L'esprit dans l'histoire: Recherches et curiosités sur les mots historiques
Part 2
Dans les temps les plus rapprochés de nous, que de fables dignes des temps anciens j'aurais trouvées encore: ainsi la fameuse phrase, _e pur' si muove_, que Galilée ne dit pas, et ne put pas dire[33]; l'épisode de sa prison qui, tout bien examiné, se réduit à quelques jours d'une assez bénigne captivité dans le palais d'un ambassadeur ami[34], puis dans les plus beaux appartements du Saint-Office; ainsi encore toute l'histoire des _Vêpres siciliennes_, notamment l'épisode du médecin Procida, qui, bien loin d'être le chef du massacre, ne put même pas y prendre part[35]; quelques aventures de Christophe Colomb aussi: la fable de l'œuf qu'il aurait brisé pour le faire tenir debout[36]; l'anecdote de ses trois jours d'attente et d'angoisses au milieu de l'équipage menaçant auquel il a promis la terre, petit drame très émouvant dans le récit qu'en a donné Robertson[37], mais qui s'est trouvé n'être qu'un gros mensonge après l'examen qu'en a fait M. de Humboldt[38].
[Note 33: Aucun des personnages contemporains les mieux informés ne lui attribue ces paroles, et ce qu'on sait de ses aveux et de ses renonciations éloigne toute idée qu'il eût osé même dire ces quatre mots. (Biot, _Mélang. scient. et litt._, t. III, p. 44.)]
[Note 34: Barbier, _Examen critique des Biographies_, t. I, p. 365. _V._ aussi Libri, _Hist. des sciences en Italie_, t. IV, p. 259 et suiv.; Biot, _Mélang. scient. et litt._, t. III, p. 18, 19, 24, 28, 32, et l'ouvrage de M. Philarète Chasle, _Galileo Galilei, sa vie, son procès et ses contemporains_, liv. III. Ce livre a soulevé de vives critiques, mais aucune, même la plus nette, celle de M. Trouessard dans la _Revue de l'Instruction publique_ (6 mars 1862, p. 778-782), n'a suffisamment prouvé que le fait qui nous occupe, et que M. Chasle a nié, comme nous, ne fût pas niable. La publication posthume du docteur Parchappe, continuée par son ami M. Fréd. Baudry, _Galilée, sa vie, ses découvertes et ses travaux_, n'a pu davantage arriver à une conclusion contraire, ainsi que M. Ernest Renan lui-même en est convenu dans les _Débats_.--Ce qu'on a dit de la prison du Tasse n'est pas plus prouvé. Il suffit de lire les _Lettres_ du poète pour voir que ce n'est qu'un mensonge attendrissant. Le Tasse était fou: on l'enferma, mais avec tous les égards possibles. Il eut de beaux appartements pour prison. (Valery, _Voyages en Italie_, 1833, in-8º, t. II, p. 93-95; et, du même, _Curios. et Anecd. italiennes_, 1842, in-8º, p. 271. _V._ aussi un article de M. P. Deltuf, _Rev. franç._, 20 déc. 1858, p. 357-367.)]
[Note 35: _Revue des Deux-Mondes_, 1er nov. 1843, p. 480-483. _V._ aussi un article d'Hoffmann dans le _Journal des Débats_, 1er déc, 1815.]
[Note 36: Navarette, _Les Quatre Voyages de Colomb_, in-8, t. I, p. 116, et un article de M. Berger de Xivrey dans la _Revue de Paris_, 25 nov. 1838, p. 269.]
[Note 37: _Hist. d'Amérique_, t. I, p. 117.]
[Note 38: _Examen critique de l'histoire de la géographie du nouveau continent_, t. I, p. 245.]
J'aurais encore cherché querelle au même Robertson pour tout ce qu'il a dit touchant le séjour de Charles-Quint au monastère de Yuste, son amour des horloges, son enterrement anticipé, etc., et mille autres fables dont il m'eût été d'autant plus facile d'avoir raison que les excellents livres de MM. Mignet et Amédée Pichot semblent publiés tout exprès pour m'aider dans cette réfutation[39]. Que vous dirais-je de plus? Me prenant aussi corps à corps avec la légende de Guillaume-Tell, je l'aurais renvoyée parmi les contes du Danemark, comme on s'en avisa justement dès l'année 1760[40]; et, ne croyant en cela faire tort qu'à un trop éternel mensonge et point du tout à une nation qui, pour perdre son héros traditionnel, n'en restera pas moins très héroïque, je n'aurais pris nul souci des brochures qu'ont publiées pour le revendiquer le baron de Zurlauben[41] et MM. X. Zuraggen[42] et J.-J. Hisely[43], non plus que de je ne sais quelle charte imaginée tout exprès par les jésuites de Fribourg[44].
[Note 39: _V._ aussi dans le _Bull. de l'Alliance des Arts_ (10 oct. 1843, p. 123), un article dans lequel on analyse avec grand soin la lettre écrite par M. H. Wheaton au secrétaire de l'Institut national de Washington, touchant ces erreurs de l'historien de Charles-Quint. M. Wheaton, dans sa réfutation, s'autorise de l'ouvrage de D. Thomas Gonzalez ainsi que des mss. de Quesa et de Velasquez de Molina, secrétaire privé de l'empereur. Mais l'ouvrage le plus excellent à consulter sur ce sujet est celui de M. Stirling, _Last days of Charles V_.]
[Note 40: C'est le fils aîné de Haller, qui, dans un petit écrit intitulé _Fables Danisch_, essaya de prouver ainsi la fausseté du fait. Son livre, qui fut condamné au feu, est aujourd'hui très rare.]
[Note 41: Il publia à Paris, chez Vente, en 1767, une lettre in-12 intitulée _Guillaume Tell_, à propos de la tragédie de Lemierre, où il fit l'historique complet de ce qui aurait précédé et suivi la conspiration. _V._ le _Journal encyclopédique_ du 15 av. 1767, p. 140.]
[Note 42: _Vertheidigung der Wilhelm Tell_, Fluelen, 1824, in-8.]
[Note 43: _Guillaume Tell et la Révolution de 1307_, etc., Delft, 1828, in-8.]
[Note 44: _Bull. de l'Alliance des Arts_, t. III, p. 155.--La légende dont celle-ci n'est qu'une imitation transposée remontait à 965. On la trouve parmi les traditions populaires du Danemark recueillies par Saxo Grammaticus (Leipzig, 1771, p. 286). Haller, dans sa réfutation, _Fables Danisch_, s'appuyait surtout de cette similitude. (_V. l'Artiste_, juillet 1843.)--J'ajouterai que là-dessus les Suisses n'entendent pas raillerie. Il y a quelques années, dans une réunion de savants à Altorf, ville d'ailleurs assez mal choisie pour élever des doutes sur la réalité de Guillaume Tell, l'archiviste M. Schnelles, qui présidait, ayant contesté son existence, il y eut soulèvement de tous les savants du canton d'Uri, et presque émeute dans la ville, ce qui força M. Schnelles à décamper avec ses doutes. (_V._ le _Moniteur_ du 20 sept. 1864.)--Selon M. Just Olivier, dans un article de la _Revue des Deux-Mondes_ (15 mai 1844, p. 595), _Nouvelles Recherches sur Guillaume Tell_: «La légende, la poésie sont partout dans l'histoire de Tell: dans le premier mot qu'on dit de lui, dans le premier mot qu'il prononce, dans l'orage sur le lac, comme dans la terrible épreuve proposée à son adresse.»]
L'histoire d'Angleterre m'aurait enfin fourni une très ample matière: par exemple, l'examen approfondi de la mort des enfants d'Édouard qui, selon Buck et Walpole[45], ne furent peut-être point assassinés par les ordres de Richard III; la mort aussi du duc de Clarence, qui, bien qu'on le répète depuis quatre siècles sur la foi de Commines et d'un quatrain menteur, ne fut pas noyé dans un tonneau de malvoisie[46]; le conte pittoresque de Cromwell se faisant ouvrir le cercueil de Charles Ier[47]; la question si souvent débattue de l'exhumation du cadavre du sombre Protecteur et des ouvrages infligés à ses restes par l'ordre de Charles II[48]. Quoi donc encore? L'anecdote funèbre de Young «dérobant une sépulture pour sa fille Narcissa aux catholiques de Montpellier,» mensonge mélancolique, dont la découverte de l'extrait de mort d'Élisabeth Lee (Narcissa) dans les archives de Lyon, où elle mourut réellement, démontra l'évidence[49]; enfin l'histoire si intéressante et faisant si bien tableau, mais, hélas! si peu vraie, de Milton dictant à ses filles son _Paradis perdu_. Pour celle-ci, elle n'est pas même possible, puisqu'en effet Milton, selon Samuel Johnson, n'avait jamais voulu que ses filles apprissent à écrire[50]!
[Note 45: _V._ son livre, _Essai hist. et crit. sur la vie de Richard III_, traduit par M. Rey, Paris, 1819, in-8; _Lettres inédites de madame du Deffand_, 1859, in-8, t. I, p. 63, et une lettre de Voltaire à Walpole, à la suite du _Voltaire à Ferney_ de M. Evar. Bavoux, 1860, in-8, p. 410.]
[Note 46: John Bayley, _the Historie and Antiquities of the Tower of London_.--Paulmy, _Mél. d'une grande Bibliot._ (Lecture des poètes françois), t. IV, p. 319.--Michelet, _Hist. de France_, t. VI, p. 453.--Rabelais, liv. IV, ch. XXXIII, _ad fin._, note de Le Duchat.--L'erreur, sur ce point, semble être venue de l'anecdote racontée par l'Anglais Fabyan, dont Commines, qui la répéta (liv. 1, ch. VII), comprit mal le sens. Selon M. James Gardnair, qui, en 1857, reprit ce passage de Fabyan pour le commenter, c'est ainsi qu'il faudrait le lire: «Le duc de Clarence fut mis à mort secrètement, et son corps, enfermé dans une tonne qui avait contenu du malvoisie, a été jeté dans la Tamise près de la Tour de Londres.» _V._ pour les preuves de cette opinion très plausible, le _Mag. pitt._ de 1867, p. 95.]
[Note 47: Par le procès-verbal de l'ouverture du cercueil de Charles Ier, qui ne fut retrouvé que sous George IV, il paraît évident qu'il n'avait jamais été ouvert auparavant. (_Rev. britann._, mars 1838, p. 179-181.)]
[Note 48: _Gentlemen's Magazine_, mai 1825, p. 350.--Henry Halford, _Essays and Orations_.]
[Note 49: M. Alfred de Terrebasse en a fait l'objet d'un intéressant article inséré dans la _Revue de Paris_ (15 avril 1832, p. 176-180), et l'on trouve sur le même point, avec les mêmes conclusions négatives, une note de M. L. Benoît dans le _Bulletin de la Société de l'Histoire du protestantisme français_, nov.-déc. 1862, p. 463.--Lemontey, d'ordinaire si exact, avait autorisé et popularisé l'erreur. _Hist. de la Régence_, t. II, p. 150, note.]
[Note 50: _Vie de Milton_, trad. franç., Paris, 1813, in-12, t. I, p. 95.]
Oui, tout cela, certes, eût été excellent à développer dans la pleine lumière des preuves curieuses et imprévues! Il faut pourtant, de toute nécessité, que je me l'interdise. Je me suis fait la promesse de ne toucher ni à l'_histoire ancienne_, ni à l'_histoire étrangère_.
L'histoire de France est aujourd'hui mon seul domaine; encore dois-je surtout m'en tenir à la réfutation des _mots_ et n'aborder qu'incidemment celle des faits. C'est le mensonge _parlé_, et faisant pour ainsi dire axiome historique, que je prends à partie, plutôt encore que le mensonge en épisode et en action.
Le premier est le plus vivace des deux, et celui qui tient le plus profondément. Ailleurs les paroles volent; ici c'est tout le contraire, elles restent et s'incrustent; or Bacon a dit: «Ce n'est pas le mensonge qui passe par l'esprit, qui fait le mal, c'est celui qui y rentre et qui s'y fixe[51].»
[Note 51: _Politique_, 2e partie, édit. de 1742, p. 18.]
Les noms illustres sous le couvert desquels se faufile l'erreur augmentent son danger en ajoutant à sa fortune. On dirait qu'ainsi patronnée elle est à l'abri de toute attaque, et que chacun doit lui tirer respectueusement son chapeau. Allez donc dire, par exemple, que Cromwell ne mourut pas de la pierre, après cette admirable phrase des _Pensées_ de Pascal[52]: «Rome même alloit trembler sous lui, mais ce petit gravier, qui n'étoit rien ailleurs, mis en cet endroit, le voilà mort, sa famille abaissée et le roi rétabli.» Il fallait à M. Havet toute sa conscience de commentateur pour oser signaler une erreur sous cette éloquence[53]: il nous faut tout notre courage pour dire qu'il a bien fait.
[Note 52: 2e partie, art. 6, § 7.]
[Note 53: P. 39 de son édit. des _Pensées_ de Pascal.]
Nous devons dire aussi que, bien que la vérité soit une, il y a mensonge et mensonge. Tous ne tirent pas également à conséquence. Il est même telles inventions qui, une fois reconnues pour ce qu'elles sont, me semblent devoir rester dans la circulation à cause des beaux exemples qu'elles propagent et de l'honneur qui en ressort pour l'humanité. En ce point la poésie, qui les transmet et les colore, est, je ne dirai pas, comme Aristote, «plus vraie que l'histoire,» mais aussi utile.
Il est bon que l'enfant, à qui s'adressent ces choses, ait de l'homme la meilleure opinion possible; il faut donc, pour lui, recourir aux fables, et même lui laisser croire que ce sont des vérités, jusqu'au temps où le spectacle des réalités humaines lui fera penser ou que l'homme est bien déchu, ou que ces belles choses ne furent jamais vraisemblables: «Les anciens historiens, dit Rousseau,[54] sont remplis de vues dont on pourroit faire usage quand même les faits qui les présentent seroient faux... Les hommes sensés doivent regarder l'histoire comme un tissu de fables, dont la morale est très appropriée au cœur humain.» Puisque pour la morale et la règle du devoir, l'idéal n'est ainsi qu'en des mensonges sublimes, laissons passer ceux qui sont créés, et tirons-en des leçons que la vérité, telle que les hommes l'ont forcée d'être, ne saurait pas fournir. Tant pis pour l'humanité si rien n'est vrai de ce que l'on croit beau dans les actions humaines! La meilleure preuve de notre infériorité, et du besoin que nous ressentons d'une nature supérieure, où le vrai sera enfin dans le beau et dans le grand, se trouve là.
[Note 54: _Émile_, édit. Pourrat, 1838, in-8, t. I, p. 307.]
Il est encore d'autres mensonges pour lesquels il convient d'être indulgent: ce sont ceux qui naissent d'eux-mêmes, comme les fleurs héroïques d'une époque dont ils transmettent couleur et parfum. Ils n'ont rien du mensonge officieux, créé par l'imagination de celui dont il sert les intérêts; ils surgissent naturellement dans l'ardent esprit du peuple, et les légendes y trouvent une matière extensible et souple, tandis que l'histoire cherche où se prendre dans ce que lui apporte l'insaisissable et rigide vérité. Ils ne sont pas pour le souvenir fidèle, mais pour le sentiment charmé. Nés de l'imagination, c'est à elle qu'ils retournent pour l'aider à répandre la lumière et les couleurs sur les aridités du réel. Il leur suffit d'être conformes au génie du peuple dont ils grossissent les traditions, et à l'esprit du temps où ils naissent. M. Michelet[55] a dit d'un récit légendaire qui satisfaisait à toutes ces conditions: «Il peut bien n'être pas réel, mais il est éminemment, c'est-à-dire parfaitement conforme au caractère du peuple qui l'a donné pour historique.» Selon le même historien, inventer ainsi, dans le sens de la réalité, ce n'est pas commettre un mensonge.
[Note 55: _Hist. romaine_, édit. belge, in-12, t. I, p. 257.--«Ces mensonges, dit aussi M. Valery, peignent l'esprit ou les mœurs d'une époque, et servent ainsi à la vérité.» (_Études morales, polit. et litt._, 1823, in-8, p. 79.)]
Napoléon était du même avis, lorsque trouvant dans les tragédies de Corneille des héros supérieurs à ce qu'il leur était possible d'être, mais toujours grandis d'après la mesure logique de leur caractère, et devenus par là, comme exemples, d'une vérité plus utile et plus rayonnante que la sèche vérité des historiens, il disait: «Moi, j'aime surtout la tragédie haute, sublime, comme l'a faite Corneille. Les grands hommes y sont plus vrais que dans l'histoire[56].»
[Note 56: Villemain, _Souvenirs contemporains_, 1re partie, p. 226.]
Mais inventer dans un intérêt de flatterie quelconque, ainsi que le fit Tite-Live pour embellir la nudité barbare des premiers temps de Rome[57], ou pour rendre plus illustre l'origine des familles patriciennes[58]; faire de sa tâche d'historien un exercice oratoire, comme ce même Tite-Live, qui, la tribune aux harangues étant interdite, la transporta dans les _Décades_, «et fut historien pour rester orateur[59];» imaginer un fait pour se donner le plaisir d'une déclamation, ainsi qu'il est arrivé pour un discours prêté à Périclès[60]: voilà les véritables mensonges historiques. Aussi ne ferons-nous aucune grâce à ceux de ce genre que nous rencontrerons.
[Note 57: L'épisode de Porsenna, tourné par Tite-Live tout à la gloire de Rome, bien que, d'après Tacite (_Histoires_, liv. III, ch. 72) et d'après Pline, la ville se fût rendue à ce roi des Étrusques; l'aventure d'Horatius Coclès, qui, suivant Polybe, eut pour dénouement la mort du valeureux borgne; le combat singulier de Manlius Torquatus, qui ne doit avoir rien de réel, puisque Polybe n'en a pas parlé; la prétendue victoire de Camille sur Brennus, lequel fut en réalité maître de Rome et ne partit qu'après l'avoir mise à rançon, tout cela rentre dans la catégorie des mensonges officieux dont je parle ici, de ces inventions fabriquées tout exprès pour la plus grande gloire de Rome.]
[Note 58: Nous en avons eu déjà un exemple, à propos de Scævola. _V._ pour une foule d'autres, Michelet, _Hist. romaine_, édit. belge, t. I, p. 283-287.]
[Note 59: H. Taine, _Essai sur Tite-Live_, p. 9.--Montesquieu (_Grandeur et Décadence des Romains_, ch. v) disait à propos des bons mots prêtés à Annibal dans les _Décades_: «J'ai du regret de voir Tite-Live jeter ses fleurs sur ces énormes colosses de l'antiquité; je voudrais qu'il eût fait comme Homère, qui néglige de les parer, et qui sait si bien les faire mouvoir.»--Les harangues abondent moins dans Tacite, aussi sont-elles plus authentiques. On possède une preuve de son exactitude. Le discours de Claude au sénat, tendant à faire accorder aux Gaulois le droit d'admission parmi les sénateurs, a été retrouvé sur les tables de bronze découvertes à Lyon en 1528. Les paroles du prince y sont presque en tout point identiques à celles que Tacite lui a prêtées. (_Annal._, I. XI, ch. XXIV.)]
[Note 60: Cette harangue est celle qu'il aurait prononcée pour se défendre d'aspirer à la tyrannie, comme on l'en accusait. Elle n'a rien d'historique; ce n'est autre chose qu'un de ces exercices oratoires qu'on faisait faire dans les écoles. Celui-ci nous vient de Pachymère. (Boissonade, _Anecdota græca_, t. V, p. 350.)]
III
Je viens de dire que je faussais compagnie à l'histoire ancienne; mais je vois tout d'abord qu'il faudra bien, malgré moi, que j'y revienne, car une bonne partie des _mots_ qui font l'_esprit_ de l'histoire de France, est dérobée à l'esprit des anciens. On a donné de la phrase une version tant soit peu rajeunie, on a déplacé la scène, changé les personnages, et le tour a été joué; et cela non pas une, mais vingt fois au moins. Nos historiens n'ont pas même eu le mérite d'inventer l'esprit qu'ils prêtaient à leur héros; ils l'ont pris tout fait dans quelque livre de langue morte, pour le faire courir à travers l'histoire vivante de leur temps.
L'exemple en cela leur venait des Romains. Dans le bagage littéraire importé de Grèce à Rome, se trouva l'histoire toute faite. Il ne fallut qu'arranger à la romaine ce qui était à la grecque. Tite-Live et les autres s'en chargèrent. De cette manière, telle tradition qui figure dans les origines helléniques se retrouve plaquée sur les origines romaines.
L'héroïsme de Scævola, dont nous parlions tout à l'heure, est un plagiat fait à je ne sais quel héros grec célébré par l'historien Agatharcide[61]. Les trois Horaces et les trois Curiaces sont des Grecs déguisés en Romains et en Albins. Le combat dont on leur fait honneur eut pour véritables champions trois soldats de Tégée et trois de Phénée, dans une guerre qu'avaient entre elles ces deux petites villes d'Arcadie. Le récit du fait se trouve tout au long dans un fragment des _Arcadiques_ de Démarate, conservé par Stobée[62]. «Il n'y manque aucune circonstance, dit M. Villemain[63], on y trouve jusqu'à l'amour de la sœur du vainqueur pour l'un des vaincus, et jusqu'au meurtre de cette sœur infortunée.»
[Note 61: _V._ la _Dissertation_ de M. de Pouilly, _sur l'histoire des quatre premiers siècles de Rome_, dans les _Mémoires de l'Acad. des Inscript._, ancienne série, t. VI, p. 26.]
[Note 62: _Id._, _ibid._, p. 27.]
[Note 63: _La République de Cicéron_, Paris, Didier, 1858, in-8, p. 147.]
L'histoire de Romulus n'est qu'une version à peine modifiée de celle de Cyrus: «L'Astyage d'Hérodote, dit M. Michelet[64], craignait que sa fille Mandane ne lui donnât un fils. L'Amulius de Tite-Live craint que sa nièce Ilia ne lui donne un arrière-neveu. Tous deux sont également trompés. Romulus est nourri par une louve, Cyrus par une chienne. Comme lui, Romulus se met à la tête des bergers; comme lui, il les exerce tour à tour dans les combats et dans les fêtes. Il est de même le libérateur des siens. Seulement les proportions de l'Asie à l'Europe sont observées. Cyrus est le chef d'un peuple, Romulus d'une bande; le premier fonda un empire, le second une ville.» L'histoire de Curtius se retrouve dans les traditions phrygiennes, tout à fait semblable, ainsi qu'on en peut juger par le récit qu'en a fait Callisthène, qui vivait sous Alexandre, c'est-à-dire avant les premiers historiens de Rome[65].
[Note 64: _Hist. romaine_, édit. belge, t. I, p. 63.]
[Note 65: _Mém. de l'Acad. des Inscript._, t. VI, p. 27.]
Si l'histoire put être aussi complaisamment accommodée à la guise de tel peuple comme à celle de tel autre; s'arranger pour celui-ci après avoir servi pour celui-là, mais le plus souvent, il faut en convenir, à la condition de n'être vraie pour aucun des deux; il est, à plus forte raison, tout naturel que les emprunts d'esprit, qui tiraient moins à conséquence, aient toujours pu se faire, d'un peuple à l'autre, avec la plus grande facilité. Le prêt d'une anecdote ou d'un mot devait moins coûter que celui d'un fait sérieux, d'un héroïsme, ou d'une tradition. Aussi les dettes de ce genre, que les faiseurs d'_Ana_ nous ont fait contracter envers le passé, sont-elles sans nombre. Je ne parle pas seulement des facéties ordinaires, menues monnaies des conversations qu'on manie et qu'on fait circuler, sans regarder à la marque qui souvent est grecque ou romaine[66]; mais aussi et surtout des paroles dont on a gratifié l'esprit des princes ou des grands hommes, et qui, en raison de l'importance de leurs modernes endosseurs, ont obtenu, sans contrôle et à perpétuité, droit de circulation dans l'histoire.
[Note 66: Pour un grand nombre de ces bons mots renouvelés des Grecs, nous renverrons au curieux _Ana_ grec, le _Philogelos_, publié par M. Boissonade, à la suite des _Déclamations_ de Pachymère, 1848, in-8. _V._ notamment les notes des pages 272, 280, 281, 284, 302.]
Voltaire s'aperçut de ces emprunts des anecdotiers, qui, acceptés par les historiens, ont jeté tant de fausse monnaie dans l'histoire. Il les en railla fort, lui qui, s'il n'eut pas en pareille affaire une conscience beaucoup plus rigoureuse, se donna du moins presque toujours la peine de créer de toutes pièces les belles paroles dont il fit honneur à ses personnages:
«Pour la plupart des contes dont on a farci les _Ana_, écrit-il à M. du M...[67], pour toutes ces réponses plaisantes qu'on attribue à Charles-Quint, à Henri IV, à cent princes modernes, vous les retrouvez dans Athénée et dans nos vieux auteurs. C'est en ce sens seulement qu'on peut dire: _Nil sub sole novum._»
[Note 67: _A M. du M..., membre de plusieurs académies, sur plusieurs anecdotes_ (1774).]
A cela Voltaire n'ajoute pas de preuves; mais, sans beaucoup de peine, nous allons pouvoir en donner pour lui.
IV
«Il n'appartient qu'aux tyrans d'être toujours en crainte. La peur ne doit pas entrer dans une âme royale. Qui craindra la mort n'entreprendra rien sur moi; qui méprisera la vie sera toujours maître de la mienne, sans que mille gardes l'en puissent empêcher.»
Telles sont, entre autres belles paroles, celles que le bon Hardouin de Péréfixe, et après lui tous les griffonneurs du _Henriana_, de l'_Esprit de Henri IV_, etc., mettent bravement dans la bouche du chef de la dynastie bourbonienne, croyant sans doute lui faire beaucoup d'honneur. Ils n'arrivent pourtant qu'à transformer ainsi le grand roi en une sorte de perroquet à paraphrases. La longue période qu'ils lui font dérouler n'est que l'écho étendu de cette parole de Sénèque: _Contemptor suœmet vitæ, dominus alienœ_, «Qui fait bon marché de sa vie est maître de celle des autres.»