L'esclave religieux, et ses avantures
Chapter 4
Les Usurpateurs sont dans une perpetuelle deffiance, tout leur fait ombrage, ils violent toutes sortes de devoirs pour se maintenir dans le rang qu'ils ont aquis par le crime, & dés qu'une personne leur est devenüe suspecte, c'est une Victime qu'ils ne manquent jamais d'immoler à leurs soupçons. Osman resolut de sacrifier à sa seureté Regep Caya qui avoit suivy le party de Mehemet; Il apprehendoit son credit & son ressentiment, parce qu'il l'avoit dépoüillé de sa Charge qu'il avoit donnée à son neveu. Mais comme ils s'estoient jurez de ne point attenter à la vie l'un de l'autre, Osman pour estre dispensé de son serment alla trouver le Grand Marabous du Royaume qui demeure à la Campagne; Ce Docteur de la Loy luy deffendit de la part du Prophete de faire mourir Regep, & le conjura de ne pas commencer son Gouvernement par un parjure, & d'exiler plustost le Caya que de fausser la parolle qu'il luy avoit donnée. Quoy que la fermeté du Marabous ne plût pas au Bacha, il se contenta de s'emparer de la dépoüille de Regep & de l'envoyer à Thunis avec un seul Eunuque & une vieille Mule pour son service; Le malheur du Caya toucha le peuple qui l'avoit soûhaité pour Maistre & ne fut pas moins sensible aux Captifs qu'il avoit protegez durant sa faveur. Le jour qu'il partit quelques flateurs, dont les Cours des Grands sont toûjours remplies, dirent au Bacha que le simple exil de Regep estoit contre les Regles de la politique, que sa mort estoit necessaire pour la conservation de sa personne & du Royaume, qu'il pourroit se refugier à Constantinople où il ne manqueroit pas d'avertir le grand Visir de ce qui s'estoit passé à Tripoly & des tresors laissez par Mehemet; Et qu'enfin pour lever tous les soupçons que le Bacha pouvoit avoir à cause de son serment, il falloit oster la vie à Regep pendant la nuit, auquel temps l'homme est reputé mort. Ces pernicieux conseils persuaderent Osman de s'en défaire malgré les deffenses du Marabous auquel les Renegats n'ont pas tant de foy que les Turcs naturels; Le l'endemain il envoya quatre Officiers & un Capigy qui est l'Executeur de la Justice du Prince. Ces Ministres ayant suivy à Cheval la route de Regep arriverent de nuit le mesme jour à Tripoly le vieux, & l'y trouverent chez le Gouverneur qui luy donnoit à souper. Le Capigy mit és mains du Gouverneur son Ordre, dont Regep ayant eu avis il se leva de table, assûra les Turcs qu'il estoit prest d'obeïr & demanda seulement la permission de se laver & de faire sa priere dans une Mosquée voisine, ce qu'ayant obtenu & executé le Capigy luy coupa la teste. Aprés l'execution les Turcs ayant voulu obliger l'Eunuque de retourner à la Ville suivant les ordres du Bacha, ce fidele domestique leur dit dans sa douleur, qu'il estoit resolu de ne pas survivre à son Maistre & les pria de luy donner la mort: Ils userent de violence pour le faire mettre en campagne, & voyans qu'il estoit impossible de luy faire abandonner le corps de son Patron, on luy coupa aussi la teste, ce qu'il souffrit constament. Depuis cette action le grand Marabous n'a point entré dans la Ville du vivant d'Osman, il se contentoit de venir aux environs où le Bacha faisoit dresser des Tentes pour le consulter sur les affaires de la Religion. Quand les Capitaines des Navires sont prests d'aller en course, ils vont rendre visite à ce grand Prestre de Mahomet au lieu de sa residence, & recevoir ses oracles sur les évenemens de la Mer; On tient que la pluspart des Marabous se servent de l'Art magique, sur tout lorsqu'il s'agit d'attaquer les Chrestiens.
Chapitre IV.
_Deux sortes d'Esclaves, l'Autheur fait un rude apprentissage de sa captivité, Monsieur Gabaret vient à Tripoly avec quinze Vaisseaux, demande la liberté des Captifs François, refus du Bacha par la trahison d'un Capitaine Provençal, un Parisien Captif s'empoisonne, vingt jeunes Chrestiens sont conduits à Constantinople, & six au Grand Caire, l'Autheur est envoyé en Alexandrie, au retour son Patron luy fait couper de la pierre, fuite des Captifs qui sont r'amenez & punis, Martyre d'un Ethyopien qui estoit du nombre des fugitifs, penible travail de l'Autheur._
Quoy que l'esclavage passe pour le plus grand des maux, & que la figure d'un homme dans les fers soit le Tableau le plus naturel du peché qui a causé la captivité du genre humain. Il faut pourtant avoüer que les chaînes & les cachots ne font pas la plus grande misere des Captifs, & que pendant que leurs corps sont dans les liens, leurs ames éprouvent quelquefois la rigueur d'un empire plus insuportable que celuy des Barbares. Le long séjour que j'ay fait en Barbarie me permet d'avancer qu'il y a deux sortes d'Esclaves, le Juste & l'Impie. Le premier méne une vie innocente, endure les souffrances avec une soumission respecteuse à la volonté de Dieu, les reçoit comme une matiere de satisfaction & de penitence & espere toûjours en la misericorde Divine. Le second s'abandonne à la débauche & au déreglement, souffre sans amour comme les damnez, vomit incessamment des imprecations & des blasphémes & desespere de sa liberté. Le Juste imite Joseph dans les fers, il se sanctifie dans le cachot, & tâche de gagner le Ciel par sa penitence, & l'Impie le perd par son libertinage, qui souvent luy ouvre la porte à l'Apostasie & le rend esclave du Demon, suivant cét oracle de Jesus-Christ, qui commet le peché est esclave du peché. Ainsi l'on peut dire de l'usage different que les Captifs font des mesmes chaisnes ce que Saint Thomas Daquin dit de ceux qui reçoivent l'Eucharistie _Mors est malis vita bonis_. Il faut encore avoüer que la plus cruelle peine des Captifs est le chagrin qu'ils ont d'avoir abusé de leur liberté, & d'avoir eux-mesmes forgé leurs fers par un pur caprice & une folle curiosité, & que la servitude est plus fâcheuse à une personne de naissance qu'à une de condition accoûtumée dés sa jeunesse à la fatigue; Car un Matelot va sur Mer avec les Corsaires pour le service des Navires, & un Artisan gaigne par son travail dequoy s'exempter de la faim. Cependant le Juste de quelque condition qu'il soit souffre constamment & sans murmurer contre le Ciel, au lieu que l'Impie continuë ses blasphémes & ses crimes & attire sur sa teste la faim, la peste & le desespoir qui sont les fleaux dont la Justice Divine punit de temps en temps les mauvais Chrétiens dans la Barbarie.
Aprés ces reflexions il est à propos que je commence la Relation de ce qui m'est arrivé & de ce que j'ay veû pendant prés de huit années de captivité dans Tripoly. Salem Chastel mon premier Maistre exerçoit la charge de grand Prevost, & avoit soin des Esclaves noirs dont le Bacha trafiquoit au Levant, & des biens qui luy appartenoient par la mort des chefs de famille. Il faisoit bastir une maison à la campagne & une Mosquée afin d'y faire ses prieres & de luy servir de Sepulture. Quoy que je ne fusse pas guery de mes blessures on ne laissa pas de me donner un travail aussi penible que si j'eusse esté en parfaite santé; mon Patron pour mon apprentissage me fit vuider les lieux secrets de sa maison & creuser les fondemens de son nouvel Edifice, je fus trois fois employé à ce travail parmy des infections & des ordures capables de me faire mourir. On m'employa en suite à servir des Massons qui estoient Turcs, Arabes & Noirs, & qui parloient leur langue naturelle que je n'entendois point. Je m'imaginay servir à la construction d'une seconde Tour de Babel à cause de la confusion de leur langage. Comme chacun me commandoit, & que je ne pouvois d'abord comprendre ce qu'ils desiroient, ils ne me parloient le plus souvent que par des bastonnades qui m'obligerent d'apprendre en peu de temps leur jargon pour m'en exempter. Heureusement pour moy un Tagarin conducteur de l'ouvrage & qui avoit demeuré longtemps en Espagne, me prit en affection & me protegea contre des Noirs qui pour complaire au Patron & faire les bons valets me faisoient des insultes, parce que j'estois Chrestien. Ces mauvais traitemens de mon apprentissage me firent apprendre en moins d'un an à servir les Massons, tailler les pierres & blanchir les maisons. Dans les travaux l'Esclave n'a par jour que trois petits pains du poids d'une livre qu'on distribuë le soir à l'entrée de la prison, on luy donne à midy pour potage du bled cuit appellé dans le Pays Bourgoul, ou bien de la Basine faite avec de la farine d'orge assaisonnée d'un peu d'huile, ou de boüillon de Chameau, ou de quelqu'autre vielle beste inutile, ce Mets est extrémement grossier & l'on est obligé de le manger avec les doigts.
A la fin de l'Automne il arriva de Candie à Tripoly une Barque de Marseille, le Capitaine qui estoit Provençal ne vint que pour avertir le Bacha qu'il avoit laissé au Port de cette Ville quinze Navires de France chargez d'infanterie que le Roy envoyoit pour la secourir, & que Monsieur Gabaret qui commandoit cette Flotte devoit en retournant en France passer à Tripoly pour demander les Captifs François; Mais qu'il n'avoit aucun ordre de Sa Majesté, & que ce n'estoit que pour donner de la terreur; le Bacha fit recompenser ce perfide qui se mit à la voile crainte d'estre surpris des Navires de France. Et voyant qu'il n'avoit point de temps à perdre il commanda de garnir de Canons les Rempars de la Marine, fit fortifier l'entrée du Port où deux Navires furent coulez à fonds, & demanda du secours aux Arabes de la campagne contre les Chrestiens leurs Ennemis communs. O Ciel! quel spectacle de voir les pauvres Captifs tirer des Canons comme des bestes, démaster les Navires, en mettre la proüe contre terre à l'abry du Chasteau de peur qu'ils ne fussent brûlez, & travailler avec tant de precipitation & si peu de relâche que plusieurs succomberent sous le fais, & payerent par avance la bravoure que les François venoient montrer à Tripoly! Dés que l'Escadre de leurs Vaisseaux parut en Mer, nous fûmes enchaînez dans les Prisons, où la faim la soif & la chaleur nous reduisirent presqu'à l'extrémité. Monsieur Gabaret à son arrivée fit moüiller l'Ancre à la grande Rade, où le Bacha l'envoya complimenter par le Gouverneur de la Marine qui conduisit Monsieur le Chevallier de Labat dans sa Chaloupe avec quantité de Noblesse Françoise. Ayant mis pied à Terre ils trouverent depuis la Marine jusqu'au Chasteau les Levantis que le Bacha avoit fait mettre en haye pour leur faire voir ses meilleurs Troupes. Osman donna Audience à Monsieur de Labat qui luy demanda de la part du Roy tous les François qui estoient Captifs dans la Ville & le Royaume de Tripoly. Le Bacha, sans faire connoistre qu'il sçavoit le Mystere, dit qu'il ne pouvoit donner sans argent ou sans échange les Captifs qui luy estoient necessaires tant pour les travaux de la Ville que pour le service de la Mer; & le Chevalier s'estant contenté de luy demander les Marchands, il répondit qu'ils étoient dans la puissance de payer une bonne Rançon. Sur ce refus les François se retirerent & en avertirent Monsieur Gabaret qui donnoit déja ses Ordres pour canoner la Ville, lorsqu'on vit partir du Port deux Barques & un Brigantin chargez de toutes sortes de rafraichissemens que le Bacha luy envoyoit, ils les accepta dans l'esperance que la nuit donneroit conseil à Osman. Le lendemain le Chevalier fit une seconde tentative aussi inutile que la premiere: Pendant qu'il s'entretenoit avec Osman, les Renegats assûrerent les Gentils-Hommes François que plus ils demeureroient devant Tripoly, plus les Esclaves souffriroient dans leurs Cachots, que le Capitaine d'une Barque Françoise avoit averty le Bacha de leur arrivée & qu'ils n'avoient point d'ordre du Roy: Nous eûmes permission de donner avis à Monsieur Gabaret des miseres que nous endurions depuis son arrivée, & qu'il ne pouvoit finir qu'en abandonnant le Pays. Ce General toûché de compassion nous fit écrire une lettre par laquelle il nous exortoit à la patience, & nous assûroit d'un second voyage plus avantageux que le premier. Avant que de se mettre à la Voile il fit saluer à bales, ce qui donna une telle épouvante aux Barbares que plusieurs abandonnerent la Ville. Un Turc & deux Arabes furent tuez de boulets de Canon, les Captifs François en payerent les funerailles à coups de bastons, & on leur reprochoit que leurs Capitaines avoient embarqué des Bestes au lieu de Chrestiens; il est vray que le Bacha leur fit present de Boeufs, de Moutons, de Gazelles & d'Autruches de Barbarie.
Monsieur Gabaret estant arrivé en Provence fit chercher le Capitaine de cette Barque nouvellement arrivée du Levant, il avoit débarqué à Marseille où il fût arresté & tiré dans le Port à quatre Galeres. Ainsi fut puny d'un horrible suplice ce traitre qui par un lâche motif d'interest avoit empêché la liberté des Esclaves de sa Nation. Le Bacha craignant le retour des François fit fortifier la Ville Capitale, mit garnison dans les Places frontieres, donna Retraite aux Renegats, & fit construire une Forteresse sur un Rocher qui avance en Mer du costé du Ponant, afin d'assûrer les Navires dans le Port & de commander la grande Rade, où les Vaisseaux passagers sont obligez de moüiller l'Ancre quand ils ne doivent pas faire long séjour à Tripoly. On employa tous les Chrestiens à ces Fortifications durant six mois, les Prestres, les Chevaliers de Malte & les personnes de Qualité n'en furent point dispensez, & le travail fut si rude que beaucoup de Captifs arroserent la Forteresse de leurs sueurs & de leur sang & perirent accablez de miseres. Les Fortifications achevées je retournay à la Campagne chez Salem mon Patron, qui me fit couper la Pierre dans la Carriere avec quatre autres Captifs proche de ceux qui travailloient pour le Bacha, chaque Chrestien estoit obligé de tailler par jour dix pierres de deux pieds de long & d'un pied de large à peine de la bastonnade; on nous gardoit à veuë parce que ce lieu est sur la Mer, esloigné de la Ville de deux lieuës.
Il arriva un Navire de France dont le Capitaine causa autant de joye aux Chrétiens que le Provençal avoit causé de douleur; il avoit ordre de Rachepter plusieurs Captifs du nombre desquels estoit un nommé Gonneau Parisien. L'Art d'Horloger qu'il exerçoit le rendoit si necessaire au Bacha qu'il refusa cinq cens Escus pour sa Rançon, & voulut l'obliger à demeurer encore huit années à son service, luy promettant de luy donner la liberté gratuitement. Gonneau chagrin du refus du Bacha luy dit hardiment que dans peu de jours il n'auroit ny Captif ny argent. Estant sorty du Chasteau & ayant receu du Capitaine deux cens Piastres sous pretexte de les faire profiter, il traita la nuit suivante cinq cens Captifs qui logeoient avec luy dans la même Prison proche du Chasteau, rien ne manqua au Régal & jamais Gonneau n'avoit paru de si bonne humeur. Le lendemain avant que d'aller au travail chacun s'empressant de remercier Gonneau, on le trouva mort; Ce malheureux garçon desesperé de la continuation de son Esclavage s'estoit empoisonné, Osman affligé de sa mort dit publiquement qu'il avoit perdu vingt Captifs en la personne du seul Gonneau, il pensa décharger sa colere sur des Officiers Renegats qui avoient mis obstacle à sa liberté à cause qu'il travailloit pour eux aux heures dérobées.
Bien que les Bachas de Barbarie ne soient pas dans la dépendance absoluë du Grand Seigneur, & que les Villes Maritimes de Tripoly, de Thunis & d'Alger s'erigent en Republiques, ils ne laissent pas d'envoyer tous les ans une espece de Tribut à Constantinople avec des presens au Grand Visir & aux Principaux Officiers de la Porte pour conserver leur amitié. Les Corsaires de Tripoly avoient depuis peu fait de riches prises, Osman resolut d'y envoyer vingt jeunes Captifs des plus beaux, & cent Negres que mon Patron eut ordre de tenir prests pour embarquer sur le Gal d'Or Navire pris sur les Hollandois. Que de larmes répendirent les Chrestiens qui furent choisis, & qui n'ignoroient pas qu'ils estoient destinez à demeurer toute leur vie dans le Serail sans aucune esperance de liberté! Il y en eut quatre qui pour s'exempter du Voyage userent d'artifice, les uns se firent des playes, & les autres se défigurerent le visage afin de paroistre diformes au Bacha, qui fût insensible à leurs plaintes & les obligea de partir. Salem mon Patron eut encore ordre de faire Equiper une Barque sur laquelle on devoit aussi embarquer cinquante Negres avec trois Hollandois, deux Italiens & un Savoyard, duquel je raconteray cy-aprés les avantures. Le Bacha envoyoit ce present au Visir du Grand Caire qui estoit son amy intime. Mon Patron me fit embarquer sur cette Barque pour avoir soin des Esclaves. Nous partîmes de Tripoly avec un vent favorable qui nous fit arriver en peu de jours au Port d'Alexandrie, où nous laissames les Captifs à un Chef de Caravanne qui devoit les conduire par terre au Grand Caire, & le Gal d'Or qui nous avoit escorté prit la route de Constantinople. Nostre Capitaine avoit ordre de charger la Barque de Ris, de Féves & de Beure, ce qui nous obligea d'aller en Sirie où les Legumes sont en abondance. Je vis de loin la Palestine sans qu'il me fût permis de mettre pied à terre pour voir les Saints lieux où se sont passez les Mysteres de nostre Redemption. Dans cét estat je me consideray comme un Israëlite qui ne pouvoit entrer dans la Terre de Promission que les Infideles possedent de puis tant de Siecles à la confusion des Chrestiens, je me contentay de verser des larmes demandant pardon à Dieu de mes péchez qui m'en deffendoient l'entrée, & le priant de me donner les graces necessaires pour supporter patiemment ma captivité. Aprés avoir chargé la Barque nous partîmes pour Tripoly où nous arrivâmes sans danger.
Au retour d'Alexandrie mon Patron jugeant que je n'avois pas beaucoup fatigué dans ce Voyage qui avoit duré quarante jours, me fit de rechef couper la pierre, une Barque armée de Mores & de Chrestiens venoit tous les Vendredys enlever les pierres que les Captifs avoient taillées pendant la semaine, pour les conduire à Tripoly. Des Captifs de condition qui ne pouvoient esperer la liberté qu'en payant de grosses Rançons, resolurent de s'emparer de cette Barque & de se sauver; S'estants munis de quelques provisions, de deux Mousquets & d'un peu de poudre, ils se rendirent avec d'autres Captifs qu'ils avoient gagnez, dans le voisinage de ce travail esloigné de la Ville de deux lieuës. La Barque y estant arrivée ils s'en saisirent, chasserent les Mores, deschaînerent les Captifs qui tailloient la pierre pour le Bacha, les firent embarquer & se mirent à la voile avec le secours des Avirons. Comme Nous estions un peu esloignez des Captifs du Bacha, nous courûmes au bruit vers la Barque pour estre de la partie; mais nostre diligence fut inutile, car heureusement pour nous les Mores qui avoient esté chassez de la Barque nous arresterent aydez des Barbares qui accouroient de toutes parts pour s'opposer à la fuite des Chrestiens. Ces Infideles voyant les Esclaves à la voile déchargerent sur nous leur colere & nous conduisirent à coups de baston jusques dans la Ville. Si-tost que le Bacha eût appris l'entreprise des Captifs, il fit partir ses Barques legeres & ses Brigantins pour les ramener. Les Chrestiens se deffendirent avec tant de vigueur & de courage que les Turcs sembloient presque desesperer de la Victoire, & malgré l'inégalité de la partie ils resisterent pendant quatre heures à douze Barques & Brigantins; enfin ces Vaillans hommes se voyans le vent contraire, sans voile, sans timon & sans autres armes que des pierres & leurs mains, furent obligez de se rendre à la mercy de leurs ennemis. Il y eût trois Chrestiens de tuez & quelques blessez, les Barbares perdirent deux Lieutenans de Navire, quatre Turcs, & six Levantis sans compter les blessez; on ramena ces Fugitifs, & depuis la Marine jusqu'au Chasteau il n'y en eût pas un qui ne commençât son suplice par les pierres, les crachats & les bastonnades. Le Bacha fit recevoir à chaque Captif le châtiment selon qu'il s'estoit deffendu dans le combat, ou qu'il avoit contribué à la fuite. On commença la Tragedie par un Pere Cordelier Italien qui dans le combat animoit les Chrestiens le Crucifix à la main, ce bon Religieux eut la gloire d'estre moulu comme le grain de Froment par une gresle de bastonnades, six autres Captifs en moururent aussi, quatre eurent le nez & les oreilles coupez, les moins coupables receurent deux cent coups de baston, les Gens de qualité n'en furent point exempts & le Bacha les fit enchaîner doublement avec deffenses de sortir des Prisons; j'ay aidé cent fois au Comte Bizare, Vicentin, à porter ses fers, à l'égard de nous autres Captifs de Salem nous en fûmes quittes pour cent bastonnades à la priere de nostre Patron qui remonstra les mauvais traitemens que nous avions receus de ceux qui nous avoient amenez à Tripoly. La Tragedie finit par le Martyre de Marc Etiopien de Nation, qui ayant esté autrefois Captif a Tripoly avoit esté pris par les Venitiens sur un Navire chargé de Negres que le Bacha envoyoit par present à Constantinople. Il s'estoit fait Chrestien à Venise, & estant sur Mer au service de la Republique il avoit été fait Esclave par les Corsaires de Tripoly, où il fut reconnu & employé aux travaux les plus penibles. Les Turcs qui avoient esté témoins de sa valeur dans le Combat luy offrirent sa grace & des Charges s'il vouloit abjurer le Christianisme, ce qu'ayant refusé il receut trois cens bastonnades & fut livré aux Negres qui le bruslerent dans la grande place; Marc souffrit son Martyre avec une constance heroïque & mourut pour la Foy dans une Ville où l'infidelité triomphe. A mon égard je demeuray dans la Prison plus d'un mois avant que d'estre guery de mes blessures, je ne l'estois pas entierement qu'on me mit à tourner la Roüe d'un Cordier qui faisoit les Cables des Navires, & à peine fus-je rétably que mon Patron me fit derechef couper la pierre, j'estois enchaîné avec un Hollandois plus méchant ouvrier que moy, qui quelque fois me faisoit essuyer la bastonnade; j'eus besoin de toute la force de ma jeunesse pour resister à cause des chaleurs qui sont excessives en Barbarie, & de la faim que je souffrois dans ce travail.
Chapitre V.
_Prise d'un Navire François, un Religieux & deux Armeniens y sont faits Esclaves, on dérobe au Religieux mil Sultanins d'or qu'un des Armeniens luy avoit donnez à garder; Peste à Tripoly, mort d'une femme & d'un fils du Patron de l'Auteur, de quelle maniere on enterre les Turcs: Histoire d'un faux Dervis, la femme de Salem tâche de faire prendre le Turban à l'Auteur; Description de la Maison de Campagne de Salem, il employe l'Auteur à de rudes travaux pour l'obliger à changer de Religion. Sa servante luy fait des plaintes de l'Auteur, Salem luy fait donner de la bastonnade; l'Auteur est en danger de perdre la vie, est sauvé par la mort de Salem._