L'esprit dans l'histoire: Recherches et curiosités sur les mots historiques
Part 15
Était-ce impuissance ou retenue d'esprit? L'une plutôt que l'autre. Ces quelques lignes de Bussy, que la vérité amène presque à être courtisan, vous en convaincront. «Le roy, dit-il, aime naturellement la société, mais il se retient par politique; la crainte qu'il a que les François, qui abusent aisément des familiarités qu'on leur donne, ne choquent le respect qu'ils luy doivent le fait tenir plus réservé...» A peine se permettait-il de rire aux choses les plus risibles. Quand cela d'aventure arrivait, c'était un événement qui faisait grand bruit à la cour, et dont Saint-Simon, rentré chez lui, prenait note pour ses _Mémoires_[450].
[Note 450: Il écrivait, par exemple, en pareil cas: «Le roy, tout _contenu_ qu'il étoit, rioit aussi.» Or, notez bien ce mot _contenu_. Dans toutes les éditions qui précédèrent celle de M. Chéruel, on avait imprimé _content_. Comprenait qui pouvait. _V._ sur ces fautes d'impression de l'ancien texte, corrigées dans le nouveau, l'_Année littéraire_, par G. Vapereau, 1858, in-12, p. 318.]
Il ne parlait pas d'abondance, surtout lorsqu'il lui fallait avoir de l'esprit. S'il avait trouvé un mot gracieux pour quelqu'un, il le répétait presque toujours dans une circonstance pareille, à une autre personne. «Madame, dit-il à Mme Scarron, en lui remettant le brevet de sa pension, je vous ai fait attendre longtemps; mais vous avez tant d'amis, que j'ai voulu avoir seul ce mérite auprès de vous.» Le cardinal Fleury disait que Louis XIV, en le nommant évêque de Fréjus, lui avait fait le même compliment[451].
[Note 451: Noël et Planche, _Éphémérides_, 1803, in-8º, _avril_, p. 144.]
Ne croyez donc pas désormais avec trop de facilité à toutes les paroles que vous verrez circuler sous le nom de Louis XIV, fussent-elles même assez d'accord avec ce qu'on sait de la solennité de son caractère. Si vous lisez dans le _Ménagiana_[452] qu'un jour il dit à un seigneur de sa cour qui avait reçu une offense: «Comme ami, je vous offre mon bras; comme maître, je vous promets justice,» souvenez-vous que c'est un _mot_ de Henri IV à Duplessis-Mornay, un jour que celui-ci, qui ne l'a pas oublié dans ses _Mémoires_, avait été outragé par le jeune Saint-Phal[453]. Cette parole-là d'ailleurs semble au premier mot bien plus vraisemblable dans la bouche du Béarnais que dans celle de son petit-fils.
[Note 452: Édit. 1715, in-12, t. III, p. 134.]
[Note 453: _Ducatiania_, t. II, p. 261.--M. Fr. Barrière, d'accord avec les _Mémoires_ de La Porte (1830, in-12, p. 106), a de même, d'après les manuscrits du président Bouhier, restitué avec beaucoup de vraisemblance à Louis XIII un _mot_ mis souvent sur le compte de Louis XIV. _V._ _Essai sur les mœurs et les usages du_ XVIIe _siècle_, en tête des _Mémoires_ de Brienne, t. I, p. 83-84.]
A la mort de sa femme, Louis XIV aurait dit: «Le ciel me prive d'une épouse qui ne m'a jamais donné d'autre chagrin que celui de sa mort.» Vieille pensée, vieux _mot_, et qui feraient de Louis XIV un plagiaire de ces vers de Maynard[454]:
La morte que tu plains fut exempte de blâme, Et le triste accident qui termina ses jours Est le seul déplaisir qu'elle a mis dans ton âme.
[Note 454: _Œuvres_, p. 25.--Je ne crois pas davantage à ce billet, sur lequel Bruzen de la Martinière se récrie avec tant d'admiration, et que le roi, dit-il, avait écrit à un homme de qualité en le gratifiant d'une place considérable: «Je me réjouis avec vous, comme votre ami, du présent que je vous fais comme roy...» (_Nouveau portefeuille histor._, p. 98.) L'abbé de Choisy (_Mémoires_, 1747, in-8º, p. 34) m'apprend que c'est à M. de La Rochefoucauld qu'il aurait écrit ce billet, en le nommant grand maître de sa garde-robe. Je n'y crois pas pour cela davantage. Je voudrais voir l'autographe.]
Ne croyez pas non plus, de grâce, à ce compliment que Louis XIV aurait adressé à Boileau quand il lui présenta son épître sur le _Passage du Rhin_: «Cela est beau, et je vous louerois davantage si vous m'aviez loué moins.» Celui qui s'avisa le premier de cette belle phrase, dont Boileau ne parle pas (et eût-il manqué de le faire si elle lui eût été dite?), l'avait pillée mot pour mot dans la préface des _Mémoires_ de la reine Marguerite. On sait que c'est une sorte de dédicace que la reine fait à Brantôme pour le remercier du chapitre élogieux qu'il lui avait consacré dans ses _Dames illustres_, oubliant que la reine Margot ne devait avoir place que parmi ses _Dames galantes_. «_Je louerois davantage vostre œuvre_, lui dit-elle se rendant justice, _si elle me louoit moins_.»
XLV
A propos de ce passage du Rhin, Louis XIV, s'il eût été sincère, n'eût pas eu tant à complimenter Boileau de son éloge.
Il savait à quoi s'en tenir sur cet exploit. Bien que brillante, la réalité, mise auprès du panégyrique, devait avoir un peu pour lui l'air d'une parodie.
Une armée passant à gué un fleuve, dans sa plus petite largeur, sous le feu d'une masure à moitié désemparée; un chef, le prince de Condé, qui, à cause de sa goutte, craint de se mouiller les pieds, et passe en barque au lieu de se lancer à cheval; un roi qui fait moins encore que le prince goutteux, et que sa _grandeur attache au rivage_, pour employer la formule de poétique politesse consacrée par Boileau, tout cela méritait-il tant et de si beaux vers?
On affaiblit toujours tout ce qu'on exagère,
dit La Harpe[455], et Boileau, en voulant renchérir sur le prestige de ce fait d'armes, a nui en effet à l'admiration qu'il pouvait mériter[456]; on a cherché l'histoire sous son épopée, et on l'a trouvée d'autant plus nue qu'il l'avait plus parée. «Quoi! ce n'est que cela,» s'est-on mis à dire, et dès lors les rieurs ont eu beau jeu.
[Note 455: _Mélanie_, acte I, sc. 1.]
[Note 456: Il y eut de fort beaux détails; toute la maison du roi passant à la nage, par escadrons, est une admirable chose. (_V._ Quincy, _Hist. milit. de Louis XIV_, 1726, in-4º, t. I, p. 322.)]
«Que je vous demande pardon, écrit Voltaire au président Hénault, le 1er février 1752, d'avoir dit qu'il y avait quarante à cinquante pas à nager au passage du Rhin! il n'y en a que douze, Pélisson même le dit. J'ai vu une femme qui a passé vingt fois le Rhin sur son cheval en cet endroit, pour frauder la douane de cet épouvantable fort du Tholus[457]. Le fameux fort de Schenk, dont parle Boileau, est une ancienne gentilhommière qui pouvait se défendre du temps du duc d'Albe. Croyez-moi encore une fois, j'aime la vérité et ma patrie.»
[Note 457: Voltaire aurait dû faire remarquer mieux encore que cet _épouvantable fort_ n'était qu'une _maison de péage_. C'est ce que signifie _Toll-Huys_ en flamand. (_Mercure de France_, octobre 1809, p. 361.)]
C'est l'absence de tout danger réel dans ce passage du Rhin qui fit blâmer, même par ses plus vifs admirateurs, le roi de ne l'avoir pas tenté de sa personne. Selon l'abbé de Choisy, ce fut une de ses fautes irréparables. Il ne la justifie pas, mais il l'explique. Le héros y perd, l'homme y gagne; car, ainsi qu'on va le voir, ce fut par déférence, par bonté qu'il négligea cette occasion de gloire. «Il y avoit, écrit l'abbé[458], peu de danger à courir et une gloire infinie à acquérir. Alexandre et son Granique n'auroient eu qu'à se cacher. Il est vrai qu'il faut lui rendre justice; il le vouloit, mais M. le Prince, qui n'osoit pas mettre le pied dans l'eau à cause de sa goutte, s'y opposa. Comment eût-il osé passer en bateau, le roi passant à la nage? J'en suis témoin, j'y étois présent.»
[Note 458: _Mémoires_, 1747, in-8º, p. 38. Plus loin, p. 43, l'abbé ajoute que le roi, d'après ce que lui en avait dit un ministre, se reprochait souvent d'avoir eu de la faiblesse dans cette occasion.]
Pour le siège de Namur, la fameuse ode de Boileau est une autre mystification. Là rien ne manque, pas même les vers ridicules, c'est une parodie complète. Ce siège, où l'on vit en présence les deux grands ingénieurs du siècle, Vauban et Cohorn, est assez _mémorable_, suivant l'expression d'Allent[459], pour qu'on n'ait pas besoin de le célébrer pompeusement. Les déclamations en vers ne font ici, comme pour le passage du Rhin, qu'exciter la taquinerie des railleurs, et les pousser à chercher si tout ce faste ampoulé ne cache pas quelque détail bien ridicule, agréable pâture pour leur malignité. Or, le siège de Namur leur prête le flanc pour cela; il n'y en eut pas de plus crotté.
[Note 459: _Hist. du corps du génie_, 1805, in-8º, p. 273, 312.]
Lisez Saint-Simon, et vous verrez quel bel exploit, sous les auspices de saint Médard[460], quelle belle victoire embourbée ce fut là. Louis XIV y fut pris de la goutte à son tour, et l'on ne savait comment s'en tirer. Madame Deshoulières ne fut pas empêchée pour si peu; elle trouva moyen de dire dans son épître à la prosaïque maladie, que la _goutte_ du roi était un bienfait pour l'armée, que sans cela il aurait menée trop vite:
[Note 460: «Le beau temps, dit Saint-Simon, se tourna en pluyes, de l'abondance et de la continuité desquelles personne n'avoit vu d'exemple, et qui donnèrent une grande réputation à saint Médard, dont la feste est au 8 juin. Il plut tout ce jour-là à verse, et on prétend que le temps qu'il fait ce jour-là dure quarante jours de suite. Le hazard fit que cela arriva cette année.» (_Mémoires_, t. I, ch. 1.)]
Tout ce qu'affrontoit son courage, En forçant de Namur les orgueilleux remparts, Peignoit l'effroy sur le visage Des généreux guerriers dont ce héros partage Les pénibles travaux, les glorieux hazards. Dans la crainte de luy déplaire On n'osoit condamner son ardeur téméraire, Bien qu'elle pût nous mettre au comble du malheur. A force de respect on devenoit coupable: Vous seule, Goutte secourable, Avez osé donner un frein à sa valeur.
Est-ce charmant!
Pendant que Boileau dans son ode, madame Deshoulières dans son épître, prenaient tant de peine pour mentir en mauvais vers, les comédiens italiens y mettaient moins de façons avec ce siège de Namur. Ils se donnaient bel et bien là-dessus leur franc-parler:
«ISABELLE. Vous estiez donc à Namur?
«ARLEQUIN. Si j'y estois! Ouy, par la sambleu! j'y estois; j'en suis encore tout crotté.
«ISABELLE. En quelle qualité serviez-vous, Monsieur, dans l'armée?
«ARLEQUIN. Moi servir! Eh! pour qui me prenez-vous donc? Je commandois en chef le détachement des brouettes qui enlevoient les boues du camp[461].»
[Note 461: _Les Chinois_, par Regnard et Du Fresny, _Théâtre italien de Gherardi_, t. IV, p. 198-199.]
XLVI
Je pourrais, après avoir soufflé quelque peu, comme je viens de le faire ici, sur les rayons de la gloire du grand roi, donner une revanche à l'histoire de son règne, en me hâtant de biffer d'un trait de plume ce roman de l'incendie du Palatinat par Turenne, que Sandras de Courtilz a complaisamment inventé[462]; mais cette réfutation a été faite si complètement par le comte de Grimoard[463], et même par Voltaire[464], que je ne pourrais ajouter aucun fait nouveau[465].
[Note 462: _Vie du vicomte de Turenne_, 1685, in-12, par Dubuisson (Sandras de Courtilz).]
[Note 463: _Histoire des dernières campagnes de Turenne_, 1782, in-fol., t. II, p. 117; ouvrage publié sous le pseudonyme de Beaurain fils. M. de Grimoard y prouve que s'il y eut d'horribles ravages dans le Palatinat, ce fut seulement en 1689, lors de l'expédition du maréchal de Duras et du général Mélac. «On a fait brûler Spire, Worms, Oppeinheim, dit Dangeau, pour empêcher que les ennemis ne s'y établissent et n'en tirassent des secours.» (_Journal_, édit. complète, t. II, p. 406.)--C'est Louvois qui avait commandé ces ravages. «J'éprouve, écrit la Palatine, une douleur amère, quand je pense à tout ce que M. Louvois a fait brûler dans le Palatinat, je crois qu'il brûle terriblement dans l'autre monde.» (_Nouvelles Lettres_, p. 181.)]
[Note 464: _Lettre_ à Collini, 21 octobre 1767.]
[Note 465: Je dirai pourtant que d'après une lettre longtemps _inédite_, du marquis d'Hauterive à Bussy, datée du 10 août 1674, il y avait eu des incendies dans plusieurs endroits du Palatinat, et que l'Électeur furieux avait alors fait défier Turenne, «lui demandant un jour et un lieu pour le combat» seul à seul. «La réponse de M. de Turenne a été que, bien loin que le feu ait été commandé, il avoit été expressément défendu, mais que quelques soldats des nôtres, ayant trouvé de leurs camarades brûlés par les paysans, ils s'étoient vengés sur les paysans par le feu même, et qu'il supplioit Son Altesse Électorale de lui conserver sa bonne volonté.» (_Correspondance de Bussy_, édit. Lud. Lalanne, t. II, p. 381.) M. d'Hauterive était fort bien renseigné, sa lettre donne en substance ce qui se trouve dans celle que Turenne écrivit lui-même à Louvois, quelques jours après. Il y réduit à quelques bourgades brûlées par représailles ce fameux incendie de toute une contrée. «Je lui mandai (à l'Électeur), écrit Turenne, ce qui est vrai, que si les soldats avoient brûlé sans ordre quelques villages, c'étoient ceux où ils avoient trouvé des soldats tués par les paysans.» (Rousset, _Hist. de Louvois_, t. II, p. 83.)]
C'est là certainement un _sinistre_ tout gratuit que supposa le romancier, afin, sans doute, que cet épisode de sa romanesque histoire eût plus d'intérêt et de couleur; ou bien plutôt encore à la sollicitation des ennemis de la France, pour jeter de l'odieux sur la politique de Louis XIV, en montrant quels moyens extrêmes il ne craignait pas d'employer quand il voulait pousser ses conquêtes. Dans ce dernier cas, si Sandras de Courtilz avait été réellement payé par les cabinets d'Allemagne pour fausser la vérité, il n'aurait fait que recourir, en leur nom, à un procédé très souvent mis en usage, je ne dis pas par Louis XIV, mais par ses ministres, notamment par Louvois.
Voici, par exemple, une lettre que celui-ci écrivit de Saint-Germain, le 14 mars 1675, à _M. Descarrières, envoyé du roy à Liège_; vous y trouverez la preuve que le mensonge et le faux en écriture politique étaient des moyens d'action qui ne répugnaient pas à M. le surintendant de la guerre:
«Voyez si vous ne pourriez pas feindre qu'on a trouvé dans les papiers du cardinal de Baden quelque lettre du ministre de l'empereur qui pût, étant répandue dans l'Allemagne et les Pays-Bas, y décrier les affaires de Sa Majesté Impériale et de son parti. Il faudroit que cette lettre fût à peu près du style de la cour de Vienne, et remplie de toutes choses qui pourroient rendre sa conduite plus odieuse. Brûlez ceci après que vous l'aurez lu[466].»
[Note 466: _Recueil_ (ms.) _de pièces et de faits particuliers que le P. Griffet n'a pas cru devoir ni pouvoir insérer dans l'Histoire de Louis XIII et dans les Fastes de Louis XIV, dont il est auteur._ (Bibliothèque nation.)--Ces suppositions de documents étaient un des procédés politiques de Louvois. Sur la fin de son ministère, toutes les correspondances d'Angleterre ou de Hollande, qui parurent dans la _Gazette_, avaient été écrites par lui, ou tout au moins revues et corrigées pour se trouver bien au point de sa politique, dont il enflait les succès et cachait les défaites. _V._ Rousset, _Hist. de Louvois_, t. IV, p. 376, et les _Rois et Princes journalistes_, dans la _Revue des Provinces_ du 15 avril 1865, p. 142.]
Ce Sandras de Courtilz, que je viens de nommer, est l'un des hommes les plus funestes à la vérité qui aient écrit,--et que n'a-t-il pas écrit!--pendant le XVIIe siècle. Un bon travail sur lui serait nécessaire, non pour montrer tous ses mensonges, ce serait impossible, mais pour prouver qu'il est le mensonge même. Il a inventé le roman historique, c'est assez dire. Du moins ne le faisait-il guère qu'en un, deux ou trois volumes au plus, tandis que de nos jours vous savez à quel nombre de tomes on a porté les livres du même genre, qu'on lui a presque tous repris. Il est de cette famille de romanciers mixtes dont fait partie l'auteur du livre que Bayle a si bien malmené tout à l'heure, et dans laquelle il faut aussi ranger un peu l'abbé de Saint-Réal, un peu l'abbé de Vertot, avec son leste procédé d'écrire l'histoire sans attendre les renseignements, d'où le fameux _mot_: _Mon siège est fait!_ qu'il dit si naïvement lorsque, son _Histoire de l'Ordre de Malte_ et du siège si vaillamment soutenu par les chevaliers étant finie, il reçut les documents avec lesquels il eût fallu la faire, ou tout au moins la recommencer, ce dont il se garda[467].
[Note 467: Le _mot_ se trouve, je crois, pour la première fois, dans les _Réflexions sur l'histoire_, par d'Alembert, 1762. L'abbé dut le dire à la fin de 1725. C'est alors, en effet, que son livre fut fini. Le 9 nov., Marais en avait parlé à Bouhier, dans une lettre encore _inédite_, et ce qu'il lui en avait dit, donnait, par un mot, une idée de la hâte que l'abbé de Vertot mettait à ce travail, et du désir qu'il avait d'en finir vite.]
Que de gens étaient alors de cette école! que de gens en sont toujours! celui par exemple, qui inventa les singulières aventures du _Masque de fer_, prétendu fils de Mazarin et d'Anne d'Autriche, ou frère jumeau de Louis XIV, légende à présent éclaircie, ou plutôt dissipée, qui, en disparaissant, a laissé le mystérieux personnage passer enfin du roman dans l'histoire[468]; cet autre qui supposa l'anecdote de la subite conversion de l'abbé de Rancé, à la vue du cadavre décapité de madame de Monbazon[469]; celui qui enjoliva si romanesquement l'histoire du musicien Stradella, dont le meurtre, sans le moindre attendrissement de la part des bravi, est le seul détail vrai[470]; celui encore qui imagina l'histoire impossible de saint Vincent de Paul se substituant à un forçat dans le bagne de Toulon, sublime invraisemblance, à laquelle pourtant le bon Abelli[471] se laissa prendre en toute ingénuité; cet autre qui, s'ingérant d'un conte trop connu sur Salomon de Caus, fait mourir méconnu, méprisé, fou, dans un cabanon de Bicêtre[472], un homme qui était à l'époque de sa mort «ingénieur et architecte du roi[473]», et dont les livres jouirent d'une grande estime parmi les savants durant tout le XVIIe siècle[474]; enfin, mille autres dont l'imposture historique semble être l'industrie, et qui mériteraient le traitement que leur réservait Gomberville[475].
[Note 468: On sait maintenant de façon presque certaine que le prisonnier au _masque de fer_ n'était autre que Matthioli, ministre du duc de Mantoue, chargé par son maître d'organiser une ligue des princes d'Italie contre Louis XIV, pour laquelle il avait presque entièrement réussi, quand Louvois le fit enlever par notre ambassadeur à Turin, le marquis d'Arcy, et enfermer à Pignerol, puis aux îles Sainte-Marguerite, avec toutes les précautions et le mystère qu'exigeait une si grave violation du droit des gens. La vérité de ce fait, entrevue par Mme Campan (_Mémoires_, t. II, p. 206), plus nettement précisée par Dutens, en 1789, dans la _Corresp. interceptée_, puis dans les _Mémoires d'un Voyageur qui se repose_, t. II, p. 206-210, a été à peu près établie par M. Rousset dans son _Hist. de Louvois_, in-12, t. III, p. 103-106, et par plusieurs correspondants de l'excellent recueil _l'Intermédiaire_, 3e année, p. 71, 108 et 140.--J'ajouterai que le mensonge et le roman naquirent vite du mystère en toute cette histoire. Dès 1688, Saint-Mars, gouverneur des îles Sainte-Marguerite et geôlier du _Masque de Fer_, écrivait à Louvois, le 8 janvier, à propos de son prisonnier: «Dans toute cette province, l'on dit que le mien est M. de Beaufort, et d'autres disent que c'est le fils de feu Cromwell.» Cette lettre, citée en 1800 par Roux-Farillac, qui tint le premier pour Matthioli, dans ses _Recherches... sur le Masque de Fer_, a été publiée tout entière en 1834, par M. Monmerqué, qui l'avait vue autographe, dans la Revue _Vieille France et Jeune France_, t. I, p. 297-300.]
[Note 469: Cette anecdote sinistre, pour laquelle nous avons prouvé ailleurs (_Paris démoli_, 2e édit., p. 64-65) qu'il y avait eu au moins supposition de personnages, et que par conséquent M. de Rancé n'y était pour rien, fut mise en circulation sous son nom par un livre, aujourd'hui fort rare, de Daniel de Larroque: _Les véritables motifs de la conversion de l'abbé de la Trappe_, Cologne, P. Marteau, 1665, petit in-12.]
[Note 470: On sait maintenant que Stradella, poursuivi de Venise jusqu'à Turin par les _bravi_ d'un Contarini, dont il avait enlevé la maîtresse, fut seulement blessé dans un premier guet-apens, puis un peu plus tard définitivement tué par les assassins, que le prestige de son talent n'eut pas à toucher une minute: Stradella était un compositeur et non un chanteur. M. Rousset, dans son _Histoire de Louvois_, édit. in-18, t. III, p. 91-92, note, avait jeté sur cette affaire des commencements de clarté que M. P. Richard, de la Bibliothèque nationale, a singulièrement étendus et complétés par d'excellents articles du _Ménestrel_, nos du 19 nov. 1865 et suivants.]
[Note 471: _Vie de saint Vincent de Paul_, t. II, p. 294.--Le lazariste Collet, qui a aussi écrit la vie du saint homme, n'hésite pas à déclarer le fait impossible.]
[Note 472: Ce conte-là est tout moderne; il parut sous la forme d'une lettre écrite par Marion Delorme. «C'est, dit Mme de Girardin, la plus charmante mystification qu'homme d'esprit ait jamais imaginée et que grand journal ait jamais répétée.» (_Lettres parisiennes_, 1re édit., p. 170.) Cet homme d'esprit est Henri Berthoud, qui nous a conté lui-même l'histoire de son mensonge. La direction du _Musée des Familles_ avait demandé à Gavarni un dessin pour une nouvelle, où figurait un fou regardant à travers les barreaux de son cabanon. Le dessin fut fait et gravé, mais arriva trop tard. La nouvelle, qui ne pouvait attendre, avait paru sans vignette. Cependant, comme le _bois_ était à effet, et que de plus il était payé, l'on voulut qu'il ne fût pas inutile. Berthoud fut chargé de chercher un sujet et de fabriquer une nouvelle sur laquelle on pût l'appliquer. Je ne sais trop comment, peut-être en feuilletant la _Biographie universelle_, l'idée de Salomon de Caus lui vint à l'esprit. Faire de cet inventeur ce qu'il aurait pu être, mais ce qu'il ne fut pas, un martyr de son génie, lui parut ingénieux; il lui fallait un fou, il prit de Caus et lui dérangea le cerveau; il lui fallait une prison, il prit Bicêtre, et il y plaça son homme derrière les barreaux d'une grille, ainsi que l'exigeait la gravure. Comme assaisonnement, il imagina une visite que Marion Delorme aurait faite à Bicêtre, avec le marquis de Worcester, qui, dans les éclairs de lucidité du fou, lui aurait surpris son secret: l'invention de la machine à vapeur! Que dites-vous de l'imagination? Le tout adroitement arrangé sous la forme d'une lettre écrite, le 3 février 1641, par Marion à son amant Cinq-Mars, parut, tout flambant de mensonge, au mois de décembre 1834, dans le _Musée des Familles_ (t. II, p. 57-58). Il ne se trouva pas un incrédule; le succès fut immense et dure encore. Berthoud voulut crier: «Holà! c'est un mensonge! j'en réponds; il est de moi.» On lui répondit qu'il se vantait, et son petit roman continua de courir malgré lui, et de passer pour de l'histoire, en dépit de ses démentis. Un jour que la _Démocratie pacifique_, journal du phalanstère, avait reproduit la fameuse lettre, Berthoud écrivit pour la réclamer comme sienne. «Allons donc! lui dit-on; nous en avons vu l'original autographe dans une bibliothèque de Normandie.» C'était trop fort! Il écrivit de nouveau pour promettre _un million_ à qui lui ferait voir ce fameux autographe, oui, _un million!_ dont, ajoutait-il, le phalanstère pourrait bien avoir besoin. Devant cette promesse, si étonnante de la part d'un homme de lettres, on s'inclina et l'on se tint pour battu; mais le mensonge en question ne l'est pas; tout dernièrement, je le voyais se réveiller triomphant dans un petit volume qui s'est beaucoup vendu: _Les Mystères des prisons_, in-18, p. 66-70.]