L'esclave religieux, et ses avantures
Chapter 12
Un Vaisseau de Tripoly qui venoit de la Mer au delà de Constantinople chargé de bois pour la construction des Navires échoüa à terre à deux lieux de la Ville aprés avoir essuyé une furieuse tempeste. Nous fûmes deux cent Captifs occupez à sauver du Naufrage ces bois qui sont rares en Barbarie & qu'on est obligé d'aller chercher en des Pays esloignez. C'estoit au commencement de l'Esté que les chaleurs sont excessives, & par malheur il s'esleva un vent du Midy que les Arabes appellent vent de Bournon qui dura trois mois. Les Esclaves pendant ce temps-là endurerent beaucoup à cause de l'entrée & de la sortie de la mer, & l'air fut si chaud que tous les fruits de la Campagne furent bruslez, excepté celuy du Palmier qui se nourrit de chaleur. A peine pouvions-nous le soir retourner à la Ville, les sables nous brusloient les pieds, & generallement la chaleur fut si violente que les oyseaux moururent à la Campagne avec une infinité de bestes qui ne purent trouver d'azile pour s'exempter de l'ardeur du Soleil. Trois Esclaves & six Arabes qui conduisoient des Chameaux chargez de bois & de charbon pour le Chasteau furent bien heureux de trouver une Grotte pour se mettre à couvert; comme ils se disposoient d'en partir de nuit, ils apperceurent deux Lions qui s'y estoient retirez pour le mesme sujet, ces bestes oublierent tellement leur ferocité naturelle qu'elles ne firent point de difficulté de les suivre paisiblement à la Ville. A la verité c'estoit de jeunes Lions qui se rendirent si familiers qu'on les laissa promener par les ruës; Mais estans devenus grands ils firent plusieurs massacres & on fut obligé de les enfermer. A peine ce travail fut achevé que nous fûmes occupez à éparmer quatre Navires qui alloient en course. Les Barbares precipitent toûjours ces travaux, Car en deux jours il fallut changer les Equipages, décharger les Canons & faire la provision d'eau qu'on prend en des bassins proche de la Mer & qu'on porte avec des cruches dans les Barques qui sont exposées aux vagues de la Mer.
Soliman Caya ne discontinuoit point de faire la débauche avec le Consul Anglois & des Renegats Officiers de la Marine. Le Bacha son oncle luy témoigna plusieurs fois que cette conduite ne luy estoit pas agreable & que les Musulmans en estoient scandalisez; Ce qui obligea Soliman d'aller en des Jardins afin d'y avoir la liberté de boire du vin, & mesme if resolut de faire bastir une Maison de Campagne pour mieux se cacher au Bacha. On commença l'ouvrage qui devoit estre composé de quatre Pavillons & de six Jardins differens ornez de ce qu'il y avoit de plus rare dans le Pays sans comprendre les curiositez qu'il avoit fait venir de l'Europe. Nous fûmes quatre cens Chrestiens occupez à ce travail, outre les Turcs, les Arabes, les Grecs & les Negres qui furent destinez à la construction de toutes les Murailles, les Chrestiens eurent pour leur partage le bastiment de la Maison, la peinture des chambres & tout ce qui estoit necessaire pour la beauté des appartemens & des Jardins. Un jour les murailles d'un Pavillon fort élevé tomberent & trente Negres furent ensevelis sous les ruines sans incommoder les Chrestiens qui travailloient aux environs. Le bruit courut que l'endroit où les murailles estoient tombées appartenoit à un Marabous lequel s'estoit servy de l'art Magique qu'il sçavoit pour ce vanger du Caya qui luy avoit usurpé son heritage. Soliman n'osa s'en plaindre, & satisfit le Marabous parce qu'il estoit Officier de la principalle Mosquée, & de peur aussi qu'il ne fît derechef perir ses Esclaves Negres qui firent difficulté de continuer cét ouvrage, & se plaignirent que les Chrestiens estoient preferez aux Mahometans; Mais la response de Soliman, qu'il estimoit plus un Captif Chrétien que vingt Negres leur imposa silence. Les Pauvres Esclaves souffrirent une faim extrême dans ce travail, parce que le Caya pour satisfaire à sa débauche leur retranchoit une partie de leur subsistance, & que le vent de Bournon avoit bruslé les fruits qui dans cette saison devoient estre leur principale nouriture.
Depuis la prise de mon bestial dont je ne pûs avoir raison parce que le Bacha favorise les Juifs qui tiennent les Gabelles, je fus employé à la Marine, sans jamais perdre l'esperance que Dieu finiroit bientost ma captivité. Pendant l'Hyver je cherchay les occasions de reparer la perte que les Juifs m'avoient causée. Un Vendredy qu'ils faisoient blanchir des toiles sur un Rocher proche de la Mer, je fus les amuser du costé de terre pendant que Grimonville mon camarade vint à la nage derriere un tonneau, pour mieux joüer son personnage, il ne fut pas plustost arrivé à l'autre extremité du Rocher que jettant un petit crampon de fer attaché à une corde il tira une piece de toille qu'il mit dans le tonneau & s'en retourna à la faveur du vent à la Marine; les Juifs qui ne s'estoient pas apperceus de la ruse, me dirent des injures sur ce que je voulus leur persuader que leur toile avoit esté emportée par quelque Monstre marin. Le soir retournant à ma Prison je passay par la Juifverie, où je donnay quelques allarmes prés de la Sinagogue pendant que Grimonville & d'autres Captifs firent un bon butin chez un des plus puissans Marchands de la Ville. En suite j'aperceus un Juif qui conduisoit un Mouton avec une corde, je ne fis point d'autre ceremonie que de la couper par derriere & de le suivre en tenant le bout tandis que mon compagnon s'enfuit avec l'animal qu'il avoit chargé sur ses épaules. Si-tost que je le vis hors de danger je quittay la corde & fis semblant de suivre le Juif, lequel se retournant pour en sçavoir le sujet fut bien surpris de ne plus trouver le Mouton. Son plus grand chagrin estoit qu'il l'avoit destiné pour les Cacans qui ne mangent que de la viande approuvée par le Sacrificateur; cét officier aprés avoir égorgé la beste regarde s'il n'y a point d'impureté dans les intestins, & s'il en trouve, il déclare qu'elle n'est pas selon la Loy; cette Sentence oblige le Boucher de la vendre à vil prix aux Arabes ou aux Esclaves qui ne font pas difficulté d'en manger. Les riches & les devots de la Sinagogue font faire la dissection des viandes par des Officiers, sur tout de la cuisse où ils ne laissent ny graisse, ny nerfs, ny muscles en memoire de ce que le Patriache Jacob y fut blessé en combattant contre l'Ange, & parce qu'ils sont dans l'incertitude en laquelle des deux cuisses il fut blessé, ils les purifient égallement de peur de transgresser la Loy. Huit jours aprés Grimonville se vestit à la Moresque, & passans ensemble le soir devant une Mosquée où les Turcs s'assembloient pour faire leur Salem, il eut la temerité d'y entrer quand la priere fut commencée. Les Turcs ont coûtume de se laver avant que d'y entrer, & de laisser leurs Babouches proche de la porte en des lieux faits exprés; durant que Grimonville prit quinze paires de souliers je fis la garde, & jamais sentinelle perduë n'a esté si en danger que je le fus ce jour-là puisque nous nous exposions à estre supliciez; les Juifs acheterent nostre larcin qui servit en partie pour nous habiller de toile. Le Bacha se fit un plaisir d'entendre le recit de cette avanture, & railla les Turcs qui avoient perdu leurs Babouches; ils demandoient justice du sacrilege qu'ils disoient avoir esté commis dans la Mosquée; mais le Bacha leur répondit que le vol des souliers estoit pardonnable à des personnes qui en avoient besoin.
Au commancement de la huitiéme année de mon Esclavage je fus accablé de toutes les miseres imaginables, & j'avoüe à ma confusion, que dans le temps que je perdois presque l'esperance que j'avois toûjours euë de ma liberté, le Ciel disposoit en ma faveur les moyens de l'obtenir. Le Pere Philipes de Pontoise Religieux de Saint François estant arrivé en France solicita si vivement mes Parens qu'ils n'épargnerent rien pour me retirer au plustost; Nicolas Baudeau fils d'un Orfévre de Paris, qui fut racheté aprés la cessation de la Peste, les assura que j'en avois esté preservé. La liberté du sieur Remy de la Tille de Noyon me fut un sujet de consolation dans ma misere, par malheur la Barque de Marseille qui apportoit sa rançon fut prise par les Corsaires de Thunis; à la verité l'argent estoit asseuré à Marseille, mais le retardement de sa liberté le mit en danger s'estre envoyé à Constantinople à cause de sa jeunesse, & l'obligea de séjourner à Tripoly plus qu'il ne s'estoit imaginé. Lorsqu'il eût pris terre en Provence, ses premiers soins furent en faveur des François de sa connoissance qu'il avoit laissez dans les fers, & dans les Villes où il passa pour se rendre en son Pays, il vit leurs parens & leurs amis qu'il exhorta de les délivrer. Il a eû tant de charité pour les Esclaves que pour leur estre utile le reste de ses jours il s'est fait Religieux dans la Congregation des R. R. Peres de Nostre-Dame de la Mercy de la Redemption des Captifs devant l'Hôtel de Guise à Paris, où il a donné durant vingt-deux ans des marques de son zele pour le soulagement des Esclaves, demandant à Dieu dans ses saints sacrifices la perseverance pour ceux qui chancellent dans la foy. Les Religieux de cét Ordre qui passent les mers pour la Redemption sont obligez par un quatriéme Voeu de rester en ostage quand l'argent ne suffit pas pour satisfaire aux rançons & aux avances, c'est à dire aux sommes excessives que les Infideles les contraignent de payer pour racheter leurs Captifs qui sans ce prompt secours tomberoient dans l'infidelité, ainsi qu'il est arrivé depuis vingt ans dans les Royaumes d'Alger, de Fez & de Maroc, où les R. R. Peres de la Mercy ont fait paroistre leur charité envers de jeunes Chrestiens qui estoient sur le bord du precipice. Ainsi lorsque je me croyois quasi oublié des hommes, Dieu suscitoit de temps en temps des personnes officieuses qui me soulageoient dans ma misere & qui tâchoient d'adoucir mes chaînes dans lesquelles il m'a toûjours protégé. En effet aurois-je pû sans son assistance resister aux bastonnades, à la faim & aux fatigues que j'ay souffertes? & ne serois-je pas succombé dans plusieurs occasions où des Captifs moins coupables que moy ont esté seduits & ont fait nauffrage? J'ay esté plusieurs fois dangereusement malade, j'ay servy long-temps dans l'infirmerie, j'ay veu mourir de la peste des gens de toutes les Nations & de toutes les Sectes, j'en ay esté attaqué, & cependant j'ay recouvré une santé parfaite contre l'avis des Chirurgiens qui desesperoient de ma guerison. Ne devois-je pas en deux rencontres estre envelopé avec les Esclaves fugitifs? & la mort de Salem ne me conserva-t'elle pas la vie qu'il vouloit me faire perdre pour se vanger de mon refus? Enfin le Ciel ne m'a-t'il pas fait triompher des caresses & des rigueurs de mes Patrons, des artifices de Zoes, de la beauté de sa fille, de la rage de sa servante, de l'affection d'Isouf & d'Alima, & de tous les charmes de l'amour, de la fortune & de la liberté apparente que ces Infideles me vouloient procurer?
L'esperance que j'avois toûjours euë de mon rachapt ne fut pas vaine, car j'en receus des nouvelles par une Barque de Marseille, dont le sieur Mirangal Capitaine me mit és mains le 8. Janvier une lettre qui me donnoit avis qu'il avoit ordre de me rachepter. J'en fis la lecture en presence de Messieurs de la Barre & Gonneau Chevaliers de Malthe, Grimonville de Rennes, Guibaudet de Dijon, & Chaillou Parisien de la ruë Saint Denis prés du Sepulcre, lesquels furent surpris d'apprendre des nouvelles de Paris à Tripoly en dix-sept jours. Il est vray que Monsieur Giraud Banquier à Marseille lisant une lettre par laquelle Monsieur de saint Amand assez connu à Paris, luy recommandoit de ne perdre aucune occasion de me retirer au plustost de Barbarie, trouva le Capitaine Mirangal qui attendoit dans l'Hostel de Ville l'expedition de son Passeport, il le pria de differer quelque temps pour luy compter l'argent necessaire pour ma rançon, à quoy le Capitaine ayant répondu qu'il ne pouvoit attendre parce que sa Barque estoit à la voile, le Banquier se servit de l'authorité de Messieurs les Consuls, lesquels sur ce qu'il leur representa que j'estois esloigné de Provence & que perdant une pareille occasion je ne pouvois estre rachepté de long-temps, ne luy délivrerent point son Passe-port qu'il n'eust receu quatre cens écus du Banquier qui luy donna ordre de ne rien espargner pour ma liberté. Le Capitaine s'estant en suite embarqué dans sa Chaloupe, joignit sa Barque qui avoit déja passé les forteresses des environs de la Ville, & le vent luy fut si favorable qu'il arriva au Port de Tripoly le huitiéme jour de son départ de Marseille. Le soir dans la Prison je fis part de ces bonnes nouvelles à mes amis qui les receurent avec bien de la joye & à peine la priere fut achevée que les Esclaves de ma connoissance vinrent me feliciter. Depuis l'arrivée du Capitaine Mirangal je fus exempt du travail en payant deux écus par mois aux Gardes de la Prison, sans compter le present que leur fait le Capitaine quand il a rachepté les Esclaves qui se retirent chez luy jusqu'au départ. Mirangal differa plus d'un mois à me presenter au Bacha pour convenir du prix de ma rançon, pendant lequel temps je m'occupay à visiter les Jardins de la Campagne qui font toute la beauté du Pays. Les Esclaves qui avoient soin de les cultiver m'en permettoient l'entrée, je trouvay des malheureux qui ne se souvenoient presque plus des misteres du Christianisme pour estre depuis trente années de servitude privez des Sacremens; je les consolay du mieux qu'il m'estoit possible les exortant d'estre patiens dans leurs disgraces & fermes dans la Religion, & leur souhaitant la liberté comme à moy.
Chapitre XIII.
_De quelle maniere les Mahometans vont en pelerinage à la Meque; Le Capitaine Mirangal presente l'Autheur au Bacha pour convenir de de sa rançon; Comment le rachapt des Esclaves Chrestiens se fait en Barbarie; Les desordres que commettent les Turcs pendant leur Ramadan ou Caresme, & les réjoüissances qu'ils font au temps de leur Pasque._
J'eus la curiosité d'aller voir une Caravanne des Pelerins de la Meque, qui vint camper proche de Tripoly, & je me persuade que le recit de la maniere dont les Turcs font ce pelerinage ne sera pas desagreable au Lecteur. Il n'y a point de Provinces sujetes à l'Empire Ottoman dans l'Europe, l'Asie & l'Afrique, qui ne fassent tous les ans un Camp de Pelerins, lesquels entreprennent le voyage de la Meque, dans la croyance qu'ils ont de ne pouvoir entrer en Paradis s'ils ne visitent au moins une fois pendant leur vie le Tombeau de leur Prophete. Il est vray que l'interest n'y a pas moins de part que la devotion, & que le desir du gain fait mépriser aux Agis, c'est à dire aux Pelerins de tous les endroits de la domination du grand Seigneur, les fatigues de ce long voyage, & les sables mouvans des deserts. Car les Turcs & les Barbares trafiquent de Ville en Ville tant en allant qu'en retournant, & ne reviennent jamais en leur païs qu'avec du profit; au lieu que les Chrestiens, & sur tout les François, font dépense pour satisfaire à leur devotion, & à l'envie qu'ils ont de voir les Royaumes estrangers. Tous les ans les Bachas font avertir dans les Villes Capitales de se preparer au pelerinage de la Meque; un Marabous porte par les ruës l'Etendart que le Bacha destine pour le voyage, & que l'on arbore hors la Ville dans un lieu où les Pelerins doivent s'assembler; & dés que le Camp est formé, on y établit un Commandant qui a tout pouvoir, & auquel chacun obeït. Le Camp d'Alger arriva au commencement de Janvier à Tripoly, il y fit peu de sejour, parce que celuy de Tunis suivoit de prés. Les Bachas sont obligez de leur donner du terrain proche des Villes afin de se reposer, & de negocier avec les habitans, ausquels ils vendent leurs marchandises & en achetent, qu'ils débitent dans la route. J'allay voir le Camp d'Alger, où je rencontray un Esclave qui me montra ce qu'il y avoit de plus curieux; Les Chameaux & les Dromadaires au nombre de plus de deux mil formoient tout au tour un espece de palissade; quoy que beaucoup de Pelerins fussent entrez dans la Ville pour y trafiquer, je ne laissay pas de voir un peuple infiny dans les Pavillons, les Cafigis, les Basars, & les Places publiques, qui sont les lieux où ils s'assemblent pour fumer, boire le Café, vendre des Marchandises, & acheter des provisions.
Les Mahometans ne font point de difficulté de mener quelquefois avec eux leurs femmes, & des Esclaves pour leur service, ausquels la Loy de Mahomet les oblige de donner la liberté au retour du pelerinage; Mais souvent ils ne font pas scrupule de la violer en ce point. J'apperceus un jeune Marabous qui faisoit le muet proche du Pavillon destiné pour la Mosquée; il avoit au col un Chapelet qu'il tournoit sans cesse, & faisoit cent singeries selon leur coûtume pour se faire respecter des Turcs. Je ne fus point surpris de ses grimaces, parce que la pluspart de ceux qui servent aux Mosquées sont fous ou innocens. Estant retourné à la Ville je trouvay ce Marabous proche de l'Eglise des Grecs, qui raisonnoit avec le Papas Dom André, qui m'invita d'assister à cét entretien. Jamais je ne fus plus surpris que d'entendre parler un muet, lequel nous avoüa ingenuëment qu'il estoit Espagnol de la Province d'Andalousie, que depuis deux ans il estoit esclave d'un Turc demeurant à Tunis, qui l'avoit beaucoup persecuté pour l'obliger à changer de Religion, que pour éviter ses persecutions il avoit entrepris de suivre le camp d'Alger, qu'il y gardoit le silence en presence des Turcs, qui luy fournissoient charitablement les choses necessaires pour son voyage, afin de le recompenser du service qu'il rendoit à la Mosquée, & que ses grimaces & ses boufonneries luy donnoient l'entrée des Pavillons, où les Pelerins le regaloient sans rien exiger de luy, sinon qu'il fît des voeux pour l'heureux succés de leur voyage. Avant qu'il prît congé de nous il pria le Religieux Grec de luy donner sa benediction, & de luy accorder quelque part dans ses prieres, l'asseurant que toutes les fois qu'il recitoit le Chapelet qu'il portoit au col c'estoit pour honnorer la Vierge sa protectrice, pour laquelle il avoit une devotion particuliere, & qu'il esperoit en passant par la Palestine au retour de la Meque, de se refugier chez les Religieux de la Terre Sainte, qui luy donneroient les moyens de se retirer en terre Chrestienne. On peut juger par l'action de cét Espagnol combien la liberté est precieuse, puisqu'un Captif a contrefait le muet & le bouffon pendant un si long & penible voyage, qu'il avoit entrepris aux seuls dépens de la Providence.
Les Pelerins ne se mettent jamais en campagne qu'avec des provisions de farine, de ris, de biscuit, de beurre, & d'eau, pour traverser les Provinces desertes de l'Egypte & de la Barbarie, où l'on ne trouve aucune habitation, & sans les puits avec leurs bassins que les Bachas sont obligez d'entretenir dans leurs Gouvernemens pour la necessité des Agis, il seroit impossible d'achever ce voyage, qu'on fait de nuit afin de se reposer pendant la chaleur, qui est si excessive, que ny les hommes ny les bestes ne pourroient pas la supporter. Il est bon de sçavoir que tous les Pelerins de differentes Provinces font leur possible pour se trouver en mesme temps dans l'Egypte proche d'une Montagne sur laquelle Mahomet institua la Pasque des sacrifices, afin quils y celebrent cette feste suivant la loy. Chaque chef de famille doit en ce lieu sacrifier un animal selon son pouvoir en action de grace, & en manger la viande avec ses amis. Les plus riches du Camp qui ont offert en sacrifice des Beufs, des Chameaux ou des Moutons, s'en reservent une partie, & distribuent le reste aux pauvres qui suivent le Camp pour le Service des Pelerins, & on laisse sur la Montagne les pieds, les testes & les intestins de toutes les Bestes qui ont esté immolées. Plusieurs qui ont fait la voyage, mesme des Chrestiens esclaves, m'ont asseuré que le lendemain il ne se trouve aucuns restes de ces issuës, & que les Turcs ont la foiblesse de croire que Mahomet accompagné de ses Dervis & Marabous vient de nuit manger ce qu'on a laissé, & qu'en suite il envoye une douce rosée pour purifier le sommet de la Montagne. Aprés que les Pelerins ont fait des réjoüissances pendant trois jours ils se mettent en campagne pour se rendre au grand Caire, où toutes les Caravannes le joignent & composent un corps d'Armée, afin de resister aux Arabes vagabonds qui ne manquent pas d'attaquer les Turcs, & de faire un butin considerable malgré leur resistance & leur grand nombre. Le grand Seigneur nomme dans Constantinople un Officier pour commander cette Armée de tous les Pelerins de son Empire. Lorsqu'elle part du grand Caire, le Commandant met à la teste les gens inutiles & les moindres Soldats, les Turcs ont la droite, les Afriquains la gauche, l'arriere-garde est deffenduë par les meilleures Troupes de Cheval, & au milieu sont les presens que l'Empereur, les Visirs, & les Bachas envoyent à la Meque, & qui sont gardez par les Marabous, les Santons, les Dervis, & par les principaux Officiers du Camp. Ces precautions & ces forces n'empéchent pas les Arabes d'attaquer de nuit le Camp avec huit ou dix mille Chevaux, & de donner de fausses allarmes tantost à la teste & tantost à l'arriere-garde, & pendant qu'ils embarrassent ainsi les Turcs, une partie de leur Cavallerie armée seulement d'une lance, sans selle ny étriers, & portant en croupe un Soldat, tombe sur eux, & quand elle peut percer jusques à l'endroit où sont les richesses, le Soldat monte sur un Chameau, ou sur un Dromadaire chargé de bagage, & le conduit à leur retraite qui n'est ésloignée que de trois ou quatre lieuës de la marche du Camp. Les Sables mouvans que les Pelerins sont obligez de traverser ne sont pas moins à craindre que les Arabes; Car si le vent est contraire & impetueux, il en perit quelque fois dans un seul voyage plus de dix mille, outre les animaux & les richesses qui demeurent ensevelis dans les sables. Aprés tant de dangers, d'allarmes & de fatigues, l'Armée arrive à Medine, que les Musulmans appellent la Ville du Prophete. On séjourne en ce lieu, parce que la Meque qui en est éloignée d'une journée ne peut pas contenir tant de monde. Les Pelerins laissent à Medine leurs Equipages & leurs Marchandises, pendant qu'ils vont à la Meque faire leurs devotions dans la Mosquée où l'on voit le tombeau de Mahomet. Des Esclaves qui ont suivy la Caravane m'ont asseuré qu'il n'y a point d'Eglise dans l'Europe qui posséde plus de richesses que cette Mosquée; Il y a par jour sept predications en differentes langues, & le Turc qui peut entrer dans la Chapelle ou est le Sepulchre de son Prophete, s'estime bien-heureux. On dit qu'il en sort un animal fait comme un Chat, qui caresse les veritables Musulmans qui sont dans la Chapelle, se mettant sur leurs testes ou sur leurs épaules, & que c'est pour cette raison qu'ils aiment ces bestes plus que les autres, & qu'ils deffendent aux Captifs de leur faire du mal: Ce sont des rêveries & d'agreables mensonges que les voyageurs se plaisent ordinairement à débiter. Il est certain qu'il y a beaucoup de Mahometans qui ont fait diverses fois ce pelerinage, & que plusieurs de ces devots ont esté si persuadez des beautez de la Meque, & de la veneration qu'on doit avoir pour ce lieu, qu'ils se sont crevé les yeux, dans la pensée qu'ils ne peuvent plus voir dans le monde aucune chose qui soit digne de leur respect & de leur admiration.