L'esclave religieux, et ses avantures

Chapter 14

Chapter 143,116 wordsPublic domain

Les Matelots de la Barque assurez de la retraite des Turcs chercherent leur Capitaine qu'ils trouverent presque mourant à cause de la quantité de sang qu'il avoit perdu. Ils luy banderent sa playe, & le porterent à Caillery Capitale de la Sardagne où de bonheur il rencontra des amis qui luy donnerent toutes les assistances dont il avoit besoin. Dés qu'il fut guerry il s'embarqua pour Zante où à son arrivée il dit à son frere que sa fille n'avoit pas voulu sortir de la Religion; Mais comme le danger estoit pressant, il avoüa la Captivité de sa niece, afin de travailler à sa liberté avant que son Patron la solicitât d'embrasser le Mahometisme. La perte de la Barque estimée dix mil écus ne fut pas si sensible au Consul que celle de sa fille, pour la liberté de laquelle il fit passer son frere en diligence en France avec des lettres de recommandation à Messieurs les Commandeurs Paul & de Benonville. Elles eurent tout l'effet qu'on pouvoit esperer, ces Messieurs luy offrirent un des plus puissans d'Alger qui estoit dans les Galeres de France, & mesme autant de Turcs qu'on demanderoit pour la liberté de sa niece. Taulignan ravy du succés de son voyage partit aussi-tost pour en porter la nouvelle à son frere lequel en son absence avoit esté à Venise, les services qu'il avoit rendus à la Republique pendant son Consulat luy avoient fait obtenir du General Morosiny quatre Turcs d'Alger qui luy donnerent des lettres pour leurs parens qui avoient du credit dans la Ville. Le Consul pria son frere de retourner en Provence où l'on trouve facillement des occasions pour Alger. Il trouva un Vaisseau qu'on équipoit pour cette Ville à Marseille, & donna au Capitaine les lettres des Turcs qu'on offroit d'échanger avec la fille. Si tost que leurs parens les eurent receus ils s'employerent fortement pour leur deslivrance, Soliman qui aimoit passionement sa belle Captive en fut allarmé, & pour ne la point rendre commit une perfidie insigne. Il luy fit des carresses extraordinaires, & l'assura de sa liberté. Un jour il la fit venir dans sa chambre où en presence de plusieurs personnes Turques de l'un & l'autre sexe il luy mit entre les mains un écrit qu'elle receut avec beaucoup de respect & de remerciement dans la pensée que c'estoit la carte de sa liberté qu'il luy avoit promise, Soliman en fit ensuite faire la lecture par un de la compagnie & pria la fille de repeter à haute voix ce que le Turc liroit, la fille prevenuë des fausses caresses de son Patron ne fit aucune difficulté de luy obeïr, & à peine la lecture fut achevée que les hommes & les femmes la feliciterent de s'estre faite Mahometane, car au lieu des parolles qui donnent la liberté, on luy avoit fait dire celles que les Turcs ont coûtume de faire prononcer aux Esclaves qui renoncent à la Religion Chrestienne. Jugez mon cher lecteur, de la douleur & de l'estonnement de cette infortunée, elle pleure, elle gemit, elle proteste qu'elle est Chrétienne, & qu'elle abhorre la loy de Mahomet qu'on luy a fait professer dans un langage qui luy est inconnu, elle regarde les Dames qui la flattent & la consolent comme ses ennemies & les complices de la trahison qu'on luy a faite, elle veut sortir de la chambre, elle implore la justice & la bonne-foy de Soliman qui l'arreste & la fait conduire dans une chambre voisine où les femmes la parent malgré elle d'habits magnifiques pour accomplir la Ceremonie. L'action de Soliman luy attira la haine & la vengence des parens & des amis des Esclaves Turcs, ils l'accuserent d'avoir empéché leur échange, d'avoir usé de surprise & de violence pour faire renier son Esclave, & d'avoir pris en course des Navires Chrestiens amis d'Alger. L'affaire fût poussée si vivement qu'il fut contraint de s'absenter de la Ville, & il n'y rentra que par la faveur du Caya qui le fit rappeller d'exil en consideration du present qu'il luy fit de sa Captive. Cét Officier est un veritable Turc & la seconde personne d'Alger où la Porte l'envoye pour y conserver ses interests.

Taulignan attendoit à Marseille l'effet des lettres qu'il avoit envoyées à Alger lorsqu'il apprit ce qui estoit arrivé à sa niece par celles qu'elle eût l'adresse de luy faire tenir quoy qu'elle fut enfermée dans un Serail. Il porta ces tristes nouvelles au Consul qui fut inconsolable du malheur de sa fille bien qu'elle l'assurât par ses lettres qu'elle estoit Chrestienne dans l'ame & qu'elle garderoit toute sa vie la Religion dans laquelle il l'avoit eslevée. Taulignan reconnoissant que sa presence augmentoit le chagrin de son frere resolut de trafiquer sur mer pour se recompenser des pertes qu'il avoit faites, il chargea une Barque de vivres & de munitions qu'il mena en la Ville de Candie qui estoit lors assiegée des Turcs, Il y fit plusieurs voyages en l'un desquels il fut pris sur les Isles de Sapience par les Corsaires de Tripoly où il a demeuré Captif pendant quatre années. Jean Seaume son beau-frere qui vint à Tripoly avec une Barque remplie de marchandise ne pût le racheter, parce qu'il estoit dans l'armée qu'on avoit envoyée contre les Arabes qui s'estoient, pour la seconde fois, revoltez dans la Province du Gibel. Le Consul de Zante averty que son frere estoit encore dans la Barbarie envoya son fils à Tripoly sur une Tartane chargée en partie de vin de Saragouse en Sicile. Il trouva Taulignan qui estoit de retour de son voyage du Gibel & qui ne voulut pas qu'il le rachetât parce qu'il esperoit que les Galeres de France qui deslivroient à Thunis les Esclaves François, viendroient faire la mesme grace à ceux de Tripoly. Ainsi le neveu se mit à la voile par l'ordre de l'oncle auquel il laissa de quoy se racheter si les Galeres ne rendoient point visite au Bacha de Tripoly, & quatre tonneaux de vin pour faire Cabaret. Taulignan bien informé que les Galeres avoient pris la route de France, songea aux moyens de se metre en liberté, & quoy que les Rançons des Esclaves soient mediocres pendant que les Galeres de France sejournent en Barbarie, il ne laissa pas de payer pour la sienne quatre cens piastres parce qu'il estoit estimé trés-habille pour la Marine & qu'il alloit en mer sur la Capitaine. A son arrivée à Marseille il apprit de son frere Pilote Real des Galeres de sa Majesté que leur neveu, sa Tartane, & tout l'équipage avoient pery en mer. Comme le Consul de Zante avoit beaucoup contribué à sa liberté il y alla pour le remercier; Mais il n'y fit pas long sejour à cause de l'affliction de son frere que le naufrage de son fils avoit augmentée, & retourna en France où il a eû des emplois honnorables. Il a toûjours servy sous le commandement de Monsieur de Vivonne en qualité de Lieutenant & de Capitaine de Barques & de Navires, & s'est signalé dans les occasions les plus perilleuses de Messine, d'Alger & de Thunis, il a mesme parcouru l'Archipel pour acheter des Corsaires Chrétiens des Turcs Esclaves, afin de renforcer la Chiourme de nos Galeres, & les a conduits à Marseille avec autant de succés que de gloire aprés avoir essuyé une escadre de l'Armée navale Ottomane. Ces dernieres avantures de Taulignan m'ont esté racontées par luy mesme en la Ville de Paris il y a trois ans, il servoit de Truchement à l'envoyé de Tripoly qui estoit venu en France pour demander au Roy une Paix éternelle, & prier Sa Majesté de rendre les Ostages de cette Ville qui estoient à Toulon depuis la Treve faite par les Tripolins avec Monsieur le Mareschal d'Estrée Vice-Amiral de France. Il me dit une particularité assez singuliere & qui merite bien d'avoir icy sa place, C'est que l'envoyé de Tripoly est celuy auquel Soliman Corsaire d'Alger fit present il y à vingt-cinq ans de la fille du Consul qu'il avoit épousée, que son fils qui l'accompagnoit estoit né de cette Renegate involontaire, & que l'envoyé exerçoit à Tripoly la charge de Caya qu'il avoit auparavant possedée dans Alger. J'appris aussi de Taulignan la mort d'Osman Bacha & les revolutions qui estoient arrivées dans le Gouvernement de Tripoly, voicy de quelle maniere il m'en fit le recit. Tous les Renegats ennuyez de la domination des Renegats Grecs se liguerent pour déposseder Osman, ils l'attaquerent dans son Chasteau qu'ils emporterent de force aprés une resistance de plusieurs jours. Le Bacha, ses parens, ses creatures & tous les Officiers Grecs furent passez par le fil de l'espée, & l'on establit pour Gouverneur un Renegat Italien. Les Esclaves Chrestiens firent paroistre leur valeur dans les attaques du Chasteau où il en perit beaucoup. L'Italien ne gouverna pas long-temps, car le Grand Seigneur ayant eû avis qu'Osman avoit laissé des richesses immenses, envoya un Bacha de la Porte pour commander en sa place avec des Officiers fidels, ce nouveau Commandant fut bien receu par les Turcs & les Arabes qui estoient ravis de secoüer le Joug des Renegats qui leurs estoient devenus insuportables, & il fit mourir l'Italien & tous les autres qui pouvoient estre suspects. C'est ainsi que l'autorité de la Porte fut entierement restablie dans la Ville & le Royaume de Tripoly, & qu'Osman fut puny de sa perfidie & de son ingratitude envers Mehemet son cousin, & son bienfaicteur qu'il avoit fait empoisonner.

J'avois dessein de passer sous silence les avantures de Dom Julio & de sa soeur à cause du rapport qu'elles ont dans le commencement avec celles de Taulignan; mais une personne de merite que j'ay consultée là dessus, m'a conseillé de les inserer dans ce livre parce que j'y ay fait mon personnage & que les estranges & veritables évenemens qui les composent peuvent donner de la satisfaction au Lecteur. Dom Julio est de la Ville de Majorque Capitale de l'Isle de ce nom, il avoit dans sa jeunesse servy la Republique de Venise en Candie où il avoit fait des amis & quelque établissement. Il eut envie d'aller dans son Païs pour visiter ses parens qu'il n'avoit point veus depuis plusieurs années. Durant le sejour qu'il fit à Majorque il sollicita une soeur qu'il avoit de venir avec luy en Candie, promettant de la marier avantageusement. Le plaisir de voyager & les beautez de la Grece dont son frere l'entretenoit souvent, ne furent point capables d'abord de la faire consentir au voyage; Mais lorsqu'elle vit une Barque chargée de provisions & qu'elle devoit estre bientost privée de Dom Julio qu'elle aimoit tendrement, elle ne resista plus & s'embarqua dés que le vent fut favorable. Dom Julio eût proche de l'Isle de Malte la chasse par deux Brigantins de Thunis qui le poursuivirent avec tant de vigueur qu'il fut contraint déchoüer dans la Sicile, il se sauva dans l'Esquif avec sa soeur & tous deux mirent pied à terre où les Pirates descendirent afin de poursuivre les Chrestiens fugitifs dont ils firent quelques uns Esclaves, Dom Julio en cét extréme danger prit sa soeur par la main, la conjura de ne point perdre courage & d'avancer jusqu'à un bois qui n'estoit pas esloigné, luy répresentant que la perte de la Tartane n'estoit rien en comparaison de la captivité qu'ils ne pouvoient éviter sans une prompte fuite. Mais ses prieres & ses peines furent inutiles, car la soeur effrayée des heurlemens des Turcs qui approchoient tomba en pamoison & sans aucun sentiment. C'est un coup de foudre pour Dom Julio qui ne sçait quel party prendre, sa tendresse l'empesche de quitter sa soeur, d'un autre costé il craint de tomber avec elle au pouvoir des Turcs, dans le mesme instant il fait reflexion aux surprises & aux violences qui luy seront faites à cause de sa jeunesse & de sa beauté, & il se la figure exposée aux miseres de l'Esclavage, au peril de l'apostasie & à la brutalité des infideles qui ont de la passion pour les femmes Chrestiennes de l'Europe. Ces fâcheuses idées qu'il se forme dans l'esprit l'aveuglent & le rendent furieux, elles luy font oublier les devoirs de l'amitié, du sang & de la nature, & dans son desespoir il donne à sa soeur plusieurs coups de cousteaux dans le sein, aprés quoy il gagne en diligence le bois & ensuite la Ville de Palerme.

Les Matelots qui s'estoient sauvez du naufrage arriverent presque aussi-tost que luy à Palerme & l'assurerent qu'ils avoient veû les Corsaires enlever sa soeur dans leurs Brigantins. Dom Julio persuadé par cette nouvelle que sa soeur n'estoit pas morte comme il avoit cru, ne songea plus qu'à la délivrer afin de reparer en quelques façon l'injure qu'il luy avoit faite par sa cruauté. Il resolut d'aller en Candie demander quelque Turc de Thunis Esclave dans l'armée navale de Venise pour en faire échange avec sa soeur. On équipoit à Palerme deux Brigantins qui devoient aller en course dans l'Archipel, l'occasion le fit embarquer avec ces Corsaires Chrestiens qui luy promirent de le rendre en Candie, ils costoyerent heureusement les Isles de Sicile & de Malte; Mais proche de la Lampedouze ils furent battus d'une si furieuse tempeste qu'il leur fût impossible d'y moüiller l'Ancre parce que le lieu est d'un abord trés difficile. La nuit suivante l'orage augmenta si horriblement que les Brigantins furent obligez de se separer, l'un perit, & l'autre sur lequel estoit Dom Julio alla le lendemain se briser dans l'Isle de la Limose, & de tout l'équipage il ne se sauva que luy & un Italien qui sur le débris du Brigantin aborderent en cette Isle deserte. Ce fut dans cette afreuse solitude qu'il s'imagina que Dieu l'avoit exilé pour le punir d'avoir poignardé une soeur dont il avoit causé l'infortune, puisqu'il l'avoit obligée de le suivre. Le lieu estoit steril, sans eau & dépourveu de toutes les commoditez de la vie. Ses deux nouveaux habitans n'avoient point d'autre occupation que de chercher des coquillages sur le bord de la mer pour leur servir de nouriture, se rafraischissans la bouche d'un peu d'eau salée; la nuit leur estoit encore plus insuportable que le jour parce qu'il se retiroit dans l'Isle quantité de Gabians qui sont oyseaux de mer lesquels par leurs cris effroyables interrompoient leur sommeil & sembloient reprocher à Dom Julio son crime. L'Italien au bout de cinq jours devint si foible qu'il ne fut plus capable de chercher sa nouriture que son compagnon luy apportoit charitablement. Un aprés midy Dom Julio ayant monté sur le sommet d'un Rocher apperceut de loin un Navire qui venoit à toutes voiles, il ne se mit point en peine s'il estoit Turc ou Chrestien, il ne songea qu'à sortir de cette malheureuse demeure & pria Dieu de les en délivrer, ses voeux furent exaucez, le Navire aprochant de l'Isle le Capitaine vit le signal qu'ils avoient mis pour implorer le secours des Vaisseaux passagers, & qui est ordinaire à ceux qui se sont perdus sur mer. Il envoya sa Chaloupe & à mesure qu'elle aprochoit de l'Isle, Dom Julio qui estoit accouru au devant & qui l'avoit reconnuë armée de Chrestiens s'écrioit qu'il estoit Chrestien. Celuy qui la commandoit ayant mis pied à terre, Dom Julio luy compta son naufrage & le conjura de le conduire au Vaisseau avec son compagnon, ce qui fut fait. Le Capitaine qui estoit Hollandois les traita si bien qu'ils recouvrerent leurs forces & leur santé avant que d'arriver en Candie où le Capitaine s'arresta pour décharger des marchandises, il y laissa Dom Julio & emmena l'Italien à Venise où il devoit charger son Navire pour la Hollande. Nostre Majorquin ne fit pas long sejour en Candie car aprés qu'il eut épuisé la bourse de ses amis & obtenu des Venitiens un Turc Esclave il s'embarqua sur un Navire François qui negocioit au Levant pour Messine dans le dessein de le quitter à Malte afin de s'aprocher de Thunis. Ce Navire se mit à la voile avec un vent Grec qui en six jours le mit quasi hors du danger des Pirates de Barbarie; Mais par malheur le mesme jour que le Capitaine esperoit arriver à Malte, il fut attaqué par les Corsaires Tripolins lesquels aprés un rude combat s'en rendirent les maistres. Ainsi Dom Julio fut fait Esclave avec une blessure qui faute d'estre bien pensée le mit en danger de perdre la vie. Nous avons demeuré trois ans dans la mesme prison où il a eû le loisir de me faire part de ses avantures.

Dom Julio ne fut pas plustost guery qu'il fit sçavoir à ses parens sa captivité & celle de sa soeur, ce qui les toûcha si sensiblement qu'ils n'espargnerent rien pour luy procurer la liberté afin qu'il pût ensuite travailler à celle de sa soeur. Comme il estoit de qualité & bien fait de sa personne ils furent obligez de consigner six cens Piastres és mains du Lieutenant d'un Navire qui fretoit à Gennes pour la Barbarie. Ce Genois qui avoit esté autrefois Captif à Tripoly changea en pieces de cinq sols plus de la moitié de l'argent qu'il avoit receu dans l'esperance de faire quelque profit. Il ne faut pas s'estonner si l'on en voit si peu en France, les Marchands Chrestiens les ont transportées en Turquie parce qu'il n'en faut que dix pour une Piastre dans tout l'Empire Ottoman. Les femmes Turques estiment tant cette monnoye qu'elles en mettent à leurs bracelets, à leurs colliers & à leurs coiffures. Le Capitaine Gennois ne fut pas plustost arrive à Tripoly que tout les Matelots commencerent à negocier les marchandises qu'ils avoient apportées d'Italie avec les Turcs, les Grecs, les Arabes, les Juifs & les Marchands Chrestiens. Le Lieutenant aprés avoir vendu les siennes acheta des marchandises du Païs pour deux cens écus qu'il paya en pieces de cinq sols sans sçavoir qu'elles fussent fausses. Les Juifs qui tiennent les Gabelles de la Ville & qui connoissent toutes sortes de monnoyes, s'en estant apperceus porterent incontinent leurs plaintes au Bacha qui donna ordre d'arrester le Lieutenant, & de faire recherche dans le Navire où l'on trouva le reste des pieces qui furent portées au Chasteau. Il luy fit donner cent Bastonnades pour sçavoir si le Capitaine n'estoit point coupable, le Lieutenant le déchargea & dit qu'il n'en avoit changé que pour trois cens écus, & que c'estoit une tromperie qu'on luy avoit faite dans son Païs. Le Bacha ordonna une seconde recherche dans le Navire & fit enchaîner le Lieutenant dans la Prison voisine du Chasteau. Le lendemain quoy que les Turcs l'assurassent qu'ils n'avoient trouvé que la quantité de pieces declarée par le Chrestien, il luy fit de rechef donner de la Bastonnade, & peu s'en fallut qu'il ne s'emparât de toutes les marchandises du Vaisseau à la Sollicitation des Juifs qui firent plus de bruit que tous les autres interessez. Mais comme il y alloit de l'honneur des Consuls, ils se rendirent au Chasteau & representerent au Bacha qu'il n'y avoit qu'un coupable qui neanmoins n'avoit point commis d'autre crime que de s'estre laissé tromper dans son Païs par des personnes qui trafiquent dans les Villes maritimes du change des monnoyes, & que le Capitaine ignoroit l'action qui n'estoit point telle que les Juifs la publioient. Ces remonstrances appaiserent un peu le Bacha qui condamna le Lieutenant à payer six cent Piastres & d'estre enchaîné dans la Prison jusqu'au payement. Ainsi par cette disgrace l'argent envoyé pour la Rançon de Dom Julio fut perdu & sa liberté retardée, parce que le Lieutenant estoit demeuré dans l'Impuissance de le racheter.