L'esclave religieux, et ses avantures

Chapter 5

Chapter 53,952 wordsPublic domain

Les Corsaires de Tripoly prirent un Navire François qui negotioit pour la Ville de Ligourne, un Religieux de Saint François Italien fut fait Esclave avec deux Maronites qui alloient à Rome estudier dans un College fondé par le Pape Urbain huitiéme pour les pauvres Habitans Catholiques de la Terre Sainte. Il y avoit encore deux Armeniens qui se retiroient en France avec de pretieuses Marchandises; Ces Peuples quoy que sujets du Grand Seigneur sont faits Captifs par les Corsaires de Barbarie, lorsqu'ils se retirent en terre Chrétienne avec leurs richesses. Un de ces Armeniens sauva de sa perte mil Sultanins d'or qu'il donna en garde au Religieux qui ne fut point visité par le respect que les Corsaires portent à l'habit de S. François. Cette somme ayant esté dérobée au Pere par un Esclave Italien qui le frequentoit, l'Armenien apprit avec douleur le vol de ses Sultanins qu'il destinoit pour sa liberté. Il differa quelque temps à demander justice au Bacha de peur de mettre en danger le Religieux, le desir neanmoins de la liberté qui est naturel à tous les Hommes, l'obligea d'en porter ses plaintes à Osman qui fît donner la bastonnade à des Italiens qui frequentoient le Pere, & n'épargna rien pour découvrir le voleur; Il resolut mesme d'attaquer le Religieux qu'il menaça de mort si les Captifs ne rendoient les Sultanins, dans la pensée que les Chrestiens qui ont de la veneration pour leurs Prestres ne l'abandonneroient pas à la cruauté des supplices. Le Bacha voyant que ses menaces estoient incapables d'attendrir le coeur du Criminel, il fit donner au Religieux des bastonnades sous les pieds, le lendemain il les fit reïterer sur les reims, & jura que le troisiéme jour il en recevroit autant sur le ventre & seroit brûlé. La veille du martyre du Religieux deux Marabous vinrent de la part du Bacha dans la prison des Captifs pour y faire des sortileges, ces Ministres d'iniquité exorterent d'abord les Chrétiens à ne point laisser perir leur Religieux qui estoit l'unique pour les consoler dans leur captivité; ils visiterent les quatre coins de la prison où ils profererent des paroles, & principallement aux environs de la Chappelle, & se retirerent faisant cent imprecations contre le laron. Aprés que les portes de la prison furent fermées chacun tâcha de consoler le Religieux, qui ne démentit point l'honneur & la pureté de son Caractere, exortant les Captifs à la perseverance, & priant Dieu de donner la liberté à l'autheur de sa mort; Nous fismes tous des voeux au Ciel pour sa délivrance, & plusieurs passerent la nuit en prieres. A peine fut-il jour que les Satelites du Bacha entrerent & se saisirent du Religieux, les Captifs accoururent pour donner le dernier baiser à leur Prestre que le Bacha vouloit sacrifier à son avarice, & déja l'on traînoit cét innocent au suplice, lorsqu'un Captif qui avoit prié toute la nuit dans la Chapelle trouva proche de l'Autel une bourse où les Sultanins estoient; Elle fut mise és mains de Salem mon Patron & portée au Bacha qui la retint pour luy sans se mettre en peine de l'Armenien qu'il laissa dans les fers. Les Marabous firent courir le bruit que leurs prieres avoient fait trouver les Sultanins, comme si les faux Prophetes de Mahomet avoient quelque puissance dans le Temple de Dieu. Osman les ayant fait compter & s'en estant trouvé manquer deux cent il dit en riant que le voleur avoit bien fait de les avoir gardez pour s'en racheter. En effet le Captif Italien qui les avoit pris en paya sa rançon deux ans aprés, ne l'ayant pas voulu faire plûtost de peur d'estre reconnu; Pour le Religieux il mourut depuis de la peste à Tripoly, en assistant les Chrestiens frappez de cette maladie.

Le Vaisseau du Gal d'or qui avoit porté le present au Grand Seigneur, fut au retour de Constantinople chargé dans l'Egypte & le Damas de marchandises & de legumes pour la nourriture des Levantis; Mais au lieu d'apporter à Tripoly les alimens pour conserver la vie, il y apporta la peste qui causa la mort à une infinité de Barbares. Cinq Turcs en moururent à l'arrivée du Navire, ce qui donna de la terreur à la Ville: Le Caya craignant d'estre chastié de ses impietez fut d'avis qu'on brûlast le Navire & toutes les marchandises; les Interessez demanderent qu'il fût éloigné de Tripoly, & le Bacha qui en estoit le principal le fit conduire du costé d'Alexandrie dans les deserts de la Barbarie. Dans cette retraite les Turcs ne purent s'empécher de venir de nuit à la nage sur le bord de la Mer pour y faire des provisions & voir leurs parens & leurs amis, ce commerce ne dura pas quinze jours que la Campagne & la Ville furent empestées, & la maladie fit tant de ravage que le Caya fit brûler le Navire & les marchandises. Il ne faut pas s'estonner du désordre que la peste fait chez les Turcs, ils commercent à l'ordinaire, boivent & mangent ensemble, visitent les pestiferez, lavent leurs corps morts, & les portent en terre. L'entestement qu'ils ont de la predestination les en fait mépriser le peril, ils disent que Dieu écrit sur le front de l'homme naissant les biens & les maux qui luy doivent arriver, & de quelle mort il doit mourir sans qu'il puisse en éviter la necessité.

Mon Patron voyant sa Maison de Campagne bastie fit travailler à la Mosquée, sans songer qu'il y seroit bientost inhumé. On égorgea dans les fondemens des Moutons qui servirent de nourriture à ses Esclaves; Il nous faisoit donner tous les Vendredis quelques bestes qui ne pouvoient plus suivre le troupeau, où quelque vieux Chameau, pillier d'écurie qui avoit tourné la meule du Moulin pendant vingt années, quoy que la chair n'en fût guere agreable nous ne laissions pas de nous estimer heureux d'avoir une fois la semaine de la viande dont la pluspart de nos freres estoient privez. Salem avoit eu soin de faire assembler les matereaux necessaires pour l'edifice de la Mosquée, c'est pourquoy il eut besoin de tous ses Esclaves. A mon égard je fus tiré de la carriere & employé à preparer la chaux avec le sable, la fatigue & la precipitation de ce travail me donnerent la fiévre; je puis dire qu'elle me fut favorable, puisque les six accés que j'en eûs me donnerent le temps de guerir des blessures que la chaux m'avoit faites aux pieds, aux mains & au visage.

La Peste devint si violente dans Tripoly que les Barbares se retirerent sur le rivage de la Mer où ils esperoient trouver un air moins infecté, & plus propre à temperer l'ardeur du Soleil que celuy de la Ville. Ces aveugles ne voyoient pas qu'il leur estoit impossible de se dérober au Soleil de Justice, qui les punit de leurs abominations par ce Fleau frequent dans l'Affrique. La mort d'une femme de mon Patron l'obligea aussi de se retirer à sa Maison de Campagne avec Hally son fils unique, il laissa dans Tripoly ses autres femmes, une grande fille appellée Solima, & des Esclaves Noires pour leur service, ausquelles il envoyoit tous les jours des vivres. Salem fit peu de sejour en sa maison qu'il quitta pour aller dans les Provinces lever les dépoüilles qui appartenoient au Bacha par la mort des Chefs de Famille. Peu de temps aprés son retour la Peste emporta son fils qu'il aimoit tendrement, ses funerailles furent magnifiques, & l'on y distribua tant de charitez que les Captifs s'en ressentirent. Les Personnes du commun sont portées en Terre sur les épaules; Celles de qualité sur la palme de la main, & les Princes sur les extrémitez des doigts, ils ont tous la face découverte, & sont vestus de leurs plus riches Habits; Ceux qui assistent aux funerailles se font honneur de porter le deffunct, les Turcs & les Arabes sont Inhumez sur le costé droit, afin, disent les Musulmans, qu'ils reposent plus doucement jusqu'au jour du Jugement, au lieu qu'on enterre les Juifs la face contre terre, comme si eux-mesmes s'estimoient indignes de voir le veritable Messie qu'ils ont Crucifié. Lorsque ces insensez portent un corps, si quelque Chrestien passe dessous la Bierre, la Loy leur deffend de passer outre & leur commande de reporter le corps du deffunt au logis.

Zoes premiere Femme de mon Patron vint visiter la Maison de Campagne accompagnée de ses Parentes, elle pleuroit incessamment sur le Tombeau de son Fils, & ses Compagnes joignoient leurs cris & leurs gemissemens à ses larmes; cela déplut à son Mary qui la r'envoya malgré elle, car les Dames Turques ont plus de liberté aux Champs qu'à la Ville, où elles sont enfermées avec des Eunuques & des Servantes noires, qui sont les plus desagreables objets de la Nature. Mon Maistre me voyant assidu au travail eut tant d'affection pour moy qu'il m'envoyoit porter des provisions à sa Maison de Tripoly, & me donnoit ordre de m'informer de la santé de ses femmes qui demeuroient separément dans le mesme logis. Califa son Eunuqe se contentoit au commancement de me recevoir à la porte sans qu'il me fût permis de passer outre; Mais aprés quelques visites Zoes luy commanda de me faire parler à elle toutes les fois que je viendrois à la Maison. L'Eunuque sçachant que Salem m'estimoit, ne fit point de difficulté de m'en permettre l'entrée, quelques entretiens m'ayant fait connoistre le dessein qu'avoit Zoes de me surprendre, je m'abstins pendant quelques jours de la voir, un soir Califa ne voulut jamais recevoir un panier de fruits que j'apportois, il me dit de le presenter moy-mesme à Zoes, qu'il n'y avoit point de danger, qu'elle estoit en compagnie, qu'il avoit ordre de me faire entrer. Elle me receut bien, s'enquit des coutumes de mon Païs & me pria d'en raconter les galanteries à ses Parentes qui sçavoient un peu la langue Franque. Je leur parlay du bonheur des Dames Françoises qui avoient la liberté de voir le monde & de se divertir au jeu, à la promenade, au bal & à la Comedie, & je déploray le malheur des Afriquaines qui estoient perpetuellement enfermées & exposées à la jalousie & aux caprices de leurs Maris qui les traitoient en Esclaves, outre quelles estoient toûjours dans l'aprehension d'estre repudiées. Comme je voulois prendre congé de Zoes, Solima sa fille qui travailloit dans un coing de la Chambre m'appela, je la trouvay de son long sur un Tapis de Turquie appuyée sur un Carreau de Brocard. Sa Mere prit la parole & me dit que je passois ma jeunesse dans une dure servitude, que mes parens m'avoient abandonné, ou qu'ils estoient dans l'impuissance de me rachepter, qu'il ne tenoit qu'à moy de rompre mes Chaînes, & que Solima meritoit bien que je prisse le Turban. Cette belle fille témoigna par ses soûpirs qu'elle agréoit les offres de sa mere, & se leva pour me monstrer un Diamant de prix qu'elle avoit à la teste, me faisant remarquer sa coiffure, & la propreté de son habit. Il est bien difficile de resister à l'amour & aux carresses d'une jeune & charmante personne; Mais quand elle offre son coeur & sa main à un miserable Captif & qu'elle veut briser ses fers & le combler d'honneurs & de Richesses, il est presque impossible qu'un malheureux qui gemit sous le poids de l'Esclavage renonce aux plaisirs & à sa fortune, & qu'il s'obstine à languir dans la misere; Cependant il est vray que je fus insensible aux charmes de Solima, que les offres de Zoes ne me donnerent pas la moindre pensée contre les devoirs de ma Religion, & que je les quittay sans aucun engagement.

Tandis que Zoes employoit l'artifice pour me faire épouser sa Fille, son Mary de concert avec elle m'occupoit aux plus fâcheux travaux, afin aussi de m'y obliger, & de temps en temps il m'en donnoit des attaintes. Un jour que nous terrassions la chambre des bains proche de la Mosquée, le Marabous appella le Peuple du voisinage à la priere, Salem qui assistoit au travail s'estant contenté de se mettre à genoux & de faire sa priere devant les Ouvriers, un Chrestien Flamand luy dit en sa Langue qu'il prioit le Demon, Salem à ma priere luy pardonna sa temerité & l'exempta de la bastonnade. Le soir avant que je me retirasse à la Prison il m'entretint des preceptes de l'Alcoran, me fit l'éloge de la Religion de Mahomet, & me promit toutes sortes d'avantages si je voulois l'embrasser. D'un autre costé Zoes n'oublia aucuns moyens pour me faire consentir à son Alliance, Califa son Eunuque & Zercoma sa Servante me firent souvent de sa part des visites qui furent inutiles. Cette Noire qui n'avoit rien que d'agreable excepté la couleur, m'ayant une fois trouvé seul me déclara qu'elle avoit de la passion pour moy, j'avoüe, me dit-elle, que la Nature m'a donné un Corps noir; Mais en recompense j'ay une ame toute blanche & toute plaine de tendresse pour toy, je me moquay d'elle & de son amour, & mon mépris l'offensa tellement que deslors elle resolut de s'en vanger.

Il m'arriva une plaisante rencontre en allant à le Ville porter du fruit au logis du Patron. J'apperceus le Chien de la maison qui aboyoit aprés un Dervis, c'est un Ordre de Religieux reveré parmy les Turcs; m'estant approché j'entendis le Dervis qui faisoit des menaces au Chien en langue Françoise, luy ayant témoigné ma surprise d'entendre parler François un Religieux Turc, mon compliment luy déplut, il me répondit des injures en langue Turquesque, & voulut me fraper de sa Tapouë qui est un marteau d'armes; Je ramassay des pierres pour me défendre, & luy dis que j'appartenois à un Maistre qui connoistroit de nostre different & qui le feroit repentir de sa violence. Le Dervis reconnoissant son imprudence me pria d'excuser son emportement, m'avoüa qu'il estoit François Chrestien, me dit qu'il craignoit de me parler dans le lieu où nous estions, que ce seroit à la premiere occasion & me donna une piastre. Quelques jours aprés je rencontray le faux Dervis dans les ruës, il me fit signe d'entrer dans un cabaret Grec, où collationnant il me dit qu'il estoit Provençal, & son compagnon Genois, qu'ils faisoient les Dervis dans la Turquie & dans l'Afrique, les personnes de qualité dans l'Asie, & les pelerins dans l'Europe, que contrefaisans les Dervis avec leurs habits grotesques ils avoient l'entrée des Palais & mesme des Serails, qu'ils estoient bien venus par tout, respectez de la populace qui les écoutoit comme des Oracles & des Apostres du Prophete, & que dans l'Empire Othoman ils rendoient visite aux Bachas des Provinces qui leur faisoient des presens. Il parloit Turc, Grec, Arabe, Persan, Espagnol, Italien, Allemand, Polonois & Latin. L'habit de Dervis est ridicule, nostre Provençal portoit une veste de peau de Tigre, un gros chapelet à son col qu'il tournoit sans cesse disant par fois tout haut sur chaque grain leur priere ordinaire, _stafre valla_. Il avoit un bonnet garny de croissans verts, & étoit armé d'un marteau d'armes; Il m'avoüa que le plaisir de voyager & l'honneur qu'il recevoit des Grands, luy faisoient oublier les fatigues des longs voyages qu'il avoit faits depuis trente ans, je receus de luy deux écus qui servirent à m'habiller & à ma nourriture.

Mon Patron estant obligé de retourner dans les Provinces pour les affaires du Bacha, fit diligenter les ouvriers qui travailloient aux ornemens des chambres de sa maison de Campagne. Pour les encourager il fit tuer quelques animaux à la dedicasse de sa Mosquée, & nous profitâmes du sacrifice, parce qu'il nous donna un jour de repos pour manger les viandes. Il pouvoit se vanter que sa maison estoit une des plus belles des environs de Tripoly; il y avoit cinq Jardins differens, le premier estoit pour les fleurs embelly de Jets d'eau & de palissades de toutes sortes de fruits, avec un puits, un grand bassin entouré de colomnes de marbre, & deux Pavillons aux extremitez. Le second estoit pour les Orangers, & les allées estoient garnies de Citronniers doux. Le troisiéme pour les Grenadiers, avec des berceaux de vignes. Le quatriéme pour les Palmiers, dont le fruit est excellent. Et le cinquiéme pour les Figues & les raisins de Corinthe, de Damas, Pergorestes & autres sans pepins. Proche de la maison estoit la Mosquée, avec les bains necessaires pour se laver selon la coûtume des Turcs, il y avoit encore un aman ou étuve, de laquelle ils se servent en tout temps dans la croyance qu'ils se purifient de leurs péchez.

En l'absence de Salem qui estoit allé dans les Provinces pour les affaires d'Osman, Zoes continua ses artifices pour me faire épouser sa fille; Mais je tombay malade & il semble que Dieu voulut m'envoyer cette infirmité pour me preserver d'une plus dangereuse. Je gueris en peu de temps, par les soins & les assistances de l'Eunuque Califa, qui ne me laissa manquer de rien. Zoes informée que j'estois retourné au travail, vint à la maison de plaisance suivie de ses parentes; à leur arrivée je me retiray dans le dernier Jardin, où je fus trouvé par Califa qui m'obligea de presenter à sa maistresse un panier de fruits. Elle m'assûra qu'elle plaignoit mon sort & mon opiniâtreté, que son mary avoit de l'affection pour moy, que si je voulois estre son gendre il avoit assez de credit pour me procurer un employ considerable auprés du Bacha, & m'exempter des perils de la Mer. Sa cousine femme d'un Renegat Provençal, laquelle parloit un peu la langue Franque prit la parole & me dit que je n'estois pas de meilleure condition que tant de Captifs qui lassez de trainer leurs chaînes, avoient preferé le Turban aux rigueurs de la servitude, que la liberté étoit le plus precieux de tous les biens de la vie, & que je ne devois pas mépriser les offres de Zoes, qui attendoit de moy une réponse favorable pour en parler à Salem au retour de son voyage. Je me recommenday lors à Nostre Seigneur, & le priay de proteger un mal-heureux accablé de misere & de chagrin contre ces pernicieuses seductrices. Je répondis à la parente de Zoes que je conserverois toûjours la memoire des bienfaits de mon Patron, que j'estois prest de me sacrifier pour son service, pourveu que Dieu ne fût point offensé, que je la priois de faire cesser les poursuites de sa cousine, que je n'abandonnerois jamais ma Religion, & que je ne trouvois dans la Barbarie aucuns charmes privé des delices de la France & de la compagnie de mes parens, qui sans la peste n'auroient pas manqué de me racheter. Zoes & ses parentes retournerent le mesme jour à la Ville. Le lendemain elle m'envoya l'Eunuque qui m'avertit qu'elle estoit au desespoir de ma resolution, & qu'elle avoit dessein de me faire perir, tant il est dangereux d'irriter une femme qui a de l'autorité & qui est passionnée pour le succés de ce qu'elle a entrepris. Dans le temps que Califa me parloit, il arriva un More de la Campagne, qui l'assûra que Salem devoit revenir le soir, ce qui l'obligea de retourner promptement à Tripoly, pour porter à Zoes les nouvelles du retour de son mary & de ma perseverance. Pendant huit jours Salem témoigna toute la joye possible des ouvrages que les Captifs avoient faits en son absence; mais à mon égard elle fut troublée, car Zercoma enragée du mépris que j'avois fait de sa passion, luy fit des plaintes de ma conduite & m'accusa d'avoir pris trop de liberté dans sa maison. Salem qui estoit peut-estre bien aise de trouver un pretexte de me maltraiter afin de m'obliger à suivre ses sentimens, ou si je persistois dans le refus de son alliance d'en vanger l'injure par ma mort, donna le soir ordre aux Gardes de la prison de ne me point laisser aller le lendemain à la maison de Campagne. Un Garde au retour du travail me déchargea huit à dix bastonnades, me traitant de chien, qui dans vingt-quatre heures ne seroit pas en vie. A peine les Esclaves furent-ils partagez le matin pour aller au travail, que Salem suivy de deux Mores se rendit à la prison, jamais je ne fus plus surpris que quand Abdala le plus cruel des Gardes de la prison m'en tira, pour me conduire devant Salem, aprés avoir répondu à plusieurs demandes & justifié mon innocence, il ne laissa pas de me faire donner cent bastonnades, partie sur le corps & partie sous les pieds qu'il compta sur les grains de son chapelet, & me dit que je devois me preparer à une plus rigoureuse Justice en presence du Bacha, & que je n'avois qu'un jour à me resoudre si je voulois conserver ma vie. Je fus en suite enchaîné avec des Arabes, qui estoient détenus dans la prison pour leurs brigandages, ausquels je servis de risée durant tout le temps que je demeuray avec eux; il est vray que je ne manquay point de consolation de la part des Chrestiens, mais ils estoient dans l'impuissance de me donner du soulagement; il n'y avoit que Dieu seul qui pouvoit arrester la fureur de mon Patron & sauver un innocent opprimé. La nuit me fut encore plus ennuyeuse que le jour, parce que je n'avois pas assez de place pour me coucher, & que je fus contraint de passer une partie de la nuit sur mes chaînes, qui me servirent de matelats. Le matin je crus que c'estoit fait de moy, voyant entrer Abdala qui se contenta de me salüer d'une douzaine de bastonnades; toute la matinée se passa sans recevoir d'autre visite que du Chirurgien qui vint penser mes blessures; je fus le reste du jour dans une perpetuelle inquietude, il me sembloit que les Turcs & les Mores qui entroient dans la prison, estoient autant de boureaux envoyez pour me faire mourir. Ma crainte dura jusqu'au soir, qu'un Esclave qui venoit de la maison de Campagne de Salem, m'assûra qu'il s'y estoit retiré avec sa famille frappée de la peste. Les Gardes de la prison sçachant sa maladie cesserent leurs mauvais traitemens, & Dieu permit qu'en deux jours Salem, Zoes & Zercoma, furent emportez de la peste. Par cette mort je fus délivré des suplices qu'on me preparoit, & le Ciel vengea par trois morts si precipitées l'injuste persecution qu'on faisoit à un Chrestien.

Chapitre VI.

_Le Bacha s'empare des Biens & des Esclaves de Salem; l'Auteur est vendu à Moustafa Renegat Grec, politique de Moustafa; perte d'un Navire de Tripoly, prise d'un Renegat Hollandois, Un Captif Maltois trahit les Chrestiens qui meditoient une seconde fuite, leurs suplices, mort de deux freres Chrétiens: l'Auteur est maltraité par son Patron; artifices des Turcs pour obliger vingt jeunes Captifs à prendre le Turban; Histoire d'un Juif qui se disoit estre le Messie._

Aprés la mort de Salem le Bacha s'empara de son bien & de ses Esclaves, il reserva ceux qui sçavoient des arts & des mestiers, & fit vendre les autres. Pour moy je tombay entre les mains de Moustafa Renegat Grec, qui m'acheta cent cinquante écus. Il avoit la direction des Forges d'Osman, qui luy avoit fait épouser une femme de feu Mehemet Bacha, le premier travail où mon nouveau Patron m'employa, fut à conduire deux soufflets dans les Forges où l'on travaille aux équipages des Navires. Je ne fus pas long-temps Esclave d'Eole, Moustafa qui commandoit nostre compagnie de Forgerons, me fit armer d'un marteau pour battre sur l'enclume. Jamais travail ne me parut si rude dans le commencement, & l'excessive chaleur que je ressentis en ce lieu, me défigura tellement que je n'estois pas reconnoissable, la faim qui me tourmentoit me fit presque regreter mon premier Patron, & oublier ses dernieres injustices. Salem nourrissoit mieux les Captifs que Moustafa, qui retranchoit la nourriture des Chrestiens pour subvenir à ses desordres & à son ivrognerie. Moustafa passoit pour un politique, & c'estoit un fourbe achevé en matiere de Religion. Avec les Turcs il estoit Musulman, avec les Renegats impie & débauché, & avec les Chrestiens Romain, il recitoit son chappelet en leur presence & ne parloit que de devotion. Il m'a témoigné cent fois que la Barbarie estoit un triste séjour pour luy, & qu'il avoit dessein de se retirer en terre Chrétienne si l'occasion s'en presentoit. Il nous fit mesme deterrer son fils qui estoit mort de la peste depuis un mois à la Campagne, & l'inhumer en secret dans la Ville, afin, disoit-il, que son ame eût part au merite des souffrances des Chrestiens, & aux prieres qui se faisoient dans leurs Chapelles, parce que les Mosquées de Tripoly, avoient esté consacrées au vray Dieu, quand les Chrestiens estoient Maîtres du Royaume. Toutes ces belles apparences n'empéchoient pas Moustafa de nous maltraiter pour mieux faire sa Cour au Bacha, qui haïssoit les Chrestiens.