L'esprit dans l'histoire: Recherches et curiosités sur les mots historiques
Part 14
Un autre de ses _mots_, que Voltaire[414], je ne sais pourquoi, trouve trivial, était celui-ci: «Tout par raison;» et c'est en effet par raison qu'il fit tout. La politique de Henri IV lui semblait être la vraie politique de la France; il s'en rendit bien compte, et ne se donna d'autre tâche que de la continuer. Henri IV avait dit: «Je veux bien que la langue espagnole demeure à l'Espagnol; l'allemande à l'Allemand; mais toute la françoise doit être à moy[415].» C'était poser les véritables limites de la France. Richelieu, qui le comprit, dit à son tour: «Le but de mon ministère a été celui-ci: rétablir les limites naturelles de la Gaule; identifier la Gaule avec la France, et partout où fut l'ancienne Gaule constituer la nouvelle[416].»
[Note 414: _Lettre du 21 mars 1768_, à M. de Taulès, dans laquelle il reprend quelques points de sa _Dissertation_ tendant à prouver que le _Testament politique du cardinal de Richelieu_ n'était pas de ce ministre. Cette _Dissertation_, imprimée dans son chapitre des _Mensonges imprimés_, a été mise à néant, avec toutes ses objections, par la _Lettre_ de Foncemagne sur ce même _Testament politique_, 1769, in-12.]
[Note 415: Mathieu, _Hist. de Henry le Grand_, t. II, p. 444.]
[Note 416: _Testamentum politicum_, publié d'abord dans les _Elogia sacra_ de Labbe, 1706, p. 253; puis à la suite de la _Lettre_ de Foncemagne, p. 105.]
Louis XIII le laissa faire, et pour cette liberté d'action accordée par lui à son ministre, il faut lui savoir presque autant de gré que s'il eût agi lui-même. S'effacer du premier rang pour passer volontairement au second n'est pas un mérite commun chez un souverain absolu: ce fut le mérite de Louis XIII, qui, après avoir bien calculé l'importance du fardeau qui lui était remis, et s'être avoué qu'il n'était pas de force à le porter dignement, le confia sans réserve à son ministre. Abnégation généreuse, car elle fut complète et persistante, sans arrière-pensée de regret, sans révolte de vanité. Il consentit à ce que le cardinal fût, comme on l'a si bien dit, «le fondé de pouvoir universel de la royauté[417]». Jamais il ne revint, de lui-même, sur le mandat qu'il lui avait octroyé[418]. Ce fut, pourrait-on dire, une sorte de monarchie en commandite: le roi fournissait la puissance, le ministre en trouvait l'emploi; Louis XIII régnait, Richelieu gouvernait, et tous deux préparèrent ainsi l'avènement d'un prince qui pût tout à la fois gouverner et régner.
[Note 417: A. Thierry, _Essai sur l'histoire et la formation du Tiers-État_ (_Revue des Deux-Mondes_, 1er mars 1850, p. 824).]
[Note 418: Il ne fallait pas moins que les obsessions les plus puissantes et les plus persistantes pour lui faire prendre une résolution contre son ministre. Rendu à lui-même ou à quelque bon conseil, il lui revenait toujours et tout entier, comme on le voit par ce qui arriva dans la _Journée des dupes_. _V._ dans nos _Variétés hist. et littér._, t. IX, p. 309, la relation qu'en a donnée Saint-Simon, relation si peu connue, mais qui mérite tant de l'être, à tous égards, pour les faits qui s'y trouvent et pour le style incroyable qui les revêt.]
Ce qui fit la durée et la prospérité de cette commandite monarchique, de ce pouvoir royal affermé en des mains ministérielles, c'est que l'homme de génie à qui l'exploitation était remise n'en retint jamais rien de ce qu'aurait pu réclamer l'ombrageuse jalousie du maître. Toujours il fit remonter au roi l'honneur et l'éclat que ses actes pouvaient jeter sur la royauté. Dans tout ce qu'il a dit ou écrit, on ne trouve pas un mot qui ne soit à la glorification du pouvoir qu'il tient de Sa Majesté et sans lequel il n'eût rien fait. Jamais il ne parle autrement que dans ce passage de son _Testament politique_[419]: «Je promis à Votre Majesté d'employer toute l'autorité qu'il lui plairoit me donner.»
[Note 419: P. 7.]
Lorsqu'il craint de la part du roi, que tant d'ennemis entourent, quelque défaillance de bonne volonté, quelque défiance, qui en détruisant leur accord nuirait aux intérêts de l'État, il se permet de lui dire: «Je supplie Votre Majesté de repasser ce que je lui ai représenté plusieurs fois, qu'il n'y a point de prince en si mauvais état, que celui qui ne pouvant toujours faire par soi-même les choses à quoi il est obligé, a de la peine à souffrir qu'elles soient faites par autrui; et, qu'être capable de se laisser servir n'est pas une des moindres qualités que puisse avoir un grand roi[420].»
[Note 420: P. 198.]
Voilà Richelieu, toujours prêt à dire à Louis XIII: «Je souhayte votre gloire, plus que jamais serviteur qui ayt esté n'a fait celle de son maître... je suis la plus fidèle créature, le plus passionné sujet et le plus zélé serviteur que jamais roy et maître ayt eu au monde[421]»; répétant sans cesse, à propos de cette gloire, qui ne vient que de lui: «Je n'oublieray jamais rien de ce que j'y pourray contribuer[422]»; et s'employant en effet de toutes les forces de son infatigable génie à ce service, où chacun le subit, tant il en pousse les moyens à l'extrême, mais où personne, même des plus hostiles, n'ose dire qu'il n'est pas nécessaire[423].
[Note 421: _Lettre au Roy_, publiée pour la première fois dans la _Revue des Deux-Mondes_ du 15 nov. 1834, p. 424.]
[Note 422: _Id._, _ibid._]
[Note 423: _V._ encore à ce sujet la relation de la _Journée des dupes_, par Saint-Simon.]
«Nous, dit M. Augustin Thierry[424], qui avons recueilli le fruit lointain de ses veilles et de son dévouement patriotique, nous ne pouvons que nous incliner devant cet homme de révolution, par qui ont été préparées les voies de la société nouvelle.»
[Note 424: _Revue des Deux-Mondes_, 1er mars 1850, p. 836.]
XLII
Lorsque Louis XIII était sur son lit de mort, le dauphin, qu'on venait de baptiser, et qu'il aurait interrogé sur son nom, aurait répondu, comme un enfant terrible: «Je m'appelle Louis XIV...», et le roi, tout agonisant, aurait répliqué: «Pas encore, mon fils, pas encore.»
Ce petit dialogue, dont se fussent attristés les derniers moments du mourant, aurait besoin de preuves pour être accepté. Or, la relation très circonstanciée du valet de chambre Dubois et les _Mémoires_ de La Porte n'en disent pas un mot. L'on me permettra donc d'en douter, en dépit de Montglat[425] et du P. Griffet[426].
[Note 425: _Mémoires_ (_Collect. Petitot_), p. 136.]
[Note 426: _Hist. de Louis XIII_, t. III, p. 608.--L'éditeur du _Mémoire_ de Dubois sur la mort de Louis XIII pense, comme nous, que le silence de ce très exact journal détruit le fait tout naturellement (_Collect. Michaud_, t. XI, p. 525, note).]
Nous voici aux premiers temps du grand règne; nous touchons à la Fronde, abordons-la.
Pendant une de ses crises les plus violentes, le président Mathieu Molé, qui n'était pas, certes, un faiseur de phrases, a-t-il assez menti à ses habitudes gravement modestes et à son langage ordinaire, pour se permettre cette parole de matamore qui ronfle et s'étale dans tous les livres d'_Ana_: «Il y a loin du poignard d'un assassin à la poitrine d'un honnête homme»! Non, certainement. Il se contenta de dire avec la plus courageuse simplicité à ceux qui le menaçaient: «Quand vous m'aurez tué, il ne me faudra que six pieds de terre[427].»
[Note 427: _Biogr. univ_., art. MOLÉ (Mathieu), p. 289, note. _V._ aussi dans le _Plutarque français_ (XVIIe siècle, p. 306), la notice que M. le comte Molé a consacrée au plus illustre de ses ancêtres.]
Le fanfaron paradait alors au théâtre et faisait tapage au cabaret; il ne siégeait pas encore au Parlement.
Louis XIV, dont la jeunesse et même les amours eurent quelque chose de poli et de solennel, ne fit pas non plus asseoir avec lui sur le trône ce type impudent et ferrailleur; loin de là, vous le savez tous. Aussi n'ai-je jamais voulu donner créance à ce qu'on nous raconte de sa prise de possession du pouvoir, de cette fameuse entrée qu'il aurait faite au Parlement, vêtu de la façon la plus cavalière et le fouet à la main. Passe encore pour le costume: _justaucorps rouge, chapeau gris et grosses bottes_, comme le dit Montglat, puisque alors le jeune roi chassait à Vincennes, et ne pouvait guère venir qu'en habit de chasse; mais je suis de moins bonne composition pour le reste.
C'est alors, ajoute-t-on, qu'il aurait dit son fameux _mot_: «_L'État c'est moi._» Je n'y ai pas cru davantage, et dernièrement un homme d'une haute compétence pour ce qui regarde cette époque, M. Chéruel, m'est venu prouver que j'avais bien fait de douter. Le pupille de Mazarin ne devait pas sitôt s'émanciper en Louis XIV: c'est son avis, comme c'est le mien[428].
[Note 428: Ce fut aussi celui de M. de Noailles. _V._ son _Hist. de Mme de Maintenon_, t. III, p. 687-689.]
Laissons donc parler l'auteur de l'histoire de l'_Administration monarchique en France_[429]. Après avoir exposé les nouvelles tendances du Parlement à la rébellion dans les premiers jours d'avril 1665, M. Chéruel ajoute:
[Note 429: T. II, p. 32-34.]
«C'est ici que l'on place, d'après une tradition suspecte, le récit de l'apparition de Louis XIV dans le Parlement, en habit de chasse, un fouet à la main, et qu'on lui prête la réponse fameuse aux observations du premier président qui parlait de l'intérêt de l'État: «L'État c'est moi.» Au lieu de cette scène dramatique qui s'est gravée dans les esprits, les documents les plus authentiques nous montrent le roi imposant silence au Parlement, mais sans affectation de hauteur insolente.»
M. Chéruel, rappelant ensuite un _Journal_ manuscrit où se retrouve la relation exacte de cette affaire, nous dit: «L'auteur, qui est si favorable au Parlement, aurait certainement signalé les circonstances que je viens de rappeler, si elles étaient réelles.»
Ce même récit, qu'il nous est inutile de reproduire, comme l'a fait M. Chéruel, se termine par ces mots: «Sa Majesté s'estant levée promptement sans qu'aucun de la compagnie eust dit une seule parole, elle s'en retourna au Louvre et de là au bois de Vincennes, dont elle estoit partie le matin et où M. le cardinal l'attendoit.»
Ainsi Mazarin attend le roi, pour apprendre de lui comment tout s'est passé, pour savoir surtout comment le jeune prince a dit la leçon qu'il lui avait certainement faite lui-même[430]; et dans cette leçon, soufflée par le cardinal et dont l'élève ne dut pas se départir d'un mot, vous voudriez qu'une phrase comme celle-ci: «_L'État c'est moi_», aussi inquiétante au moins pour le pouvoir du vieux ministre que menaçante pour la puissance du Parlement, se fût glissée tout à coup? C'est impossible. L'État ce n'était pas encore Louis XIV, c'était toujours Mazarin.
[Note 430: C'était une des habitudes prudentes de Mazarin. On a su par ses _carnets_ manuscrits, conservés à la Bibliothèque nationale, qu'il disait non seulement à Anne d'Autriche tout ce qu'elle devait faire, mais qu'il lui dictait tout ce qu'elle devait dire, et l'on a pu se convaincre aussi, par les _Mémoires_ du temps, de la docilité de la reine. Ainsi, certaines paroles railleuses qu'il avait écrites pour elle sur le douzième de ses carnets (p. 95), afin qu'elle les apprît et pût, le moment venu, les adresser en se moquant à M. de Jarzé, se retrouvent presque mot pour mot dans le récit que nous a fait Mme de Motteville de l'entretien de la reine avec Jarzé (_Collect. Petitot_, 2e série, t. XXXVIII, p. 405-406).]
Le _mot_, je dois l'avouer, n'en est pas moins très bien trouvé. Il ne lui faudrait, comme vraisemblance, qu'arriver un peu plus tard dans ce règne, dont il est la plus exacte, la plus formelle expression; comme vérité, il ne lui manque que d'avoir été dit[431].
[Note 431: Dans un cours de droit public que Louis XIV fit composer sous l'inspiration de M. de Torcy, pour l'instruction du duc de Bourgogne, et dont Lemontey retrouva le manuscrit, on lit à la première page: «La nation ne fait pas corps en France; elle réside tout entière dans la personne du roy.» _L'État c'est moi_ n'en disait pas tant (_Monarchie de Louis XIV_, etc., 1818, in-8º, p. 327).--Ajoutons, pour en finir avec ce _mot_, que, suivant les Anglais, c'est la reine Élisabeth qui l'aurait dit la première (_Rev. britann._, mai 1851, p. 254).]
XLIII
Ces souvenirs de la puissance de Mazarin m'amènent tout naturellement à penser à son fameux _mot_: «Ils chantent, ils payeront», qui est vrai, quelle que soit la forme, plus ou moins française, sous laquelle il l'ait dit[432], et pour lequel je ne trouve qu'un commentaire possible; c'est cette jolie phrase dont on a fait honneur à tant de gens, excepté à Chamfort, qui l'a écrite: «La France est un gouvernement absolu, tempéré par des chansons[433].»
[Note 432: Voltaire le donne ainsi: «Laissons-les dire et qu'ils nous laissent faire.» (_Lettre_ à. M. Hénin, 13 sept. 1772.) Dans la _Vie de Mazarin_, il est reproduit dans cette espèce de patois mi-partie italien et français, qui était la langue du ministre, qui lui faisait prononcer _ognion_ pour _union_, et écrire _Rocofoco_ pour La _Rochefoucauld_, ainsi qu'on le voit sur un de ses _carnets_. Il disait donc: «S'ils chantent la cansonette, ils pagaront.» La princesse Palatine cite aussi le _mot_, en le faisant suivre d'une anecdote qui lui venait de je ne sais où: «Le cardinal Mazarin disoit: «La nation françoise est la plus folle du monde: ils crient et chantent contre moi, et me laissent faire; moi, je les laisse crier et chanter, et je fais ce que je veux.» Voici un tour plaisant dont il s'avisa; il faisoit parfois rechercher et saisir les libelles et les chansons qu'on faisoit contre lui, et il les faisoit vendre en secret; il a de cette manière gagné dix mille écus.» (_Nouvelles Lettres de la duchesse d'Orléans, née princesse Palatine_, 1853, in-12, p. 249.)]
[Note 433: _Œuvres choisies_, édit. A. Houssaye, p. 80.]
Mazarin laissait chanter sans chanter lui-même; mais, à défaut de couplets, il faisait des _mots_. N'est-ce pas lui qui dit cette parole si spirituelle, à propos de la fille de Gaston, dont le canon de la Bastille braqué par ses ordres détruisit toutes les espérances qu'elle pouvait avoir d'épouser son royal cousin:
«Mademoiselle,--lit-on dans le _Suppl. manuscrit du Ménagiana_[434], où le mot attribué à tant d'autres, même au jeune roi, est enfin restitué au ministre, son véritable auteur,--ayant autrefois fait tirer le canon de la Bastille sur l'armée du Roy, monseigneur le cardinal Mazarin dit en raillant qu'elle avoit tué son mary à coups de canon.»
[Note 434: Fonds Bouhier, à la Biblioth., p. 78.--On a souvent dit que Mademoiselle mit elle-même le feu au canon. C'est une exagération du fait vrai. Elle ordonna de tirer, mais elle n'était même plus là quand les coups partirent. «L'on tira de la Bastille, dit-elle, deux ou trois volées de canon, comme je l'avois ordonné, quand j'en sortis.» (_Mémoires_, édit. Petitot, t. II, p. 111.)]
L'histoire de Mazarin me remet aussi en mémoire un autre fait d'un ordre tout différent, moins politique, plus intime; certaine affaire d'amour, qui, racontée comme elle se passa, eût fait une très piquante histoire, mais qu'à toute force l'on a voulu gâter en roman sentimental et attendri, avec un _mot_ au dénouement.
C'est cet épisode de la passion de Louis XIV pour la nièce du cardinal, Marie Mancini, qui fut terminé par un départ, au lieu de l'être par un mariage, comme le roi l'avait sérieusement souhaité pendant quelque temps.
Selon les versions les plus courantes, la belle, toute éplorée, lui aurait dit pour adieu: «Vous m'aimez, vous êtes roi, et je pars.» Mot charmant, sans doute, que tout le monde a répété,--même Saint-Simon[435], qui ne s'amuse pas d'ordinaire à redire ainsi les paroles tendres,--mais auquel pourtant, malgré son charme, malgré l'autorité des témoignages qui l'ont garanti, l'impitoyable Bayle n'a pas cru devoir faire grâce. Il eut raison, sauf pour un point, comme on verra.
[Note 435: Notes sur le _Journal de Dangeau_, dans Lemontey, _Monarchie de Louis XIV_, p. 170.]
Au chapitre LXI de ses _Réponses aux Questions d'un Provincial_, il remonte à l'origine du _mot_, et la trouve dans un roman[436] sur lequel il daube d'importance, mais qu'il cite d'abord pour le mieux gourmander après. Voici les lignes qu'il en extrait:
[Note 436: _Le Palais-Royal_ ou _les Amours de Madame de la Vallière_, 1680, in-12, p. 66.]
«Le cardinal, dit-il, maria enfin sa nièce au duc de Colonna. Notre prince pleura, cria, se jeta à ses pieds, et l'appela son papa; mais enfin il étoit destiné que les deux amans se sépareroient. Cette amante désolée étant prête à partir, et montant pour cet effet en carosse, dit fort spirituellement à son amant, qu'elle voyoit plus mort que vif par l'excès de sa douleur: «Vous pleurez, vous êtes roi, et cependant je suis malheureuse et je pars.» Effectivement, le roi faillit mourir de chagrin de cette séparation; mais il étoit jeune, et à la fin s'en consola, selon les apparences[437].»
[Note 437: Une preuve, au moins singulière, de la réalité de la douleur du roi se trouve dans le _Journal de sa santé_, dont le manuscrit existe à la Bibliothèque nationale (_Suppl. franç._, nº 127, 1). Vallot, qui le soignait alors, crut bon de le saigner deux fois des pieds, six fois des bras, et de le purger quatre fois!]
Cela cité, Bayle en appelle aussitôt à l'histoire pour attaquer et couler bas ce roman. «Je suis sûr, dit-il en commençant sa longue réfutation, que nous ne suivrons pas jusqu'au bout, je suis sûr que vous me pourriez nommer plus de cent personnes qui vous ont allégué ce discours de la demoiselle Mancini, non seulement comme une pensée délicate et ingénieuse, mais aussi comme un fait certain[438], et cependant ce n'est qu'une fable romanesque et très impertinemment inventée. Car lorsque Marie Mancini partit de France pour aller épouser en Italie le connétable Colonna, elle n'avoit plus de part à l'amour du roi, et il n'étoit plus possible qu'elle conservât aucune espérance. Il y avoit plus de neuf mois que l'infante Marie-Thérèse étoit l'épouse de ce prince...»
[Note 438: Saint-Simon, dans le passage cité tout à l'heure, est un de ceux qui y ont cru le mieux. Il pense que le départ définitif de Marie suivit de près la fameuse phrase: «Elle partit toutefois, dit-il, et courut bien le monde depuis. C'étoit la meilleure et la plus folle de ces Mancines. Pour la plus galante on auroit peine à le décider, excepté la duchesse de Mercœur, qui mourut dans la première jeunesse et dans l'innocence des mœurs.»]
Bayle cite alors, à l'appui de son dire, les _Mémoires_ de Marie Mancini elle-même[439], dédaignant, tant avec cette preuve il se croit sûr de son fait, de recourir aux _Mémoires_ de l'abbé de Choisy[440], qui eussent pu prêter de nouvelles forces à sa critique.
[Note 439: Brémond, _Apologie_ ou les _Véritables mémoires de Marie Mancini, connétable de Colonna, écrits par elle-même_. Leyde, 1678, in-12, p. 29 et suiv.]
[Note 440: _Coll. Petitot_, 2e série, t. LXIII, p. 237.]
Il omet toutefois un point très important: il ne dit mot d'une première séparation qui eut lieu avant celle dont parle le roman, c'est-à-dire en 1659, entre le jeune roi et Marie Mancini, lorsque l'un partit pour chercher son épouse aux Pyrénées, tandis que l'autre, par ordre de son oncle, allait, la mort dans le cœur, s'exiler à Brouage. Alors se passa une scène où purent s'échanger les paroles d'adieu les plus tendres et les plus déchirantes.
Les _Mémoires_ de Marie, il est vrai, n'en disent rien, non plus que ceux de sa sœur Hortense, publiés par Saint-Réal[441]. Mlle de Montpensier, qui mentionne légèrement cette touchante entrevue, mais qui semble avoir peur de parler, n'en dit pas davantage[442]. En revanche, Mme de Motteville s'en explique à peu près nettement[443]. C'est dans son récit que nous voyons apparaître le vrai _mot_ dit par Marie Mancini, ce _mot_ simple, sans emphase comme tout ce qui vient du cœur ému, ce _mot_ que les historiens, ceux mêmes qui rétablissent le mieux la date de la scène[444], ont tous oublié pour répéter la phrase qui en est la prétentieuse altération, et dont le roman critiqué par Bayle avait fait la fortune.
[Note 441: _Œuvres_ de Saint-Réal, Paris, 1745, in-8º, t. VI, p. 161-162.]
[Note 442: _Coll. Petitot_, 2e série, t. XLII, p. 425.]
[Note 443: _Coll. Petitot_, 2e série, t. XL, p. 11.]
[Note 444: Walckenaër, _Mémoires sur la vie de Mme de Sévigné_, t. II, p. 158.--Amédée Renée, _les Nièces de Mazarin_, 1856, in-8º, p. 268.--_Biogr. univ._, art. MARIE MANCINI.]
«Il fallut enfin, dit donc Mme de Motteville, que le roi consentît à une séparation si rude et qu'il vît partir Mlle de Mancini pour aller à Brouage, qui fut le lieu choisi pour son exil. Ce ne fut pas sans répandre des larmes, aussi bien qu'elle; mais il ne se laissa pas aller aux paroles qu'elle ne put s'empêcher de lui dire, à ce qu'on prétend: _Vous pleurez et vous êtes le maître!_»
Voilà, encore une fois, le _mot_ véritable, le seul que durent répéter les gens bien renseignés sur toute cette affaire[445]. Ce qui m'en assure, c'est que Racine, composant, par ordre, pour célébrer un autre désespoir d'amour de Louis XIV, la tragédie de _Bérénice_, et persuadé qu'il serait d'un bon courtisan et tout à fait à propos de lui rappeler en même temps la première de ses passions[446], trouva moyen de glisser dans sa pièce la fameuse phrase tout entière, presque textuellement, au risque de n'en faire qu'un très mauvais vers. C'est à la scène V de l'acte IV. Bérénice, qui parle à la fois pour Marie Mancini et Henriette d'Angleterre, dit à Louis XIV, c'est-à-dire à Titus:
Vous êtes empereur, Seigneur, et vous pleurez!
[Note 445: Le comte de Caylus, dans ses _Souvenirs_, au chapitre: _Anecdotes sur les amours de Louis XIV_, ne le reproduit pas autrement (p. 326).]
[Note 446: Il paraît d'ailleurs que cette allusion entrait dans le programme qu'Henriette d'Angleterre avait donné à Racine en lui commandant sa tragédie. Les mécomptes de son amour pour le roi, dont elle avait dû se résigner à n'être que la belle-sœur, étaient l'objet caché de cette pièce, mais elle voulait que l'histoire de la passion de Louis XIV pour Marie Mancini en fût l'objet apparent. «Elle avait en vue, non seulement, dit Voltaire, la rupture du roi avec la connétable Colonna, mais le frein qu'elle-même avait mis à son propre penchant, de peur qu'il ne devînt dangereux.» (_Siècle de Louis XIV_, ch. XXV.)]
XLIV
Bayle a quelque part mis en doute une ou deux railleries prêtées gratuitement à Louis XIV[447], et il a eu raison. Le grand roi savait quelle valeur les mots mordants auraient acquis dans sa bouche[448]; lors même que son esprit lui en eût fait trouver, soyez donc sûr que, par bonté, par dignité surtout, il ne s'en fût pas permis un seul. M. de Lévis nous dit, dans ses _Souvenirs_[449]: «Les plus anciens courtisans se rappeloient lui avoir entendu faire une plaisanterie; mais, ajoute-t-il bien vite, on ne pouvoit en citer une autre.»
[Note 447: Édit. in-fol., t. I, p. 12; t. II, p. 98.]
[Note 448: «Car encores qu'un roy, dit Amyot au chap. V de son _Projet de l'éloquence royale_, puisse non seulement dire mais aussi faire tout ce qui luy plaist: si est-ce qu'en ceci où il cherche du plaisir il y doibt avoir aussi quelque contentement pour ceuls à qui il parle; de sorte que ses propos semblent plutost chatouiller que piquer aigrement: tant pour retenir l'auctorité que telle chose diminue, que pour ce que les hommes souvent endurent fort impatiemment un traict de moquerie, mesmement quand il est jetté par celuy contre lequel on n'ose user de revanche.»]
[Note 449: 2e édit., p. 25-26.]