L'esprit dans l'histoire: Recherches et curiosités sur les mots historiques
Part 13
[Note 381: Berger de Xivrey, _Recueil des lettres missives de Henri IV_, t. IV, p. 375.--On conservait un billet du même genre, écrit par Henri IV à Fervacques, dans les archives du maréchal de Médavi, au château de Grancey (Fr. Barrière, _La Cour et la Ville_, p. 22). Chaque grande famille, en effet, possédait en son trésor un certain nombre de lettres de ce roi si prodigue d'écrire pour ses amis, et si grand dépensier d'âme et d'esprit dans tout ce qu'il écrivait. C'est ainsi que le baron de Batz, issu en ligne directe au cinquième degré de Manaud de Batz, put communiquer toute la correspondance de Henri IV avec son aïeul à l'abbé Brizard, qui en détacha le premier cet admirable fragment, tant de fois cité depuis, notamment il y a quelques mois, par M. Feuillet de Conches, en ses _Causeries d'un Curieux_, t. III, p. 221: «Monsieur de Batz..., combien que soyez de ceux-là du Pape, je n'avois, comme le cuydiés, mesfiance de vous... Ceux qui suyvent tout droict leur conscyence sont de ma relygion, et je suis de celle de tous ceux-là quy sont braves et bons.» (_De l'Amour de Henri IV pour les Lettres_, p. 52.) Les Chastellux avaient aussi de ces billets en leurs archives. J'en citerai un récemment retrouvé, si leste et si gaillard, qu'il semble écrit sur la selle après le coup de l'étrier. Henri part du camp de Nangis pour faire le siège de Montereau, couper les deux rivières de Marne et de Seine, et enlever toutes provisions aux Parisiens. «C'est, dit-il, estre bon medesyn de mon peuple, et n'est telle vigueur de dyette pour le remettre en santé.» Puis il ajoute, recommandant à Chastellux d'arrêter cinq bateaux de vin, qu'on lui signale comme descendant la Seine: «Ne leur laissés rien passer avant la convalescence, ce sera pour la fester tous ensemble.» (_Catal. des Autogr._, du Mis Raffaelli, 1863, in-8º, p. 23-24.)--Quant aux prétendues lettres du même roi à François Miron, citées, il y a quelques années, avec le plus grand sérieux, par plusieurs journaux, on sait qu'elles sont complètement fausses. M. Berger de Xivrey l'a prouvé sans réplique, à la grande confusion de certains hommes d'État, qui en avaient déjà détaché quelques citations pour émailler leur éloquence administrative (_V._ le _Moniteur_ du 31 mai 1858).]
XXXVI
«La couronne vaut bien une messe.» D'autres disent: «Paris vaut bien une messe.»
Peu m'importe; sous l'une ou l'autre forme, c'est, à mon sens, un mot très-impudent. Si Henri IV en eut la pensée, lorsqu'il prit la résolution d'abjurer, pour en finir avec les difficultés qui lui barraient le libre chemin du trône et l'entrée dans sa bonne ville, il fut certes trop adroit pour le dire. Rétablissez-le tel qu'il est, ce _mot_, rendez-le surtout à qui il appartient réellement, et il va devenir tout à coup d'une grande justesse, d'une incontestable vraisemblance.
C'est une des babillardes des _Caquets de l'Accouchée_[382] qui va vous édifier à ce sujet et faire ainsi leçon à l'histoire, sa commère. «Il est vray, dit-elle, la hart sent toujours le fagot; et comme disoit un jour le duc de Rosny au roy Henry le Grand, que Dieu absolve, lorsqu'il luy demandoit pourquoy il n'alloit pas à la messe aussi bien que luy: «_Sire, sire, la couronne vaut bien une messe._»
[Note 382: _V._ notre édition, _Bibliothèque elzévirienne_ de P. Jannet, p. 172-173.]
J'aurais eu du regret de laisser ce mot à Henri IV, mais je me serais bien plus encore gardé de le lui enlever s'il lui eût appartenu. A chacun ce qu'il fit ou ce qu'il dit, bien ou mal. Mon système n'est pas celui de M. C. de Montigny qui, élucidant, il y a quelque temps, dans un travail d'ailleurs remarquable et décisif[383], la question du procès du maréchal de Biron, la culpabilité du condamné et les raisons de sa condamnation, déclare, en concluant, qu'il n'eût pas publié ses recherches si le résultat en eût été défavorable à Henri IV. Bien qu'il eût été convaincu dans ce cas de pouvoir faire absoudre la mémoire d'un innocent, il n'aurait point parlé! Ses mains pleines de vérité ne se seraient pas ouvertes parce que ces vérités eussent été fatales à la popularité d'un roi! «Dois-je dire, écrit-il, qu'il m'en eût coûté de trouver Henri IV coupable de la mort d'un innocent, et que ces recherches personnelles n'eussent jamais vu le jour de la publicité, si j'avais acquis la conviction qu'une mesquine jalousie seule avait armé de vengeance le bras du Béarnais? Oui, je crois devoir faire cet aveu. J'eusse préféré taire la vérité à l'histoire sur un point du reste d'une bien microscopique importance, plutôt que de ternir, de propos délibéré, la mémoire d'un roi resté si populaire.»
[Note 383: _Le maréchal de Biron; sa vie, son procès, sa mort_, 1861, in-12.]
A cette théorie de l'écrivain moderne sur Henri IV, je laisserai répliquer celui même qui fit de son temps son histoire. «S'il y a, dit Pierre Mathieu, perfidie à écrire des choses fausses, c'est une honteuse couardise à dissimuler les vraies.»
XXXVII
Revenons à Sully. Il fut un jour invité, par un bref venu directement du pape[384], d'avoir à se faire catholique. A cette prière du pontife il répondit par une lettre qui contenait un refus, mais très respectueux. L'une des dernières phrases était celle-ci: «Je publieray en tout lieu vostre gloire et louange immortelles, rendant mille grâces à Vostre Sainteté des belles admonitions qu'il luy a plu me faire, et la suppliant en toute humilité de ne trouver mauvais si, estimant ne pouvoir faire aucune action plus louable qu'en imitant les vostres, j'adresse mes très ardentes prières à ce grand Dieu, créateur de toutes choses, afin qu'il luy plaise, estant le père des resplendissantes lumières, assister et illuminer de son saint esprit vostre zèle et béatitude, et luy donner de plus en plus entière connoissance de sa vérité et bonne volonté, en laquelle consistent le salut et la félicité éternelle de toute créature.»
[Note 384: _Rapport au ministre sur les manuscrits français des bibliothèques d'Italie_, par M. P. Lacroix, in-8º, p. 42.]
Savez-vous comment les biographes ont raconté l'affaire, comment surtout ils ont résumé la lettre et changé en une lourde insolence la politesse un peu matoise et un peu ironique, il est vrai, de la fin de cette dernière phrase? Écoutez ce petit passage de l'article SULLY dans le _Dictionnaire historique portatif_ du bénédictin Chaudon:
«Le pape lui ayant écrit une lettre qui commençait par des éloges de son ministère et finissait par le prier d'entrer dans la bonne voie, le duc lui répondit qu'_il ne cessait, de son côté, de prier Dieu pour la conversion de Sa Sainteté_[385].»
[Note 385: M. Berriat Saint-Prix en a fait le sujet d'une intéressante dissertation: _Recherches sur une réponse attribuée à Sully_, Paris, 1825, in-8º.]
Il est impossible de pousser plus loin cet abus dont je vous parlais, et qui consiste à résumer les paroles pour les altérer, cette rage de brutaliser le vrai, cette manie de traduction concise d'une vérité en mensonge.
XXXVIII
Je pourrais, aidé de Bassompierre[386], réfuter très facilement ici la fable du grand veneur de Fontainebleau et de ses tapages giboyeux et lointains dans les bois pendant le règne de Henri IV; je pourrais aussi vous montrer en quelques mots que la chanson de _la Belle Gabrielle_ n'est de ce roi, ni pour les paroles,--dont une partie, le refrain, date de bien avant lui, j'en ai la preuve[387];--ni pour l'air encore moins[388], puisque, selon le cardinal Duperron, qui le connaissait bien, Henri IV n'entendait rien «ni en la musique ni en la poésie[389]»; mais c'est une question que je réserve pour le temps où je ferai l'histoire des chansons populaires. Il me serait très facile encore de vous faire voir que l'on a calomnié le _Diable à quatre_ dans la pratique du premier de ses _talents_, celui de boire, quand on a prétendu qu'il aimait de passion le vin de Suresnes, près Paris, tandis qu'en réalité c'est le _Suren_, petit vin blanc _suret_ du _Clos du Roi_, dans le Vendômois, qui le délectait plus que tout autre; mais j'ai déjà traité quelque part[390], d'après un curieux renseignement donné par Musset-Pathay[391], cette question importante, et j'ai trop à dire encore pour avoir le temps de me répéter ici.
[Note 386: _Observations sur l'Histoire de France de Dupleix_, p. 55.]
[Note 387: _V._ le _Bulletin de l'Académie de Bruxelles_, t. XI, p. 380.--M. Ph. Chasles pense aussi avec raison (_Revue des Deux-Mondes_, 1er juin 1844) que la chanson
Viens, Aurore, Je t'implore, etc.,
n'est pas de Henri IV. _V._ encore Sainte-Beuve, _Derniers portraits_, p. 63. C'est, je crois, La Borde qui l'attribua le premier à Henri IV, dans le t. IV de ses _Essais sur la musique_, où l'abbé Brizard la reprit pour son livre cité tout à l'heure. Il espérait, dit-il, p. 92-93, qu'on lui ferait «voir l'original écrit de la main du Roi»; je crois bien qu'il l'espéra toujours. La première citation que j'en ai vue est dans les _Stromates_ de Jamet le jeune, t. I, p. 984. Il n'en nomme pas l'auteur, ce qu'il n'eût pas manqué de faire si à cette époque déjà, c'est-à-dire en 1736, ces couplets eussent passé pour être de Henri IV.]
[Note 388: _V._ Fétis, _Curiosités de la musique_, 1re édition, p. 376.]
[Note 389: _Perroniana_, p. 167.]
[Note 390: _Variétés histor. et littér._, t. III, p. 133, note.]
[Note 391: Dans son excellent livre, aujourd'hui introuvable, _Bibliographie agronomique_, 1810, in-8º, p. 459.]
Ce sont là d'ailleurs, comme la grande affaire des dindons importés par les jésuites, selon les uns, ou, selon d'autres, naturalisés en France à une époque bien antérieure[392]; comme aussi la grave querelle relative aux bas de soie de Henri II[393]; ce sont là, dis-je, de petits faits accessoires, de petites discussions incidentes dont je ne puis m'occuper même en passant.
[Note 392: _V._, à ce sujet, une très curieuse note de M. L. Dubois, _Chansons d'Olivier Basselin_, édit. Ad. Delahays, in-18, p. 33-34, et un article du _Magasin pittor._, 1835, p. 62.]
[Note 393: Mézeray a écrit (_Abrégé chronologique_, in-4º, p. 1388) que Henri II fut le premier qui porta des bas de soie aux noces de sa sœur, et depuis, je ne saurais dire combien d'_Histoires_, de _Dictionnaires des origines_, etc., ont répété la phrase. C'est cependant tout le contraire qu'il faut croire pour être dans la vérité, telle que nous la tenons d'un contemporain même, d'Olivier de Serres, qui certes devait la savoir. Il vient de parler d'Aurélien, qui ne voulut jamais «porter de robe de soie», et il ajoute: «Semblable modestie se remarque du roy Henry second, _n'ayant jamais voulu porter de bas de soie_ encore que l'usage en fust jà receu en France.» (_Théâtre d'agriculture_, édit. François de Neufchâteau, in-4º, t. II, p. 107.)]
Ce qui, pour moi, est une affaire bien autrement importante ici, c'est la _Poule au pot_ du bon roi. En a-t-il parlé? l'a-t-il souhaitée sur la table du paysan chaque dimanche? Je n'en doute pas. Cette parole-là est un _mot_ de son cœur, et j'y crois plus qu'à ceux de son esprit. On se la répétait aux règnes suivants, même chez les ministres, et il semble que Colbert s'était fait une loi de satisfaire au royal et paternel souhait. Le passage suivant d'une de ses lettres à l'intendant de Tours, Voisin de la Noiraye[394], n'est qu'une paraphrase du _mot_ de Henri IV, son désir transformé en vague espérance. Colbert demande: «si les paysans commencent à estre bien vestus et bien logés, et s'ils pourront enfin se réjouir un peu, aux jours de feste et de noces». Je crains bien que la réponse de l'intendant n'ait pas été satisfaisante. La poule n'était pas encore au pot, bien qu'on la plumât depuis longtemps, comme disait la vieille épigramme.
[Note 394: _Correspondance administrat. de Louis XIV_, à la date du 21 nov. 1670.]
XXXIX
«Henry le Grand, dit le chevalier de Méré[395], trouvoit bon tout ce qu'on lui disoit de facétieux, et le feu roy (Louis XIII), qui se plaisoit assez à dire de bons mots, aimoit encore mieux que l'on se défendist agréablement.»
[Note 395: _Œuvres posthumes_, p. 282.]
Cependant, de ce roi ami des bonnes ripostes pas un _bon mot_ n'est resté. Il fut impopulaire comme Henri III, et comme lui il en porte la peine. Aux autres on prête de l'esprit; à ceux-là, on ne fait même pas honneur de celui qu'ils ont eu.
Ce que Richelieu dit dans son _Testament politique_[396], sur les plaisanteries des rois, plus cruelles dans leur bouche que dans toute autre, doit être à l'adresse de son maître. Ce sont de belles paroles, comme vous allez voir, et que Péréfixe a eu grand tort d'enlever au cardinal pour les prêter au Béarnais[397]. Le _Diable à quatre_, qui ne sut jamais retenir un bon mot contre personne, n'était pas d'humeur à se faire à lui-même cette grave leçon de silence:
[Note 396: P. 199. On voit que, malgré Voltaire, je crois à ce livre, dont il ne cessa de combattre l'authenticité. J'ai pour moi La Bruyère, Foncemagne, le P. Griffet, qui me semblent en histoire d'aussi bonnes autorités que l'auteur de l'_Essai sur les mœurs_. Le P. Griffet, pour affirmer son témoignage, invoquait celui de Huet, qui avait vu le ms. dont on s'était servi pour l'impression, et que la nièce du cardinal, Mme d'Aiguillon, avait prêté. (_Traité des différentes preuves..._, 1770, in-8º, p. 102.)]
[Note 397: _Hist. de Henri IV_, Paris, 1681, in-8º, p. 54-55.]
«Les coups d'épée se guérissent aisément, mais il n'en est pas de même de ceux de la langue, particulièrement de celle des rois, dont l'autorité rend les coups presque sans remède, s'il ne vient d'eux-mêmes. Plus une pierre est jetée de haut, plus elle fait d'impression où elle tombe.»
Louis XIII, d'après ce que nous a dit Méré, en aurait lancé beaucoup de cette sorte dans le jardin de ses amis; mais, encore une fois, personne ne les a ramassées.
Les seuls faits qu'on raconte de ce prince sont presque tous ridicules; les seuls _mots_ qu'on répète de lui sont odieux. Par bonheur pour sa mémoire, il n'est pas bien difficile de prouver que les uns et les autres sont inventés. L'aventure du billet que Mlle de Hautefort cache dans son sein et que la main pudique du roi n'ose aller y prendre, est un conte fabriqué par l'auteur du mauvais livre: _Intrigues galantes de la cour_, dans lequel il se trouve pour la première fois.
L'anecdote du volant qui va se nicher à la même charmante place, et que le roi n'ose reprendre qu'avec des pincettes et en fermant les yeux, n'est pas certainement plus vraie[398]: c'est une invention du prédicateur qui, faisant l'oraison funèbre de Louis XIII, ne crut pouvoir trouver mieux pour exalter par un exemple la vertu la plus célèbre de ce chaste roi. On s'en est bien moqué dans le _Segraisiana_[399].
[Note 398: Elle se trouve dans la _Biogr. univers._, 1re édit. t. XLI, p. 223-224.]
[Note 399: P. 174-175.]
«Un prédicateur, y est-il dit, faisoit le panégyrique de Louis XIII, et en le louant de sa chasteté, il en rapportoit cet exemple avec une grande exagération: «Ce prince, disoit-il, jouant un jour au volant avec une dame de sa cour, et le volant étant tombé dans le sein de la dame, la dame voulut qu'il vînt l'y prendre. Que fit ce chaste prince pour éviter le piège qu'on lui tendoit? Il alla prendre les pincettes au coin de la cheminée, etc.» Cela seroit bon à mettre dans un _Asiniana_. C'est se moquer, d'amuser un grand auditoire de ces bagatelles; aussi un gentilhomme se leva et cria hautement: «Il auroit bien mieux fait de ne me pas mettre à la taxe,» ce qui fit rire toute la grande assemblée.»
Quel était le prédicateur? peut-être le P. Joseph, peut-être saint Vincent de Paul, qui, sur ce point-là surtout, servaient, par la colère de leurs sermons, la pudeur chatouilleuse du roi. Blot, dans ses _Rêveries_, _Rébus_, etc., dont Lancelot possédait le manuscrit, après avoir fait une très spirituelle dissertation sur le _beau tétin_[400], parle de l'horreur qu'en avait Louis XIII, «qui le regardoit comme damnation et lui faisoit même des avanies, ce qui faisoit, ajoute-t-il, que le P. Joseph et Vincent de Paul ne tarissoient pas en invectives sur cette partie de l'ornement des belles».
[Note 400: Citée, d'après le ms. que lui avait prêté Lancelot par Jamet, dans ses _Stromates_, t. II, p. 1014.]
XL
«Quand M. le Grand (Cinq-Mars) fut condamné, il (Louis XIII) dit: «Je voudrois bien voir la grimace qu'il fait à cette heure sur cet échafaud.» C'est un mot horrible. Tallemant fait bien son métier de médisant quand il le répète[401]; mais M. Bazin remplit encore mieux sa mission d'historien sérieux quand il semble n'y pas croire, en disant: «Aucun témoin digne de foi ne garantit l'anecdote[402].»
[Note 401: _Historiettes_, édit. in-12, t. III, p. 58.]
[Note 402: _Hist. de Louis XIII_, t. IV, p. 416.]
Louis XIII ne pouvait savoir à quelle heure ni même quel jour l'exécution avait lieu, puisqu'elle avait été tout à coup retardée à cause du bourreau de Lyon qui s'était cassé la jambe[403], et par conséquent aussi ne pouvait-il pas tenir sur la _grimace de M. le Grand à cette heure-là_ le propos qu'on lui prête.
[Note 403: _V._ Rosset, _Hist. tragiques_.]
Pour dire la vérité, ce _mot_ me semble, comme à M. Paulin Paris[404], la seconde édition abrégée de celui qu'on attribue au duc d'Alençon, lorsqu'on vint lui apprendre que le comte de Saint-Aignan avait été tué au _tumulte_ d'Anvers, le 19 janvier 1583.
[Note 404: Tallemant des Réaux, _Historiettes_, nouvelle édition, t. II, p. 265, note.]
«J'en suis bien marry,» dit-il. Souldain, se prenant à rire: «Je croy, dit-il, que quy eust pu prendre le loisir de contempler à cette heure-là Saint-Aignan, qu'on luy eust veu faire alors une plaisante grimace[405].»
[Note 405: L'Estoille, _Journal_, édition de 1719, t. I, p. 156.]
Il n'y a que mensonge dans l'histoire de Cinq-Mars, telle qu'elle court le monde et les livres, depuis qu'un roman trop heureux en a faussé la vérité. Les pleurs ont, comme le rire, le don de désarmer. Le romancier nous a fait pleurer sur la jeunesse de Cinq-Mars, et nous n'avons plus vu son crime; le conspirateur de ruelle, le mignon de couchette ambitieux, qui vendait la France à l'Espagne; le traître, enfin, a disparu. Toutes les déclamations de la sensiblerie se sont apitoyées sur lui; et tous les anathèmes se sont déchaînés contre Richelieu, dont la rigueur en cette circonstance arrêtait d'autres complots et sauvait la France des menaces du dedans conspirant avec le dehors. Cette rigueur de Richelieu fut sans doute impitoyable, mais, même contre de Thou, dont la part dans le complot n'est pas douteuse, elle n'eut rien que de juste. Il suffit de lire les _Mémoires_ de Retz, qui fut alors sollicité de conspiration par de Thou[406], pour être sûr de sa complicité[407].
[Note 406: _V._ dans l'édit. abrégée qu'il a donnée des _Mémoires_, p. 54, une note de M. Alph. Feillet, où il convient que de Thou fut plus coupable qu'on ne le croit.]
[Note 407: C'est de Thou qui avait ménagé l'entrevue de Cinq-Mars avec M. de Bouillon (_Mém._ d'Arnault d'Andilly, _Collect. Petitot_, 2e série, t. XXXIV, p. 67). On voit encore qu'il s'était fait recruteur de conjurés par une lettre à Alexandre de Campion, qu'il avait voulu, mais sans succès, entraîner dans le complot. M. C. Moreau, qui a publié cette lettre (_Mém._ de A. de Campion, édit. P. Jannet, p. 379), dit fort justement, et avec une certaine ironie, à l'adresse du roman indiqué tout à l'heure: «Il est certain que de Thou avait fait un peu plus que de garder le secret de son ami.»--P. Delaroche, dans son tableau, nous fait voir sur la même barque Cinq-Mars et de Thou, traînés à la remorque par le bateau du cardinal. C'est une erreur à effet, comme toutes celles des peintres. Richelieu n'était pas assez maladroit pour laisser ensemble les deux coupables. Cinq-Mars était dans un carrosse fermé et bien escorté, qui suivait les bords du Rhône, tandis que de Thou, seul dans la barque, descendait le fleuve à la remorque de Richelieu (_Athenæum_, 1854, p. 758).]
Le cardinal disait souvent: «On ne ramène guère un traître par l'impunité, au lieu que par la punition l'on en rend mille autres sages[408].» Le supplice de Cinq-Mars ne fut que la sanglante mise en œuvre de cette loi sans merci qu'il s'était faite, et dont on retrouve une formule étendue dans son _Testament politique_[409]: «Être rigoureux pour les particuliers qui font gloire de mépriser les loix, c'est être bon pour le public... On ne sauroit faire un plus grand crime contre les intérêts publics qu'en se rendant indulgent envers ceux qui les violent.»
[Note 408: _Mercure histor. et polit._, juillet 1688, p. 7-8.]
[Note 409: P. 24.]
Quand Richelieu fut sur son lit de mort, «le curé lui demandant s'il ne pardonnoit point à ses ennemis, il répondit qu'il n'en avoit point que ceux de l'Estat». Le mot est vrai, et il dut le dire[410]. Or, c'est comme ennemi de l'État qu'il poursuivit Cinq-Mars et qu'il fit tomber sa tête. La lettre qu'il écrivit à la malheureuse marquise d'Effiat, qui le suppliait pour son fils, respire toute l'inflexibilité d'un homme qui parle, non pour lui, mais pour l'État offensé. Voici cette lettre, qui est _inédite_, ou peu s'en faut[411]:
[Note 410: _Mém._ de Monglat, _Collection Michaud_, 3e série, t. V, p. 133;--_Mém._ de Montchal, 1718, in-8º, p. 268.]
[Note 411: Elle n'a été imprimée que dans la _Revue des Deux-Mondes_, 15 nov. 1834, p. 427.]
«Si votre fils n'étoit coupable que de divers desseins qu'il a faits pour me perdre, je m'oublierois volontiers moy-même, pour l'assister selon votre désir: mais l'estant d'une infidélité inimaginable envers le Roy, et d'un parti qu'il a formé pour troubler la prospérité de son règne, en faveur des ennemis de cet Estat, je ne puis en façon quelconque me mesler de ses affaires, selon la prière que vous me faites. Je supplie Dieu qu'il vous console.»
XLI
On met souvent sur le compte de Richelieu cette parole patibulaire: «Qu'on me donne six lignes écrites de la main du plus honnête homme, j'y trouverai de quoi le faire pendre.» Si quelqu'un a dit cela pendant ce règne, c'est Laubardemont certainement, ou bien encore Laffémas[412].
[Note 412: Encore faut-il dire que celui-ci se lassa bien vite d'être bourreau, comme on le voit par une lettre où il demandait au chancelier Séguier d'être relevé de ses «emplois criminels... pour ne plus passer pour un homme de sang» (Sainte-Suzanne, _les Intendants de la généralité d'Amiens_, p. 239).]
Richelieu ne descendait pas à ces détails de justicier farouche et de bourreau en quête de supplices.
Il ne s'amusait pas non plus, croyez-moi, à faire des antithèses sur le sang de ses victimes et sur la couleur de sa robe de cardinal. «Il avait dit, écrit M. Michelet[413]: «Je n'ose rien entreprendre que je n'y aie bien pensé; mais quand une fois j'ai pris ma résolution, je vais droit à mon but, je renverse tout, je fauche tout, et ensuite je couvre tout de ma robe rouge.» Ce sont là, s'écrie M. Michelet, des paroles qui font frémir.» Écoutez-les telles que Richelieu les a dites, et vous ne frémirez pas tant. Vous n'y trouverez, en effet, que l'expression d'une volonté inexorable qui, sans se faire gloire de _tout faucher_, marche toujours dans sa force et n'est arrêtée par rien: «Quand une fois j'ai pris ma résolution, je vais droit à mon but et je renverse tout de ma soutane rouge.».
[Note 413: _Précis de l'Hist. de France_, p. 237.]