L'esprit dans l'histoire: Recherches et curiosités sur les mots historiques
Part 18
[Note 518: _Mémoires sur madame de Sévigné_, t. III, p. 452.--Les opinions qu'on se fait par les livres tiennent encore à moins que cela quelquefois. Il suffit d'une faute d'impression, même d'une faute de ponctuation, pour pervertir complètement un mot connu et faire dire à la personne à qui on le prête le contraire de ce qu'elle a dit. On lit dans la première édition du _Segraisiana_, p. 28: «Madame de La Fayette, disoit M. de La Rochefoucauld, m'a donné de l'esprit, mais j'ai réformé son cœur.» C'est le plus gros contre sens dont les points et virgules se soient rendus coupables. Voici ce qu'il faut lire, en ponctuant et guillemettant autrement: «Madame de La Fayette disoit: «M. de La Rochefoucauld m'a donné de l'esprit, mais j'ai réformé son cœur.»--Ces anecdotes littéraires m'amènent à dire un mot de celle qui court depuis l'abbé Prévost, qui l'a, je crois, racontée le premier (_Le Pour et le Contre_, t. V, p. 74), au sujet du _Glossaire_ de Ducange, dont il n'y aurait eu d'autre manuscrit qu'une masse énorme de petits papiers pêle-mêle dans une grande malle. La découverte qu'on a faite il y a quelques années du manuscrit original, à la Bibliothèque nationale, prouve la fausseté du fait. (Édélestand du Méril, _Mélanges archéologiques_, p. 278.)]
Il est très bien de mettre à néant ces sortes de calomnies courantes, et je sais fort bon gré, par exemple, à M. Paulin Paris d'avoir pris de même à partie le fameux _mot_ de Lauzun à la grande Mademoiselle: _Louise d'Orléans, tire-moi mes bottes_, et d'avoir prouvé qu'il est absurdement faux[519].
[Note 519: Édit. de Tallemant des Réaux, t. II, p. 227-234.]
Il ne faut qu'un de ces _mots_-là pour décrier une société. Montrer leur sottise et leur fausseté, c'est rendre service à toute une époque.
Or, quelle autre mieux que celle-ci, le grand règne, mérite qu'on la remette en son vrai jour? Il y a eu, jusqu'à présent, si peu de justesse et de justice dans les jugements qu'on en a porté?
La bourgeoisie et le peuple ont Louis XIV en haine, et la noblesse le déifie. C'est une bien étrange interversion de rôles, d'adoration et de haine! Tous les éloges pour le grand roi devraient venir de la bourgeoisie et du peuple, et la noblesse seule devrait se réserver contre lui les malédictions. Qui donc, après Richelieu, prit le mieux à tâche «d'imposer à toute les classes de la nation l'habitude de l'égalité civile»[520], et de niveler, pour ainsi dire, toute la France sous le sceptre? Ce fut Colbert, obéissant à Louis XIV. Qui donc, avec la plus vive ardeur pour le progrès et la plus grande puissance d'initiative, eut d'une façon plus évidente le pressentiment de l'avenir[521]? Colbert encore, sous les mêmes ordres. Jamais on ne sut mieux que ce roi et que ce ministre «diriger une réforme sans déchaîner une révolution»[522]; mais cela, pour ainsi dire, à l'insu de ceux que frappait cette réforme, et de ceux aussi qui en devaient recueillir le bienfait. La noblesse était trop abaissée dans son adulation pour avoir conscience de l'abaissement véritable que les mesures égalitaires de Louis XIV lui faisaient subir; tandis que, d'un autre côté, les besoins du peuple, sa soif de ces réformes, étaient déjà tels qu'il s'aperçut à peine de ce qui était tenté pour le satisfaire, et qu'il n'en tint compte ni au ministre, ni au roi. Il n'a pas fallu moins que la lumineuse impartialité de la critique moderne, tirant ses clartés des faits et de l'expérience d'une révolution par laquelle fut achevée l'œuvre de Colbert, pour bien faire voir quelle avait été cette œuvre, et quelle reconnaissance le peuple, qui la méconnaissait, doit en garder au grand administrateur. C'est seulement de nos jours, lorsque la Révolution les eut tranchées, qu'on a bien vu l'égalité des parts marquées par Colbert et que l'on a pu dire[523], envisageant ce ministre et son roi comme les précurseurs de 1789: «Ils auraient approuvé la plupart des innovations administratives d'une révolution qui, dans ses résultats politiques, fut la conséquence presque nécessaire, quoique fort imprévue, de leur système de gouvernement.
[Note 520: L. de Carné, _l'École administrative de Louis XIV_, _Revue des Deux-Mondes_, 1er juillet 1857, p. 71.]
[Note 521: _Id., ibid._, p. 58.]
[Note 522: L. de Carné, _ibid._, p. 66.]
[Note 523: _Id., ibid._, p. 75.]
«Cependant, ajoute, pour conclure, l'écrivain distingué auquel nous empruntons ce passage, et qui nous a guidé dans toute cette appréciation; cependant, par un contraste inexplicable, par l'esprit de contradiction le plus obstiné, il se trouve que les fils de ceux dont Louis XIV remplissait ses conseils le tiennent pour le représentant d'un état social dont ils abhorrent jusqu'au souvenir, tandis qu'il est devenu le modèle des princes et le type accompli de la royauté pour les gentilshommes, dont il avait abaissé l'importance jusqu'à le servir à sa table et à l'assister à sa toilette.»
A la fin du dernier siècle, Chamfort[524] trouvait beaucoup de justesse et de portée à ce _mot_ de Voisenon[525]: «Henri IV fut un grand roi, Louis XIV fut le roi d'un beau règne.» Aujourd'hui l'on va plus loin: on trouve que Henri IV et Louis XIV furent deux grands rois. On confirme pour le dernier ce que Voltaire écrivait le 23 septembre 1752, à madame du Deffand: «C'était, avec ses défauts, un grand roi; son siècle est un très grand siècle.»
[Note 524: _Œuvres choisies_, édit. A. Houssaye, p. 127.]
[Note 525: _Œuvres_, t. IV, p. 121.]
Et du Régent, qu'en dirons-nous? Qu'il eut le tort de succéder trop gaiement à un règne trop grave, de trop détendre des affaires trop tendues. Lui et Dubois son ministre valurent mieux que leur réputation. Lemontey, qui n'était entré dans leur histoire qu'avec des intentions de critique, fut obligé de s'en départir en présence des faits qu'une étude sérieuse lui amena et qu'il eut la bonne foi de ne pas repousser. Pour lui, Dubois fut plutôt un travailleur qu'un débauché, un ambitieux plus qu'un corrompu[526].
[Note 526: Lemontey, _Histoire de la Régence_, t. II, p. 87, note.]
Quant au Régent, «ce fanfaron de crime[527]», il lui trouve une capacité des plus vastes, sans presque rien de futile, même dans les choses où on l'accuse de luxe frivole, comme l'achat du diamant qui garde son nom, et pour lequel il le justifie, en expliquant l'affaire par la politique. En payant deux millions, il acheta bien moins le diamant que Pitt son possesseur, et tout le parti que dirigeait à Londres ce beau-frère du ministre Stanhope[528].
[Note 527: Le mot est de Louis XIV lui-même sur son neveu. «C'étoit, dit Saint-Simon qui le rapporte, tout surpris de ce grand coup de pinceau, c'étoit peindre M. le duc d'Orléans d'un seul trait, et dans la ressemblance la plus juste et la plus parfaite.» (_Mém._, édit. Hachette, in-12, t. VI, p. 268.)]
[Note 528: Lemontey, t. II, p. 108.--Il est curieux de rapprocher ce passage de Lemontey de celui de Saint-Simon sur le même objet, t. IX, p. 223. On y peut voir combien peu le dernier était vraiment au fait de ce qu'il raconte.]
Ici, comme pour le reste de son administration, Lemontey ne trouve à reprocher au Régent que trop d'entraînement vers la politique anglaise, qui resta de tradition dans sa famille. Nous savons ce que fit Louis-Philippe, son arrière-petit-fils.
LI
Venons à Louis XV. Quoiqu'on lui ait prêté bien des _mots_, quoiqu'il eût même la prétention d'en dire[529], il n'y eut pas de monarque plus muet. C'est un vrai roi fainéant de parole comme d'action. Était-ce défaut d'esprit? Non pas certes; mais paresse, dédain, timidité même; car sa faiblesse de caractère allait jusqu'à le rendre timide[530].
[Note 529: D'Argenson, _Mémoire_, t. II, p. 330.]
[Note 530: Dès son enfance, il avait été silencieux. «On a de la peine à lui arracher des paroles,» dit la Palatine (_Nouv. Lettres_, p. 177).--«Il est taciturne,» dit aussi Barbier dans son _Journal_ (édit. in-18, t. Ier, p. 257); «il ne répond aux compliments» (_Ibid._, p. 259); «on croit qu'il a un sort sur la langue» (_Ibid._, t. II, p. 410).]
L'éducation y fut aussi pour beaucoup. Le Régent avait insisté pour lui sur le besoin de discrétion, «qualité la plus essentielle à un roi qui veut se faire craindre et respecter». Il avait dans ce sens invité l'Académie française à faire de la _Discrétion des Princes_ le sujet d'un concours, et prié aussi les ambassadeurs de glisser le plus souvent possible l'éloge de cette vertu dans leurs dépêches au Conseil de Régence[531]. Le petit roi comprit et ne parla guère; mais s'il fut en cela obéissant aux avis du Régent, il fut aussi surtout docile à sa nature. Plus tard, le cardinal Fleury ne lui apprit pas plus le bavardage que le maréchal de Villeroy, son gouverneur, n'avait dû lui apprendre l'esprit.
[Note 531: Lemontey, _Hist. de la Régence_, t. II, p. 79.]
Je savais de Louis XV un _mot_, fort joli du reste, qu'on prétendait qu'il avait dit à M. de Lauraguais, de retour d'un voyage philosophique à Londres: «Et qu'êtes-vous allé faire là-bas, Monsieur?--Apprendre à penser, Sire.--Les chevaux,» aurait répliqué le roi, en tournant le dos. Eh bien! ce mot charmant, le prince de Ligne nous assure que Louis XV ne l'a pas dit[532]. Il est vrai que, d'après une lettre de Beaumarchais à M. de Lauraguais lui-même, où il lui répète le _mot_ que Louis XV lui aurait dit, il faudrait s'en tenir ici à l'opinion courante. Lequel croire du prince de Ligne ou de Beaumarchais? Celui-ci, toute réflexion faite, et comme l'a déjà décidé, avant nous, M. de Loménie[533].
[Note 532: _Œuvres choisies_, t. II, p. 342.--En revanche, je crois qu'il faut laisser à Louis XV le _mot_ plein d'esprit et de goût qu'il dit lors de sa visite à l'imprimerie du ministère de la guerre. Un papier était sur une presse et des lunettes auprès: il les prend et lit, c'était son éloge. «_Elles sont trop fortes_, dit-il en les replaçant; _elles grossissent les objets_.»]
[Note 533: _Beaumarchais et son temps_, 1856, in-8º, t. II, p. 272.]
On raconte encore que, le peintre La Tour s'étant permis de lui dire: «Nous n'avons pas de marine,» Louis XV, piqué, lui répondit: «Et celles de Vernet, Monsieur?» Il n'y a de vrai dans l'anecdote que l'observation fort déplacée du peintre. Le roi en fut tellement interdit qu'il ne trouva rien à répondre. Il lui eût fallu, en pareil cas, j'en conviens, un grand esprit d'à-propos, et ce n'était pas, je le répète, sa qualité dominante. Mariette est le seul qui rapporte le fait tel qu'il dut se passer[534]. Or, suivant lui, comme vous allez voir, le roi ne dit rien:
[Note 534: _Abecedario_, publié par MM. de Chenevière et de Montaiglon, art. LA TOUR.]
«Il (La Tour) peignoit le portrait de madame de Pompadour; le roi étoit présent, et dans la conversation il fut question des bâtiments que le roi avoit fait construire. La Tour, qu'on n'interrogeoit pas, prit la parole et eut l'impudence de dire que cela étoit fort beau, mais que des vaisseaux vaudroient beaucoup mieux. C'étoit dans le temps que les Anglois avoient détruit notre marine, et que nous n'avions aucun navire à leur opposer[535].
[Note 535: C'est une opinion du temps, dont M. Jal, dans son _Dict. crit._, p. 75-76, a fait bonne justice. Après avoir rappelé ce qu'on lit dans le _Siècle de Louis XV_, ch. XXIV, sur le combat naval du 14 octobre 1749, qui aurait laissé notre marine avec UN SEUL vaisseau de guerre, il prouve, pièces en main, qu'il faut remplacer la phrase de Voltaire par celle-ci: «La France n'avait plus alors que VINGT-DEUX vaisseaux de guerre.» Cinq ans après, à l'époque où La Tour fit sa sotte réflexion, notre marine comptait «cinquante-cinq bons vaisseaux à flot, et sept en construction»!]
«Le roi en rougit, et tout le monde regarda comme une bêtise une sortie si imprudente, qui ne menoit à rien et ne méritoit que du mépris.»
_Après nous le déluge!_ disait, même dans sa plus grande prospérité, madame de Pompadour[536], qui voyait poindre déjà tout au loin, à l'horizon de la royauté, le grain révolutionnaire. Cette parole de nonchalant cynisme dans la prophétie a été souvent répétée, et chaque fois on l'a mise sur le compte de Louis XV. Elle était si bien le _mot_, l'expression de ce règne au jour le jour, qu'on pensait avec raison que le roi _bien-aimé_[537] pouvait seul l'avoir dite.
[Note 536: _Essai sur la marquise de Pompadour_, en tête des _Mémoires_ de madame de Hausset, 1824, in-8º, p. XIX.]
[Note 537: On ne sait pas généralement que c'est Vadé (_V._ les _Lettres_ de Voltaire du 7 et du 14 sept. 1774), d'autres disent Panard, qui donna ce surnom à Louis XV en pleine Courtille.]
Personne ne vit mieux que lui, qui était au sommet, venir de loin ce grand orage; il eut, par pressentiment, l'ennui sombre, comme les autres, devant la réalité sinistre, eurent le deuil ou le martyre. Le trône n'était pas encore frappé que le roi semblait déjà foudroyé, et qu'il en portait les marques.
Si M. d'Argenson avait pu lui dire ce qu'il pensait, dès 1743, de l'imminence d'une révolution[538]; si Jean-Jacques avait pu lui faire entendre ce qu'il dit dans l'_Émile_[539] sur les monarchies de son temps destinées à périr, et si Louis XV alors avait pu s'abandonner jusqu'à être sincère, il eût courbé la tête et leur eût dit: «C'est vrai, je le sens mieux que vous[540].»
[Note 538: _Mémoires_, t. II, p. 282; t. III, p. 261, 313; t. IV, p. 189.]
[Note 539: Édit. Pourrat, t. I, p. 397-398.--C'était la pensée de tous les clairvoyants. Voltaire écrivait à M. de Chauvelin, le 2 avril 1764, juste douze jours avant la mort de madame de Pompadour: «Tout ce que je vois jette les semences d'une _révolution_ qui arrivera immanquablement, et dont je n'aurai pas le plaisir d'être témoin. La lumière s'est tellement répandue de proche en proche, qu'on éclatera à la première occasion; et alors ce sera un beau tapage. Les jeunes gens sont bien heureux, ils verront de belles choses.»]
[Note 540: _V._, dans notre article sur madame du Barry (_Rev. franç._, 10 janv. 1859), une lettre de Louis XV, où il manifeste ses craintes au sujet «du peuple républicain.»]
J'ai douté du _mot_ de Louis XIII sur la _grimace_ de Cinq-Mars à l'heure de son exécution. Je voudrais en faire autant pour l'indifférent adieu de Louis XV à madame de Pompadour, dont le cercueil s'en allait, par une pluie battante, de Versailles à Paris: «La marquise n'aura pas beau temps pour son voyage.» Rien, par malheur, ne me contredit la vérité de cette froide parole; et ce que je sais du caractère du roi m'en prouve la vraisemblance. D'ailleurs, «auprès du mot de Louis XIII, dit M. Sainte-Beuve[541], le mot de Louis XV est presque touchant de sensibilité»[542].
[Note 541: _Causeries du Lundi_, 1re édit., t. II, p. 471.]
[Note 542: Je ne quitterai point la marquise sans préciser deux points de sa biographie qui sont restés en litige: la date de sa naissance, l'état qu'exerçait son père. Les uns disent qu'elle naquit en 1720, les autres en 1722; ceux-ci, et c'est le plus grand nombre, soutiennent que son père était _boucher des Invalides_; ceux-là, Voltaire est parmi, prétendent qu'il était fermier à la Ferté-sous-Jouarre. L'extrait de naissance de la marquise--publié ici, dès 1856, c'est-à-dire bien avant que _l'Intermédiaire_ (t. I, p. 144) et le _Dict. crit._ de M. Jal (p. 985) l'eussent donné, chacun, comme _inédit_,--mettra tout le monde d'accord sur les deux points: «_L'an 1721, le 30 décembre_, fut baptisée _Jeanne-Antoinette Poisson_, née hier, fille de François Poisson, _fourrier_ de Son Altesse R. Monseigneur le duc d'Orléans (le Régent), et de Louise-Magdeleine De la Mothe, son épouse, demeurant rue de Cléri. Le parein, Jean Paris de Montmartel, la mareine, demoiselle Antoinette Justine Paris, fille d'Antoine Paris, écuier, thrésorier receveur-général de la province de Dauphiné.» (_Extrait des registres des baptêmes de la paroisse Saint-Eustache à Paris._)--C'est madame de Breteuil, femme du ministre de la guerre en 1723, qui était fille du _boucher des Invalides_, nommé Charpentier. _V._ le _Journal_ de Marais, _Revue rétrosp._, 2e série, nº 26, p. 283.]
Dans les _Mémoires de la minorité_, écrits sur son ordre même, Massillon avait donné à Louis XV, par opposition avec les premiers ordres du Régent[543], de très excellents préceptes sur l'art de bien parler et de bien répondre, plus nécessaire aux rois qu'aux autres hommes encore. Il avait _insisté_ sur ce point, c'est son mot, parce qu'il savait bien pour quel esprit paresseux, pour quelle nature indolente à la parole sa leçon était faite. «Il semble, disait-il, que parce que nos princes sont grands ils soient dispensés de paroles; et c'est certainement une grande erreur. Il y a mille occasions dans lesquelles un prince qui parle à la multitude gagne plus que par le poids de toute son autorité.... Combien Henri IV, par exemple, ne rencontra-t-il pas d'obstacles, qu'il surmonta parce qu'il savoit parler! _J'insiste_ sur cet article par l'amour et l'attachement que je sens pour mon roi.»
[Note 543: _V._ plus haut, p. 336-337.]
Peine perdue; Louis XV persista dans ce mutisme indolent qui fit tant douter de son esprit, et qui accréditait en Europe l'opinion que cette impuissance de parler était _un des tics de la maison de Bourbon_.
«Tandis qu'il n'était question parmi nous, dit La Harpe[544], que des conversations toujours intéressantes que tout voyageur un peu connu ne manquait jamais d'avoir avec les souverains de l'Europe, en Angleterre, en Prusse, en Russie, dans toute l'Allemagne, on savait par cœur à Versailles les trois ou quatre questions insignifiantes que le roi ne manquait pas de faire à tout étranger qui lui était présenté, et qui étaient constamment les mêmes. On peut imaginer combien ce protocole faisait rire, surtout quand on le rapprochait de ce que nous disions de la morgue allemande et de l'urbanité française.»
[Note 544: _Mélanges inédits de littér._, Paris, 1810, in-8º, p. 260.]
Plusieurs anecdotes racontées par Chamfort viennent bien à l'appui de ce passage de La Harpe, surtout la suivante[545]: «Le roi de Prusse demandait à d'Alembert s'il avait vu le roi de France.--«Oui, Sire, lui dit celui-ci, en lui présentant mon discours de réception à l'Académie française.--Eh bien! reprit le roi de Prusse, que vous a-t-il dit?--Il ne m'a pas parlé, Sire.--A qui donc parle-t-il? poursuivit Frédéric.»
[Note 545: _Œuvres choisies de Chamfort_, édit. A. Houssaye, p. 69.]
Peut-être trouva-t-il quelquefois un _mot_ satirique: un _mot_ obligeant, jamais.
Quand M. de Richelieu vint lui faire sa cour, après la prise de Mahon, Louis XV lui dit seulement: «Maréchal, savez-vous la mort de ce pauvre Lansmatt?» C'était un vieux garçon de la chambre!
C'est aussi Chamfort qui nous a raconté cela[546], et je le crois, comme pour cette autre anecdote moins insignifiante, car Louis XV n'en est plus le héros[547]: «M. le prince de Charolais ayant surpris M. de Brissac chez sa maîtresse, lui dit: «_Sortez!_» M. de Brissac lui répondit: «Monseigneur, vos ancêtres auroient dit: _Sortons!_»
[Note 546: _Id._, _ibid._, p. 84.--La reine Marie Leczinska, bien qu'elle eût de l'esprit, n'était pas plus prompte à la riposte spirituelle. La fameuse anecdote du _Vous m'en direz tant!_ qu'on lui prête, n'est pas vraie telle qu'elle est racontée. Il s'agissait de juges vendus; l'abbé Terrasson s'indignait, et la reine, pour voir à quelle somme s'arrêteraient ses scrupules, allait augmentant toujours: «Mais, disait-elle, si l'on vous donnait cent, deux cent, trois cent mille écus, un million?» Si bien que l'abbé, à bout de conscience, lâcha son fameux: «Votre Majesté m'en dira tant!» M. de Las-Cases (_Mémor. de Sainte-Hélène_, 1re édit., t. III, p. 111) fait raconter à Napoléon l'anecdote telle qu'elle court le monde; mais elle fut rétablie dans sa vérité, à la p. 108 du t. IX, où se trouvent, pour cette édition, les _additions_ et _corrections_.--Une autre anecdote plus gaillarde, où se trouve aussi un: _Vous m'en direz tant_, se passa entre Bautru et la reine Anne d'Autriche. _V._ à la Biblioth. nation., fs fr., nº 10, 436, un _recueil ms._, fol. 31.]
[Note 547: _Œuvres choisies de Chamfort_, p. 96.]
Le mot est vaillant et sied bien à un Cossé-Brissac; ce qui ne vaut pas moins, il est authentique, j'en ai pour garants madame Campan[548] et madame Necker[549]. Vous trouverez pourtant des gens qui vous soutiendront que ce n'est pas M. de Brissac qui le dit à M. de Charolais, mais le comte de Horn au Régent. Leur grande autorité, ce sont les faux _Souvenirs de la marquise de Créqui_[550]. D'autres vous affirmeront, au contraire, que le mot n'appartient ni à M. de Brissac, ni à M. de Horn, mais à M. de Saint-Herem, qui le jeta comme un défi à la face du roi Philippe V. Qui le leur a dit? M. Alexandre Dumas, dans sa comédie des _Demoiselles de Saint-Cyr_, dont M. de Saint-Herem est, vous le savez, l'un des personnages, et dont le quatrième acte n'a pas de trait plus saillant que ce _mot_ d'emprunt.
[Note 548: _Mémoires_, t. 1er, p. 60.]
[Note 549: _Nouveaux Mélanges._]
[Note 550: Édit. in-12, t. II, p. 28.]
C'est ainsi que vous instruisent romans, drames et comédies historiques[551].
[Note 551: Parmi ces comédies, je n'en citerai qu'une au choix, _le Verre d'eau_, par M. Scribe, faite d'après une fausse anecdote qu'avait accréditée Voltaire dans son _Siècle de Louis XIV_. L'auteur dramatique a, comme toujours, enchéri sur l'erreur de l'historien par une foule d'inventions supplémentaires. Si peu qu'on aille au fond des choses, on trouve dans cet épisode de l'histoire d'Angleterre beaucoup de verres de vin, car la reine Anne, qui joue le principal rôle, buvait fort, mais pas un seul verre d'eau. Un Anglais, voyant la pièce, ne la comprit pas d'abord, pour cause d'invraisemblance. Il ne se crut au fait qu'à la scène où lady Marlborough est congédiée: pour lui, la disgrâce vint de ce que la favorite ayant pris la carafe pour la bouteille, aurait offert à la reine, au lieu d'un verre de vin, un verre d'eau! A partir de ce moment, la comédie lui parut raisonnable. (_V._, pour tout cela, _Nouvelles Lettres de la duchesse d'Orléans, mère du Régent_, p. 80; Agnès Strickland, _Lives of the queens of England_, t. XII, p. 250, 285, etc.; _Private correspondance of duchesse of Marlborough_, t. Ier, p. 301, et Eug. Moret, _Quinze ans du règne de Louis XIV_, t. III, p. 160, 165.)]
Il serait utile pourtant, lorsqu'on se veut orner l'esprit, qu'on ne prît pas moins de soin que lorsqu'il s'agit de se parer le corps. Va-t-on, si peu qu'on se respecte, se fournir chez les marchands de chrysocale? Pourquoi donc, cherchant des parures pour son intelligence, s'adresse-t-on aux marchands de _faux_ en histoire[552]?
[Note 552: L'auteur des _Demoiselles de Saint-Cyr_ mettait de l'amour-propre à remplacer la vérité par quelqu'une de ses inventions. Un jour que, pendant la grande popularité de son _Monte-Cristo_, il visitait le château d'If, il se donna le plaisir de demander au concierge où était le cachot de Dantès. On le lui montra. Ayant voulu voir ensuite, la prison de Mirabeau et les restes du cercueil de Kléber, son guide lui répondit qu'il ne connaissait pas ces gens-là. «Ainsi, disait A. Dumas pour terminer l'anecdote, mon triomphe était complet. Non seulement j'avais créé ce qui n'était pas, mais j'avais anéanti ce qui était.»]
LII