L'esprit dans l'histoire: Recherches et curiosités sur les mots historiques

Part 19

Chapter 193,954 wordsPublic domain

L'on a douté quelquefois de la réalité du _mot_ si chevaleresque, si français, c'est tout dire, que M. le comte d'Auteroches, lieutenant des grenadiers, adressa à lord Charles Hay et à ses gardes anglaises, le jour de la bataille de Fontenoy: _Messieurs les Anglais, tirez les premiers_. M. Alexis de Valon, quoiqu'il soit de ceux qui doutent, en a fait, dans un article de la _Revue des Deux-Mondes_[553], l'objet d'une chaleureuse digression tout à l'honneur des vaillantes vertus de l'ancienne armée de France. Quant à moi, je tiens le mot de M. d'Auteroches pour très authentique, surtout si on le ramène à l'exacte réalité. Les deux troupes sont en présence. Lord Hay crie en s'avançant hors des rangs: «Messieurs les gardes françaises, tirez.» M. d'Auteroches alors va à sa rencontre, et le saluant de l'épée: «Monsieur, lui dit-il, nous ne tirons jamais les premiers; tirez vous-mêmes[554].»

[Note 553: Numéro du 1er fév. 1851.]

[Note 554: Le marquis de Valfons, dans ses _Souvenirs_, Paris, E. Dentu, 1860, in-18, p. 143, raconte ainsi le fait dont il avait été témoin: «Cet engagement se fit à distance si rapprochée que les officiers anglais, au moment d'arrêter leur troupe, nous saluèrent le chapeau à la main; les nôtres ayant répondu de même à cette courtoisie, un capitaine des gardes anglaises, qui était lord Charles Hay, sortit de son rang et s'avança. Le comte d'Auteroches, lieutenant des grenadiers, se porta alors au-devant de lui. «Monsieur, dit le capitaine, faites donc tirer vos gens.--Non, Monsieur, répondit d'Auteroches, nous ne tirons jamais les premiers.» Et s'étant de nouveau salués, ils rentrèrent chacun à son rang. Le feu des Anglais commença aussitôt, et d'une telle vivacité, qu'il nous en coûta plus de mille hommes du coup, et qu'il s'ensuivit un grand désordre.»]

Or, c'était de tradition dans l'armée: on laissait toujours, par courtoisie, l'avantage du premier feu à l'ennemi.

Ici la nation qui a établi cet usage chevaleresque n'a pas droit à moins d'honneur que l'officier qui l'a si bien mis en pratique.

M. d'Auteroches n'est pas célèbre que par ce _mot_-là. C'est lui qui dit encore, à propos du siège de Maëstricht, à quelqu'un qui prétendait que la ville était _imprenable_: «Ce mot-là, Monsieur, n'est pas français[555].» C'est ce qu'on a dit depuis pour _impossible_.

[Note 555: Je doute cependant un peu de l'anecdote; je ne la trouve que dans un livre assez peu sûr: _Paris, la Cour et les Provinces_, par Dugast-Dubois de Saint-Just (t. Ier, p. 6). Je n'ai pas la moindre confiance dans ce recueil, depuis que j'y ai trouvé (t. II, p. 53-54) certaine anecdote sur le mot ZESTE du _Dictionnaire_ de Richelet, dont j'ai démontré sans peine la fausseté dans une note des _Variétés histor. et littér._, t. IX, p. 20.--J'ajouterai que d'ailleurs l'anecdote sur _imprenable_ courait avant M. d'Auteroches et le siège de Maëstricht. Dans un recueil _ms._ de la Biblioth. nation., fs fr., nº 10434, fol. 18, je la trouve attribuée au duc de Bourbon, en 1744, devant une place du Piémont.]

LIII

Je voudrais pouvoir admettre sans plus de conteste ce que l'on raconte du dévouement du chevalier d'Assas; malheureusement il faut que je laisse Grimm le discuter un peu.

La mémoire du chevalier n'y perdra presque rien; un brave soldat jusqu'ici inconnu y gagnera beaucoup, et de tout cela la vérité fera son profit. On n'aura donc pas à regretter d'avoir été quelque peu désenchanté, par la connaissance d'un fait nouveau, de l'opinion trop longtemps admise.

«J'étais au camp de Reimberg[556], dit Grimm[557], le jour du combat si connu par le dévouement d'un militaire français.

[Note 556: Clostercamp, où l'affaire eut lieu, en est tout près.]

[Note 557: _Mémoires inédits_, t. Ier, p. 188.]

«Le mot sublime: «_A moi, Auvergne, voilà l'ennemi!_» appartient au valeureux Dubois, sergent de ce régiment; mais, par une erreur presque inévitable dans un jour de combat, ce mot fut attribué à un jeune officier nommé d'Assas. M. de Castries le crut comme tant d'autres; mais quand, après ce combat, il eut forcé le prince héréditaire à repasser le Rhin et à lever le siège de Wesel, des renseignements positifs apprirent que le chevalier d'Assas n'était pas entré seul dans le bois, mais accompagné de Dubois, sergent de sa compagnie. Ce fut celui-ci qui cria: «_A nous, Auvergne, c'est l'ennemi!_»

«Le chevalier fut blessé en même temps, mais il n'expira pas sur le coup, comme Dubois; et une foule de témoins affirmèrent à M. de Castries que cet officier avait souvent répété à ceux qui le transportaient au camp: «_Enfants! ce n'est pas moi qui ai crié, c'est Dubois._»

«A mon retour à Paris, continue Grimm, on ne parlait que du beau trait du chevalier d'Assas, et il n'était pas plus question de Dubois que s'il n'eût jamais existé. Je savais le contraire: je ne pus convaincre personne; et l'histoire, qui a recueilli ce fait, n'en consacrera pas moins une grave erreur de fait et de nom.»

On m'a fait bien des objections au sujet de cette citation de Grimm, et de ce qui s'y trouve réfuté. Ces _Mémoires inédits_ sont apocryphes, m'a-t-on dit. Qui le prouve? Un passage de la _France littéraire_ de Quérard, qui ne prouve rien. Mais, pour ce fait, ajoutent mes critiques, leur peu d'exactitude est évident: on fait dire à Grimm que, le 16 octobre 1760, il était au camp de Reimberg, tandis que, d'après sa _Correspondance_, il est hors de doute qu'à cette date il se trouvait à Paris. Je n'aurais rien à répondre, si je ne savais que cette partie de la _Correspondance_ de Grimm n'est pas de Grimm, mais de Diderot et de Meister, et si, par une lettre de celui-ci qui a été récemment publiée[558], je n'avais appris qu'à la date en question, Diderot et Meister tenaient la plume pour Grimm, parce que Grimm faisait «un premier voyage en Saxe et en Prusse». Or, où se trouve Reimberg? Dans la Prusse rhénane. Je retourne donc la critique de mes critiques contre eux-mêmes, et je leur dis: Grimm ne pouvait être à Paris, mais à Reimberg. Qui l'y attirait? La curiosité de voir un camp où commandait en chef M. de Castries que nous savons avoir été de ses amis[559]. Mes critiques ne sont pas à bout pour si peu; ils ont trois points sur lesquels ils m'attaquent encore.

[Note 558: _Mémoires et Correspondance histor. et littér. inédits_, publiés par Ch. Nisard, 1858, in-18, p. 91.]

[Note 559: _Correspondance et Mém._ de Diderot, t. Ier, p. 400.]

1º Si ce que dit Grimm était vrai, d'autres témoignages l'eussent confirmé, et il n'en existe aucun de ce genre. 2º Grimm prétend qu'à son retour à Paris, il tâcha de faire valoir la vérité et d'en convaincre tout le monde; rien n'indique qu'il ait fait de pareils efforts. 3º M. de Rochambeau, dans ses _Mémoires_, a, lui aussi, raconté le fait, et avec d'autant plus d'autorité qu'il était alors colonel dans le régiment où servait d'Assas; d'où vient donc que son récit, qui n'est pas, il est vrai, conforme à celui qui s'est le plus accrédité, diffère si fort de la version donnée par Grimm?

Je vais répondre à tout cela.

Lorsqu'on vient nous dire que le récit de Grimm n'est confirmé par aucun autre, on se trompe: le chapitre X du livre II des _Mémoires_ de Lombard de Langres[560] contient une relation du fait complètement identique. C'est de son père, engagé comme sergent-major par M. de Rochambeau, que Lombard en tenait tous les détails. «Moi aussi, disait le père à son fils, moi aussi j'étais soldat dans Auvergne!» Et il lui racontait comment on était entré, la nuit, dans le taillis pour y reconnaître l'ennemi; comment, dans cette reconnaissance, il était près de Dubois; comment il lui avait entendu crier: «A nous, Auvergne!» et comment enfin il pouvait attester que d'Assas, blessé à mort, répétait à ses soldats: «Enfants! ce n'est pas moi qui ai crié, c'est Dubois.» Lombard de Langres prend la parole après son père. «J'ai, ajoute-t-il, hésité de rendre ce fait public. J'ai prié un ami, M. Crêtu, employé au ministère de la guerre, de faire toutes les recherches possibles pour savoir s'il ne découvrirait point sur les registres du temps quelque indice qui pût jeter du jour sur un fait si remarquable; ses soins ont été infructueux. Ces registres sont muets[561].»

[Note 560: Tome Ier, p. 330-334.]

[Note 561: M. Théodore Anne, dans l'avant-propos de son édition de l'_Histoire de l'ordre de Saint-Louis_ par Alex. Mazas (t. I, p. VIII) constate lui-même l'absence de tout document, au ministère de la guerre, pour les époques antérieures à 1763. La mort des officiers sur le champ de bataille n'a pas même une mention; à plus forte raison celle d'un simple sergent, comme Dubois, dut-elle être oubliée.]

Grimm nous a dit que ses réclamations en faveur de Dubois n'avaient pas été moins inutiles; de là vient qu'on a douté qu'il les eût faites. Si je ne me trompe, cependant, il en existe dans la _Correspondance_ de Voltaire une sorte de trace, bien vague, bien effacée peut-être, mais que je ne puis me dispenser d'indiquer. Dans la première édition de son _Précis du règne de Louis XV_, Voltaire n'avait pu faire mention du trait de d'Assas. Le baron, frère du chevalier, et le major du régiment d'Auvergne lui écrivirent pour le prier de réparer cette omission, tout en omettant eux-mêmes de parler de Dubois.

Fier d'être pris «pour le greffier de la gloire[562]», c'est son _mot_, Voltaire se hâta d'écrire à M. de Choiseul et de lui parler du fait tel que le lui avaient conté dans leur lettre le frère et le major. Il avait surtout hâte de l'assurer que son oubli involontaire d'un trait digne de Décius serait réparé dans la belle édition in-4º qu'il préparait.

[Note 562: _Lettre_ à M. de Choiseul, du 12 nov. 1768.]

Elle parut peu de temps après, avec l'addition annoncée: des réclamations toutes différentes des premières ne se firent pas attendre. M. de Schomberg, dont Grimm avait élevé les enfants, et qui était resté son ami, fut au nombre de ces nouveaux critiques. Nous n'avons pas sa lettre, mais on voit par la réponse de Voltaire que M. de Schomberg y parlait de d'Assas, et que, bien renseigné par Grimm, il s'étonnait des renseignements contraires à la vérité dont l'historien avait dû se servir.--«D'où vous sont venus ces détails? Qui vous a dit tout cela?» Voilà ce que semble avoir écrit M. de Schomberg, car Voltaire lui répond[563]: «Je n'ai fait que copier ce que le frère de M. d'Assas et le major du régiment m'ont mandé.»

[Note 563: _Lettre_ du 31 oct. 1769.]

Ce récit du baron d'Assas et du major est le même que Voltaire a conservé, en dépit des critiques, au chapitre XXXIII de son _Précis du règne de Louis XV_, et que nous connaissons tous. J'avoue qu'en raison de la source d'où il nous vient, ce récit ne manque pas d'autorité.

Si l'histoire tient compte de leur grade à ceux qui témoignent devant elle, un major doit être cru sur parole; mais à le prendre ainsi, un colonel doit mériter qu'on ajoute encore plus de foi à ce qu'il dit. Or, le colonel du régiment d'Auvergne, M. de Rochambeau, a parlé[564], et sa version n'est pas d'accord avec celle du major, reproduite par Voltaire. Qui donc croire des deux? Ni l'un, ni l'autre, du moins complètement: tel est mon avis.

[Note 564: _Mémoires militaires, histor. et polit._ de M. de Rochambeau, 1824, in-8º, t. Ier, p. 162-163.]

Le témoignage du major, rendu de concert avec celui du baron d'Assas, ne me paraît pas des plus sûrs, parce qu'il n'est pas des plus désintéressés. Il cachait le désir d'une récompense qui fut en effet accordée à la famille, au mois d'octobre 1777, et cela suffit pour diminuer à mes yeux la sincérité des témoins. D'un autre côté, cette récompense civique ayant reporté, sans partage, sur le nom de d'Assas, la gloire de l'action héroïque, M. de Rochambeau pouvait-il, dans ses _Mémoires_, donner un démenti formel à l'ordonnance royale[565] qui en avait été la consécration? Pour qui d'ailleurs eût-il fait ce démenti? Pour la mémoire d'un pauvre sergent qui, pendant sa vie, n'avait guère compté aux yeux de son colonel, et qui, après sa mort, devait compter encore moins. M. de Rochambeau se contenta donc de relever dans le récit officiel, conforme à celui de Voltaire, quelques détails que le major n'aurait pas dû altérer[566]; mais, quoiqu'il n'oubliât pas la reconnaissance faite dans le taillis, il ne dit mot du sergent Dubois. Ce n'est pas pour moi une raison de douter de son héroïsme: loin de là.

[Note 565: L'original existe dans la belle collection d'autographes de M. Ed. Dentu, qui a bien voulu m'en donner communication.]

[Note 566: Un fragment de fort étonnants _Mémoires_, publié dans le _Bulletin du Bibliophile belge_, t. III, p. 130, contient sur ce fait une autre version assez peu différente de celle de M. de Rochambeau.]

Les ténèbres planent sans doute encore sur l'histoire de cette nuit célèbre, mais j'y vois cependant assez clair pour dire: C'est Grimm qu'il faut croire, et avec lui Lombard de Langres. Je le fais d'autant plus volontiers qu'ainsi nous avons deux héros pour un.

D'Assas perd la gloire du _mot_, mais il lui reste l'honneur insigne d'avoir déclaré qu'il ne lui appartenait pas, et d'avoir réclamé lui-même pour le soldat dont on lui prêtait la belle action. Il méritait qu'on l'écoutât mieux.

Voilà ce que nous avions écrit dans notre seconde édition. Depuis lors rien n'est venu détruire notre opinion, au contraire: un nouveau témoignage lui est arrivé en aide.

Le 12 juillet 1862, M. l'abbé Adrien de La Roque, arrière-petit-fils de Racine, à qui l'on doit la publication si intéressante des _Lettres inédites_ de son aïeul, nous écrivit:

«Ce que vous avez dit de d'Assas dans votre livre de _l'Esprit dans l'histoire_ est parfaitement vrai.

«Un de mes parents qui était officier supérieur au régiment d'Auvergne, à l'époque de la bataille de Clostercamp, a toujours raconté que le sergent Dubois seul avait eu le temps de crier: «A moi!»

LIV

Louis XVI, pas plus que son prédécesseur, ne possédait le don de la présence d'esprit et le secret de l'à-propos; mais lui, du moins, il avait conscience de son infériorité, et comme il savait aussi de quelle importance lui eussent été les qualités qui lui manquaient, il tâchait d'y suppléer.

Pendant quelque temps, il eut sous main une sorte de bel-esprit en titre d'office, un juré faiseur de _mots_, un homme qui, d'après l'air des circonstances où le roi aurait à se montrer, devinait ce qu'on pourrait lui dire, et improvisait ce qu'il aurait à répondre. Cet homme, c'était le marquis de Pezay[567], qui recevait pour cela du roi une pension de 6,000 livres[568]. Louis XVI, aux grands jours, comptait sur lui, absolument comme le comédien sur son souffleur. Le prince de Ligne, je ne sais, il est vrai, d'après quelles données authentiques, nous fait connaître une des lettres-leçons que Pezay écrivit ainsi au roi, lettres dialoguées d'avance, contenant la demande et la réponse.

[Note 567: _V._ sur le rôle politique du marquis de Pezay, les _Mémoires_ de Bezenval, t. Ier, p. 235; _l'Espion anglais_, t. IV, p. 388; _l'Espion dévalisé_, p. 69.]

[Note 568: _Rev. rétrospective_, oct. 1834, p. 138-139.]

«Vous ne pouvez pas régner par la grâce, Sire, lui dit-il;--vous voyez qu'il parle en vrai maître,--la nature vous en a refusé; imposez par une grande sévérité de principes. Votre Majesté va tantôt à une course de chevaux; elle trouvera un notaire qui écrira les paris de M. le comte d'Artois et de M. le duc d'Orléans. Dites, Sire, en le voyant: «Pourquoi cet homme? faut-il écrire entre gentilshommes? la parole suffit.»

«Cela arriva, dit le prince de Ligne. J'y étais. On s'écria: «Quelle justesse, et quel grand mot du roi! voilà son genre[569].»

[Note 569: _Œuvres choisies_ du prince de Ligne, t. II, p. 288. Le rôle de Pezay cessa quand M. de Maurepas, qu'il voulait renverser par son influence auprès du roi, comme il avait renversé l'abbé Terray, se fut fait livrer sa correspondance secrète. Madame Cassini, sœur de Pezay, et l'inspiratrice ordinaire de ce qu'il devait inspirer, avait confié une copie des lettres à M. de Maillebois, qui les livra lui-même à M. de Maurepas. Pezay fut exilé. (MM. de Goncourt, _la Femme au XVIIIe siècle_, 1862, in-8º, p. 441.)]

A une époque où l'esprit était tout, le bon sens presque rien; où un mot spirituel sauvait la sottise d'un fait; où l'on était charmé d'une révolution pourvu qu'elle fît dire de jolis _mots_[570], la précaution n'était pas mauvaise à prendre. Un roi de France pouvait tout se permettre, excepté de rester court. L'esprit était une des nécessités de son état; il lui en fallait quand même. Louis XV avait perdu une partie de sa popularité en ne prenant pas la peine d'en avoir ou de s'en faire fournir; Louis XVI pouvait risquer la sienne par une négligence semblable. L'expédient du marquis fut donc, à tout considérer, un moyen de bonne administration[571].

[Note 570: Chamfort, _Œuvres choisies_, éd. A. Houssaye, p. 64.]

[Note 571: Quand, à partir de 1789, Louis XVI fut obligé de prononcer des discours, on lui fit son éloquence, comme on lui avait fait son esprit. Garat fut un des pourvoyeurs. V. dans la _Revue contemporaine_, 15 décembre 1857, un article de M. Rathery sur l'_Armoire de fer_, p. 153.]

Ce n'était pas d'ailleurs la première fois qu'on y recourait pour nos princes. Nous avons vu Anne d'Autriche _soufflée_ par Mazarin, et nous allons voir, avec Chamfort, Louis XV, lui aussi, malgré sa paresse, acceptant d'étudier un rôle et de l'apprendre, gestes et paroles: «Du temps de M. de Machaut, on présenta au roi le projet d'une cour plénière, tel qu'on a voulu l'exécuter depuis. Tout fut réglé entre le roi, madame de Pompadour et les ministres. On dicta au roi les réponses qu'il ferait au premier président, tout fut expliqué dans un mémoire, dans lequel on disait: «Ici, le roi prendra un air sévère; ici, le front du roi s'adoucira; ici, le roi fera tel geste, etc.» Le mémoire existe[572].»

[Note 572: Chamfort, _Œuvres choisies_, édit. A. Houssaye, p.46.--A la séance royale qui eut lieu au Parlement le 22 février 1723, dans laquelle Louis XV vint déclarer sa majorité, il fallut trois discours: l'un du roi, l'autre du régent, le troisième du premier président. Pour qu'il n'y eût pas désaccord, une même plume écrivit les trois discours: celle du président Hénault. (_V._ ses _Mémoires_, Paris, E. Dentu, 1855, in-8º, p. 61-62.)]

Que de choses perdues faute d'un mot dit à point! que d'inimitiés faute d'une bonne parole! La duchesse d'Angoulême n'avait pas plus que son père le don de l'à-propos. Elle n'aurait pas, elle non plus, pu régner par la grâce, comme disait Pezay. Elle le savait, et de peur de ne pas bien dire, elle ne disait rien. Par malheur, son silence, mal interprété, faisait des mécontents. M. de Chateaubriand fut de ceux-là. Après la campagne d'Espagne, les ministres étaient venus complimenter la duchesse; elle eut pour tous un mot aimable; pour le ministre des affaires étrangères, Chateaubriand, elle n'eut qu'un sourire. Il s'en plaignit, et ses plaintes, bien naturelles, transmises par madame Récamier au duc de Montmorency, parvinrent jusqu'à la princesse, dont le duc était le chevalier d'honneur. Elle avoua son tort. «Mais que voulez-vous, dit-elle, M. de Chateaubriand n'est pas comme un autre. Un compliment banal ne lui suffit pas. Il faut lui parler sa langue ou se taire. J'ai cherché pour lui un mot heureux que je n'ai pas trouvé, et je me suis contentée d'un sourire, croyant qu'il lui exprimerait assez ma reconnaissance.»

«Cette justification, dit M. Ch. Brifaut[573], parut insuffisante au grand homme, qui n'en a pas moins prouvé, en toute occasion, son admiration profonde pour la première vertu du siècle.»

[Note 573: _Œuvres_, t. III, p. 78.]

LV

Me voici venu au temps de la Révolution. Il y aurait tout un livre à faire pour pousser comme il faut, à travers cette époque, la tâche que j'ai entreprise; pour prendre un à un les faits et les mots, et, les passant au crible, y dégager la vérité du mensonge; mais le moment d'un pareil travail n'est pas arrivé. Ce temps-là n'est pas encore mûr pour les historiens de notre génération. Le tableau est trop rapproché; nous ne sommes pas au point, comme on dit, pour le bien voir, même dans ces petits détails que notre tâche à nous est d'examiner avec un soin minutieux.

«L'histoire, nous l'avons écrit quelque part, a la vue presbyte, elle voit mieux de loin que de près.» Or, ces temps ne sont pas encore assez éloignés pour qu'elle les puisse examiner comme il convient.

Nous ne pourrons que nous poser, en courant, quelques questions sur un petit nombre de faits et surtout de _mots_ pris entre les plus fameux.

Barnave a-t-il vraiment dit, à la séance de l'Assemblée nationale du 23 juillet 1789, après le meurtre de Foulon[574], cette phrase atroce: «Le sang qui vient de se répandre était-il donc si pur?» Oui, malheureusement. Rien, ni ce qu'il a lui-même écrit pour s'en justifier[575], ni ce que, par un effort de courageuse indulgence, M. Sainte-Beuve a tenté pour cela[576], rien ne pourra le laver du crime de cette parole inhumaine, qu'on lui répétait sans cesse, qui semblait être pour lui un stigmate indélébile[577], et dont, jusqu'au pied de l'échafaud, on lui fit un vivant remords.

[Note 574: J'avais écrit que cette parole fut prononcée au sujet des massacres des colons de Saint-Domingue; c'était une erreur relevée avec raison par M. Eug. Despois (_l'Estafette_, 25 juillet 1857). La question des colonies ne donna lieu qu'à un _mot_ resté célèbre, mais souvent altéré. On avait dit (séance du 15 mai 1791) que les mesures favorables aux noirs irriteraient les colons, et rendraient entre eux une scission imminente. «Si, dit un orateur, cette scission devait avoir lieu; s'il fallait sacrifier l'intérêt ou la justice, _il vaudrait mieux sacrifier les colonies qu'un principe_.» Voilà le vrai _mot_. On l'a prêté souvent à Robespierre; c'est Dupont de Nemours qui l'a dit.]

[Note 575: _Œuvres_, publiées par M. de Bérenger, t. Ier, p. 107.]

[Note 576: _Causeries du Lundi_, t. II, p. 34.]

[Note 577: «J'ai vu depuis, dit-il (_Œuvres_, t. Ier, p. 108), beaucoup de gens qui, s'étant formé, sur ces deux mots, une idée complète de ma personne, s'étonnaient de ne trouver en moi ni la physionomie, ni le son de voix, ni les manières d'un homme féroce.»]

«Le jour où il fut mené au supplice, lisons-nous sur l'un des rapports que les observateurs du Comité de sûreté générale rédigeaient tous les soirs, deux hommes d'un certain âge, assez bien vêtus, appuyés près d'une borne, entre un café et le corps de garde de la gendarmerie, près la grille de la Conciergerie, dans la cour du Palais, vis-à-vis l'escalier et en face de la fatale charrette, semblaient s'être mis là tout exprès pour apostropher Barnave; et, profitant d'un instant de huées pour n'être pas reconnus, ils lui dirent: «Barnave, le sang qui coule est-il donc si pur?[578]»

[Note 578: _Memento, ou Souvenirs inédits_, 1838, in-12, t. II, p. 223-224.]

On ne peut pousser plus loin la cruauté du reproche.

Dans un tout autre genre, Dieu merci! le _mot_ célèbre de M. de Montlosier passe pour n'être pas moins authentique, et cela de l'aveu même de M. de Chateaubriand[579]. Il avoue bien qu'il _ratissa_ quelque peu la phrase quand il la reproduisit, mais, en somme, il la déclare _vraie au fond_.

[Note 579: _Mémoires d'outre-tombe_, t. III, p. 235.--Mais ce qui mit le _mot_ en relief, c'est la citation qui en fut faite dans le _Génie du Christianisme_ (Marcellus, _Chateaubriand et son temps_, p. 107).]

La voici. Que le style de l'auteur des _Martyrs_ y ait ou non faufilé sa trame d'or, elle est fort belle:

«Si l'on chasse les évêques de leurs palais, ils se retireront dans la cabane du pauvre qu'ils ont nourri. Si on leur ôte leur croix d'or, ils prendront une croix de bois; c'est une croix de bois qui a sauvé le monde[580].»