L'esprit dans l'histoire: Recherches et curiosités sur les mots historiques

Part 12

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C'était une simple citation. Le vers se trouve dans les _Sylves_ de Stace (lib. V, syl. II). L'application était très heureuse; mais il paraît qu'elle fut faite par le président de Thou et non par l'Hôpital. C'est du moins le fils du premier qui l'assure dans les _Mémoires de sa vie_, liv. I.--L'avocat Gouthières (_De Jure manium_, lib. II, cap. XXVI) prête à l'Hôpital une parole satirique sur les Français pour laquelle je serais plutôt de l'avis de Montaigne, qui (liv. II, ch. XVII) l'attribue au chancelier Olivier. «Les François, disait-il, semblent des guenons qui vont grimpant contre-mont un arbre, de branche en branche, et ne cessent d'aller jusques à ce qu'elles soyent arrivées à la plus haute branche, et y monstrent le cul quand elles y sont.»]

Il a suffi de se souvenir qu'Hennuyer était aumônier du roi, confesseur de la reine, et l'on s'est bientôt convaincu que ce prélat fanatique, sans doute l'un des conseillers du massacre, n'avait dû rien faire pour enchaîner l'ardeur des bourreaux. Il les eût plutôt armés lui-même. Au dernier siècle, le charitable élan qu'on lui prête passait déjà pour un mensonge tellement avéré que le _Gallia Christiana_[361] n'a pas osé en faire mention.

[Note 361: Édition de 1759, t. XII, art. LISIEUX.--Selon l'abbé Lebœuf, c'est Matignon, gouverneur du bailliage d'Alençon, d'où dépendait Lisieux, qui aurait empêché le massacre des protestants. _V._ le _Mercure_, décembre 1748.--Selon M.-L. Dubois, en son _Histoire de Lisieux_, citée par M. Despois (_Estafette_ du 21 juillet 1857), l'honneur d'avoir protégé les huguenots reviendrait au capitaine Fumichon et aux conseillers municipaux, ainsi qu'il résulte d'un procès-verbal conservé à la mairie de Lisieux.]

Comme la cause de l'erreur est des plus curieuses à connaître, je vais en dire quelques mots.

En 1562, après l'édit de janvier, qui fut, comme on sait, tout de conciliation, Charles IX avait envoyé dans les villes l'ordre de ne plus sévir contre ceux de la religion, et de tolérer l'exercice public de leur culte. L'évêque de Lisieux crut devoir répondre à l'ordre du roi par une protestation dont lui tinrent beaucoup de compte les fervents du parti catholique. Sa désobéissance, en cette occasion, marqua même si bien, à leurs yeux, parmi les actes les plus honorables de sa vie, que mention en fut faite sur l'épitaphe de son tombeau, placé dans la cathédrale de Lisieux. De là vint la méprise. Son intolérante rébellion de 1562, transportée à dix années de là, quand on commandait, non plus des ménagements, mais des massacres, lui fut imputée comme un acte de la plus héroïque tolérance! Je ne connais pas de contre-sens historique qui vaille celui-là. L'historien de Saint-Quentin, Hémeré, fut le premier coupable; les autres, les moutons de Panurge, suivirent, comme toujours, _à la queue leu-leu_.

XXXII

J'aurais bien des choses à dire encore sur les différents épisodes qui précédèrent ou suivirent cette sanglante nuit de la Saint-Barthélemy. Que de faits à préciser mieux, entre autres ceux qui furent la véritable cause du massacre, et qui prouvent qu'il y eut là bien moins un sanglant parti pris de la part de Catherine de Médicis et du roi, qu'un complot particulier des Guises! Par ambition, ils en voulaient à la vie du roi de Navarre et du prince de Condé[362], héritiers du trône après le duc d'Anjou et le duc d'Alençon, auxquels ils ne voyaient pas d'espoir de postérité mâle; mais par vengeance surtout ils en voulaient à l'Amiral. Leur but était d'avoir raison de l'assassinat de leur père[363]; afin d'atteindre Coligny, qui, d'après leurs soupçons, avait armé Poltrot et se trouvait être ainsi le vrai coupable, ils entassèrent des milliers de victimes[364].

[Note 362: _Mémoires_ de Marguerite de Valois, édit. Lud. Lalanne, p. 35.]

[Note 363: _V._, à ce sujet, dans nos _Variétés hist. et litt._, t. VIII, p. 5 et suiv., l'_Interrogatoire et déposition de Jean Poltrot_, avec les notes que nous avons cru devoir y joindre.]

[Note 364: Le duc de Guise, en mourant, semble lui-même avoir accusé Coligny. Ces mots: «Et vous, qui en êtes l'auteur, je vous le pardonne», étaient, selon Brantôme, à l'adresse de l'Amiral. (Édit. du _Panthéon_, t. I, p. 435.) Notons, en passant, que ces paroles suprêmes de François de Guise ont souvent été confondues avec celles qu'il dit, lors du siège de Rouen, à un gentilhomme angevin soupçonné d'être le chef d'une conspiration contre ses jours. Ces paroles que Montaigne rapporte, d'après ce qu'Amyot lui en avait dit (_Essais_, liv. I, ch. XXIII), et qui se trouvent aussi dans le livre du sieur de Dampmartin, _La Fortune de la cour_ (p. 139), ont été reproduites, en ces vers que dit Guzman, dans _Alzire_:

Des dieux que nous servons connais la différence. Les tiens t'ont commandé le meurtre et la vengeance; Le mien, lorsque ton bras vient de m'assassiner, M'ordonne de te plaindre et de te pardonner.

Voltaire est convenu très franchement de l'imitation (_V._ sa _Lettre_ à d'Argental, du 4 janv. 1736).]

Que de _mots_ dits alors qui sont à rétablir aussi dans leur véritable formule!

Celui, par exemple, de Charles IX à Coligny, blessé grièvement à la main par le fameux coup d'arquebuse qu'on a cru si longtemps avoir été tiré par Maurevers, mais qui maintenant, d'après de nouvelles preuves, passe pour être le fait d'un homme dont c'était bien mieux le métier: le capitaine Tosinghi, bravo florentin, «créature de la reine et favori intime de M. d'Anjou[365]».

[Note 365: C'est M. A. Baschet, dans son beau livre _la Diplomatie vénitienne_, t. I, p. 552-553, qui, d'après la relation de l'ambassadeur de Venise en France à cette époque, et d'après les dépêches du nonce, nous a le premier renseignés sur ce fait «dont Tosinghi s'était vanté lui-même à un ami». M. Baschet eût pu ajouter que ce _bravo_ était déjà connu. Le duc de Nevers l'avait nommé dans ses _Mémoires_, à propos des États de Blois de 1577, et il figure parmi les gens que le duc d'Anjou emmena en Pologne. _V._ nos _Variétés hist._, t. IX, p. 104.--L'ambassadeur de Venise, dans le récit déjà mentionné, assure, comme nous l'avons dit nous-même (p. 204, note), que pour la Saint-Barthélemy comme pour le coup d'arquebuse qui eût empêché le massacre, si Coligny eût succombé, tout fut concerté par la reine, «avec la seule participation du duc d'Anjou», et que celui-ci se servit du _bravo_ florentin parce qu'il ne trouva pas un seul Français à qui se fier. Le duc d'Anjou et la reine furent donc, encore une fois, tout ou presque tout dans le complot, avec la complicité tacite des Guises, mais sans l'avis du roi, qui jusqu'à la dernière heure ne sut rien. Philippe II, qu'on accusa d'avoir tout dirigé de loin, était moins instruit encore. Une lettre de lui au duc d'Albe, du 28 sept. 1572, retrouvée il y a quelques années à Simancas par M. Gachard, témoigne de sa surprise après l'événement, et aussi, il est vrai, de sa satisfaction.]

Ce _mot_ a été vraiment dit, car il est relaté partout; mais partout aussi c'est d'une manière différente qu'on nous le présente. Quelle est la bonne?

Tel est le sort des _mots_ historiques: ou ils n'ont pas été dits, ou l'on ne peut savoir comment au juste ils l'ont été. Les _mots_ faux sont en cela ceux qui ont le plus de bonheur. Il y a toujours pour eux une formule nette, bien préparée, adroitement mise en saillie; veut-on y déranger quelque chose, l'on a bien moins ses aises qu'avec les mots vrais, venus sans préparation, sans forme arrêtée, comme tout ce qui jaillit du prime saut de la pensée. Ceux-là ne sont arrivés qu'écrits, et on les a répétés comme on les avait lus; ceux-ci, au contraire, ont été d'abord entendus, très mal souvent, puis ont été redits plus mal encore. Pour les uns, qui ne passent que du livre au livre, il n'y a presque pas de causes d'altération; pour les autres, qui ont eu la forme parlée avant la forme écrite, il y en a mille. Ainsi Charles dit à Coligny--je prends dans le nombre la plus simple version du _mot_ qui m'occupe ici, celle de l'historien de Thou: «La blessure est pour vous, la douleur est pour moy.» Quelqu'un qui n'a entendu qu'à moitié, mais qui veut paraître avoir entendu tout à fait, répète la phrase comme il l'a recomposée, et l'on a cette variante: «La douleur des blessures est à vous, l'injure et l'outrage sont faicts à moy[366].» Un autre se fait aussi l'écho de la royale parole, quoiqu'il n'en soit arrivé qu'un lambeau à son oreille, et nous avons cette troisième version[367]: «Vous avez reçu le coup au bras, et moy je le ressens au cœur.»

[Note 366: La parole du roi se trouve ainsi reproduite dans le _Réveil-Matin des Massacreurs_.]

[Note 367: C'est celle qui a été adoptée par Le Laboureur.]

Vous voyez la transformation: plus le _mot_ marche, plus il prend ses aises; il grandit, il se prélasse dans sa formule amplifiée, _crescit eundo_.

Quelquefois pourtant il suit le procédé contraire; il se resserre, il se condense, il prend la forme concentrée et brève de l'apophthegme; au lieu d'un discours l'on a une phrase; au lieu d'une lettre de vingt lignes l'on a cinq mots, comme nous l'avons vu par le célèbre: _Tout est perdu fors l'honneur_.

L'histoire, malgré sa mauvaise réputation, s'y prend dans ce cas tout au rebours des commères de la fable.

XXXIII

Je ne dirai qu'un mot en courant du médecin Ambroise Paré, que le roi sauva, assure-t-on, de la mort, quoiqu'il fût très bon calviniste[368]. Je laisserai à un savant de ma connaissance[369] le soin de vous prouver que Charles IX n'eut pas en cela grand effort de clémence à faire, puisque Paré, quoi qu'on en ait dit, était catholique[370].

[Note 368: Le _mot_ de Paré: _Je le soignay, Dieu le guarit_, gravé sur sa statue à Laval, n'était qu'une réminiscence de ce que disait le roi de France à chacun de ceux qu'il touchait pour les écrouelles: «Le Roy te touche, Dieu te guérit.» (_V._ Du Peyrat, p. 793.)]

[Note 369: A. Jal, _Dictionnaire critique_, 1867, in-8º, p. 936-941.]

[Note 370: M. Malgaigne, dans sa remarquable _Introduction_ aux _Œuvres complètes_ d'A. Paré (t. I, p. CCLXXIX), avait émis déjà, sur ce sujet, des doutes équivalant presque à une négation absolue du fait accepté par tout le monde, depuis Brantôme (Sully, _Mémoires_, liv. I). C'est surtout au premier qu'il faut renvoyer le mensonge, rapporté deux fois dans ses _Hommes illustres_: au discours sur l'_Amiral Coligny_ et à celui sur _Charles IX_. Il dit notamment en ce dernier endroit que le roi «incessamment crioit: _Tuez, tuez_, et n'en voulut jamais sauver aucun, sinon maistre A. Paré, son premier chirurgien...». L'erreur est double ici: d'abord, en ce que Charles IX, contre l'avis duquel le massacre eut lieu, voulut au moins qu'on épargnât Téligny, La Nouë, La Rochefoucauld et même l'Amiral; c'est Marguerite de Valois, sa sœur, qui le dit, et rien ne s'oppose à ce qu'on l'en croie (_Mémoires_, édit. L. Lalanne, p. 27-28); ensuite, parce que, je le répète, A. Paré, que Brantôme déclare avoir été le seul épargné, était de ceux qui n'avaient pas besoin de l'être, puisqu'il était catholique. M. Malgaigne (p. CCLXXX-CCLXXXII) démontre qu'il en eut toujours les croyances. On trouve dans ses _Œuvres_ des preuves de sa dévotion toute catholique au Saint-Esprit, et de sa confiance, très peu huguenote, dans les exorcismes, etc. Ce n'est pas tout: quand il mourut, où l'enterra-t-on? Dans une église, à Saint-André-des-Arcs, alors qu'Aubry, le plus enragé des prêtres ligueurs, en était curé! M. Jal, p. 938, a reproduit l'acte mortuaire.]

Je ne chercherai pas non plus à éclaircir le mystère de la mort de Jean Goujon, qu'on prétend, sans preuve, avoir été massacré à la Saint-Barthélemy; je vous dirai seulement qu'il ne fut pas tué d'une balle sur son échafaud du Louvre[371], ni, plus certainement encore, au moment où il achevait de sculpter les belles nymphes de la fontaine des Innocents. En 1572, il y avait vingt-deux ans que ce travail était terminé.

[Note 371: Dans un de ces romans modernes qui ont tant ajouté aux mensonges que nous ont laissés les derniers siècles, l'on a été jusqu'à dire que c'est Charles IX qui, de son arquebuse, avait lui-même tué le sculpteur du Louvre. «Dans ce cas, dit M. de Longpérier, l'histoire ne laisse même pas, par son silence, le champ libre aux conjectures: nous trouvons dans un ancien historien que la reine Catherine de Médicis avait fait avertir Jean Goujon de ne pas sortir de chez lui.» (_Le Plutarque français_, XVIe siècle, notice sur JEAN GOUJON.)]

Avant de tenter la solution de ce problème, il faudrait pouvoir porter la lumière sur tous les points de l'existence obscure du glorieux artiste; chercher, par exemple, où et quand il est né, avant de demander où et quand il est mort[372].

[Note 372: _V._ _Revue des Deux-Mondes_, 15 juillet 1850.--«Il serait même possible de supposer, dit encore M. de Longpérier dans son excellente notice, que Jean Goujon, contrairement à l'opinion reçue, n'est pas mort dans la triste journée de la Saint-Barthélemy. Les _Martyrologes_ protestants, plusieurs fois réimprimés, et qui contiennent la liste fort exacte et fort détaillée des réformés qui périrent dans les troubles du XVIe siècle, ne font aucune mention de Jean Goujon.»]

XXXIV

«Guise, averti de se garder des assassins, répond: «Ils n'oseraient.» César, en pareille circonstance, avait dit la même chose. S'ensuit-il que Guise ait imité César? Non; mais il y avait dans Guise quelque chose de César. Guise ressemblait à César, mais il ne le copiait pas.»

L'académicien Arnault, qui a écrit ces lignes dans un article de la _Revue de Paris_, sur les imitations plus ou moins fortuites d'actions ou de paroles, a tout à fait raison: c'est une rencontre de pensées inspirées par une rencontre d'événements semblables. Le _mot_ de Guise, dont nous avons la preuve par tous les historiens de son temps, contribue même à nous faire croire davantage à celui de César, dont l'authenticité nous est certifiée par un moins grand nombre de témoignages.

Tout au rebours de celui-ci, le _mot_ du duc de Joyeuse, s'écriant avant le combat de Coutras, lorsqu'il vit les soldats du roi de Navarre se mettre à genoux pour prier et non pas pour demander pardon, comme il le pensait: _Ces gens tremblent, ils sont à nous_; ce _mot_, dis-je, est évidemment renouvelé de vingt autres du même genre. C'est ce qu'avait dit Charles le Téméraire, à la bataille de Granson, lorsque, voyant les Suisses s'agenouiller, il estima qu'ils demandaient merci; c'est ce qu'avaient dit encore les Autrichiens à Frastenz[373]. Il n'y a que les anecdotiers comme L'Étoile, ou les historiens suspects comme d'Aubigné, qui prêtent cette parole à Joyeuse. Qu'en savaient-ils: l'un, puisqu'il était alors à Paris; l'autre, puisqu'il combattait dans le camp opposé? Sully, historien beaucoup moins inventif que d'Aubigné, n'en dit mot: c'est lui seul que je crois[374].

[Note 373: V. un article de M. de Golbéry, _Revue du XIXe siècle_, 6 oct. 1838, p. 69.]

[Note 374: Il n'y eut d'authentique à Coutras que le _mot_ du Béarnais: «Nostre grand et brave roy Henry IV, rapporte Brantôme, avec de longues et grandes plumes bien pendantes, disoit à ses gens: «Ostez-vous de devant moy, ne m'offusquez pas, car je veux paroistre.»]

Vous avez pu juger, par ce qui précède, que je n'ai pas grande foi dans ce que dit d'Aubigné. Je suis, en cela, de l'avis de plus d'un esprit raisonnable de son temps. Voici ce que Malherbe écrivait à son cousin, le 14 février 1620, dans une lettre déjà citée, lorsque le second volume de la première édition de l'_Histoire universelle_ était encore dans sa nouveauté, et que le troisième, publié en effet bientôt après, était attendu:

«Pour ce que vous m'escrivez au bas de vostre lettre touchant l'histoire de d'Aubigné, vous avez en ce volume, que je vous ay envoyé, tout ce qu'il a faict imprimer. Je crois bien qu'il sera suivy d'un troisième, mais il a si mal rencontré en ce commencement, que je crois qu'il y pensera de plus près dans l'advenir. Vous pouvez juger comme il doit parler véritablement des affaires du Levant et du Midy, puisqu'en ce qui s'est faict auprès de luy, par manière de dire à sa porte, il rencontre si mal. Le meilleur que j'y voye, c'est que ses mensonges ne feront pas geler les vignes, et que les denrées seront en la halle au prix qu'elles ont accoustumé. C'est de quoy il est question. Tout le reste, vanité, sottise et chimère[375].»

[Note 375: _Les Œuvres de messire François de Malherbe_, 1634 in-8º, p. 464.]

XXXV

Le plus éloquent de nos rois, le mieux épris des grâces du bien dire, et le mieux disant lui-même, ce fut peut-être Henri III. «On sait, écrit l'abbé Coupé[376], qu'il composait lui-même ses harangues, et qu'il avait souvent le don de bien dire, s'il n'avait pas toujours celui de bien faire.» Cependant, il n'est pas resté un seul mot de lui. Tout à l'heure, nous avons trouvé une anecdote à son honneur, et c'est Louis XI que la tradition, toujours favorable aux princes populaires,--Louis XI le fut plus qu'aucun,--s'est empressée d'en gratifier. Henri III porte ainsi la peine de sa vie clandestine et perdue, la peine de son règne sans popularité.

[Note 376: _Essai de traduction des poésies de L'Hôpital_, t. II, p. 103.--_V._ Henry Estienne, _Epistre au roy_, en tête de la _Précellence du langage françois_.--Quand il monta sur le trône, Amyot composa pour lui un _Projet de l'Eloquence royale_, etc., publié pour la première fois, d'après le manuscrit autographe, dans la _Bibliothèque choisie du Constitutionnel_, t. I, p. 77. Le grand aumônier de France, en bon courtisan, y donne au roi plus d'éloges que de conseils. «Quant au jugement et à la mémoire, lui dit-il au chap. IV, vous en avez, Sire, ce qu'on en peut souhaiter en un prince très accompli... Nous avons encore à déduire ce qui est de la troisième faculté de l'âme et de la première partie de l'éloquence qu'on nomme invention, en quoy la promptitude, vivacité et agilité de vostre esprit est incomparable.»]

Il en est tout autrement pour Henri IV, qui lui pourtant ne «se faisoit pas gloire de passer pour excellent orateur», comme il le disait au commencement de sa _Harangue aux notables de Rouen_, un peu par ironie pour les prétentions oratoires de son prédécesseur[377]. Plutôt que de le laisser chômer, lui, d'esprit et de bonnes répliques, on s'en va, nous l'avons déjà bien montré, oui, l'on s'en va, pour lui en trouver, jusque chez les anciens. On eût mieux fait de s'en tenir aux _mots_ qu'il dit réellement, et dont le recueil n'est certes pas mince; on eût mieux fait surtout de nous transmettre, sans les frelater d'aucune sorte, les gaillardes paroles échappées à sa verve aimable et vaillante.

[Note 377: C'est une remarque de l'abbé Brizard en son livre si remarquable d'érudition pour son temps et si peu connu dans le nôtre: _De l'Amour de Henri IV pour les Lettres_, 1785, in-12, p. 64.]

Après une de ses victoires, répète-t-on partout en copiant une note de Voltaire dans la _Henriade_[378], le Béarnais aurait écrit à celui de ses braves qu'il aimait le plus, et qui n'avait pas été de la partie:

[Note 378: Chant VIII, vers 109.--La _Biogr. univ._, t. X, p. 262, a reproduit la lettre.]

_Pends-toi, brave Crillon; nous avons combattu à Arques et tu n'y étois pas.... Adieu, brave Crillon, je vous aime à tort et à travers._

On a longtemps cherché et enfin on a trouvé, publié[379], le vrai billet de Henri IV à Grillon,--c'est ainsi que le roi l'appelait,--et il est arrivé alors ce que nous avons déjà vu pour la lettre de François Ier après Pavie: le billet authentique a prouvé que les trois lignes fanfaronnes qui avaient eu la prétention de le résumer étaient tout bonnement un mensonge. Comme avec la lettre de François Ier, et mieux même encore, on tenait là une pauvre vérité qui s'était faite erreur en s'abrégeant.

[Note 379: Berger de Xivrey, _Recueil des lettres missives de Henri IV_ (_Collect. des docum. inéd._), t. IV, p. 848. Cette lettre, dont l'original autographe se trouve dans les archives de M. le duc de Crillon, avait été imprimée, longtemps avant que Voltaire en donnât la _variante_ qui l'a si complètement dénaturée, dans _le Bouclier d'honneur_, par P. Bening (Avignon, 1616, in-8º).--Elle fut aussi publiée, sauf deux ou trois altérations de texte et la dernière phrase, par M. de Valory, dans le _Journal militaire de Henri IV_ (1821, in-8º), p. 259; et aussi par M. de Fortia d'Urban, dans la _Vie de Crillon, suivie de notes histor. et critiques_ (1825, in-8º), t. I, p. 69-70.]

D'abord ce n'est pas du champ de bataille d'Arques, où Crillon ne pouvait pas être, puisque en 1589, selon M. Berger de Xivrey[380], il n'avait pas encore combattu dans l'armée du roi, que la lettre est datée: c'est du camp devant Amiens, huit ans plus tard, le 20 septembre 1597. Pour donner plus d'éclat à la lettre, Voltaire aura cru devoir lui assigner une date plus éclatante, ou bien encore, comme l'a dit M. Berger de Xivrey, «son imagination aura suppléé à sa mémoire. Le siège d'Amiens, qui sortait du cadre de la _Henriade_, ne lui était pas aussi présent que le combat d'Arques.»

[Note 380: Berger de Xivrey, _Recueil des lettres missives de Henri IV_, t. T, p. 848 et 899.--M. Borel d'Hauterive a été le premier à signaler la découverte faite par M. de Xivrey, dans un curieux article de son _Annuaire de la Noblesse_, 1851, p. 265-266.]

Quoi qu'il en soit, voici la lettre:

«A M. DE GRILLON.

«Brave Grillon, pendés-vous de n'avoir esté icy près de moy, lundy dernier, à la plus belle occasion qui se soit jamais veue, et qui peut-estre ne se verra jamais. Croyés que je vous y ay bien désiré. Le Cardinal nous vint voir fort furieusement, mais il s'en est retourné fort honteusement. J'espère jeudy prochain estre dans Amiens, où je ne sesjourneray gueres, pour aller entreprendre quelque chose, car j'ay maintenant une des belles armées que l'on sçauroit imaginer. Il n'y manque rien que le brave Grillon, qui sera toujours le bien venu et veu de moy. A Dieu. Ce XXe septembre, au camp devant Amiens.

«HENRY.»

Remarquez que Henri IV ne tutoie pas Crillon. Il eût manqué, s'il l'eût fait, non pas seulement à l'une de ses habitudes, mais à l'un des usages de son siècle, où ces manies de familiarités, qui ont si trivialement ajouté au peu d'urbanité du nôtre, n'avaient pas cours encore, Dieu merci! Quant à la formule du billet, qui semble avoir été l'une des raisons qui l'ont fait remarquer, ne vous en étonnez pas trop; elle était ordinaire au Béarnais en pareilles occasions. On a de lui un billet au borgne Harambure, écrit tout à fait dans le même style:

«Harambure, pendés-vous de ne vous estre point trouvé près de moy, en un combat que nous avons eu contre les ennemys, où nous avons fait rage, etc.... A Dieu, Borgne[381].»