix-huit ans,» tandis qu'en réalité la plus vieille de ces malheureuses suppliciées était septuagénaire[632], et la plus jeune plus que majeure[633].
[Note 631: _Histoire des Girondins_, 1847, in-8º, t. VIII, p. 125.]
[Note 632: Ou peut s'en faut, elle avait soixante-neuf ans.]
[Note 633: Elle avait vingt-deux ans. Deux des condamnées n'avaient que dix-sept ans; mais, à cause de leur âge même, elles ne furent pas menées à l'échafaud, on se contenta de les déporter. (Ch. Berriat Saint-Prix, _la Justice révolutionnaire_, 1861, in-12, p. 63-64.)]
Comme revanche, il est une autre erreur simplement horrible celle-là, qui pourra me dédommager par la réfutation qu'elle appelle, et qui est, Dieu merci! très facile à faire.
Il s'agit de mademoiselle de Sombreuil et du verre de sang qu'on prétend qu'elle fut forcée de boire, pour obtenir la vie de son père, aux massacres de septembre. Cette fable atroce, tant répétée, ne repose que sur une note de Legouvé, dans son poème sur le _Mérite des femmes_[634]. Comment, sans aucune preuve, en dépit même de l'invraisemblance matérielle du fait[635], Legouvé s'est-il permis cette invention? quel a pu être son point de départ? M. Louis Blanc va répondre[636].
[Note 634: 1838, in-8º, p. 94. La première édit. est de 1801.--L'abbé Delille lui-même, dans ses notes du poème de la _Pitié_ (édit. de 1822, in-12, p. 205), s'était contenté de dire: «Mademoiselle de Sombreuil se précipita au travers des bourreaux pour sauver son père. Cet héroïsme de la piété filiale désarma les assassins, et M. de Sombreuil fut reconduit par eux en triomphe.»]
[Note 635: B. Maurice, _Hist. polit. des anciennes prisons de la Seine_, 1840, in-8º, p. 286-287.]
[Note 636: _Hist. de la Révolution_, t. VII, p. 185.]
Quand mademoiselle de Sombreuil eut désarmé les meurtriers, «à force de courage, de beauté, de dévouement et de larmes», elle parut sur le point de s'évanouir. «Un de ces hommes barbares, saisi d'une soudaine émotion, courut à elle et lui offrit un verre d'eau, dans lequel tomba une goutte de sang que l'égorgeur avait à ses mains. Telle est l'origine de la fable hideuse, où l'on nous montre mademoiselle de Sombreuil forcée, comme condition du salut de son père, de boire un verre de sang[637].»
[Note 637: L'horrible anecdote est aussi réfutée par G. Duval, (_Dict. de la Conversat._, 2e édit., t. XVI, p. 266); mais elle ne l'a jamais été plus victorieusement que dans plusieurs articles de _l'Intermédiaire_, t. II, p. 279, 308, 435, et surtout dans celui de l'historien du _Couvent des Carmes_, M. Alex. Sorel, publié par _le Droit_ du 27 sept. 1863.]
M. Louis Blanc ajoute en note: «Je tiens le fait d'une dame qui, elle-même, le tenait de mademoiselle de Sombreuil, dont elle avait été l'amie. Et ce qu'il y a de plus curieux, c'est que mademoiselle de Sombreuil racontait la chose pour prouver que les hommes de septembre, tout cruels qu'ils furent, n'étaient point absolument inaccessibles à la pitié.»
LX
«C'est, dit Arnault dans l'article de la _Revue de Paris_ que nous avons déjà souvent cité, c'est un mot admirable que le mot de Bailly, cet homme qui termina par une mort si héroïque une vie si honorable. Pendant les apprêts de son supplice, apprêts renouvelés et prolongés avec tant de cruauté, une pluie glaciale n'avait pas cessé de tomber sur ce vieillard demi-nu. «Tu trembles, Bailly?» lui dit un de ses bourreaux.--«J'ai froid,» répondit Bailly.
«On trouve dans Shakspeare une réponse toute semblable faite par un de ses héros, en semblable position[638]. Dans une émeute populaire, lord Say, traîné devant le Marat de l'époque, devant John Cade, qui rendait ses sentences au pied même du gibet, est condamné à mort par ce monstre. «Quoi! lâche, tu trembles!» lui dit un des exécuteurs.--«C'est la paralysie et non la peur qui me fait trembler,» répondit le vieux lord.
[Note 638: Selon Lingard, Charles Ier, le matin de son exécution (9 février 1649), se revêtit de deux chemises, disant: «Si je tremblais de froid, mes ennemis l'attribueraient à la peur; je ne veux pas m'exposer à un pareil reproche.»]
«Que conclure de cette ressemblance? Que Shakspeare avait deviné Bailly[639]. Tout ce que les passions humaines peuvent inspirer, le génie peut l'inventer.
[Note 639: On a su le mot de Bailly par l'exécuteur lui-même. _V._ les _Mémoires d'un détenu_, p. 80.--Ce très curieux livre de Riouffe nous a transmis la plupart des _mots_ de Danton avant son supplice, et ce témoignage suffit pour qu'on les croie authentiques. Riouffe les écrivait au vol. Danton, qui s'en doutait, y mettait alors de la coquetterie; il soignait ses _mots_, il faisait à chacun sa toilette pour la postérité: «Il s'efforçait, dit Riouffe, p. 93, de donner à ses phrases une tournure précise et apophthegmatique, propre à être citée.»]
Leurs écrits sont des vols qu'ils nous ont faits d'avance,
dit Piron.»
Ces rencontres sont possibles pour tous les genres de pensées; j'en ai donné des preuves ici même et dans _l'Esprit des autres_. Une dernière preuve pourtant: Cicéron a dit de la reconnaissance que «c'est l'âme qui se souvient», _Animus memor_. Le sourd-muet Massieu, prié par écrit, dans une des séances publiques de l'abbé Sicard, de donner la définition de la même vertu, traça avec la craie, sur le tableau noir, cette phrase restée célèbre et qui méritait si bien de l'être: _La reconnaissance est la mémoire du cœur_[640]. C'est, étendue et embellie encore, l'expression de l'orateur romain que ce bon Massieu certainement ne connaissait pas.
[Note 640: La Bouisse-Rochefort, _Trente ans de ma vie_ ou _Mémoires politiques et littéraires_, 15e livraison, p. 37.]
De nos jours, l'auteur des _Nouvelles à la main_, et non pas celui de _Richard III_, qui n'a fait que la reprendre, a donné de la phrase du sourd-muet cette désolante contre-partie: _L'ingratitude est l'indépendance du cœur_. J'ai cherché partout des précédents à cette triste pensée et n'en ai pas trouvé. Ce n'est pas que l'ingratitude fût inconnue autrefois; mais, et c'est peu honorable pour notre temps, le _mot_, la formule, n'arrive jamais qu'à l'époque où la _chose_ est le plus en honneur.
LXI
Nous avons raconté ailleurs[641], dans toute leur effroyable réalité, les détails des dernières heures de Robespierre, et nous nous sommes efforcé de prouver d'une façon définitive comment sa mort n'a pas été le résultat d'un suicide, ainsi qu'on l'a répété si souvent depuis que l'_Histoire de la Révolution_ par M. Thiers a donné à cette erreur sanction et popularité[642].
[Note 641: _V._ _Paris démoli_, 2e édit., ch. I.]
[Note 642: Depuis, M. Campardon, dans son livre d'ailleurs très curieux, _Histoire du tribunal révolutionnaire de Paris_, 1862, in-12, t. II, ch. v, a repris le système qui admet que Robespierre se tira lui-même le coup de pistolet; mais une des pièces qu'il publie, p. 152, le dément; c'est le rapport des officiers de santé sur le pansement des blessures de Robespierre. Il en ressort que le coup de pistolet qui lui fracassa la mâchoire inférieure fut tiré «_dans une direction oblique_..., DE GAUCHE A DROITE, DE HAUT EN BAS». Or, fût-on même gaucher, s'est-on jamais tiré ainsi un coup de pistolet? Il faut, dans ce cas, qu'il parte de la main d'un autre: cet autre ici est le gendarme Méda, comme nous l'avons dit, qui, par ses déclarations, que reproduit M. Campardon, p. 150, sur la manière dont l'arme fut dirigée, puis déviée, et dont le coup porta, se trouve on ne peut mieux d'accord avec le procès-verbal des médecins.]
Nous ne reprendrons pas cette thèse. Un autre point plus obscur de la biographie de Robespierre nous occupera. Ce n'est pas l'histoire trop rebattue de l'homme, mais l'histoire très peu connue de l'une de ses œuvres, que nous vous dirons; en un mot, nous vous ferons savoir comment c'est un pauvre abbé qui fit, sous le nom et pour la plus grande gloire de notre avocat d'Arras, le rapport sur l'_Être suprême_, lu à la Convention le 7 mai 1794.
Je prends textuellement ce récit dans un rare et curieux petit livre: _La Harpe peint par lui-même_[643]:
[Note 643: Paris, 1817, petit in-12, p. 36.--Puisque nous venons de nommer La Harpe, rappelons en courant que la _prédiction_ de Cazotte, dont il écrivit le récit tant cité, est toute de son fait. Il l'avouait lui-même en finissant; mais cette fin fut supprimée par l'éditeur de ses _Œuvres posthumes_ qui publia le premier l'étrange narration. Heureusement M. Boulard possédait le récit autographe, et l'on a tout su par là. Le _Journal de Paris_ du 17 février 1817 donna une partie de l'aveu supprimé, et M. Beuchot (_Journal de la Librairie_, 1817, p. 382-383) a dit le reste. Dans la _Biographie des croyants célèbres_ (art. CAZOTTE), dans les _Mémoires de la baronne d'Oberckick_ (t. II, p. 398), que ce fait seul discréditerait, on s'y est encore laissé prendre; mais M. Sainte-Beuve, au contraire, s'en est gardé. Ce récit lui semble être le morceau capital de La Harpe: «_Invention_ et style, dit-il, c'est son chef-d'œuvre.» Or, notez bien, _invention!_ _V._ les _Causeries du Lundi_, t. V, p. 110.]
«M. Porquet est digne d'être distingué par sa prose, particulièrement pour un discours que personne au monde ne lui aurait attribué, si M. de Boufflers, son élève, n'eût trahi son secret. Voici le fait, tel que nous le tenons de cet académicien lui-même:
«En 1794, l'abbé Porquet demeurait à Chaillot; là, vivant dans une solitude profonde, il avait pensé qu'il était à l'abri de la faux révolutionnaire, qui à cette époque moissonnait tant de victimes. Quelle fut un jour sa surprise, et quel fut son effroi, lorsqu'il reçut une invitation de Robespierre de se rendre sur-le-champ auprès de lui! Une pareille invitation n'était rien moins qu'un ordre. Il obéit et se présenta tout tremblant devant cet arbitre suprême de la vie et de la mort de tous les Français.
«Robespierre sourit en le voyant. «Ne craignez rien, lui dit-il, je connais votre patriotisme, et, mes occupations ne me laissant pas le temps d'écrire, j'ai recours à votre plume. Sous quatre jours, je dois prononcer à la Convention un discours pour annoncer et faire légaliser la Fête de l'Être suprême; j'ai jeté les yeux sur vous pour me faire ce discours, dont la lecture ne doit point passer une heure. Vous voudrez bien me le remettre sous trois jours.»