L'esclave religieux, et ses avantures
Chapter 7
A la fin de l'Automne la peste diminua, mais il semble qu'elle ne voulut point quitter le Royaume, sans emmener avec elle quelques personnes de la premiere qualité. Elle fit d'estranges ravages dans le Serrail du Bacha, & emporta cinq de ses femmes & trois de ses enfans. Sidy Hally fils unique de Mehemet Caya, fut emporté en mesme temps, son pere fit distribüer à ses funerailles plus de mil écus en charitez, dont se ressentirent les Captifs. Le Caya n'estoit pas encore consolé de la mort de son fils, qu'il fut attaqué de la maladie; Il se glorifioit que la peste n'osoit l'attaquer au milieu de ses Gardes, & qu'elle respectoit ceux qui gouvernent les peuples. Cependant il fut puny de son orgueil & de ses sacrileges, de mesme que le fut autrefois Baltazar Roy de Babylone, pour avoir prophané dans un festin les Vases sacrez qui avoient servy au Temple de Dieu; car le Caya qui avoit osé prophaner de jeunes Captifs Chrestiens, Vases sacrez du Temple de Jesus-Christ, fut frappé dans une débauche qu'il faisoit à la Campagne, & mourut trois jours aprés d'une maniere épouventable; Pendant sa maladie il ne voulut se servir que de Chrestiens qu'il fit assembler si-tost qu'il fut arrivé à son Palais; il leur dit qu'il avoit confiance en leurs prieres, & qu'ils étoient les seuls qui pouvoient appaiser la colere de Dieu justement irrité contre luy, leur promit la liberté & de se convertir s'il réchapoit. Le second jour il fit venir ses Eunuques & ses Esclaves Noirs, & leur réprocha qu'ils estoient incapables de luy donner du soulagement; le dernier jour de sa maladie il se moqua d'un Marabous qui l'exortoit à mourir en veritable Musulman, & profera souvent en sa presence ces paroles Greques, _Matapani, Matachristo_, appellant Dieu & la Sainte Vierge à son secours, dequoy le Marabous indigné s'écria en Arabe, _Valla loucan mout, mont ut quel stafre valla ya Mahomet_, ha Dieu! quand Mehemet mourra je ne doute pas qu'il ne meure comme un chien, à Dieu ne plaise, grand Prophete: Mehemet se voyant à l'extremité, se fit apporter par son Casanadal ou Tresorier un sac plain d'argent qu'il répandit luy-mesme sur un tapis proche de son lit, puis le regardant avec mépris il cracha dessus, comme ayant esté l'objet de son insatiable avarice & la cause de son infidelité; enfin il devint si furieux qu'il ne put souffrir personne dans sa chambre, & mourut en desesperé. Sa fin malheureuse fit juger que le repentir qu'il avoit témoigné ne provenoit que d'une crainte servile; en effet sa vie avoit esté une perpetuelle suite de dissolutions & d'impietez, & jamais le Christianisme n'eut dans Tripoly un plus grand adversaire que ce Caya, qui n'épargnoit ny artifices ny tourmens, pour augmenter le nombre des Renegats. Il estoit de l'Isle de Chio, d'où il vint à Tripoly, pour participer à la fortune de son oncle, qui luy donna le Turban & la Charge de Caya. Le Bacha ne fut gueres affligé de sa mort, parce qu'il estoit informé de son ingratitude & du dessein qu'il avoit eu de le déposseder; il mit en sa place un autre de ses neveux, qui depuis un an s'estoit retiré à Tripoly. Ce Schismatique ne fit aucun scrupule de se faire Turc, & ne voulut pas faire mentir le proverbe Italien, _Nasche un Greco, Nasche un Turco_, naist un Grec, naist un Turc. Il prit le nom de Soliman, & s'aquita si dignement de son employ, qu'il aquit l'amitié du peuple que le deffunt avoit persecuté dans toutes les occasions; Le Bacha fut satisfait de sa conduite, quoy qu'il n'aprouvât point ses débauches avec le Consul Anglois qu'il visitoit de nuit, pour avoir la liberté de boire du vin.
Le Grand Marabous ordonna des prieres publiques en action de graces de ce que la peste estoit cessée; Le Bacha voulut en augmenter la feste & les réjoüissances, par la circoncision de deux de ses enfans & de quelques Renegats destinez pour leur service. Le jour de la ceremonie le rendez-vous de l'assemblée fut sur une hauteur d'où l'on découvre toute la Ville, & à main droite la Mer. Pendant que la Cavalerie & l'Infanterie de Tripoly descendirent de cette hauteur dans une plaine qui a prés d'une lieuë, & qu'en la compagnie de ces deux jeunes victimes qu'on alloit sacrifier à Mahomet, elles se mirent en marche vers la Ville; Les Navires ornez de leurs Paviosades & Etendars, firent une décharge de leurs Canons, qui fut suivie de celle du Chasteau & des Ramparts de Tripoly. On entendoit de tous costez des cris de joye, l'air retentissoit du bruit des Tambours & des fanfares des Trompetes, & de cent pas en cent pas on avoit preparé des divertissemens aux petits Princes. Tantost des Luteurs à demy nuds leur faisoient paroistre leur force & leur subtilité, & tantost ils estoient charmez par des concerts & des danses à la mode du païs. Sur tout on admiroit l'adresse des Arabes & la vitesse de leurs chevaux, ces Cavaliers aprés avoir lancé leurs Lances les attrapoient avant qu'elles tombassent à terre; Ils courent sans scelle, sans bride, sans étriez, à genoux sur le cheval ou debout. A l'entrée de la Ville le Chasteau fit une décharge de son Canon, & l'Infanterie une salve de Mousqueterie. L'on a de coûtume à la circoncision des Renegats, de faire courir des bassins pour recevoir les liberalitez des Turcs, & l'argent qu'on trouve est distribué aux nouveaux circoncis, on les regale le reste du jour afin de leur faire oublier la douleur de ce baptéme de sang, qui est plus sanglant que celuy des Juifs, & le plus rude commandement de la Loy Mahometane; Si quelqu'un apprehende l'operation, on luy donne un breuvage pour l'endormir & pendant le sommeil on le circoncit, j'ay veu des personnes âgées en estre incommodées durant quatre mois.
La peste estant finie, les Captifs qui avoient esté employez au service de l'Infirmerie retournerent à la Ville; j'apris qu'il y estoit mort plus de six mil Turcs, outre ceux de la Campagne qui montoient à davantage. Dieu protegea visiblement les Captifs Chrestiens, puisque dans trois prisons differentes où la chaleur & la puanteur estoient seules capables de les étouffer, il n'en mourut que cinq cens, quoy qu'ils fussent obligez de converser, boire & manger avec toutes sortes de Nations & de personnes infectées, & de se trouver dans les occasions les plus perilleuses. Les Turcs avoüerent à leur confusion, qu'il y avoit du prodige, mais il tâcherent de nous persuader que Mahomet nous avoit conservez pour avoir soin d'eux & leur rendre service. La maladie ne fit pas aussi de grands desordres chez les Grecs, les Armeniens & les Marchands Chrestiens, & dans plus de deux cens familles il ne mourut que trente personnes, Babba Basili Caloriri Prestre des Grecs, fut le plus regreté. Moustafa mon Patron m'avoit souvent menacé de me vendre au Levant, si mes parens differoient de me racheter, la peste dont il mourut me délivra de ses fers, pour me faire rentrer dans ceux du Bacha; lequel s'empara de plusieurs Captifs des particuliers, sous pretexte qu'il estoit mort quantité des siens, & qu'il en avoit besoin pour ses travaux. Je ne sçaurois exprimer les richesses & le nombre des Chameaux, des Dromadaires & des autres bestes, dont profita Osman aprés la contagion. Les Gardes de la prison me destinerent pour le travail de la Marine, parce que les Maistres ouvriers demanderent vingt Captifs pour leur fournir le bois necessaire à la fabrique qu'ils faisoient d'un Navire qui devoit estre le Chef d'Escadre de Tripoly; Nous servions de portefais & faisions ce que les chevaux font en France, comme de porter les Balots de marchandises, de tirer des Magasins les bois, & de traîner les Canons avec tous les équipages des Vaisseaux, qu'on veut épargner. Quoy que ce travail fût penible, il ne me parut pas si fâcheux que celuy de forgeron, où Moustafa avoit mis ma patience à l'épreuve.
Chapitre VIII.
_Inconstance des actions humaines, Histoire à ce sujet d'un Seigneur Piedmontois, & de Dom Philippes fils du Bacha de Tunis, le Bacha fait changer le Cimetiere des Juifs, translation des os dans le nouveau; tromperie faite aux Juifs dans cette translation par les Captifs Chrestiens. Autre tromperie faite à un Capitaine Flamand par des Esclaves Venitiens qui sont découverts._
L'homme joüe sur le Theatre de la vie des personnages si differens, & l'inconstance à tant d'empire sur sa conduite qu'on ne sçauroit asseoir de jugement certain ny sur ses moeurs ny sur sa fortune, tel paroist sur la Scene avec des qualitez & des inclinations vertueuses qui en sort avec la réputation d'un scelerat & d'un perfide, & tel commence son entrée dans le monde par le libertinage qui meurt dans la penitence, de sorte qu'il faut attendre la mort pour donner à un homme le titre de bon ou de meschant, d'heureux ou d'infortuné. Les deux Histoires suivantes qui sont arrivées dans la Barbarie justifieront ces veritez. Un Seigneur Piedmontois qui estoit dans les bonnes graces de son Prince devint tellement jaloux de sa femme qu'il ne pût resister à cette passion violente qui cause tant desordres, aprés l'avoir maltraitée il luy prit ses bijoux & ce qu'elle avoit de plus precieux, il voyagea en plusieurs Royaumes où il ne pût trouver un azile asseuré, ce qui l'obligea dans son desespoir de gagner Ligourne où il se mit sur une Barque qui vint à Tripoly; d'abord il feignit de chercher commodité pour aller à la Terre Sainte, & ne frequenta que les Consuls & les Marchands Chrestiens sans se faire connoistre; Mais ne pouvant goûter avec eux tous les plaisirs qu'il souhaitoit, il visita les Renegats qui reconnoissant son humeur portée à la débauche se promirent de l'enrôler bientost dans leur party, & le regalerent souvent dans des jardins à la campagne. Le Bacha informé qu'il estoit de qualité donna ordre aux Renegats de ne rien espargner pour le rendre Mahometan. Un jour dans l'excez & l'emportement d'une débauche ils le prierent de s'habiller à la Turque, ce qu'ayant fait ils le menerent en cét équipage au Chasteau, où le Bacha le complimenta sur son changement; quelques jours aprés il fut circoncis & nommé Regep. Les Turcs en firent de grandes réjoüissances tandis que le nouveau partisan de leur Prophete commançoit à porter la peine de son crime par la douleur qu'il souffroit, car la circoncision fait bien plus de mal aux personnes âgées qu'aux jeunes. Le Bacha le gratifia de deux écus par jour & de six plats de sa table, luy fit épouser une Russiote, le logea dans le Casteau, & luy donna deux Esclaves pour son service; l'un d'eux estoit Esclavon & luy servoit de truchement auprés de sa femme, laquelle ne parloit que la langue Turque que l'Esclave sçavoit & qu'il expliquoit à son Maistre en Italien. J'ay appris depuis ma sortie de Barbarie que ce pauvre Esclavon a esté écorché vif pour s'estre rendu le chef de trente Captifs qui couchoient au Chasteau & qui avoit entrepris de s'enfuir de nuit.
Regep estoit plus Courtisan que Guerrier, il crût que faisant sa cour au Bacha il avanceroit sa fortune; Mais Osman eut peu de consideration pour luy à cause de ses débauches qui scandaliserent les Turcs & consommerent ce qu'il avoit apporté du Piedmont. Ainsi Regep se voyant negligé du Bacha, sans argent & abandonné des Marchands Chrestiens qui luy en refusoient, il resolut de chercher party ailleurs. C'est le sort des Renegats mécontens de changer de Royaume, quoy qu'il y ait quelquefois du danger dans ce changement. Dieu permit sans doute qu'il eust ces chagrins qui le firent repentir de son infidelité & luy inspirerent l'envie de se retirer en terre Chrestienne. Il obtint du Bacha permission d'aller à Thunis sous pretexte qu'il y avoit affaire. Son dessein estoit de parler à Dom Philippes dont l'histoire suit celle de Regep, afin de trouver les moyens de se sauver en Chrestienté. Estant arrivé Thunis il ne pust conferer librement avec Dom Philippes que sa mere tenoit enfermé dans son Palais avec des Marabous qui ne luy preschoient que l'Alcoran auquel il avoit renoncé. Ce qui obligea Regep de retourner à Tripoly, où il fit paroistre une conduite toute opposée à celle qu'il avoit euë auparavant, il ne vécut plus dans le desordre & observa la Loy si exactement qu'il aquit l'estime & la confiance du Bacha. Comme il n'estoit pas propre à commander un Navire en course, Osman le choisit pour Gouverneur de la Ville de Bengase scituée entre Tripoly & Alexandrie, il y ménagea si bien ses interests pendant quatre années qu'il amassa de quoy faire sa retraite dont il avoit toûjours conservé le dessein. Afin de l'executer plus aisément il envoya les meilleurs Soldats de sa Garnison à la campagne pour chasser les Arabes qui ravageoient les environs de la Ville, & durant l'absence de ces Troupes il fit équiper un Brigantin de Captifs & de Noirs dans lequel il s'embarqua avec sa femme ses servantes & ses richesses. Le vent luy fut si favorable qu'il vint prendre terre à Lipary en Sicile aprés huit jours de navigation. Il n'y fut pas plustost arrivé qu'il recompensa les Chrestiens qui l'avoient assisté dans sa fuite, & fit instruire les Noirs qui receurent le Baptesme & leur donna de l'argent avec permission de s'establir où bon leur sembleroit, sa femme & ses servantes se firent aussi Chrétiennes & se voüerent dans un Monastere de Religieuses auquel Regep destina le reste de ce qu'il avoit apporté de Barbarie. Pour luy il prit l'habit chez les Capucins de Lipary, afin d'expier dans un Ordre si austere le crime de son infidelité.
L'Histoire de Dom Philippes ne confirme pas moins que celle de Regep l'inconstance des actions humaines. Il est fils d'un Renegat Corse qui merita par sa valeur de gouverner la Ville & le Royaume de Thunis. Parmy ceux que son pere avoit choisis pour l'eslever il y avoit un vieux Captif Espagnol, qui luy inspira de l'affection pour le Christianisme. On luy avoit équipé un Brigantin afin de l'accoustumer à la mer, ses courses ordinaires estoient à la Goulette où souvent il alloit visiter les Navires Chrétiens qui y venoient moüiller l'Ancre. Les Capitaines se faisoient honneur de recevoir dans leur bord le fils du Bacha de Thunis, & le regaloient le mieux qu'il leur étoit possible. Les manieres civiles des Chrestiens & les conseils du Captif Espagnol firent prendre la resolution à Dom Philippes d'abandonner l'Afrique & de s'enfuir en Espagne. L'entreprise fut executée avec tant de bonheur que Dom Philipes ayant receu d'un Capitaine de Navire Chrétien les provisions necessaires pour son voyage, s'embarqua sur son Brigantin avec sa suite qui luy estoit fidele, & arriva en deux jours à Cartagene dans le Royaume de Valence en Espagne. Le Gouverneur fit avertir sa Majesté Catholique de la qualité du fugitif, & receut ordre de le faire conduire à Madrid, où toute la Cour admira le courage & le zele de ce jeune Afriquain qui avoit quitté Pays, parens, richesses & dignitez pour embrasser la Religion Chrestienne. Philippes IV. qui regnoit lors en Espagne luy donna son Nom au Baptesme & le fit mettre à l'Academie; aprés avoir appris parfaitement ses Exercices le Roy luy permit d'aller en Italie. Il fut bien receu du Pape, aux pieds duquel il renouvela les voeux de son Baptesme, & ayant sejourné quelque temps dans Naples le Vice-Roy luy fit épouser une personne de condition. Il y avoit huit ans que Dom Philippes estoit marié lorsqu'il obtint permission du Vice-Roy de retourner à Madrid pour y faire sa Cour & remercier le Roy de ses bien-faits & de la pension qu'il luy avoit assignée sur le Royaume de Naples; comme les Pirates de Barbarie ravageoient lors la Mediteranée il resolut d'aller par terre pour éviter les perils de la mer, & voir le reste de l'Italie & la France.
Pendant que Dom Philippes voyageoit dans l'Europe son pere mourut à Thunis, la mere passionnée pour le retour de son fils & n'ayant point de ses nouvelles eut recours à l'art magique dont les Afriquains se servent sans scrupule dans les affaires desesperées. Les Magiciens qu'elle consulta luy dirent qu'il avoit quitté le Turban & qu'il voyageoit dans l'Europe Chrestienne. Un Navire Hollandois estoit lors à la Goulette, Elle fit venir le Capitaine & luy promit une grande recompense s'il pouvoit ramener son fils. L'interest qui est la passion dominante de la Nation Hollandoise aveugla tellement ce perfide qu'il convint avec la mere, & laissa dans Thunis deux personnes de son Equipage pour seureté de sa parole. Le Capitaine se mit à la voile & ayant appris en Italie que Dom Philippes estoit en Espagne il vint aborder au Port de Cartagene. Il feignit de venir d'Hollande dans le dessein d'aller trafiquer au Levant; on le pria d'attendre une personne de qualité qui devoit arriver de Madrid dans peu de jours pour passer en Italie. Le Hollandois qui avoit sceu adroitement que c'estoit celuy qu'il cherchoit receut la priere de bonne grace & attendit avec joye l'arrivée de Dom Philippes qui s'embarqua sur son Vaisseau. Durant le voyage l'Afriquain qui avoit quelque connoissance de la Navigation ayant témoigné sa surprise de ce qu'on tenoit des routes contraires à la Mediterannée, le Capitaine luy dit que leur maniere de Naviger sur l'Occean estoit differente de celle des Italiens sur les mers du Levant. Un jour il s'esleva une si furieuse tempeste qu'on fut obligé de s'esloigner des Isles de Majorque & de Minorque, le jour suivant & la nuit le vent fut si favorable que le Navire se trouva sur les costes de Barbarie. Dom Philippes estonné de se voir si prés de son Pays pria le Capitaine de s'en esloigner l'assûrant qu'il y avoit du danger pour sa personne. Sur son refus il pleure, il gemit, il luy conte ses avantures & déplore sa destinée; Mais ce Tigre se moque de ses larmes & luy donne des Gardes pour empêcher son desespoir. Le Navire arrive à la Goulette & Dom Philippes est conduit à Thunis où sa mere l'a tenu enfermé pendant plusieurs années en la compagnie de Marabous qui jour & nuit luy preschoient l'Alcoran. C'est pour cette raison que Regep ne put avoir audiance de luy. La mere pour recompense fit empoisonner le Capitaine, tant il est vray que la trahison est de tous les crimes celuy qui demeure le moins impuny. Chose estrange! Dom Philippes qui avoit supporté si long-temps les duretez de sa mere reprens le Turban & est devenu le plus grand ennemy des Chrestiens & le plus cruel aux Captifs qui soit dans toute la Barbarie. Son changement fait voir qu'il n'y à rien d'assûré dans les plus fermes resolutions des hommes.
Proche de la porte de Tripoly il y a un petit Cimetiere où l'on n'enterre que des Cherifs qui se disent parens de Mahomet & des Marabous. Les Turcs au lever du Soleil vont en ce lieu faire leurs prieres, le Cimetiere des Juifs en estoit peu esloigné; les Turcs representerent au Bacha qu'ils estoient interrompus par les Juifs dans leurs prieres, qu'il n'estoit pas juste qu'ils fussent troublez par leurs ceremonies, que les Juifs estoient indignes de les regarder durant qu'ils honoroient leur Prophete, & qu'on ne manquoit pas de terrain dans les environs de la Ville pour les inhumer. Osman ordonna qu'il fût changé du Levant au Ponant quoy que ces malheureux offrissent une somme considerable pour l'empescher. Les Juifs jaloux de conserver les os de leurs Ancestres demanderent au Bacha la permission de les faire transporter dans le nouveau Cimetiere, & le prierent de commander des Esclaves pour achever plus viste le travail. Cent cinquante Chrétiens creuserent & renverserent en quatre jours de temps trois arpens de terre pour en tirer les ossemens que les Juifs avoient soin de partager en deux tas. On trouva dans les Tombeaux des plus riches familles des Anneaux & des Medailles que les Juifs acheterent au double à cause de la veneration qu'ils ont pour les morts. Ce travail fut un perpetuel divertissement, parce qu'il estoit taxé aux Captifs dix écus pour chacune charge d'ossemens. Vingt Esclaves furent destinez pour faire deux fosses dans la nouvelle Place afin d'y enterrer les os des Tribus de Ruben & de Manassé que les Juifs de Tripoly reverent. On fit la translation des os le jour du Sabat afin que les Juifs ne s'y trouvassent pas & qu'ils ne reconnussent point l'adresse des Captifs qui avoient meslé des os de divers animaux parmy ceux des Juifs. Le jour suivant comme les Cacans qui sont leurs Prestres les inhumoient, ils en trouverent quantité de Chameau, ce qui leur fit croire qu'on se moquoit d'eux & que les Chrestiens l'avoient fait pour augmenter leur salaire. Les Juifs touchez de cét affront en firent porter une charge proche la porte du Chasteau pour la monstrer au Bacha qui n'en fit que rire & leur demanda la difference de ces os d'avec ceux de leurs parens, & s'ils croyoient que les Chrestiens en eussent fait le meslange. Marsoure qui estoit le plus puissant d'entre eux, & qui faisoit plus de bruit, fit réponce qu'il n'y avoit qu'eux qui fussent capables de leur faire cette injure. Osman qui estoit de bonne humeur ce jour là & qui vouloit divertir à leurs dépens les Consuls & les Marchands Chrestiens qui estoient au Palais, dit à Marsoure, tu ne sçais peut-estre pas que mes Esclaves ont appris par inspiration que les os de ces animaux dont vous autres vous plaignez, sont ceux qui porterent le bagage de vos parens dans les deserts aprés la sortie d'Egypte, & ainsi vous devez les respecter & avoir de la joye qu'ils soient mis avec les vostres, les Juifs se retirerent en colere & pour se vanger des Chrestiens ils porterent de nuit ces os dans leur Cimetiere. Ils sont plus haïs que les Chrétiens dans l'Empire Ottoman & les Bachas les maltraitent s'ils ne payent de temps en temps les sommes d'argent qu'ils exigent d'eux.