L'esprit dans l'histoire: Recherches et curiosités sur les mots historiques

Part 20

Chapter 203,692 wordsPublic domain

[Note 580: _V._ Montlosier, _Mém. sur la Révolution française_, t. Ier, p. 379, et la _Notice sur M. de Montlosier_, par M. de Barante, p. 10.--M. de Talleyrand, dans un de ses derniers entretiens avec M. Dupanloup, lui certifia que tout ce qu'on disait sur ce _mot_ de Montlosier, et sur l'immense effet qu'il avait produit, était la vérité même. (_Biographie univers._, supplément, t. LXXXIII, p. 341.)]

LVI

Le _mot_ de Mirabeau à M. de Dreux-Brézé: _Allez dire à votre maître que nous sommes ici par la volonté du peuple, et que nous n'en sortirons que par la force des baïonnettes_[581], a longtemps été regardé comme étant d'une authenticité à toute épreuve. Une petite discussion soulevée à la Chambre des pairs, le 10 mars 1833, au sujet de la pension à décerner aux vainqueurs de la Bastille, a tout à coup amené des révélations qui ont un peu modifié la scène, et dont les paroles du grand orateur, qui en étaient le coup de théâtre, se sont elles-mêmes un peu ressenties. Le _Moniteur_ raconte ainsi ce court mais très curieux débat:

[Note 581: A propos de la _baïonnette_, dont le P. Daniel disait (_Milice françoise_, liv. VI, ch. v) qu'il ne savait ni quand ni où elle avait été inventée, permettez-moi de vous rappeler, en passant, que son nom ne vient pas, comme on le dit partout, de celui de la ville de Bayonne, mais du diminutif espagnol _bayneta_, petite gaîne. _V._ notre _Chronique_ de la _Patrie_, nº du 27 mai 1859; le _Magasin pittoresque_, t. IX, p. 151-152. _V._ aussi _l'Intermédiaire_, t. II, p. 452, 598.--Le _mot_ le plus célèbre qu'on ait dit sur cette arme est celui-ci: «La balle est folle, la baïonnette est un héros.» Il se trouve dans la _Proclamation de Souwarow aux armées russes en 1796_. _V._ la traduction qu'en a donnée, d'après la version anglaise, M. de Montalivet, dans la _Revue de Paris_, 2e année, t. XIII, p. 232.]

«M. VILLEMAIN.... Il y a quarante-deux ans, M. le marquis de Dreux-Brézé, appuyant et répétant un ordre imprudent qui avait été suggéré au vertueux et infortuné Louis XVI, prescrivait à l'Assemblée nationale de se dissoudre et de se séparer en trois ordres, et de ressusciter ainsi un passé qui allait disparaître à jamais. Vous savez les terribles et foudroyantes paroles qui furent alors prononcées par un grand orateur...

«M. LE MARQUIS DE DREUX-BRÉZÉ. Je vous remercie.

«M. VILLEMAIN. Vous savez les paroles qui furent prononcées alors: «Allez dire à votre maître que nous sommes ici par la volonté du peuple...» Je n'achève pas. Le jour où ces paroles furent prononcées, Messieurs, l'insurrection commençait et la Bastille était prise.

«M. LE MARQUIS DE DREUX-BRÉZÉ. J'ai dit que je remerciais M. Villemain d'avoir parlé de la séance dans laquelle mon père fut en présence de Mirabeau, et voici pourquoi je l'ai remercié: c'est parce que depuis longtemps je désirais que l'occasion se présentât de rectifier ce fait. Mon père, au retour de Louis XVIII, lui demanda la permission de le faire. Ce roi législateur, si sage, si modéré, lui demanda de ne pas le faire, et mon père s'y soumit par respect pour une si auguste volonté. Voici comment la chose se passa.

«Mon père fut envoyé pour demander la dissolution de l'Assemblée nationale. Il y arriva couvert, c'était son devoir, il parlait au nom du roi. L'Assemblée qui était déjà dans un état d'agitation trouva cela mauvais. Mon père, en se servant d'une expression que je ne veux pas rappeler, répondit qu'il resterait couvert, puisqu'il parlait au nom du roi. Mirabeau ne lui dit pas: _Allez dire à votre maître_... J'en appelle à tous ceux qui étaient dans l'Assemblée et qui peuvent se trouver dans cette enceinte; ce langage n'aurait pas été admis.

«Mirabeau dit à mon père: «NOUS SOMMES ASSEMBLÉS PAR LA VOLONTÉ NATIONALE, NOUS NE SORTIRONS QUE PAR LA FORCE.» Je demande à M. de Montlosier si cela est exact[582]. Mon père répondit à M. Bailly: «Je ne puis reconnaître dans M. Mirabeau que le député du bailliage d'Aix, et non l'organe de l'Assemblée.» Le tumulte augmenta, un homme contre cinq cents est toujours le plus faible; mon père se retira. Voilà, Messieurs, la vérité dans toute son exactitude[583].»

[Note 582: D'après le compte rendu du _Journal des Débats_ du même jour (10 mars 1833), M. de Montlosier fit un signe affirmatif.--Les _Mémoires_ de Bailly, publiés en 1804 (t. Ier, p. 216), ne rapportent les paroles de Mirabeau, ni comme on les répète ordinairement, ni comme elles sont reproduites ici. Les _Éphémérides_ de Noël, au contraire (juin, p. 161), consacrent dès 1803 la version donnée par M. de Dreux-Brézé.]

[Note 583: On a repris dans _l'Intermédiaire_, t. II, p. 74, 126, 275, le débat sur cette affaire, mais sans rien en faire sortir de nouveau, qui contredise la déclaration de M. le marquis de Dreux-Brézé à la Chambre des pairs.]

Un autre des grands effets oratoires de Mirabeau, cette belle phrase sur un fait mensonger[584] qu'il dit dans la séance du 13 avril 1790: «Je vois d'ici cette fenêtre.... d'où partit l'arquebuse fatale qui a donné le signal du massacre de la Saint-Barthélemy, etc.,» est un vol qu'il fit à Volney, bon écrivain, mauvais diseur, et, selon un pamphlet du temps, «l'un des plus éloquents orateurs _muets_ de l'Assemblée nationale[585].» Ces sortes d'emprunts, avec consentement du prêteur, étaient alors assez fréquents; Mirabeau, plus que personne, y trouva son compte.

[Note 584: _V._ plus haut, p. 192-204.]

[Note 585: Sainte-Beuve, _Causeries du Lundi_, t. VII, p. 323.--_V._ aussi Fortia de Piles, _Préservatif contre la Biographie nouvelle des contemporains_, nº 5, p. 43.]

«Il avait un esprit très distingué, mais il lui préféra toujours celui des autres. Il avait une aptitude particulière à s'en emparer, et savait très-bien le rendre sien, en lui donnant sa couleur[586].»

[Note 586: _Anecdotes sur les principaux personnages de la Révolution_, à la suite des _Mémoires_ attribués à Condorcet, 1824, in-8º, p. 319.]

Chamfort fit presque tous ses discours, notamment, en sa qualité d'académicien, celui qui attaque si violemment les académies. Mirabeau, en échange, appelait Chamfort son _cher philosophe_[587]. Ce fut, en cela, son seul salaire, sa seule gloire.

[Note 587: _Anecdotes inédites de la fin du_ XVIIIe _siècle_, Paris, 1801, in-12, p. 34.]

Sieyès dut à M. de Lauraguais[588] le titre, c'est-à-dire tout l'effet de la brochure qui fit sa fortune séditieuse, comme disait M. de Vaisne: _Qu'est-ce que le Tiers-État? Rien! Que doit-il être? Tout!_

[Note 588: _Lettres de L.-B. Lauraguais à madame ***_, an X, in-8º, p. 161-162.]

M. de Talleyrand prit à H.-C. Guilhe, ancien directeur de l'École royale des sourds-muets de Bordeaux, le rapport sur l'instruction publique qu'il lut à l'Assemblée nationale, et qu'il imprima ensuite sous son nom[589].

[Note 589: Quérard, _Supercheries littéraires dévoilées_, t. IV, p. 441-442.]

On s'entre-tuait si souvent alors! on pouvait bien se voler quelquefois. D'ailleurs le fameux axiome, rajeuni pour une autre révolution, n'était-il pas trouvé déjà? Brissot n'avait-il pas écrit dès 1780: «_La propriété_ exclusive _est un vol_ dans la nature[590].»

[Note 590: _Recherches philosophiques sur le droit de propriété et sur le vol considéré dans sa nature_, etc. (Biblioth. philosoph. des législateurs, t. VI.)--Un bel esprit qui avait eu en communication les lettres autographes de Vauvenargues, n'avait que trop usé de ce droit plagiaire. D'après une note, écrite par M. de Villevieille, sur l'un des autographes du moraliste qui font partie de la riche collection de M. Ed. Dentu, «ce curieux d'esprit se faisait honneur de celui de Vauvenargues, et encadrait de ses phrases dans ses lettres particulières.» On ne revoyait plus les autographes qu'il pillait ainsi. Un grand nombre de lettres de Vauvenargues à M. de Villevieille, père de celui qui a écrit la note, n'ont pas été perdues autrement.]

LVII

J'avais souvent entendu dire[591] que Prudhomme avait pris dans une des plus véhémentes _mazarinades_ la fameuse devise de son recueil _les Révolutions de Paris_: «Les grands ne sont grands que parce que nous sommes à genoux; relevons-nous.» Je me mis en quête, et je finis par découvrir, mais sans être fort satisfait de la découverte. Je n'avais pas trouvé le voleur au gîte. Je ne tenais qu'une imitation indécise au lieu du plagiat bien conditionné qu'on m'avait promis. Jugez-en. Montandré a dit, dans son pamphlet bizarre, au titre plus bizarre encore: _le Point de l'Ovale_: «Les grands ne sont grands que parce que nous les portons sur nos épaules; nous n'avons qu'à les secouer pour en joncher la terre[592].» Comparez avec l'épigraphe de Prudhomme, et vous verrez qu'il n'y a rien là qui vaille la peine que l'on crie au voleur.

[Note 591: _V._ Henri Martin, _le Libelliste_, Paris, 1833, introd., p. VI, et le _Catalogue de la biblioth. Soleinne_, t. Ier, p. 287, nº 1264.]

[Note 592: Moreau, _Bibliographie des Mazarinades_, t. Ier, p. 31; Rathery, _Athenæum_, 12 février 1853.]

En fait de _mots_, il y en eut alors beaucoup plus de prêtés que de trouvés. On a donné celui-ci à Le Pelletier Saint-Fargeau tombant sous le couteau du garde du corps Pâris: «Je meurs content, je meurs pour la liberté de mon pays;» et sûrement, de l'aveu de ceux qui assistèrent à son agonie, il n'a rien dit[593].

[Note 593: _V._ un article de G. Duval, _Revue du_ XIXe _siècle_, 9 février 1840, p. 348.]

«On fit tenir à l'homme expirant, dit Mercier[594], des paroles qui ne furent jamais prononcées.»

[Note 594: _Le Nouveau Paris_, t. Ier, p. 162.]

A ce propos, je vous dirai en passant: Défiez-vous des _mots_ prêtés aux mourants. La mort n'est point bavarde: un soupir, un regard noyé dans les ombres suprêmes, un geste de la main se portant vers le cœur, quelques paroles confuses, mais surtout sans déclamation, voilà seulement ce qu'elle permet à ceux qu'elle a frappés.

On sait maintenant d'une façon certaine que Desaix à Marengo ne dit rien et ne put rien dire[595], et que les dernières paroles de Lannes à Essling ne furent pas celles qu'on croit[596].

[Note 595: «Desaix, dit le duc de Valmy, tomba, non pas blessé à la tête d'un coup mortel, comme le dit W. Scott, mais d'une balle dans la poitrine qui traversa le cœur entier, et sortit par le dos. C'est alors que la division Desaix plia, et que les colonnes autrichiennes passèrent sur le corps du général qui ne fut retrouvé que longtemps après la bataille.» (_Hist. de la campagne de 1800_, 1854, in-8º, p. 188.) Comment alors aurait-il pu prononcer un seul mot? Il ne dit donc rien, ainsi que l'affirme de son côté le duc de Raguse, qui, sur ce point, n'a pas été démenti. (_Mémoires_, t. II, p. 137.)]

[Note 596: Fortia de Piles,_ Préservatif contre la Biographie nouvelle des contemporains_, nº 4, p. 96. V. surtout un excellent article de M. Villemain, _Revue des Deux-Mondes_, 15 avril 1857, p. 904. On y trouve les vraies paroles du maréchal Lannes à Napoléon: «Au nom de Dieu, Sire, faites la paix pour la France, moi je meurs.» Il n'eût pas été prudent d'insérer de pareils mots dans le _Moniteur_; aussi, comme pour Desaix, en supposa-t-on d'autres: «Sire, je meurs avec la conviction et la gloire d'avoir été votre meilleur ami.» Par ces paroles prêtées à l'un de ses fidèles, Napoléon protestait contre les amitiés qu'il sentait défaillir ou qui l'abandonnaient déjà.]

On n'est plus dupe du «léger badinage» que, suivant M. Thiers[597], Napoléon aurait mêlé à ses dernières paroles, en disant: «Je vais rejoindre Kléber, Desaix, Lannes, Masséna, Bessières, Duroc, Ney!... Ils viendront à ma rencontre.... Nous parlerons de ce que nous avons fait.... A moins que là-haut, comme ici-bas, on n'ait peur de voir tant de militaires ensemble[598].» On a cessé de croire au _mot_ de Joseph de Maistre mourant: «Je m'en vais avec l'Europe[599].» On a ramené à sa simple expression le dernier cri de Goëthe: «De la lumière, encore plus de lumière[600]!» Enfin l'on a supprimé de l'histoire tout l'esprit que Louis XVIII aurait eu à sa mort, qui fut, comme la plupart, des plus muettes[601].

[Note 597: _Histoire du Consulat et de l'Empire_, t. XX, p. 705.]

[Note 598: Ce «léger badinage» est l'invention d'un littérateur français, «qui a cru bien faire en embellissant ainsi la relation des derniers moments de Napoléon.» (_Napoléon et son historien M. Thiers_, par J. Barni. Genève, 1865, in-18, p. 353.) M. Barni ajoute en note: «C'est ce qui m'a été affirmé de la manière la plus positive par un témoin parfaitement digne de foi, mais que je n'ai pas le droit de nommer.»]

[Note 599: «Le comte Rodolphe son fils, dans la _Vie_ qu'il a donnée de son père, ne fait pas mention de l'anecdote.» (_Revue de Genève_, août 1851, p. 556.)]

[Note 600: Il dit en se tournant vers sa servante: «Approchez la chandelle.»]

[Note 601: _V._ plus bas, p. 417-418.]

Mais revenons aux scènes de la Terreur.

Le _mot_ de l'abbé Edgeworth à Louis XVI prêt à mourir: _Fils de saint Louis, montez au ciel!_ est un _mot_ prêté. C'est Charles His[602], rédacteur du journal _le Républicain français_, qui passa pour l'avoir inventé le soir de l'exécution[603].

[Note 602: C'est le même qui se vanta d'avoir le premier, c'est-à-dire même avant la ville d'Orléans, qui lui en disputa l'honneur, demandé que la fille de Louis XVI, prisonnière au Temple, fût rendue à la liberté. Sous la Restauration, tant de royalisme méritait récompense: on parla d'anoblir l'ancien rédacteur du _Républicain français_. Le voyez-vous s'appelant Charles d'His, comme le roi! Il n'osa pas. Son fils, plus hardi, n'a pas, dit-on, reculé devant la particule, quoiqu'il eût le même prénom que son père, et que l'équivoque fût ainsi toujours possible.]

[Note 603: Charles de Lacretelle, dans son ouvrage _Dix années d'épreuves_, 1842, in-8º, p. 134, dit qu'il fut le premier à citer le mot dans le récit qu'il fit de l'exécution pour un journal, «alors presque le seul où respirât de l'intérêt pour l'auguste victime». Ce journal ne serait-il pas _le Républicain français_? et ne serait-ce pas pour cela que le _mot_ fut attribué à Ch. His, qui, après sa sortie du _Moniteur_, avait fondé cette feuille où l'on combattait énergiquement les principes de la Terreur? J'ajouterai, et sur bonnes preuves, que Ch. de Lacretelle, moins discret dans l'intimité que dans son livre, se déclarait franchement l'auteur du _mot_. S'il l'avait cité le premier, comme le disent ses _Dix années d'épreuves_, c'est qu'il eût été impossible que personne le citât avant lui!]

Il courut bientôt tout Paris[604]. Le pauvre abbé fut l'un des derniers à apprendre..... qu'il l'avait dit.

[Note 604: A l'endroit déjà cité, Lacretelle dit que l'article où se trouvait le _mot_ «fut généralement copié et traduit eu plusieurs langues». Il y eut toutefois des variantes. Ainsi, dans le nº 192 des _Révolutions de Paris_ du 9 au 16 mars 1793, le _mot_ est ainsi reproduit: «Allez, fils aîné de saint Louis, le ciel vous attend.»]

Il fut souvent questionné à ce sujet. Le comte d'Allonville[605], l'ancien ministre marquis Bertrand de Molleville, qui en parle dans son _Histoire de la Révolution_[606], M. de Bausset[607], lord Hollande[608], trompés par le bruit public, lui demandèrent sérieusement s'il avait ou non prononcé cette belle parole, et à tous il répondit que la pensée en était certainement dans son cœur, mais que, troublé comme il l'était, il n'avait pas dû en trouver la sublime formule. Enfin il ne se souvenait pas d'avoir rien dit.

[Note 605: _V._ ses _Mémoires secrets_, 1838, in 8º, t. III, p. 159-160, et les _Causeries d'un curieux_, par M. Feuillet de Conches, t. III, p. 416.]

[Note 606: T. X, p. 429.]

[Note 607: _Revue Rétrosp._, 2e série, t. IX, p. 458.]

[Note 608: «Ce mot, écrit lord Holland, est une complète fiction. L'abbé Edgeworth a avoué franchement et honnêtement qu'il ne se rappelait pas l'avoir dit. Ce mot a été inventé dans un souper, le soir même de l'exécution.» (_Souvenirs diplomatiques_ de lord Holland, trad. de l'anglais, 1851, in-12, p. 254.)--Au moment où Louis XVI résistait pour qu'on ne lui liât pas les mains, l'abbé Edgeworth avait dit seulement: «Sire, c'est encore un sacrifice que vous avez à faire pour avoir un nouveau trait de ressemblance avec votre divin modèle.» Ces paroles, reproduites presque textuellement dans la lettre que Sanson fit insérer le 21 février 1793 dans le _Thermomètre politique_, journal de Dulaure, en réponse à l'indigne récit qui y avait paru, se trouvent, telles que nous les donnons, dans la lettre que la sœur de l'abbé Edgeworth écrivit le 10 février 1793 à l'une de ses amies, et qui a été publiée dans le _Dutensiana_, p. 213-218. Le _mot_ prêté au courageux abbé ne se trouve naturellement pas dans cette lettre qui n'omet pourtant aucune des circonstances du supplice. «Mon ami, dit mademoiselle Edgeworth, qui appelle ainsi son frère, se tint toujours auprès de lui (le roi). Il reçut ses derniers soupirs, et il n'est pas mort de douleur, il ne s'est même pas évanoui; il eut même la force de se mettre à genoux et de ne quitter que lorsque ses habits furent teints du sang de cette tête sacrée, que l'on promenait sur l'échafaud, aux cris de: Vive la nation!» Mademoiselle Edgeworth parle aussi du roulement de tambours qui couvrit la voix du roi, et, comme tout le monde, elle en attribue l'ordre à Santerre; mais il paraît prouvé que ce n'est pas lui qui le commanda. Mercier (_Nouveau Paris_, t. III, p. 6) dit que c'est l'acteur Dugazon. Selon M. Caro (_Notice sur Santerre_), ce serait le général Berruyer, qui même s'en serait vanté; d'autres veulent que ce soit Beaufranchet d'Ayat, ancien page de Louis XVI, et, disait-on, bâtard de Louis XV et de Morphise, la danseuse. C'est peut-être l'opinion la plus probable. _V._ Bertrand de Molleville, t. X, p. 430, et le _Catalogue des autogr._ de M. Guilb. de Pixérécourt, nº 867.]

Et qui donc aurait pu garder un souvenir certain en pareille circonstance? La mémoire ne survit pas à ces ivresses de sang et d'épouvante.

«J'y étois, dit Mercier dans un de ses meilleurs chapitres[609], et je n'ai jamais pu savoir où j'étois; c'est-à-dire comprendre, ou le péril où je me trouvois, ou toutes les singularités qui m'environnoient.

[Note 609: _Nouveau Paris_, t. VI, p. 141-142.]

«J'ai vu, ajoute-t-il, porter la tête de Féraud, et je ne puis rendre compte de son assassinat[610].

[Note 610: Longtemps personne ne put savoir la vraie cause de ce meurtre, résultat d'une erreur de nom. Voici ce que je trouve, à ce sujet, dans les notes autographes du baron de Boissy d'Anglas sur les principaux événements de la vie politique de son père, qui présidait, comme on sait, cette terrible séance de la Convention: «Un adjudant général, nommé Fox, qui était de service auprès de la Convention, vint annoncer à M. de Boissy que les attroupements s'augmentaient d'une manière inquiétante, et lui demanda ses ordres; M. de Boissy les lui donna par écrit et de sa main: ils portaient de repousser la force par la force. Au moment où on lui présenta la tête de Féraud, que l'on disait être celle de Fréron, il crut que l'on venait de nommer Fox; pensant alors qu'on allait trouver sur cet officier général les ordres ci-dessus, M. de Boissy se crut totalement perdu, et, résigné à subir le même sort, il salua religieusement cette tête sanglante.» Il y avait en effet un complot contre Boissy d'Anglas. Une femme, Carie Migelly, avoua devant la Convention qu'elle était venue à l'Assemblée, ainsi que bien d'autres, avec l'intention de l'assassiner. M. L. Montigny possédait son _ordre d'incarcération_. Il avait aussi celui du nommé Martin Tacq, «prévenu d'avoir porté au bout d'une pique la tête du représentant du peuple Féraud». _V. Catalogue_ de sa collection d'autographes, 1860, in-8º, p. 184.--Un mot encore, ou plutôt une anecdote, qui fera ressortir tout ce qu'il y eut de modestie dans le courage de Boissy d'Anglas en cette circonstance. «Quelque temps après cette terrible séance, dit M. Saint-Marc Girardin, il montrait à M. Pasquier et à quelques amis la salle de la Convention, et leur expliquait sur les lieux la scène du 2 prairial: «Étant monté, avec lui, sur l'estrade du fauteuil du président, disait M. Pasquier, j'aperçus au fond de cette estrade une porte que je n'y avais point encore vue. Qu'est-ce donc que cette porte nouvelle? lui dis-je.--Oui, vous avez raison, dit tout haut M. Boissy d'Anglas, elle n'est percée et ouverte que depuis peu de jours, _et bien heureusement peut-être pour ma gloire_. Car, qui peut savoir ce que j'aurais fait, si j'avais eu derrière moi cette porte prête à s'ouvrir pour ma retraite? Peut-être aurais-je cédé à la tentation.» Voilà bien, ajoutait M. Pasquier, le mot d'un vrai brave! Il avoue sans rougir que la peur est possible à l'homme. Il n'y a que ceux qui se croient capables d'être faibles qui ne le sont pas, et il n'y a aussi que ceux-là qui sont indulgents pour les faibles.» (_Journal des Débats_, 22 août 1862.)]

«J'ai vu Henriot commander aux canonniers, et je ne sais par quel chemin je me suis trouvé libre et chez moi.

«J'ai appris la victoire du 13 vendémiaire, lorsque, sur ma chaise curule, je ne savois pas encore s'il y avoit eu bataille.

«J'ai couru le palais du Luxembourg, le 18 fructidor, sans connaître l'importance de cette journée.

«Je n'ai jamais cru à l'audace insolente et sanguinaire des Montagnards, parce que j'étois près d'eux....

«Tout est _effet d'optique_; il est impossible de se figurer ce qui est.»

LVIII

On a prêté à l'abbé Maury, sinon plus d'esprit qu'il n'en eut, du moins plus de _mots_ qu'il n'en dit[611]; de même pour l'abbé Sieyès, dont le laconisme proverbial est presque devenu du bavardage, tant le mensonge l'a fait parler dans l'histoire. Ce qu'il y a de pis, c'est que souvent il n'a gagné que de l'odieux, à tous ces _mots_ supposés.

[Note 611: Un des meilleurs est authentique: «Aux traits déjà cités, dit Arnault, dans la notice excellente qu'il lui a consacrée, j'ajouterai celui-ci; je le tiens de la personne qui s'y trouve compromise: «Vous croyez donc valoir beaucoup?» dit à Maury, dans un moment d'humeur, cet homme qui valait beaucoup lui-même. «Très peu quand je me considère, beaucoup quand je me compare» répondit vivement Maury.» (_Œuvres de A.-V. Arnault_, Mélanges, p. 431.)]

Son fameux vote au jugement de Louis XVI: _La mort sans phrase_, est un des prêts que l'esprit des nouvellistes ou des folliculaires s'est trop empressé de lui faire; prêts forcés, mais non gratuits, car la réputation de celui à qui l'on en impose la charge en paye chèrement les intérêts. Sieyès pourtant ne craignait pas de repasser sur ces particularités supposées et parasites de son existence politique; il les réfutait sans humeur.

«Il revenait avec quelque plaisir, dit M. Sainte-Beuve, sur ses anciens jours, et y rectifiait quelques points de récits qui appartiennent à l'histoire.

«Le premier, disait-il, qui a crié _Vive la nation!_ et cela étonna bien alors, ce fut moi[612].»