L'esprit dans l'histoire: Recherches et curiosités sur les mots historiques
Part 17
Dans la _Gazette_ du 8 février, Robinet avait en effet désigné le roi parmi les acteurs du ballet; et cela--comme il le donne à entendre par ces mots: «sur un livre»,--cela, dis-je, d'après le livret manuscrit dont le texte fautif fut aussi suivi pour les _Œuvres_ de Molière. De là vient que Louis XIV n'a pas cessé d'y figurer sur la liste des personnes qui parurent dans _les Amants magnifiques_.]
_Britannicus_ n'aurait pas eu, vous le voyez, beaucoup à faire pour détourner Louis XIV de reparaître sur le théâtre; il s'était, on peut le dire, corrigé avant la leçon.
Les vers de Racine n'eurent donc pas, à mon avis, d'influence sur sa résolution. Par contre aussi, pourrions-nous dire comme réfutation d'une autre erreur non moins accréditée, ce ne fut pas un mécontentement de Louis XIV qui causa la mort du poète. Il y avait eu entre Racine et le roi un peu de froid, mais qui n'avait pas duré, et dont le poète, tout sensible qu'il fût, n'avait pu s'affecter jusqu'à s'en laisser mourir de douleur[500].
[Note 500: _V._ dans l'_Athenæum_ du 6 août 1853, un curieux article de M. James Gordon, à ce sujet; et un autre de M. Fréd. Lock, dans _l'Ami de la maison_, t. II, p. 239. Il s'agissait d'un _mémoire_ que Mme de Maintenon lui avait dit d'écrire sur la misère du peuple, et dont l'idée, qui n'était certes pas d'un flatteur, déplut au roi. Voltaire, qui ne se souvenait du fait que très vaguement, écrivit, le 27 janvier 1773, à La Harpe: «Racine mourut parce que les jésuites avaient dit au roi qu'il était janséniste.» Et de deux! Une erreur, à ce qu'il paraît, ne suffisait pas!]
M. de Lamartine a donc fait un contresens et une injustice quand il a écrit que Racine mourut, comme il avait vécu,... _d'adulation_[501].
[Note 501: _Cours familier de littérature_, t. III, p. 46.--La mort du poète Sarrasin a donné lieu de même à bien des _on-dit_ historiques. Que n'a-t-on pas répété sur la _brutalité_ du prince de Conti, qui le frappa de coups de pincettes, dont il mourut... de chagrin? (_V._ _Biog. universelle_, art. SARRASIN, p. 435.) Il eût été juste de dire que le prince le frappa parce qu'il le surprit essayant de lui dérober, pendant son sommeil, des lettres qu'il cachait sous son chevet, et parce que, dans l'ombre, il crut que c'était un voleur. Il lui pardonna pourtant, le reprit à son service, et ce n'est qu'alors qu'il mourut. On peut lire à ce sujet, dans le curieux livre de M. Barrière, _la Cour et la Ville_ (p. 31), ce que racontait le président Bouhier, qui tenait le fait d'un témoin. La mort de Santeul a servi de thème à une calomnie plus grave encore. Le victorin serait mort pour avoir bu un verre de vin dans lequel on aurait jeté du tabac d'Espagne; selon Saint-Simon (édit. Chéruel, in-12, t. I, p. 299), c'est M. le Prince qui y aurait versé sa tabatière. Or, il a été prouvé par M. de Lescure que le prince était à ce moment loin du lieu où mourut Santeul (_Les Philippiques de Lagrange-Chancel_, 1858, in-8º, p. 56, note); et l'on sait par le _Recueil de particularités, mss._ du président Bouhier, qui voyait alors Santeul tous les jours et à toute heure, que sa mort eut une cause toute naturelle.]
Une maladie des plus graves, bien plus que l'ennui exagéré d'une disgrâce imaginaire, fut cause de sa fin. Racine mourut de chagrin... et d'un abcès au foie[502].
[Note 502: Il serait bon d'en finir aussi avec les plaisanteries d'un goût douteux dont Louis XIV a été rendu l'objet pour son fameux emblème du soleil ayant ces mots: _Nec pluribus impar_, pour devise. Il ne prit de lui-même, ni la devise, ni l'emblème: c'est Douvrier, que Voltaire qualifie d'_antiquaire_, qui les imagina pour lui à l'occasion du fameux _carrousel_, dont la place, tant agrandie aujourd'hui, a gardé le nom. Le roi ne voulait pas s'en parer, mais le succès prodigieux qu'ils avaient obtenu, sur une indiscrétion de l'héraldiste, les lui imposa. C'était d'ailleurs une vieille devise de Philippe II, qui, régnant en réalité sur deux continents, l'ancien et le nouveau, avait plus le droit que Louis XIV, roi d'un seul royaume, de dire, comme s'il était le soleil: _Nec pluribus impar_ (Je suffis à plusieurs mondes). On fit, dans le temps, de gros livres aux Pays-Bas pour prouver le plagiat du roi, ou plutôt de son _antiquaire_. _V._ La Monnoie, _Œuvres_, t. III, p. 338. On aurait pu ajouter que, même en France, cet emblème avait déjà servi. (_Annuaire de la Bibliothèque royale de Belgique_, t. III, p. 249-250.)--Je voudrais encore que l'on ne revînt plus avec autant de complaisance sur le chiffre des dépenses que Louis XIV fit en bâtiments. On les a exagérées partout d'une façon déplorable. Mirabeau les évaluait à 1,200 millions, et Volney à 4 milliards. (_Leçons d'histoire prononcées en l'an III_, p. 141.) La vérité est que, d'après un _mémoire_ dont M. de Monmerqué possédait le manuscrit, la totalité des dépenses du roi pour Versailles et dépendances, Saint-Germain, Marly, Fontainebleau, etc., pour le canal du Languedoc, pour acquisition de tableaux et statues, pour les académies de Rome, gratifications aux savants et artistes, etc., s'éleva à 153,280,287 liv. 10 s. 5 d., de 1666 à 1690, c'est-à-dire pendant le temps du plus grand luxe et des plus grands travaux du roi. Eckard, faisant aussi, mais d'une façon plus complète, le compte des _dépenses effectives de Louis XIV_ (Paris, 1838, in-8º, p. 44), arrive à la somme de 280,643,326 fr. 30 c.; plus, pour la chapelle, de 1690 à 1715, 3,260,341 fr.--Lorsqu'on parle des prodigalités de cette époque, on rappelle toujours, d'après Amelot de la Houssaye, ces urnes pleines de louis que M. de Bullion aurait fait un jour servir au dessert, et que ses nobles convives auraient vidées jusqu'au fond. C'est une erreur que Marais a très bien ramenée à la vérité, d'après le dire d'un arrière-petit-fils du surintendant. Le fameux Varin avait donné à M. de Bullion plusieurs médailles d'or de son plus beau travail. Comme on en avait parlé à table, l'hôte magnifique les fit porter au dessert, et, voyant qu'on se récriait sur leur beauté, les distribua également à ses convives. (_Revue rétrosp._, 31 janvier 1837, p. 126.)]
XLIX
L'on a voulu faire honneur à Louis XIV du _mot_: _Le pauvre homme!_ si habilement enchâssé par Molière dans l'une des premières scènes du _Tartuffe_; mais la publication des _Historiettes_ de Tallemant des Réaux a fait découvrir une anecdote qui semble être bien mieux l'origine du trait comique[503]. C'est le P. Joseph qui remplace le roi et qui pousse l'exclamation. M. Bazin avait d'ailleurs prouvé[504] que, dans le cas où le trait serait de Louis XIV, ce n'est pas, comme on l'a dit partout, l'évêque de Rodez qui aurait pu le lui inspirer.
[Note 503: Édition in-12, t. II, p. 245.]
[Note 504: _Revue des Deux-Mondes_, 15 janv. 1848, p. 192.]
J'ai parlé de Molière et de l'un de ses plus sérieux chefs-d'œuvre; je ne les quitterai point sans reprendre un peu, pour aider à la mettre à néant, la grossière histoire qui nous montre le poète-comédien venant annoncer au public assemblé dans son théâtre l'interdiction dont le _Tartuffe_ a été frappé.--_M. le président ne veut pas qu'on le joue_;--voilà ce qu'on lui fait dire. M. Taschereau[505] a très bien prouvé que Molière, toujours ami des convenances, n'a jamais pu tenir un langage pareil, d'autant que le magistrat auquel il aurait fait injure par cette brutale équivoque était M. de Lamoignon, le protecteur bienveillant des lettres, l'ami de Boileau et du grand Corneille.
[Note 505: _Hist. de Molière_, 2e édit., p. 122.--_V._ aussi la notice de M. Després, en tête des _Mémoires_ sur Molière. (_Collection des Mémoires sur l'art dramatique_, 2e livraison, p. VIII.)]
«Le folliculaire obscur, ajoute-t-il, qui a accusé Molière de cette charge n'a pas même le mérite, assez triste il est vrai, de l'avoir inventée. On avait fait à Madrid une comédie sur l'alcade: il eut le crédit de la faire défendre; néanmoins les comédiens eurent assez d'accès auprès du roi pour la faire réhabiliter. Celui qui fit l'annonce, la veille que cette pièce devait être représentée, dit au parterre: «Messieurs, _le Juge_ (c'était le nom de la pièce) a souffert quelque difficultés: l'alcade ne voulait pas qu'on le jouât; mais enfin Sa Majesté consent qu'on le représente.» Cette anecdote, qu'on lit dans le _Ménagiana_[506], dit encore M. Taschereau, a évidemment fourni l'idée et le trait de celle où l'on s'est calomnieusement plu à faire figurer Molière[507].
[Note 506: 1715, in-8º, t. IV, p. 173-174.]
[Note 507: On a dernièrement eu de nouvelles preuves de la fausseté du _mot_ prêté à Molière. Le fragment des _Mémoires_ de Brossette, publié par M. Laverdet à la suite de son édition de la _Correspondance de Boileau_ (1858, in-8º), contient (p. 564) le récit d'une visite que Molière, conduit par Boileau, aurait faite à M. de Lamoignon, le lendemain de l'interdiction du _Tartuffe_, afin d'obtenir qu'elle fût levée. S'il avait dit la veille, en public, le _mot_ qu'on lui attribue, aurait-il osé tenter une pareille démarche? Brossette assure, d'ailleurs, que Boileau lui avait affirmé que l'anecdote «n'étoit pas véritable, et qu'il savoit le contraire par lui-même.» (_Ibid._)]
Ce _mot_ ne vaut un peu que par l'application qu'en fit Florian sur le théâtre du château de Sceaux, un soir qu'on devait représenter sa comédie du _Bon Père_. Au moment où l'on allait commencer, M. le duc de Penthièvre fit dire qu'il ne viendrait pas. C'était défendre le spectacle. Florian, pour congédier poliment son monde, fit cette _annonce_: «Nous allions vous donner le _Bon Père_; Monseigneur ne veut pas qu'on le joue.»
Un autre _mot_ de Molière, qu'on répète encore plus souvent, et qui a fait surtout fortune chez les plagiaires, dont il est le _mot de passe_, mérite aussi qu'on le mette enfin à néant, en lui rendant son vrai sens. «Je prends mon bien où je le trouve,» fait-on dire au poète, qui se serait ainsi donné sur les terres d'autrui un droit de conquête, bientôt transformé pour d'autres en droit au pillage. Voyons ce qu'il dit vraiment, et nous trouverons qu'au lieu de justifier le vol littéraire par son exemple et sa formule, il criait lui-même au voleur, quand il disait le mot si frauduleusement altéré aujourd'hui.
Le Gascon Cyrano, qui avait été de ses camarades d'étude chez Gassendi, et son _copin_ d'inspiration pour les premières idées de théâtre qui lui jaillirent au cerveau, profita des longues courses de Molière en province pour donner à Paris sa comédie du _Pédant joué_, dans laquelle il avait glissé l'une des scènes ainsi glanées par lui dans ses entretiens avec le jeune grand homme, c'est celle de la _Galère_.
Molière de retour, trouvant son idée prise, patienta quelque temps. Il était assez en fonds d'autres bonnes scènes pour se passer de celle-là. Plus tard, la fatigue étant venue lui faire un besoin de ses idées passées, et le forcer à prendre, pour les œuvres de son âge plus mûr, des ressources dans les œuvres de sa jeunesse, il fallut bien qu'il songeât à ce que lui avait tacitement emprunté Cyrano, et que bon gré mal gré il y revînt.
C'est alors que remettant sur pied, dans _les Fourberies de Scapin_, une des premières farces dont s'était égayé son génie, et y faisant reparaître à son tour cette scène de la _Galère_, dont Cyrano avait fait le joyau comique de son _Pédant joué_, il dit et eut raison de dire: «_Je reprends_ mon bien où je le trouve.» C'était en effet son bien qu'il _reprenait_, et non celui d'autrui qu'il _prenait_. Grimarest est le seul qui nous ait dit le _mot_, et il le donne tel que vous venez de le lire, avec les détails mêmes dont je l'ai entouré.
Il n'y a plus que les plagiaires qui le citent autrement. Ils perdraient trop s'ils perdaient ce mot de passe qu'ils se sont complaisamment arrangé, et si Molière ainsi cessait de paraître leur chef de file.
L
Les femmes, pendant ce règne, ont eu leur part de bons mots; elles ont, elles aussi, mis en circulation leur menue monnaie d'esprit courant, monnaie fort bien frappée, je vous jure. Je ne vous parlerai que des _mots_ qui sont de bonne fabrique, de marque certaine.
Je passerai par conséquent sur celui qu'on prête à madame de Maintenon, au lit de mort de Louis XIV[508], parole indigne acceptée par Saint-Simon[509] avec une complaisance méchante, mais que M. de Monmerqué a très logiquement réfutée[510].
[Note 508: Le roi, au milieu des derniers adieux, lui aurait dit: «Nous nous reverrons bientôt,» et la marquise aurait murmuré en se retournant: «Voyez le beau rendez-vous qu'il me donne, cet homme-là n'a jamais aimé que lui-même.» Est-ce possible?]
[Note 509: _Mémoires_, édit. Delloye, t. XXIV, p. 39.]
[Note 510: _Notice sur madame de Maintenon_, en tête des _Conversations morales inédites_, p. LXVI.--_V._ dans les extraits du _Journal de Dangeau_ donnés par Voltaire (p. 162-163), les véritables paroles de Louis XIV à la marquise.--Médire de madame de Maintenon est un lieu commun dont tout le monde veut se passer l'envie. Il y a quelques années, un billet de six lignes, où une femme s'offre à vendre pour vingt mille écus, billet dont le titre surchargé porte le nom de madame de Maintenon, fut découvert à l'Arsenal, dans les _Manuscrits_ de Conrart (t. IX, p. 151), et trois ou quatre érudits se hâtèrent de le publier, croyant en avoir la primeur. Il avait été publié depuis quatre ou cinq ans déjà par MM. de Goncourt, et le charme de l'inédit n'existait par conséquent plus pour lui. C'était le seul qu'il pût avoir, car il est outrageusement faux. M. L. Lalanne a pris la peine de le prouver (_Correspondance littér._, 20 fév. 1859, p. 130), et M. Chéruel s'est donné le même soin (_Mémoires sur Fouquet_, 1862, in-8º, t. I, p. 448); il suffisait pour s'en convaincre de rapprocher ces six lignes, indécemment indiscrètes, de la vie si continuellement réservée de madame de Maintenon, et de les confronter avec ses autres lettres, avec ses autres écrits, notamment ses _Conversations_, où, dans un passage, elle parle justement du danger des correspondances, «des cassettes trouvées, etc.» (_Conversations morales inédites_, publiées par M. de Monmerqué, 1828, in-12, p. 71.)--Dans la _Journée des Madrigaux_, réimpression d'ailleurs charmante et faite avec soin, l'on a publié, toujours d'après les inépuisables _Manuscrits_ de Conrart, un madrigal adressé par _mademoiselle_ de Maintenon à Villarceaux, avec la réponse de celui-ci, et l'on a voulu y voir une preuve décisive des relations galantes de l'ami de Ninon avec Françoise d'Aubigné. On avait oublié que la veuve Scarron ne s'appela madame (et non pas _mademoiselle_) de Maintenon (_V._ sa _Lettre_ à madame de Coulanges), qu'en février 1675, c'est-à-dire lorsqu'elle avait quarante ans, et lorsque Villarceaux en avait cinquante-six, ce qui n'est plus guère l'âge d'envoyer des _galants_ (faveurs) et de courir la bague, choses dont il est question dans le madrigal et dans la réponse. De qui donc alors s'agit-il ici? Du fils de Villarceaux, qui fut tué à Fleurus, en 1690, et de la jeune sœur de Charles-François d'Angennes, marquis de Maintenon, le même qui vendit sa terre et son titre à Françoise d'Aubigné, à la fin de 1674.--Je voudrais bien aussi que, d'après Saint-Simon (édit. Chéruel, in-12, t. VII, p. 43), l'on n'accusât plus madame de Maintenon d'avoir inspiré à Louis XIV l'idée de révoquer l'édit de Nantes. Au mois de mars 1665, c'est-à-dire quatre ans avant que la veuve Scarron eût été attachée à l'éducation des enfants de madame de Montespan, et fût ainsi entrée en relation, même très indirecte, avec le roi, cette révocation était déjà dans les projets de Louis XIV (_V._ une _Lettre_ de Gui Patin à Spon, 3 mars 1665, et aussi, surtout, les _Mémoires inédits_ de l'abbé Legendre, dans le _Magasin de librairie_, t. V, p. 115). Voltaire avait sur ce point protesté le premier et très justement. «Pourquoi dites-vous, avait-il écrit à Formey, le 17 janvier 1753, que madame de Maintenon eut beaucoup de part à la révocation de l'édit de Nantes? Elle toléra cette persécution, comme elle toléra celle du cardinal de Noailles, celle de Racine; mais certainement elle n'y eut aucune part, c'est un fait certain. Elle n'osait jamais contredire Louis XIV.»]
Je vous citerai en revanche quelques-uns des _mots_ de madame Cornuel, cette bonne langue, qui trouvait si bien le trait juste à décocher sur chaque ridicule, la formule précise, l'expression nette et saillante pour chaque pensée. C'est d'elle, et non pas de madame de Sévigné, comme on l'a dit souvent, que nous vient ce _mot_ si bien fait au sujet des généraux qui avaient pris le commandement après le héros tué à Saltzbach, et qui, à dix qu'ils étaient, ne remplaçaient pas ce seul homme: elle les appelait _la monnoie de M. de Turenne_. La première aussi, selon mademoiselle Aïssé[511], elle a dit cette phrase si vraie et qui a fait fortune: _Il n'y a pas de héros pour son valet de chambre._
[Note 511: _Lettres_, édit. J. Ravenel, E. Dentu, 1853, p. 161.--Madame Cornuel n'avait d'ailleurs fait que se souvenir ici de cette phrase de Montaigne: «Peu d'hommes ont esté admirez par leurs domestiques.» (_Essais_, livre III, chap. II.)]
Ne trouvez-vous pas que ce _mot_-là ferait merveille dans une lettre de madame de Sévigné, et qu'à tout prendre, puisqu'on voulait lui prêter quelque chose, on eût mieux fait de le lui attribuer que celui-ci: _Racine passera comme le café_, qu'on a toujours mis sur son compte et toujours répété avec une raillerie pour la charmante femme, bien que, Dieu merci! elle n'en soit pas coupable?
C'est toute une histoire. M. de Monmerqué, M. de Saint-Surin, l'ont débrouillée les premiers; M. Aubenas est venu ensuite[512], puis enfin M. Géruzez, qui, dans ses nouveaux _Essais d'histoire littéraire_, en a donné le résumé suivant, trop spirituel et trop exact pour que nous ne nous contentions pas de le citer:
[Note 512: Il ne faut pas oublier non plus une ingénieuse note de M. J. Taschereau, dans la _Revue rétrospective_, t. Ier, p. 126-127, à propos d'une _Notice sur madame de Sévigné_, par Mirabeau, dans laquelle l'erreur commune se trouve reproduite.]
«Comment se fait-il que l'arrêt en question soit devenu proverbe?.... Le premier coupable est Voltaire, et La Harpe a consommé le crime. Madame de Sévigné avait dit, en 1672[513]: «Racine fait des comédies pour la Champmeslé; ce n'est pas pour les siècles à venir. Si jamais il cesse d'être amoureux, ce ne sera plus la même chose. Vive donc notre vieil ami Corneille!» Quatre ans après[514], elle écrivait à sa fille: «Vous voilà donc bien revenue du café; mademoiselle de Méri l'a aussi chassé. Après de telles disgrâces, peut-on compter sur la fortune?» Il y avait quatre-vingts ans que ces deux petites phrases reposaient à distance respectueuse, chacune à sa place, et dans son entourage, qui se modifia lorsque Voltaire s'avisa de les rapprocher en les altérant: «Madame de Sévigné croit toujours que Racine _n'ira pas loin_; elle en jugeait comme du café, dont elle disait _qu'on se désabuserait bientôt_.» Sur ce texte, La Harpe composa alors la phrase sacramentelle: _Racine passera comme le café._ Il la porte tout simplement au compte de madame de Sévigné. M. Suard l'adopte, et les moutons de Panurge viennent ensuite. C'est ainsi que s'est composé ce petit mensonge historique, qui sera longtemps encore une vérité pour bien des gens. Cependant madame de Sévigné a loué Racine avec enthousiasme[515], et M. Aubenas nous fait remarquer que nous lui devons probablement l'usage du café au lait[516].»
[Note 513: _Lettre du 16 mars._ Il n'est pas indifférent de préciser les dates que M. Géruzez a oublié de donner.]
[Note 514: _Lettre du 10 mai 1676._]
[Note 515: _Lettre du 20 février 1689._]
[Note 516: _Lettre du 29 janvier 1690._]
Voilà qui est concluant. Je n'aurais rien à ajouter si M. Géruzez n'eût oublié un petit détail qui n'amoindrit pas l'erreur, mais qui la déplace un peu. Ce n'est pas La Harpe, mais Voltaire, qui fut le vrai coupable; c'est lui qui fit entre les deux lettres de madame de Sévigné, si étonnées du rapprochement, la liaison dangereuse signalée tout à l'heure. La Harpe ne composa donc pas la phrase sacramentelle. Il la prit toute faite dans ce passage de la lettre de Voltaire à l'Académie, qui sert de préface à son _Irène_: «Nous avons été indignés contre madame de Sévigné, qui écrivait si bien et qui jugeait si mal.... Nous sommes révoltés de cet esprit misérable de parti, de cette aveugle prévention qui lui fait dire: _La mode d'aimer Racine passera comme la mode du café_[517].»
[Note 517: A propos du café, il est bon de rappeler, mais pour y rétablir aussi la vérité, ce que fit le chevalier Des Clieux, quand il transporta, par ordre du Régent, à la Martinique, deux caféiers venus de Hollande au Jardin du Roi. Il est bien vrai que dans le voyage il se priva de sa ration d'eau pour les conserver, mais il n'est pas vrai que ce fussent les premiers plants apportés dans nos colonies. Bien auparavant, l'agent de la Compagnie orientale, Imbert, avait transporté du golfe Persique à l'île Bourbon soixante plants qu'il avait obtenus du cheick de l'Yemen. La plupart réussirent, et la Compagnie put, en 1710, distribuer aux colons des gousses en pleine maturité. Telle est l'origine du _café Bourbon_, qui, en raison de sa provenance directe, a plus de ressemblance que les autres avec le moka. _V._ une citation des _Mémoires mss._ de M. Hardancourt, directeur de la Compagnie des Indes, dans l'_Hist. de la Régence_, par Lemontey, t. II, p. 325.--On a souvent appliqué à la légende du _Cèdre du Jardin des Plantes_ le détail de la ration d'eau donnée aux caféiers de Des Clieux; il faut l'en retrancher, comme presque tout le reste, y compris même le fameux chapeau, qui aurait servi de caisse au cèdre pendant la traversée. On a su par M. F. Roulin, qui le tenait du dernier des Jussieu, que si le grand-père de celui-ci dut en effet recueillir le plant du cèdre dans son chapeau, ce ne fut que pendant quelques minutes. Il le portait de la rue des Bernardins au Jardin du Roi, le pot fêlé se brisa en route, et le cèdre n'eut alors que le chapeau du savant pour refuge. (F. Roulin, _Hist. naturelle_, etc., 1865, in-18, p. 260.)]
Je crois, après cela, qu'il n'y a plus qu'à retourner contre Voltaire lui-même cette vertueuse indignation, puis à passer à autre chose.
L'aimable marquise, si bien justifiée ici d'une faute contre le goût, trouve ailleurs un défenseur éloquent dans M. Walckenaër, au sujet de la boutade au moins étrange qu'on lui prête dans l'anecdote que voici: «Elle avait signé le contrat de mariage de sa fille avec le comte de Grignan. Lorsqu'elle compta la dot, qui était considérable: «Quoi! s'écria-t-elle, faut-il tant d'argent pour obliger M. de Grignan de coucher avec ma fille?» Après avoir un peu réfléchi, elle se reprit en disant: «Il y couchera demain, après-demain, toutes les nuits; ce n'est pas trop d'argent pour cela.»
«C'est là, dit M. Walckenaër, un propos de mauvais goût, de mauvais ton, qui ne s'appuie sur rien, qui n'a paru que dans de détestables _Ana_.» Et il gourmande vertement M. de Saint-Surin de l'avoir admis dans sa notice, d'ailleurs excellente[518].