L'esprit dans l'histoire: Recherches et curiosités sur les mots historiques
Part 10
[Note 294: La vie anecdotique de Sixte-Quint n'est, surtout pour le commencement, qu'une répétition de celle du cardinal Brogni (_V._ Bayle, à ce mot).--La scène des béquilles jetées, et le _mot_ qu'aurait dit ensuite Sixte-Quint au cardinal de Médicis, s'étonnant de le voir marcher droit, lui, si cassé avant l'élection: «Si je me courbais, c'est que je cherchais les clefs du paradis»; tout cela n'est qu'invention. On a mis dans la bouche de Sixte-Quint ce qui n'était qu'une facétie, en circulation à propos de tous les nouveaux papes. «A Rome, lisons-nous dans les _Historiettes_ de Tallemant, on dit, quand on voit un vieux cardinal courbé, qu'il cherche les clefs, car, dès qu'ils les ont trouvées, ils se portent le mieux du monde.» (Édit. in-12, t. X, p. 74.)]
[Note 295: Rizzio, ou plutôt Riccio, avait plus de la trentaine et rien d'attrayant. Presque tout ce qu'on a écrit sur lui est faux. Ainsi, M. Fétis (_Biographie des music._, à son nom) le pose en compositeur distingué, tandis que, selon Hawkins, ce n'était qu'un piètre chanteur, qui n'a rien composé (Lichtenthal, _Dict. de musique_, trad. par Mondo, t. II, p. 259).]
M. Despois, rendant compte de la première édition de ce livre[296], disait: «J'imagine que M. Fournier va se faire bien des ennemis; je mets en première ligne les artistes.» C'était fort juste; mais pour prouver que ces sortes d'inimitiés ne m'effrayent pas, j'ai cru devoir ajouter ce qu'on vient de lire. Les ennemis que la première édition ne m'avait pas faits me sont venus après la seconde, ou me viendront après la troisième[297].
[Note 296: _Estafette_, 21 juillet 1856.]
[Note 297: Pour compléter ce que j'ai dit, je renverrai à un excellent article de M. Vallet de Viriville dans la _Revue des Provinces_, du 15 juin 1865: _l'Histoire de France au Salon de 1865_.]
Cela dit, je retourne à d'autres mensonges. Je viens de finir en parlant de Marie Stuart: c'est par elle que je recommencerai.
XXVII
Je lus un jour, dans un feuilleton du _Journal des Débats_[298] signé de M. Philarète Chasles:
[Note 298: 23 oct. 1844.]
«Beaucoup de cœurs sensibles se révolteront si j'ose leur dire que Marie Stuart n'a jamais fait que de très mauvais vers, et que ce petit couplet tant répété:
Adieu, plaisant pays de France, O ma patrie La plus chérie! etc.,
n'est qu'une mystification de journaliste, avouée par le journaliste Querlon, et néanmoins reproduite à satiété, dans des torrents de larmes et d'encre sortis de plumes bien taillées et sentimentales. Querlon a imprimé l'aveu de sa faute, et néanmoins _dictionnaires_ et _biographies_, _bibliographies_, _albums_, _notices_, et le reste, ont reproduit fidèlement la légende; elle est encore écrite et imprimée dans la _Biographie universelle_ de MM. Michaud. Mais la vérité vaut-elle la peine qu'on la dise? Plusieurs pensent que non, je crois que oui, j'ai tort peut-être.»
Je ne suis pas de ceux que la vérité effraye; aussi les lignes de M. Ph. Chasles ne firent-elles que me mettre en goût. Sans désemparer, je me lançai à la recherche des preuves de ce qu'il venait de m'apprendre.
J'y étais d'autant plus porté, que la chanson de Marie Stuart, imprimée, pour la première fois, en 1765, dans cette _Anthologie_[299] en trois volumes dont Monet avait fait les frais, dont ce même Meusnier de Querlon avait écrit l'introduction, m'avait toujours semblé un peu suspecte. La mention banale: _tirée du manuscrit de Buckingham_, ne me rassurait pas du tout. Ce que je savais d'ailleurs des habitudes de Querlon, qui prenait volontiers plaisir à ces sortes de mystifications littéraires; ce que je connaissais de son petit livre publié à Magdebourg, en 1761, _les Innocentes Impostures, ou Opuscules de M.***_, n'était pas fait pour me donner plus de confiance.
[Note 299: 1765, in-8º, t. I, p. 19.]
Je cherchai donc. D'abord je trouvai un article de la _Revue des Deux-Mondes_[300], dans lequel M. Ph. Chasles avait émis, pour la première fois, le fait répété sous une autre forme dans son feuilleton des _Débats_. Il persistait dans son dire, donc il en était bien sûr. C'était de quoi me rendre plus confiant encore, plus ardent à la découverte du reste. Il m'apprenait, de plus, que la lettre dans laquelle M. de Querlon trahissait lui-même sa petite imposture était adressée à l'abbé Mercier de Saint-Léger. Il fallait chercher cette lettre; je ne m'en fis pas faute, comme bien vous pensez.
[Note 300: Ier juin 1844, art. sur les _Pseudonymes anglais au_ XVIIIe _siècle_.]
Chemin faisant, j'appris que Mme de Norbelly fille de Querlon, morte il y a trente ans environ, s'amusait souvent à conter l'histoire de la supercherie commise par son père, et dont le monde entier s'obstinait à être la dupe[301]. Je découvris quelques lignes de M. Viollet-le-Duc[302], où il soutenait, lui aussi, que la chanson attribuée à Marie Stuart n'était certainement pas d'elle. J'acquis de plus, par un article de M. Sainte-Beuve dans le _Journal des Savants_[303], une nouvelle preuve que l'assurance donnée à l'abbé de Saint-Léger par Querlon sur la véritable origine de la chanson était très réelle; enfin, je sus que l'un de nos plus riches amateurs possédait, dans sa collection, l'_autographe_ même de la lettre dans laquelle l'innocente fraude se trouvait révélée par son auteur[304]. C'était tenir tout; cependant, je ne sais pourquoi, je ne me défiai pas moins.
[Note 301: Mme de Norbelly, mariée en premières noces avec l'adjudant-major général Levasseur, était la mère de M. le général de division Levasseur.]
[Note 302: _Biblioth. poétique_, IIe part., p. 20.]
[Note 303: Année 1847, p. 278, et _Derniers Portraits littéraires_, p. 63-64.]
[Note 304: C.-Blaze, _Molière musicien_, t. I, p. 446.]
Les autographes sur des faits déjà un peu connus et pour lesquels ils nous sont des preuves trop désirées, trop imprévues, m'ont toujours trouvé sur mes gardes contre l'espèce de certitude improvisée qu'ils apportent. Elle est, selon moi, trop complète pour l'être assez. Ici, quelques lignes imprimées de Querlon ou de l'abbé de Saint-Léger dans un des recueils où ils écrivaient d'habitude, eussent bien mieux été mon affaire. Je désespérais malheureusement de les trouver, et, de guerre lasse, je renonçais presque à poursuivre davantage la solution définitive de ce petit problème littéraire.
Après avoir vu pourtant avec quel dédain superbe M. Mignet, dans sa belle et sérieuse _Histoire de Marie Stuart_, affecte de ne pas parler de cette chanson, tandis que M. Dargaud[305], dans son livre romanesque sur la même reine, n'oublie pas de la donner pour authentique, je m'étais de plus en plus convaincu qu'elle devait être supposée[306].
[Note 305: _Hist. de Marie Stuart_, 1850, in-8º, t. I, p. 134-135.--«Ces vers, dit M. Dargaud, sont désormais inséparables de son nom. Elle les acheva quelques semaines plus tard à Holyrood.» M. Dargaud avait, à ce qu'il paraît, sur cette partie de la vie de Marie Stuart, des mémoires particuliers. Il eût bien dû nous dire où ils se trouvent.]
[Note 306: M. Mignet (_Histoire de Marie Stuart_, 3e édit., Charpentier, 1854, in-12, t. I, p. 102-105) se contente de citer ce passage de Brantôme (t. V, p. 92-94): «Elle, les deux bras sur la pouppe de la galère du costé du timon, se mist à fondre à grosses larmes, jettant toujours ses beaux yeux sur le port et le lieu d'où elle estoit partie, prononçant toujours ces tristes paroles: «Adieu, France!» jusqu'à ce qu'il commença à faire nuict... Elle voulut se coucher sans avoir mangé, et ne voulut descendre dans la chambre de pouppe, et lui dressa-t-on là son lict. Elle commanda au timonnier, sitost qu'il seroit jour, s'il voyoit et découvroit encore le terrain de France, qu'il l'éveillast et ne craignist de l'appeler: à quoy la fortune la favorisa, car le vent s'estant cessé, et ayant eu recours aux rames, on ne fit guères de chemin cette nuict; si bien que le jour paroissant, parut encore le terrain de France, et n'ayant failly le timonnier au commandement qu'elle lui avoit faict, elle se leva sur son lict, et se mit à contempler la France, encore et tant qu'elle put... Adonc redoubla encore ces mots: «Adieu, France! Adieu, France! je pense ne vous voir jamais plus.» Toute cette scène ne vaut-elle pas mieux que le couplet de Querlon? Le silence de Marie Stuart, entrecoupé d'un seul cri d'adieu, n'en dit-il pas plus que cette romance, composée de sang-froid et chantée sur la poupe? Il n'y a de mise en tout ceci que les vers de Ronsard (édit. in-fol., t. VIII, p. 6-7). M. Mignet les cite:
Le jour que vostre voile au vent se recourba Et de nos yeux pleurans les vostres desroba, Ce jour-là, mesme voile emporta loin de France Les muses qui souloient y faire demeurance. ]
Quelques lignes de M. de Villenfagne, dans ses _Mélanges de littérature_, etc.[307], me rendirent tout à coup l'espoir.
[Note 307: _Mélanges de littérature et d'histoire_, Liège, 1788, in-8º p. 39.]
Elles me mettaient sur la trace d'un article de l'_Esprit des Journaux_, dans lequel, caché sous un pseudonyme, l'abbé de Saint-Léger confessait franchement l'aveu que M. de Querlon lui avait fait de sa supercherie. Je courus au volumineux recueil, et le feuilletai tant et si bien que, dans le volume du mois de _septembre_ 1781[308], je découvris ce petit paragraphe, qui mettait victorieusement fin à ma tâche de chercheur:
[Note 308: P. 227. _Observations sur deux lettres imprimées dans l'_Esprit des Journaux, _concernant les Annales poétiques_ (par D...).]
«Marie Stuart est-elle auteur de la chanson qui lui est attribuée dans l'_Anthologie_? Feu M. de Querlon m'a assuré l'avoir faite lui-même. Cette assertion d'un homme qui étoit vrai tranche la question.»
Fort bien dit! Là, en effet, est toute la solution de l'affaire et la condamnation des routiniers qui persisteraient désormais à croire et à dire le contraire.
XXVIII
Dans l'article du _Journal des Savants_ cité tout à l'heure, M. Sainte-Beuve pose cette autre question que personne, je crois, ne s'était encore faite:
«Les beaux vers de Charles IX à Ronsard:
L'art de faire des vers, dût-on s'en indigner, etc.,
où se trouvent-ils pour la première fois?...»
Je pris à cœur ce point d'interrogation, et je finis par me mettre, je crois, en état d'y répondre. Ces vers, «les meilleurs que l'on connaisse publiés sous le nom d'un roi, dit M. Valery[309], et peut-être les plus beaux de ce siècle»; ces vers que Voltaire[310], pour leur donner un auteur vraisemblable, mit sans plus de raison sur le compte d'Amyot, très excellent prosateur, mais rimeur détestable[311], se trouvent pour la première fois dans le _Sommaire de l'Histoire de France, etc._, par Jean Le Royer, sieur de Prades, Paris, 1651, in-4º, p. 548, où Abel de Sainte-Marthe les reprit pour les placer dans le _Recueil de preuves_ jointes au _Discours historique sur le rétablissement de la bibliothèque de Fontainebleau_[312].
[Note 309: _Curiosités et Anecdotes italiennes_, p. 252-253.]
[Note 310: _Lettre à l'abbé Vitrac_, 23 décembre 1775. (Édit. Beuchot, t. LXIX, p. 459.) _V._ aussi et surtout le _Dictionn. philosoph._, art. CHARLES IX.--Puisque nous allons parler d'Amyot, n'oublions pas de dire que toute l'histoire de son enfance, telle qu'on la lit partout, est complètement fausse, ainsi que M. Ampère l'a prouvé (_Revue des Deux-Mondes_, 1er juin 1841, p. 720-722). Bayle y avait cru. Joly le réfuta le premier dans les _Remarques_ sur son _Dictionnaire_, t. I, p. VI. C'est un petit roman de l'invention de Saint-Réal, dans le genre de celui que l'abbé a écrit sur la _Conspiration des Espagnols contre Venise_ (_V._ Sainte-Beuve, _Causeries du lundi_, t. IX, p. 371), et de cet autre, dont Schiller a fait une tragédie, et qui travestit tout à fait la vérité au sujet de don Carlos et des causes de sa mort. Dès le dernier siècle, le P. Griffet (_Traité des différentes sortes de preuves_, etc., p. 11-12) et l'abbé de Longuerue en avaient éventé le mensonge. _V._ d'Argenson, _Essais dans le goût de Montaigne_, p. 346.--Dans la _Revue des Deux-Mondes_ (1er avril 1859, p. 577), M. Mérimée fit à son tour justice de ce roman, d'après les deux volumes de Prescott, _History of the reign of Philippe II_; mais, depuis lors, en 1863, M. Gachard à Bruxelles, M. Charles de Moüy à Paris, chacun dans un ouvrage portant le même titre: _Don Carlos et Philippe II_, en ont encore eu bien plus définitivement raison; après les deux volumes de l'un et le volume de l'autre, il n'y a plus à douter de la folie coupable de l'insensé D. Carlos, et de la fausseté de ses amours avec la reine sa belle-mère. Robertson, qui popularisa cette fable, est comparé par M. Mérimée à Tite-Live, avec toutes sortes de réserves, bien entendu, mais non pas cependant avec celle du mensonge.]
[Note 311: C'était l'avis de Charles IX lui-même. _V._ _Dictionnaire_ de Bayle, édit. Beuchot, t. I, p. 504.]
[Note 312: 1668, in-4º, p. 17.--Sainte-Marthe y cite tout le passage du livre de son ami de Prades, sur le talent poétique de Charles IX et sur les vers qu'il composa. «On en voit quelques-uns à la suite de la _Franciade_ de Ronsard, et d'autres en d'autres _lieux_, dont ceux-ci (ceux dont il est question ici) ne sont pas les moins remarquables.» Voilà tout; ni de Prades ni Sainte-Marthe ne s'expliquent davantage sur le _lieu_, très intéressant à connaître cependant, où ces vers ont été trouvés. L'abbé Goujet (_Biblioth. franç._, t. XII, p. 204) se contenta de les citer d'après eux. De son temps, il y avait tant d'années déjà que ces vers étaient attribués à Charles IX, qu'il paraissait inutile de chercher s'ils lui appartenaient réellement. Il y avait prescription pour le mensonge. J'ai regretté que, dernièrement encore, on n'ait pas cru devoir revenir sur cette prescription dans un livre qui, en répétant l'erreur, lui donnera une trop solennelle consécration: c'est le _Dictionnaire historique_ de l'Académie (t. I, p. 26). Si l'on ne trouvait pas bon d'enlever à Charles IX tout le mérite de ces vers, au moins, à mon avis, fallait-il faire quelques réserves.]
Pour mieux appuyer ce qui nous reste à dire à leur sujet, nous allons, bien qu'ils soient connus de tout le monde, les reproduire encore ici:
L'art de faire des vers, dût-on s'en indigner, Doit être à plus haut prix que celui de régner. Tous deux également nous portons des couronnes: Mais, roi, je les reçois, poète, tu les donnes. Ton esprit, enflammé d'une céleste ardeur, Éclate par soi-même, et moi par ma grandeur. Si du côté des dieux je cherche l'avantage, Ronsard est leur mignon, et je suis leur image. Ta lyre, qui ravit par de si doux accords, T'asservit les esprits dont je n'ai que les corps, Elle t'en rend le maître, et te sait introduire Où le plus fier tyran ne peut avoir d'empire.
Nous pourrions, après cette citation, faire ce dont s'avisa Voltaire à l'encontre du sieur de Prades, qui s'en était prudemment gardé; nous pourrions mettre en regard de ces douze vers quelque autre poésie de Charles IX, que la comparaison ne ferait guère briller, et qui, littérairement parlant, perdrait à être authentique. C'est inutile; ce petit morceau porte assez avec lui la preuve de son origine: il suffit, selon moi, de le lire. On sent tout d'abord, à la tournure des vers, à leur solide régularité, à leur allure un peu fière, à l'antithèse qui s'y joue et qui s'y soutient avec une grâce forte et aisée; enfin à je ne sais quel grand air qui semble faire de cette poésie plutôt une sœur de la muse assurée de Corneille qu'une contemporaine de la muse inégale de Ronsard; on voit bien, dis-je, que pour leur donner place dans son livre publié en 1651, de Prades a certainement façonné, remanié à fond ces douze alexandrins selon la manière et le goût de son temps[313], si même il ne les a pas fabriqués de toutes pièces.
[Note 313: C'est ce que fit Sauvigny pour les vers de Mlle de Calages, cités par la _Biographie universelle_ (art. CALAGES). En les reproduisant le premier dans le _Parnasse des Dames_, il changea des vers entiers, il l'avoue lui-même, des expressions, quelquefois même des tours de phrase, et cela, dit-il, pour faire mieux goûter notre ancienne poésie. Il n'est pas étonnant que la _Biographie_, qui les reprit avec ses variantes, ait trouvé que ces vers, faits avant _le Cid_, étaient dignes d'une autre époque. (Barbier, _Examen critique des dict. histor._, p. 165.)]
L'original n'a pas été retrouvé, et pour cause sans doute; on ne peut donc savoir ce qu'après le travail d'épuration auquel on les aurait soumis il a pu rester des vers écrits par Charles IX. Ce qui est plus possible, la pièce primitive étant absente, c'est de croire, sans crainte de démenti, que de Prades avait ses raisons pour être le premier à citer ce morceau, et que même il était sans doute le seul, en 1651, qui pût s'en permettre la citation[314].
[Note 314: Ce qui me fait le soupçonner davantage, c'est qu'il était moins historien que poète. Il avait fait des tragédies, entre autres un _Arsace_, joué en 1666 par la _troupe du Roy_, et qui, lit-on dans la préface, avait eu l'approbation des meilleurs esprits: MM. de Sainte-Marthe, La Mothe-Le Vayer, du Ryer, Beys, Quinault. «L'illustre M. Corneille dit qu'elle avoit assez de beautez pour parer trois pièces entières.» On y trouve des vers comme ceux-ci, qui, soit dit en passant, ressemblent fort à la célèbre parole du général Cavaignac, quittant le pouvoir à la fin de 1848:
J'abandonne le trône... Je pourrois en tomber, j'aime mieux en descendre, etc.
On conçoit qu'un homme dont les vers avaient l'applaudissement de Corneille pouvait se croire en droit d'arranger ceux de Charles IX, sinon de les faire entièrement lui-même.--C'est du reste--et ceci sera décisif dans le procès--ce que de Prades s'était déjà permis pour le même roi s'adressant au même poète. On trouve dans ses _Œuvres poétiques_, 1650, in-4º, p. 37-38, une _Epistre de Charles IX à Ronsard_, faite par lui tout entière.]
Dreux du Radier, qui m'aida beaucoup à retrouver le premier gîte de ces beaux vers, et à qui tout d'abord ils avaient aussi semblé d'une authenticité suspecte, ne croyait de la part de de Prades qu'à un travail d'arrangement. Ce n'était peut-être pas assez dire; mais pour son temps c'était beaucoup. «Ils sont, écrit-il[315], si exacts pour ce qu'on appelle versification, et même pour l'expression toute moderne, que je ne saurois m'empêcher d'avertir le lecteur que celui qui les rapporte s'est sans doute écarté de l'original, sous prétexte de ne pas choquer l'oreille par des sons auxquels elle n'est plus accoutumée. Il a changé ce qui lui a paru trop dur. Mais bien loin de mériter quelque reconnoissance par cette fausse délicatesse, on ne sauroit que le blâmer de sa hardiesse. Il nous prive des grâces respectables d'un original précieux, pour nous donner une copie peut-être foible, et ses expressions, au lieu de celles du monarque dont il parle.»
[Note 315: _Tablettes historiques_, etc., t. II, p. 228.]
XXIX
«Je viens d'aider à dépouiller Charles IX du plus beau fleuron de sa couronne poétique, je vais lui donner sa revanche. A-t-il tiré sur les huguenots le matin de la Saint-Barthélemy, comme on le répète partout? Pour moi, je ne le crois pas; les témoignages allégués, celui du Gascon Brantôme[316], celui de ce marquis de Tessé, qui, selon Voltaire[317], tenait le fait du gentilhomme même qui chargeait l'arquebuse du roi, n'étant pas, à mon avis, des preuves bien redoutables. L'abbé Coupé en a fait bon marché dans un article de ses _Soirées littéraires_, et je fais comme lui très volontiers[318].
[Note 316: _Hommes illustres et grands capitaines françois_ (édit. du _Panthéon littéraire_), t. I, p. 560-561.]
[Note 317: _La Henriade_, chant II, notes.--Voltaire, dans ses notes de _la Henriade_, comme dans son _Essai sur les guerres civiles_, est impitoyable pour Charles IX, jusque-là qu'il ne craint pas de lui prêter, devant le cadavre de Coligny à Montfaucon, le _mot_ de Vitellius à Bédriac: «Le corps d'un ennemi mort sent toujours bon.» Walter Scott l'a bien mis dans la bouche de Louis XI, au chapitre III de _Quentin-Durward_! O licences du roman historique! Pour le prêt fait ici à Charles IX, Brantôme est le premier coupable. C'est lui qui lui fait dire, devant le gibet de Coligny, à ses courtisans qui se bouchaient le nez «à cause de la senteur:--Je ne le bouche, comme vous autres, car l'odeur de son ennemi est très bonne.» (_Œuvres_, édit. du _Panthéon littéraire_, t. I, p. 561.)--Avouons que Voltaire se rétracta plus tard. «C'est, dit-il au chap. CLXXI de l'_Essai sur les Mœurs_, un ancien mot de Vitellius, qu'on s'est avisé d'attribuer à Charles IX.»]
[Note 318: _V._ aussi Musset-Pathay, _Correspond, histor._, in-8º, p. 103.]
«Ce n'est pas la petite diatribe de Prudhomme dans ses _Révolutions de Paris_, où il est dit, par exemple, que Charles IX quittait une partie de billard quand il prit sa carabine pour tirer sur les huguenots, qui me fera changer d'opinion. Le fameux décret de la Commune statuant, en date du 29 vendémiaire an II (20 octobre 1793) qu' «il sera mis un poteau infamant à la place même où Charles IX tirait sur son peuple[319]», ne me convaincra pas davantage, et je ne me rendrai point parce que je saurai que ce poteau, portant une inscription en lettres gigantesques, se vit très longtemps sur le quai au-dessous de la fenêtre du cabinet de la reine, aujourd'hui la galerie des Antiques. Je sais trop bien que toute cette partie du Louvre n'ayant été construite que vers la fin du règne d'Henri IV, il eût été assez difficile que Charles IX pût s'être embusqué là pour _arquebuser_ «aucuns dans les fauxbourgs de Saint-Germain, qui se remuoient et se sauvoient», comme dit Brantôme.
[Note 319: _Réimpression du Moniteur_, t. XVIII, p. 170.]
«Un livre récemment publié déplace la scène, mais sans la rendre plus vraisemblable. Ce n'est pas du Louvre, c'est du Petit-Bourbon, qui était proche et dont la principale fenêtre donnait sur le quai de l'École, presque en regard du bâtiment actuel de la Monnaie, que le roi aurait tiré. On acheva de démolir le Petit-Bourbon en septembre 1758, et c'est à propos de cette démolition que le livre dont je viens de parler, et qui n'est autre que le _Journal_ de l'avocat Barbier[320], assigne au forfait royal ce nouveau théâtre.
[Note 320: T. IV, p. 290.]
«Le 20 de ce mois, y est-il dit, on a commencé à abattre l'ancien garde-meuble, rue des Poulies, sur le quai[321], dans lequel bâtiment étoit un balcon d'une ancienne forme, couvert et élevé, d'où Charles IX tiroit avec une arquebuse sur le peuple, le jour de la Saint-Barthélemy; on ne verra plus, ajoute Barbier, le monument de ce trait historique.»
[Note 321: La rue des Poulies allait alors jusqu'au quai de l'École, en longeant toute la colonnade du Louvre. _V._ notre _Paris démoli_, 2e édit., Introduction, p. XXXVIII, notes.]
«Il se trompait. La calomnie tient aux mensonges qu'elle a caressés pendant des siècles. Quand on fait disparaître les lieux où elle en avait étalé la mise en scène, elle cherche ailleurs où les loger, où les faire mouvoir. C'est ainsi que pour celui qui nous occupe, le balcon du garde-meuble étant détruit, elle fit choix de la fenêtre du cabinet de la reine, place nouvelle qui, de 1758 à 1793, avait été déjà consacrée par trente-cinq ans de commérages, lorsque la Commune vint à son tour la déclarer authentique.
«Vous savez maintenant, et de reste, si elle pouvait l'être. Celle dont on lui cédait le rôle, la fenêtre du Petit-Bourbon, ne l'était pas davantage. Pour s'en assurer, il n'y a qu'à prendre au pied de la lettre le passage de Brantôme sur lequel se base toute l'accusation. «Quand il fut jour, y est-il dit, le roy mist la teste à la fenestre de sa _chambre_...» Où se trouvait la _chambre_ de Charles IX? Au Louvre, et non pas au Petit-Bourbon. Croyez-m'en, un fait qui laisse ainsi dans le doute sur le lieu où il s'est passé est loin d'être bien avéré[322].»