L'esclave religieux, et ses avantures
Chapter 16
Jean Gal neveu de nostre Capitaine, fit le pelerinage de Saint Joseph, qui est un des plus celebres de Provence, nuds pieds & jeuna au pain & à l'eau pendant la neuvaine. La délivrance de ce devot pelerin, que j'ay apprise depuis mon retour en France, n'est pas moins surprenante que celle que je viens de raconter. Un an aprés mon départ de Barbarie, Jean Gal fut fait Esclave par les Corsaires de Tripoly. Pendant sa captivité qui dura huit mois, il servit de Matelot sur le Capitaine, à cause de l'experience qu'il avoit de la Mediteranée. Comme un jour il travailloit dans le Navire avec douze Matelots Chrétiens, il leur proposa de se sauver dans la Chalouppe, tandis que leurs Gardes dormoient; Ses compagnons n'approuverent pas d'abord son dessein, & luy dirent qu'il y avoit de la temerité d'entreprendre un voyage aussi perilleux que celuy qu'il leur proposoit sans armes, sans voiles & sans provisions. Jean Gal leur ayant répondu que les meilleures armes estoient la foy & l'esperance, que Dieu seroit leur conducteur, & que prenant Saint Joseph pour Patron, leur entreprise auroit un heureux succez, ils ne resisterent plus & se jetterent tous dans la Chaloupe qu'ils mirent à la voile qu'ils avoient faite de leurs chemises. Les Turcs qui s'estoient réveillez demanderent en vain du secours aux autres Navires qui par bonheur estoient fort esloignez, car les Chrestiens avoient déja passé les Rochers qui environnent le Port, quand le Bacha apprit la fuite des Chrestiens, & le Ciel favorisa si visiblement leur fuitte qu'ils échaperent aux Barques legeres qu'on avoit commandées pour les poursuivre. Ils avoient si peu de provisions dans leur Chaloupe qu'elles leur manquerent au troisiéme jour, & qu'au septiéme ils furent reduits à la derniere extremité, ce qui leur fit prendre la cruelle resolution de tirer au sort à qui serviroit de nouriture à ses compagnons. Il tomba sur Jean Gal qui leur dit qu'il meritoit d'estre seul sacrifié pour tous puisqu'il estoit la cause de leur fuite, & qu'il les prioit de differer sa mort de quelques momens pour voir s'il ne découvriroit point la terre. Cela luy ayant esté accordé on dressa deux avirons sur lesquels il monta & n'y demeura pas une demie heure qu'il s'écria qu'il voyoit la terre. Cette découverte ranima tellement leur vigueur presque esteinte par l'abstinance qu'ils gagnerent en peu de temps à force de rames l'Isle deserte de Lampedouze. Il y a dans cette Isle une Grotte où l'on voit une Chapelle dediée à la Vierge; les Vaisseaux Chrestiens que la curiosité ou la tempeste obligent d'y moüiller l'Ancre y laissent des provisions pour les Navires passagers qui en ont besoin, on tient que ceux qui ont pris quelque choses sans necessité ne peuvent sortir de l'Isle qu'ils n'ayent intention d'en rendre la valeur à Nostre-Dame de Trapano en Sicile. Les Turcs ont mesme du respect pour ce lieu & n'y ont jamais fait aucun desordre ny poursuivy les Chrestiens. Nos treize fugitifs alerent en la Chapelle rendre graces à Dieu de les avoir délivrez de leurs Ennemis & de leurs miseres. Ils y trouverent par une espece de miracle treize poissons secs avec le biscuit qui leur estoit necessaire pour continuer leur voyage & pour les nourrir un jour qu'ils demourerent dans l'Isle afin de se delasser de leurs fatigues, ils aborderent à Malte & saluerent le Grand-Maistre qui admira leur action & dit qu'il faloit avoir le coeur François pour s'exposer à de si grands perils. Aprés y avoir esté fort bien traitez par l'ordre du Grand-Maistre pendant plusieurs jours ils en partirent & tous ariverent heureusement en leur Païs.
Quoy que j'eusse dessein de me rendre au plûtost en ma chere patrie, je ne pus m'empécher de voir le Desert de la Sainte Baume, & de séjourner en plusieurs Villes pour rendre les lettres des Captifs, & soliciter leurs parens de les racheter. Enfin j'arrivay en la Ville de ma naissance, où j'estois attendu de mes parens. Aprés les avoir remercié des obligations que je leur avois de ma liberté, je vins à Paris pour rendre graces à un de mes oncles auquel j'estois plus obligé, & pour executer ce que j'avois promis à Dieu, qui en estoit le premier auteur; Je me rendis Religieux dans la Congregation des RR. PP. de la Mercy, afin que dans cette Ordre, qui depuis son établissement s'est toûjours signalé par la charité qu'il font profession d'exercer envers les Captifs, je pûsse estre utile aux Chrétiens Esclaves, chargez des mesmes fers que j'avois portez pendant prés de huit années de captivité.
Je ne sçaurois finir cét Ouvrage sans vous avertir, Chrétiens, que cette charité qui fait le merite des Religieux de mon Ordre, fera un jour vostre condamnation si vous n'estes touchées de la misere des Captifs. Vous avez la mesme foy & la mesme esperance que ces enfans de Saint Pierre Nolasque, pourquoy n'avez-vous pas la mesme charité? Vous sçavez que les Esclaves sont exposez sans cesse au peril de tomber dans l'infidelité, & qu'ils souffrent pour la foy tous les maux imaginables, leurs cris passent les Mers pour implorer le secours de vos aumônes; Ils vous presentent leurs chaînes pour vous émouvoir à compassion. Cependant vous demeurez insensibles à leurs gemissemens, vos dépenses superfluës triomphent de leurs larmes, & il semble que vous ayez dessein d'insulter à leurs miseres, peut-on porter l'insensibilité plus loin dans le temps mesme que Dieu vous comble de prosperitez & de benedictions? Mais vous ne triompherez pas toûjours, & vostre dureté ne demeurera point impunie; Ces cris des Captifs lassez de vous prier inutilement changeront de route, ils monteront vers le trône de Dieu, & soliciteront sa vengence contre tant d'insensibles qui laissent perir un si grand nombre d'hommes rachetez par le sang precieux de Jesus-Christ. Aprés tout, ne vous flatez pas; car il est dit dans l'écriture, que Dieu au jour terrible de son Jugement, demandera compte au frere de l'ame de son frere, qui s'est perduë par sa faute? Que répondrez vous à ce Juge severe, lorsqu'il vous demandera compte de ce Captif qui l'a renoncé dans l'esclavage, & qui l'auroit glorifié dans la liberté si vous aviez brisé ses chaînes par vos aumônes? Mais si les Chrétiens insensibles sont blâmables, quelles loüanges ne meritent point ceux qui contribüent genereusement à la liberté des Esclaves; c'est par leur secours que les R. R. P. P. de la Mercy viennent d'en racheter dans Alger cent cinquante, qui ont beaucoup souffert, à cause des revolutions arrivées en cette Ville depuis quelques années. On prie ces charitables personnes de continuer leurs aumônes en faveur des autres, qui sont demeurez dans les mesmes peines, & qui implorent leur assistance. En finissant cét Ouvrage nous avons appris avec regret que le R. P. Charles Piquet, le plus ancien Religieux de la Congregation de Paris, estoit mort à Pont-sur-Yone proche de Sens, des fatigues qu'il a souffert dans le voyage d'Alger, où il estoit allé par ordre de la Majesté, pour le Rachapt des Captifs.
FIN.
NOTES SUR LA TRANSCRIPTION
On a conservé l'orthographe de l'original, avec toutes ses incohérences (notamment concernant l'usage des accents). Les coquilles les plus manifestes (interversion de lettres, etc.) ont néanmoins été corrigées.