L'esprit dans l'histoire: Recherches et curiosités sur les mots historiques
Part 11
[Note 322: Dans la première édition de son _Abrégé chronologique_ (p. 238), le président Hénault avait donné créance à ce fait. Parlant de Charles IX et de la Saint-Barthélemy, il avait écrit: «Ce roi qui ce jour-là, _dit-on_, tira lui-même une carabine sur les huguenots qui étoient ses sujets.» Ce _dit-on_, jeté prudemment au milieu de la phrase, prouvait que le président ne croyait guère à ce qu'il écrivait là. Aux autres éditions, il doutait encore davantage: il supprima tout le passage.]
Voilà ce que je disais dans la première édition de ce livre, et je m'y tiens. Les objections n'ont cependant pas manqué pour me faire départir de mon opinion; on a remué contre moi, groupé, échafaudé bien des preuves; mais comme je me suis remis moi-même à la découverte, et comme ce que j'ai trouvé ne vaut pas moins que ce qu'on m'a opposé, ainsi qu'on en pourra juger tout à l'heure, je crois bon de répéter tout d'abord, et même avec plus d'assurance que je n'en avais autrefois: Charles IX n'a pas tiré sur les huguenots.
Le _Bulletin de la Société de l'histoire du Protestantisme français_ est le champ clos sur le terrain duquel m'ont entraîné mes adversaires, lice courtoise où les juges du camp me répondaient de la loyauté du combat. D'abord est venu M. Aug. Bernard, lancé contre moi par un feuilleton de M. Méry[323] où moi-même je ne pouvais tout accepter, notamment les éloges excessifs sur mon livre. M. Bernard, dans un premier article[324], puis dans un second publié six mois plus tard[325], cherchait à bien établir que le pavillon dont je contestais l'existence en 1572 «ne pouvait pas ne pas exister»; ou tout au moins à prouver que si Charles IX n'avait pas tiré de là, il aurait pu tirer «d'un pavillon tout voisin», où se trouvait sa chambre. Afin qu'il n'y eût pas sur ces deux points de doutes à élever, il avait pris la peine de dessiner, et le _Bulletin_ avait fait graver un plan qui expliquait à merveille l'état des lieux. M. Ad. Berty, qui s'engagea dans la discussion lors de sa reprise par M. Bernard, eut aussi le soin de faire dessiner et de faire graver un plan[326]. Ses conclusions étaient les mêmes: si l'on admet, d'après Brantôme, que le roi tira de sa chambre, la chose est possible, car les fenêtres de cette chambre, placée dans le pavillon du roi bâti par Henri II, faisaient face à la Seine; si l'on veut, au contraire, que la royale arquebusade ait été dirigée de la fenêtre traditionnelle, rien d'impossible encore, puisque la construction de la grande galerie du Louvre implique celle de la petite, et par conséquent l'existence de la fenêtre qui termine cette petite galerie. Soit, et je veux bien, sans l'approfondir davantage, donner raison à MM. Bernard et Berty sur ce point, qui n'est pas le plus important de la question.
[Note 323: _Le Pays_, 4 nov. 1856.]
[Note 324: _Bulletin de la Société de l'hist. du Protestant. franç._, nov.-déc. 1856, p. 336.]
[Note 325: _Id._, mai-août 1857, p. 118.]
[Note 326: _Id._, mai-août 1857, p. 124.]
Je leur demanderai seulement s'ils sont bien sûrs que, la petite galerie existant, la fenêtre existât aussi avec le balcon. Je n'en suis pas, moi, bien persuadé. Ces jours derniers encore, j'examinais au Louvre le tableau de Zeemann représentant le palais peu de temps après la Fronde, c'est-à-dire lorsque la galerie des Rois, aujourd'hui galerie d'Apollon, avait pris depuis plus de quarante ans déjà la place de la terrasse à l'italienne qui, jusqu'au règne de Henri IV, couronna ce simple rez-de-chaussée[327]. Or, que trouvai-je sur ce tableau de Zeemann? Une fenêtre, sans doute, mais murée. M. Frédéric Villot l'a remarqué, comme moi, dans la minutieuse description qu'il a faite de ce tableau si curieux. «La fenêtre inférieure est bouchée, dit-il[328], et il n'existe pas de trace de balcon.» Qui nous dit qu'il n'en était pas de même sous Charles IX? Le fait est que pour le peuple cette fenêtre bouchée était comme si elle n'existait pas, et qu'avant que le poteau révolutionnaire lui eût dit: «C'est là!» il ne s'avisa jamais de penser que Charles IX eût tiré d'un endroit où la tradition lui montrait, non pas une fenêtre, mais un mur. Son opinion n'était pas davantage pour la fenêtre de la chambre de Charles IX dans le pavillon du roi, mais pour la fenêtre du Petit-Bourbon, détruit en 1758. Depuis la citation du _Journal_ de Barbier donnée plus haut, j'ai trouvé un passage des _Mémoires_ de d'Argenson[329], et un article du _Journal des Arts_[330], prouvant, à n'en pas douter, que pour la tradition la fenêtre fatale était au Petit-Bourbon et non ailleurs. On me dira que c'est impossible, que cette tradition est mensongère, puisque Brantôme a prétendu que Charles IX tirait de sa chambre, et que cette chambre, on l'a vu, n'était pas au Petit-Bourbon. J'en conviens; ce sont là de graves désaccords, mais je ne m'en afflige pas. Les désaccords prouvent l'absence de la vérité, et en tout cela je ne veux pas démontrer autre chose.
[Note 327: L. Vitet, _Le Louvre_, 1853, in-8º, p. 30.]
[Note 328: _Notice des tableaux du Louvre_, École allemande, nº 586, p. 317.]
[Note 329: T. IV, p. 258.]
[Note 330: 20 prairial an IX, p. 266.]
Pour asseoir une certitude au milieu de ces contradictions, il faudrait quelque autorité irrécusable, la parole d'un homme qui a vu, puis écrit ce qu'il a vu. Sully, pour qui le souvenir de ce massacre, où il faillit périr, devait être une vive impression d'enfance, serait, quoique huguenot, fort bien venu pour ce témoignage. Je l'ai cherché dans ses _Mémoires_, et n'ai rien trouvé[331]. L'attestation de Brantôme peut-elle en tenir lieu? Je ne le crois pas, puisque à l'époque des massacres de Paris, Brantôme se trouvait à Brouage[332]. D'Aubigné, dont M. Lud. Lalanne[333] m'a opposé le double témoignage, en prose, dans l'_Histoire universelle_[334], en vers dans les _Tragiques_[335], mérite-t-il plus de créance, lorsque, tenant, lui aussi, pour la _fenestre du Louvre_,--celle de la chambre du roi,--il nous dit que «de là Charles IX giboyoit aux corps passants»? Je répéterai non, pour d'Aubigné comme pour Brantôme, et cela, non seulement parce que, de son aveu[336], il avait quitté Paris trois jours avant la nuit du massacre, mais encore parce que, protestant acharné, il a trop l'habitude de transformer la vérité au gré de ses haines et de la passionner jusqu'au mensonge. Je le récuse, comme fait tout bon juge pour tout témoin qu'il croirait intéressé; comme Malherbe, qui le connaissait bien, le récusait nettement, même pour le récit de ce qui s'était «faict auprès de luy, et par manière de dire, à sa porte[337]». Un écrivain naïf, assez du moins pour rester vrai, me prouvant qu'il a vu, et me le racontant sans phrase, serait bien mieux mon affaire. A ces conditions d'honnêteté naïve, sauvegarde de sincérité, je le prendrais volontiers, comme je l'aurais fait pour l'honnête Sully, même dans le camp huguenot. Or, c'est en effet là que je l'ai trouvé lorsque je ne le cherchais plus. Comme je relisais, il y a quelques mois, une des pièces de ce temps, dont le titre suffit pour indiquer l'esprit tout huguenot, _le Tocsin contre les massacreurs et auteurs des confusions en France_[338], voici ce qui me tomba sous les yeux. Notez que la pièce est presque contemporaine du fait, puisque la première édition date de 1579, tandis que le récit de Brantôme ne fut pas écrit avant 1594[339], et que celui de d'Aubigné vint encore bien plus tard[340].
[Note 331: M. P. de Baroncourt avait fait la même recherche, sans plus de succès, et avait tiré de ce silence la conclusion que j'en tire. _V._ son _Analyse raisonnée de l'Histoire de France_, 1851, in-8º.]
[Note 332: _Œuvres de Brantôme_, 1779, in-8º, t. I, p. 62-63. M. Lalanne dit lui-même qu'«on peut ici répéter le témoignage de Brantôme». (_Correspondance littér._, 5 août 1858, p. 224.)]
[Note 333: _Correspondance littér._, 5 août 1858, p. 223.]
[Note 334: 1626, in-fol., p. 550.]
[Note 335: Édit. elzévir., p. 240.]
[Note 336: _Mémoires_ de d'Aubigné, édition Lud. Lalanne, p. 23.]
[Note 337: _Lettre_ de Malherbe à son cousin M. de Bouillon, du 14 février 1620.]
[Note 338: Cimber et Danjou, _Archives curieuses_, 1re série, t. VII, p. 61-62.]
[Note 339: _V._ _sa Vie_ en tête de l'édition de ses _Œuvres_, 1779, in-8º, t. I, p. 75.]
[Note 340: Son _Histoire universelle_ ne fut publiée pour la première fois que de 1616 à 1620, au fur et à mesure qu'il l'achevait.]
«Or, dit l'auteur du _Tocsin_, encores qu'on eust pu penser que ce carnage estant si grand, eust pu rassasier la cruauté d'un jeune Roy, d'une femme et de plusieurs gens d'authorité de leur suite, néantmoins ils sembloient d'autant plus s'acharner que le mal croissoit devant leurs yeux; car le Roy de son costé ne s'y espargnoit point; NON PAS QU'IL Y MIST LES MAINS, mais parce qu'estant au Louvre, à mesure qu'on massacroit par la ville, il commandoit qu'on lui apportast les noms des occis ou des prisonniers, afin qu'on délibérast sur ceux qui estoient à garder ou à défaire[341].»
[Note 341: Dans un récent article de _l'Intermédiaire_ (t. II, p. 88), où l'on revient sur cette question, le passage que je viens de citer a été repris, comme preuve décisive en faveur de Charles IX. On y ajoute des extraits de deux écrits protestants: _Le Réveil-Matin des François_ et les _Mémoires de l'Estat de France sous Charles IX_, où le fait de l'arquebuse n'est donné que comme un _on-dit_. M. G. Gandy, dans la _Revue des Questions historiques_, décembre 1866, p. 329, donne aussi une conclusion conforme à la nôtre.]
Il me semble qu'après ce témoignage, où Charles IX est certes assez mal traité, mais seulement au moins dans les limites de la vérité; il me semble évident qu'après ces mots: _non pas qu'il y mist les mains..._, que l'on croirait avoir été écrits dans un élan de sincérité pour réfuter les calomnies déjà répandues, l'on ne peut plus sérieusement répéter que Charles IX prit part aux massacres, _en arquebusant_ les huguenots de la fenêtre de sa chambre.
Il avait bien d'autres soucis, comme on vient de l'apprendre par le témoignage du pamphlet huguenot, mais comme on le sait encore mieux par une de ses lettres, retrouvée en 1842, qu'il avait écrite le lendemain du massacre au duc de Longueville, gouverneur de Picardie[342]. Il dit qu'il n'a pu s'opposer au mal, ni même y apporter remède. «Ayant eu assez à faire, ajoute-t-il, à employer mes gardes et autres forces, pour me tenir le plus fort en ce chasteau du Louvre, pour après faire donner par toute la ville de l'appaisement de la sédition,» et pour prévenir d'autres massacres, «dont j'aurois un merveilleux regret[343].»
[Note 342: Citée dans la _Revue de Bibliographie_ de MM. Miller et Aubenas, t. III, p. 72.]
[Note 343: Il ne put malheureusement les prévenir partout. Les ordres donnés en son nom, par sa mère et par son frère le duc d'Anjou, qui avaient tout conduit à Paris, et voulaient continuer dans les provinces, devancèrent les siens. _V._ p. 206, 211, 216, 219, note.]
M'en voudra-t-on pour ces démentis que je donne à l'opinion commune? Ce serait avoir mauvaise grâce. Ce que j'ai tâché de détruire là n'est pas, en effet, une de ces «belles choses, lesquelles, disait Pasquier, bien qu'elles ne soyent aydées d'aucteurs anciens, si est-ce qu'il est bien séant à tout bon citoyen de les croire pour la majesté de l'empire[344]».
[Note 344: _Recherches de la France_, liv. VIII, ch. XXI.]
XXX
Si, comme je le pense, Brantôme n'avait pas dit vrai dans cette occasion, ce ne serait pas la seule fois qu'il eût erré en parlant de Charles IX. Ici, il lui a prêté un crime qu'il n'a sans doute pas commis; ailleurs, il lui prête un _mot_ qu'il n'a pas dit.
A l'entendre, «ce roy tenoit que, contre les rebelles, c'estoit cruauté que d'estre humain et humanité d'estre cruel.» Le farouche apophthegme n'est pas de Charles IX; c'est un trait tiré des sermons de Corneille Muis, évêque de Bitonte[345], dont Catherine de Médicis, dans ses conseils à son fils, s'était fait un précepte favori.
[Note 345: _Bibliothèque choisie_ de Colomiez, 1682, in-12, p. 179.]
D'Aubigné nous révèle cette particularité[346], et nous aide ainsi à corriger Brantôme. Son tour arrive d'être réfuté lui-même.
[Note 346: _Histoire universelle_, t. II, liv. I, ch. II.]
La fameuse lettre de H. d'Apremont, vicomte d'Orthez, comme refus d'obéissance à l'ordre qu'il avait reçu de faire massacrer les huguenots de Bayonne, est très probablement une pièce de son invention[347].
[Note 347: _Ibid._, ch. V.--Par les lettres que Charles IX adressa le jour même de la Saint-Barthélemy à Pierre Le Vavasseur, seigneur d'Éguilly, et aux notables de la ville de Chartres, on peut supposer de quelle nature devaient être celles qu'il écrivit aux gouverneurs des provinces, et qu'on n'a pas retrouvées. Elles avaient pour but, non pas d'ordonner le massacre dans la ville, mais seulement d'expliquer les raisons qui avaient rendu nécessaires la mort de l'Amiral et celle de ses complices, «d'autant, lit-on dans la seconde de ces lettres, d'autant que ledit faict pourroit leur avoir été déguisé autrement que il n'est». Ce sont des conspirateurs et non pas les protestants que le roi poursuit, et contre lesquels il a sévi: «Sadite Majesté déclare que ce qui en est ainsy advenu a esté... non pour cause aucune de religion, ne contrevenir à ses idées de pacification qu'il a toujours entendu, comme encores entend observer, garder et entretenir, ains pour obvier et prévenir l'exécution d'une malheureuse et détestable conspiration faicte par ledit amiral, chef d'icelle et autres ses adhérents...» Ces curieuses lettres, au nombre de trois, ont été publiées pour la première fois par l'_Artiste_ du 30 juillet 1843.--La lettre que Charles IX écrivit le jour même du massacre à son ambassadeur à Rome, et qui a été publiée d'après les manuscrits de Du Puy, par M. Frédéric de Raumer, _Briefe aus Paris zur Erlaeuterung der geschichte_, etc., prouve aussi, par la manière ambiguë dont elle est rédigée, combien il était impossible de faire à des lettres si peu nettes des réponses aussi formelles, aussi décisives, que l'est celle prêtée par d'Aubigné au vicomte d'Orthez. _V._ encore, pour les lettres écrites par Charles IX à cette date fatale, le _Bulletin du Bibliophile_, 1842, p. 198, et le t. VII de la _Correspondance_ de Bertrand de Salignac de La Mothe-Fénelon.]
Relisez-la avec attention, et, mis en éveil par ce simple avis, vous reconnaîtrez tout d'abord à la tournure du style, énergique, serré, prompt à l'antithèse, que c'est bien vraiment d'Aubigné qui doit l'avoir écrite. Les autres preuves viendront après.
«Sire, j'ay communiqué le commandement de Vostre Majesté à ses fidèles habitans et gens de guerre de la garnison: je n'y ay trouvé que bons citoyens et braves soldats; mais pas un bourreau[348]. C'est pourquoi eux et moy supplions très humblement Vostre dite Majesté de vouloir bien employer en choses possibles, quelque hasardeuses qu'elles soyent, nos bras et nos vies, comme estant, autant qu'elles dureront, Sire, vostres.»
[Note 348: Le lieutenant du roi en Dauphiné aurait, selon le _Scaligerana_ (Cologne, 1667, in-12, p. 78), fait une réponse à peu près pareille: «Monsieur de Gordes empescha que le massacre ne fust fait à Grenoble; il respondit qu'il estoit lieutenant du roy et non bourreau.»]
Aucun historien n'a rapporté cette pièce, pas même de Thou, qui, ne lui trouvant pas une authenticité suffisante, «n'a pas oser l'adopter, dit l'abbé Caveirac[349], malgré sa bonne volonté pour les huguenots et ses mauvaises intentions contre Charles IX». D'Aubigné est le seul qui l'ait connue, et cela pour une excellente raison, si, comme j'ai tout lieu de le penser, c'est lui qui l'a fabriquée[350].
[Note 349: _Dissertat. sur la journée de la Saint-Barthélemy_, etc. (_Archives curieuses_, 1re série, t. VII, p. 508).--C'est autour de cette dissertation, reprise par Lingard et combattue par M. Allen, qu'on fit si grand bruit de brochures en Angleterre, vers 1829. Aujourd'hui, l'on en fait grand cas, et on la trouve d'une logique fort acceptable. Du temps de Voltaire, ce n'était qu'une monstruosité. «Envoyez-moi, je vous prie, écrivait-il à Thiriot, le 24 décembre 1758, cette abominable justification de la Saint-Barthélemy; j'ai acheté un ours, je mettrai ce livre dans sa cage. Quoi! l'on persécute M. Helvétius et l'on souffre des monstres?»]
[Note 350: Et il y tenait, car, ainsi que l'a remarqué M. Léon Feugère (_Revue contemp._, 31 déc. 1854, p. 278), il l'a résumée dans ce vers des _Tragiques_:
Tu as, dis-tu, soldats et non bourreaux, Bayonne. ]
C'est bien d'après lui du moins qu'elle a couru et fait fortune dans l'histoire. Par malheur, il n'a pas été heureux dans le choix de l'homme à qui il en a fait endosser l'héroïsme. D'après le langage qu'il lui prête, ce vicomte d'Orthez vous semble sans doute n'avoir pu être qu'un homme de la plus énergique intégrité, catholique clément, ennemi de toute rigueur. Or, sachez au contraire qu'il n'y avait pas de plus enragé guerroyeur contre les protestants. Fallait-il tenter quelque coup de main contre eux; était-il besoin, comme en 1560, de se joindre à l'armée du roi d'Espagne pour entrer dans les États du Navarrais huguenot, et, comme dit La Planche, pour «tout râcler, sans espargner femmes ni enfans[351]»; on pouvait compter sur lui. Il allait même si loin dans ses sévices, il était si ardent au massacre et à la curée quand il s'agissait des religionnaires de Bayonne qu'on lui avait donnés à gouverner, que ce même roi aux cruautés duquel d'Aubigné voudrait qu'il eût si courageusement refusé de prêter les mains, Charles IX, se vit forcé de lui ordonner moins de rigueur. M. Huillard-Bréholles en a donné des preuves dans un Rapport au ministre sur deux cent trente-huit lettres de rois et de reines de France conservées aux archives de Bayonne.
[Note 351: _Hist. de l'Estat de France_, par Regnier de La Planche, édit. in-8º, p. 116.]
«J'appellerai, dit-il, votre attention sur une lettre de Charles IX, du mois de mai 1574, à Vincennes, confirmée par une autre de Catherine de Médicis, portant injonction au vicomte d'Orthez de se conduire avec plus de modération, et la promesse de faire droit aux plaintes des habitants contre ce gouverneur. En y joignant deux notifications de Henri III, du 8 novembre 1584 à Ollainville et du 29 janvier 1582 à Paris, où il est question d'une réponse de ce même gouverneur contre l'autorité royale, on pourrait sans doute se faire une idée plus exacte du caractère d'un personnage qui n'est guère connu que par la lettre de d'Aubigné, reproduite avec empressement par Voltaire, mais rejetée à juste titre par la critique moderne[352].»
[Note 352: _Bulletin des comités histor._, 1850, p. 167.]
On m'objectera maintenant que s'il n'y eut pas de massacres à Bayonne, il faut que quelqu'un s'y soit opposé; et l'on me demandera qui ce put être. Tallemant va nous répondre par deux lignes de son _Historiette_ sur le musicien de Niert, qu'on ne s'était pas encore avisé de citer à ce sujet.
«De Niert, écrit Tallemant[353],... est de Bayonne: il dit que son grand-père étant maire empescha qu'on ne fist le massacre dans Bayonne.»
[Note 353: Édit. P. Paris, t. VI, p. 192.]
Qui croire maintenant, de d'Aubigné qui tient pour le vicomte d'Orthez, ou de de Niert qui tient pour son grand-père? Ni l'un ni l'autre de façon certaine. S'il fallait opter cependant, c'est pour d'Aubigné et le vicomte que je me déciderais, ne voyant dans le dire de de Niert que la vantardise d'un descendant, qui se fait une gloire de la belle action qu'il prête à son aïeul. Quant au vicomte d'Orthez, d'Aubigné revient trop sur son action, et lui en tient trop de compte[354] pour qu'il n'y eût pas quelque réalité dans le fait: un homme de guerre, ainsi que l'a dit fort bien M. de Samaseuilh[355], peut être à la fois cruel et loyal; et le vicomte, par conséquent, qui ne reculait pas devant les plus sanglants massacres contre des gens armés, pouvait au contraire avoir de la répugnance pour une exécution digne du bourreau[356]. De là son refus, dont je ne repousse expressément que la forme donnée par d'Aubigné. Le fait peut être vrai; mais la lettre qui l'annonce est, à mon avis, incontestablement fausse dans le texte de l'historien. Or, ici, qu'est-ce qui nous importe le plus? La réalité des _mots_ prononcés, l'authenticité des lettres écrites[357].
[Note 354: Il alla jusqu'à épargner, dans un jour de massacre, les soldats du vicomte d'Orthez, pour lui rendre ainsi ce qu'il avait fait à ses coreligionnaires de Bayonne. (_Hist. univ._, liv. III, ch. XIII.)]
[Note 355: _Bulletin de la Société de l'hist. du Protestantisme français_, 1863, p. 19.]
[Note 356: Les gens d'Agen avaient pour la même raison répugné aux ordres du massacre. Les plus rigoureux contre les huguenots dans les temps ordinaires furent ceux qui se montrèrent les plus ardents à la désobéissance. (_Scaligerana_, p. 5, 96.)]
[Note 357: Ceci était écrit et sous presse lorsqu'un excellent article de M. Ph. Tamisey de Larroque, dans la _Revue des Questions historiques_, 1er janvier 1867, p. 292-296, est venu clore le débat et nous donner raison. M. de Larroque a découvert dans les manuscrits de la Bibliothèque Impériale, fs fr., nº 15555, p. 601, une lettre du vicomte d'Orthez au roi, en date du «dernier août 1572», par laquelle il lui promet «de fere vivre en tel poinct» ceux dont il est chargé, qu'aucun trouble ne puisse être à craindre; ce qui eut lieu. Il tint en brides catholiques et huguenots, et lutte et massacre furent ainsi empêchés. M. de Larroque pense avec assez de raison que de Niert, le maire, dut lui venir en aide pour cette tâche difficile, ce qui expliquerait le dire de son petit-fils, rapporté par Tallemant.]
XXXI
On a prêté[358] à M. de Montmorin, que Charles IX aurait aussi sommé de sévir contre les huguenots de l'Auvergne, dont il était gouverneur, une réponse assez semblable à la prétendue lettre du vicomte d'Orthez. Elle n'a pas mieux tenu devant la critique. Dulaure, que l'on n'attendait guère en pareille affaire, puisqu'il s'agissait de mettre à néant un fait défavorable à l'un des rois qu'il a le plus maudits, en a impartialement et logiquement nié l'existence, dans un _Mémoire_ lu à l'Institut en 1802[359].
[Note 358: Voltaire, _Essai sur les guerres civiles_, édit. Beuchot, t. X, p. 365.]
[Note 359: _V._ _Décade philosophique_, t. XXXII, p. 188-189.]
Le fait du discours qu'Hennuyer, évêque de Lisieux, adressa, dit-on, aux massacreurs pour arrêter leurs bras levés contre les huguenots, «ces brebis égarées», s'est réfuté de lui-même[360].
[Note 360: Ce discours se trouve partout, notamment dans une note de la _Vie de l'Hôpital_, en tête de l'édit. de ses _Œuvres_ donnée par Dufey (de l'Yonne), p. 283.--Puisqu'il vient d'être parlé de la vie de l'Hôpital, ce bon citoyen «qui avoit les fleurs de lys dans le cœur», comme dit L'Étoile, n'oublions pas de rappeler ses paroles à propos des massacres: «Voilà un très mauvais conseil; je ne sais qui l'a donné, mais j'ay belle peur que la France en pâtisse.» Brantôme lui attribue cette plainte, ce qui ne l'empêche pas de la mettre aussi dans la bouche du pape Pie V; mais comme ce pontife était mort trois mois avant la Saint-Barthélemy, la seconde attribution ne doit pas nuire à la première, comme l'a déjà remarqué G. Brotier (_Paroles mémorables_, 1790, in-12, p. 40).--Le _mot_ doit rester au chancelier, qui eut le malheur de voir les massacres et de leur survivre six mois. On dit aussi qu'ils lui inspirèrent ce vers:
Excidat illa dies ævo, nec postera credant Sæcula...