L'esclave religieux, et ses avantures

Chapter 11

Chapter 113,708 wordsPublic domain

Depuis mon retour de la Campagne, je logeay dans la nouvelle prison dont j'avois refusé d'estre l'écrivain, les Gardes pour se vanger de mon refus me mirent au travail de la Marine, qui est un des plus penibles des Captifs, aprés celuy de la moisson dans les deserts. J'y aurois sans doute succombé sans le secours de Baba Manoly, qui me donna le moyen de m'en retirer; il avoit sceu que j'avois pris soin d'allumer une lampe dans la Chappelle du nouveau Cachot, & de faire la priere tous les soirs aprés la retraite des Chrestiens, afin de les exciter à quelque devotion, parce que nous n'avions point de Prestres, & que par consequent nous estions privez de la consolation des Sacremens; Ce bon homme me prit en affection, & me donna quatre écus pour faire quelque petit trafic & m'exempter du travail, en payant deux Piastres par mois aux Gardes de la prison. Plus de cent Captifs trafiquent dans la Ville de cette maniere, les uns sont pour le service des Marchands Chrestiens, les autres sont Cordonniers, Tailleurs d'habits, Barbiers, & la plus grande partie fait Cabaret; Il est vray que tous sont obligez de travailler quand on frete les Navires pour aller en course. Mon premier métier fut de blanchir le linge des Marchands Chrestiens, avec lesquels je gagnay quatre écus en deux mois. Ce petit gain & quelque autre fortune me firent entreprendre de donner à manger, non-seulement aux Chrestiens, mais encore aux Levantis & aux Renegats. Je fis la cuisine à la Françoise, ce qui m'attira la pluspart des Renegats, lesquels quittoient leur mauvaise chere pour venir manger de mes ragouts; Il est vray que j'y mélois de la chair de Porc, qui est deffenduë par l'Alcoran. Les prises continuelles que faisoient les Pirates, me firent gagner dix écus en trois mois. Mais je fus obligé d'abandonner le Cabaret, parce que malheureusement un Eunuque de la Sultanne s'estant apperceu qu'il avoit souvent mangé de cette viande deffenduë, voulut me poignarder, & sans le secours de deux Renegats qui n'estoient pas si scrupuleux que luy, il m'auroit assassiné. Cette disgrace m'obligea de quitter l'Auberge, de peur d'estre maltraité par ces odieux Gardes du Serrail, que je ne pus appaiser qu'avec des presens. Je fis en suite le Boucher à l'insceu des Turcs, ausquels il n'est pas permis de manger la chair des animaux qui ont esté tuez par les Chrestiens. Les Marchands & les Consuls aimoient mieux acheter de moy que des Barbares, qui n'ayant plus le debit des viandes qu'ils destinoient pour les Chrestiens, se douterent qu'il y avoit quelque Captif qui se méloit de faire boucherie. Ils avertirent les Juifs qui afferment les Gabelles de la Ville, de prendre garde à l'entrée des bestiaux, ce que les Juifs firent avec tant d'exactitude qu'ils me surprirent en faute. N'ayant pû un Vendredy arriver à temps pour faire entrer dans la Ville un Boeuf, six Moutons & quatre Chévres, par une fausse porte proche du Chasteau, laquelle étoit gardée par un Renegat qui m'en facilitoit l'entrée, pendant que la grande porte de la Ville estoit fermée, & que les Turcs estoient occupez à faire leur priere; les Juifs qui faisoient sentinelle virent proche du bord de la mer mes bestiaux dont je m'estois eloigné, & s'en saisirent. Je n'osay les reclamer de crainte de l'amende & de la bastonnade, estant deffendu d'en faire entrer par cette fausse porte; ainsi je perdis en un jour ce que j'avois eu bien de la peine à gagner en six mois.

Quelques Esclaves de qualité qui se croyoient dans l'impuissance d'estre rachetez, à cause des grandes sommes que le Bacha leur demandoit, écrivirent à leurs amis Chevaliers qui estoient à Malte pour y faire leur caravane, & les prierent d'envoyer une Barque avec un signal, dans laquelle ils pussent se sauver; Les frequentes sorties des Corsaires empécherent plusieurs fois que la Barque envoyée aux Captifs, ne parut sur les costes aux jours assignez; Un apres midy que les pécheurs retournoient de la Mer, elle se trouva parmy eux sans qu'elle fut reconnuë. Il ne parut d'abord qu'un vieillard habillé à la Moresque, qui vint prendre terre au dessus du Chasteau, proche duquel il feignit de pécher. Aprés avoir demeuré quelque temps sur le rivage de la Mer, il apperceut deux Captifs qui se retiroient à la Ville, lesquels il convia de s'embarquer. Vous pouvez juger avec quelle joye ils accepterent les offres de leur liberateur, qui apprit d'eux avec déplaisir que les Captifs qu'il cherchoit estoient ce jour-la enfermez dans les prisons, parce que c'estoit un Vendredy, auquel jour les Turcs croyent qu'ils seront exterminez par les Chrestiens dans leurs Mosquées. Ceux de la Barque Maltoise qui s'estoient mis le ventre contre terre de peur d'estre reconnus des Barbares que entroient dans la Ville ou qui en sortoient, descendirent pour aller recevoir les deux Captifs, qui avertirent le Capitaine du danger qu'il y avoit, s'il demeuroit plus longtemps en ce lieu, & aprés avoir fait embarquer par force un jeune Turc qui s'en retournoit à la Campagne, ils se servirent de leurs rames pour se retirer en diligence; la sortie de la Barque avec precipitation, fit connoistre aux Turcs qui gardoient la Marine, qu'elle estoit étrangere. C'est pourquoy le Commandant voyant la vitesse avec laquelle elle fit le trajet pour se mettre à la voile, fit partir en diligence des Barques legeres pour arrester cette fugitive, mais ce fut inutilement, & avant que les Turcs arrivassent aux Ecueils, ils perdirent de veuë la Barque Chrestienne que Dieu conduisoit, & retournerent à la Ville où ils déchargerent leur colere sur les Captifs qui tomberent sous leurs mains.

Le Bacha sceut bien se vanger de cette bravade dans la suite, le Capitaine Augustin Maltois qui trafiquoit sur la coste de Barbarie, estant venu peu de temps aprés cette action à Zoara, Ville du Royaume de Tripoly, où sont les plus belles salines de l'Afrique, se saisit de sa personne par l'ordre du Bacha, & sur de fausses accusations d'avoir fait des descentes en terre & d'y avoir causé du desordre, il le fit mourir cruellement; & tous les Chrestiens de son équipage furent faits Captifs. L'un de ces heureux Esclaves qui s'estoient sauvez estoit Maltois, & avoit eu le nez & les oreilles coupez pour avoir voulu s'enfuir; l'autre estoit Italien & Tailleur d'habits, qui travailloit dans le Chasteau. Dieu voulut recompenser ce dernier de la liberté, pour les charitez qu'il avoit exercées durant son esclavage, non-seulement envers les Chrestiens, mais encore envers les Oyseaux; Il se retranchoit le necessaire pour acheter des Cailles, des Tourterelles, des Pigeons, & autres en vie, ausquels il donnoit la liberté, priant Dieu de la luy donner de mesme, puisque ses parens estoient dans l'impuissance de le délivrer. Je puis dire à sa loüange, qu'il se privoit de sa nourriture pour soulager les malades. Aussi le Pere de misericorde luy procura cette occasion favorable, dans le temps qu'il l'esperoit le moins, estant veritable que la Barque n'estoit point venuë pour luy.

Dans le mesme temps les Corsaires de Tripoly prirent un Navire François qui venoit d'Alexandrie, le Capitaine s'apelloit Jean Seaume de la Ville de la Ciouta, & il trafiquoit pour Messine. Parmy ceux qu'on avoit fait Captifs dans ce Navire, il y avoit un Religieux de l'Ordre de Saint François, nommé le Pere Philippes de la Ville de Pontoise, qui avoit demeuré trois ans en la Terre Sainte, pour le service des Chrestiens qui visitent les Saints Lieux où se sont passez les Mysteres de nostre redemption; Ce bon Pere fut racheté par son Ordre, aprés huit mois de captivité. Un si fidelle témoin des miseres que je souffrois estant arrivé en France, avança beaucoup ma liberté; mes parens qui n'avoient point eû de mes nouvelles depuis trois ans, me croyoient ensevely parmy ceux qui estoient morts de la peste; Il disposa si bien les choses en ma faveur, & leur donna de si bonnes instructions de ce qu'ils devoient faire pour me racheter, qu'ils changerent la commodité de Thunis où le Chevalier de Tonnere estoit Captif, & me retirerent de la Barbarie par d'autres voyes, comme je feray voir dans la suite. Un jeune Savoyard natif de Montmelian, qui avoit esté fait Esclave sur Mer avec moy, fut reconnu parmy ces nouveaux Captifs, c'est celuy duquel je vous ay promis l'Histoire, dans le quatriéme Chapitre de la presente Relation. Comme il estoit jeune & bien fait, Osman Bacha de Tripoly, le choisit avec d'autres Captifs & des Noirs, pour en faire un present au Bacha d'Egypte son amy. Il ne demeura pas six mois au grand Caire qu'on le fit renoncer à sa Religion par la rigueur & l'artifice, & on luy donna le nom de Selim; Le Bacha fit bien élever nostre jeune Renegat, qui se rendit habile dans l'écriture & dans le langage du païs, en quoy conciste toute la doctrine des sçavans de l'Egypte. Le Bacha qui l'aymoit à cause de son merite, luy donna la Charge de Casanadal ou Tresorier du Serail, sans neanmoins avoir permission d'y entrer, qu'en la compagnie des Eunuques. Ces deffences n'empécherent pas Selim de satisfaire sa curiosité au peril de sa vie, & de voir ce qui se passoit dans le Serrail; Un jour comme il se promenoit dans un Jardin proche de ce Palais, Astera la plus belle des Sultanes luy jetta un billet dans lequel il y avoit un Diamant, elle luy marquoit l'estime qu'elle avoit pour luy depuis qu'il portoit le Turban, qu'elle desiroit le voir habillé à la Turque, & le conjuroit de tout entreprendre pour luy rendre visite & répondre à sa tendresse. Selim s'estant retiré dans un Jardin d'Orangers pour mediter sur le billet de la Sultane, un Eunuque le vint avertir de sa part, que le Bacha devoit aller l'aprés midy se promener à la Campagne avec des Turcs qui estoient arrivez de Constantinople, qu'Astera preparoit une comedie dans son appartement, pour divertir le Bacha qui la devoit visiter dans peu de jours, & que pour donner de l'ombre elle avoit besoin de grandes toilles, dans lesquelles on l'enveloperoit pour faciliter son entrée. Selim ne sçavoit à quoy se resoudre, d'un costé le danger d'une mort cruelle l'épouvantoit, de l'autre il craignoit d'encourir la haine d'Astera qui l'avoit protegé depuis son arrivée au Caire, & qui luy donnoit des marques si touchantes de son amitié. Mais l'amour qu'il avoit pour Astera dont il connoissoit les charmes, ne le laissa pas long-temps dans cette irresolution, il se détermina en faveur de sa maistresse, & dit à l'Eunuque que la perte de sa vie, n'estoit pas capable de l'empécher d'obeïr aux volontez de la Sultane. Pendant que le Bacha traitoit ses amis hors la Ville, l'Eunuque vint trouver Selim qu'il chargea sur un Chameau envelopé de toille, & le conduisit au Serrail, où deux Officiers Noirs l'enleverent comme un precieux paquet qui appartenoit à la Sultane. Ne troublons point l'entretien de ces amans, & contentons nous d'apprendre que Selim sortit du Serrail aussi heureusement qu'il y estoit entré, & qu'il fut mis dans une grande corbeille couverte d'un riche ouvrage de soye, que la Sultane avoit fait de sa main, & qu'elle envoyoit en present au Bacha. Le jour qu'on representoit la Comedie dans l'appartement d'Astera, estant arrivé elle demanda permission au Bacha d'avoir les joüeurs d'Instrumens, parmy lesquels il y avoit trois jeunes Turcs, quatre Eunuques & Selim qui conduisoit la Musique, parce qu'il la sçavoit & qu'il joüoit des Instrumens. Selim ne devoit entrer au Serrail qu'avec le Bacha, qui commanda aux autres Musiciens de s'y rendre de bonne heure, afin de donner quelques Preludes aux Sultanes en attendant la compagnie; Cette repetition fut ennuyeuse à Astera, à cause de l'absence du principal Acteur qui entra au Serrail avec le Bacha, mais comme le Bacha fut obligé de demeurer dans l'appartement de quelques femmes qui devoient sortir le mesme jour du Serrail, dont il gratifioit ses amis; Astera eut l'adresse de tirer Selim à l'écart, & de menager avec luy quelques momens de conversation, celle qu'ils eurent ensemble leur fit presque oublier que le Bacha n'estoit pas éloigné, & sans la garde des servantes qui les avertirent à propos de son approche, ils eussent esté surpris. Astera estoit Armenienne & plus Chrestienne dans l'ame que Mahometane, sa beauté la faisoit distinguer des autres femmes du Serrail qui en avoient de la jalousie; ses intrigues avec Selim furent conduites avec tant de precaution, & elle se servit de mediateurs si fideles, que Selim ne fut jamais découvert. L'amour & la fortune sont ordinairement pour les jeunes & agreables personnes, & se plaisent à favoriser la hardiesse de leurs entreprises. Cependant soit que la passion de Selim fut diminuée, ou qu'il craignît qu'elle ne l'entraînast dans le precipice, ou pour mieux dire le remords qu'il eut de son libertinage, le fit resoudre d'abandonner Astera, l'Egypte & le Mahometisme. Il confia son secret à un Maronite agent des Chrestiens de Jerusalem, qui faisoit souvent le voyage du Caire & de Babylone, pour rendre service aux Marchands Chrestiens qui negocioient dans ces Villes. Le Maronite fut ravy de sçavoir la resolution de Selim, qu'il conseilla de se retirer chez les Religieux de Saint François de Jerusalem; il offrit mesme de l'accompagner, & luy dit qu'il devoit esperer d'obtenir la liberté, dans la mesme Ville où Dieu avoit délivré le genre humain de l'esclavage du Demon. Selim s'abandonna entierement à sa conduite, & aprés avoir pris leurs mesures & fait quelques provisions pour traverser le desert, ils partirent du Caire à pied habillez en Arabes, leur voyage fut si heureux qu'ils éviterent les voleurs qui errent sans cesse dans le chemin, & se rendirent en dix jours au Convent des Cordeliers, qui receurent Selim avec bien de la joye. Ces bons Peres reçoivent à bras ouverts, ceux qui rentrent dans le sein de l'Eglise, de quelques endroits de la Turquie qu'ils puissent venir, & quand ils reconnoissent que leur conversion est veritable, ils leur procurent un embarquement pour retourner en terre Chrestienne, quoy qu'il y ait beaucoup de danger pour eux, & pour les Capitaines qui reçoivent dans leurs Navires des passagers qui sont circoncis, & qui ont porté le Turban en Barbarie. Selim aprés avoir séjourné trois mois en Jerusalem, & édifié par l'austerité de sa penitence, les Chrestiens qui visitoient lors les Saints Lieux, fut envoyé en Alexandrie travesty en Matelot, pour s'embarquer sur un Navire qui attendoit le vent favorable, afin de se mettre à la voile pour Messine; & en cét équipage le Capitaine le receut en son bord, à la recommandation des Religieux.

Ce mesme Navire fut par malheur pris par les Corsaires Tripolins, & Selim se vit une seconde fois Captif dans la même Ville. Les Turcs & les Renegats qui l'avoient reconnu, ne furent pas plûtost arrivez à Tripoly qu'ils en avertirent le Bacha, lequel fit assembler le Divan & les Cadis, pour juger le criminel selon la Loy de Mahomet, Selim ayant avoüé volontairement qu'il avoit vescu dans la Religion Mahometane pendant cinq années & qu'il s'estoit converty depuis peu, les Juges le condamnerent à estre bruslé vif. La rigueur de cét Arrest n'estonna point sa constance, il méprisa égallement les promesses & les menaces des Turcs, & demeura ferme dans la resolution qu'il avoit prise d'expier par sa mort les desordres de sa vie. Déja le bucher estoit preparé & il sortoit du Chasteau pour aller au lieu de son suplice, lorsque le Bacha fut averty qu'on avoit fait Esclave sur le mesme Vaisseau un Armenien qu'on croyoit aussi estre Renegat, cela fit remettre l'execution au lendemain. A la verité l'Armenien portoit la Tuppe afin de passer plus facilement dans l'Europe Chrestienne où il se retiroit avec de riches marchandises; Mais on reconnut qu'il n'avoit point esté Circoncis, ce qui luy sauva la vie & Osman se contenta de son esclavage & de s'emparer de sa dépoüille. Il est deffendu aux Grecs, aux Maronites, aux Georgiens & aux Armeniens de se retirer parmy les Chrestiens avec leur bien, c'est pourquoy les Pirates de Barbarie les font Captifs quoy qu'ils soient sujets du Grand Seigneur comme je l'ay déja remarqué.

Dans cette conjoncture Baba Manoly Grec, & un Officier qui estoit veritable Turc furent toûchez de la disgrace de Selim & resolurent d'aller ensemble au Palais pour obtenir sa grace; Ils representerent au Bacha que les cendres de Selim ne serviroient qu'à infecter l'air qui n'estoit pas trop purifié depuis la Peste, qu'il seroit assez puny par les miseres qu'on luy feroit souffrir dans les plus rudes travaux, & que les Princes Chrétiens pouroient se ressentir de cette cruauté aux dépens des Turcs qui estoient Captifs dans leurs Estats. Deux Marabous qui avoient esté toute la nuit dans la Prison pour tâcher de le pervertir assûrerent aussi le Bacha qu'on luy avoit fait prendre le Turban par force. Ces choses jointes aux prieres de la principalle Sultane que Selim avoit servie avant que d'estre envoyé au grand Caire, appaiserent Osman qui accorda sa grace. Il fut chargé de fers & conduit en la Prison voisine du Chasteau avec ordre aux Gardes de l'employer dans les travaux les plus penibles. Il ma protesté plusieurs fois avant mon départ que les plus horribles tourmens estoient incapables de le faire changer, & que puisque ses péchez l'avoient rendu indigne de la gloire du Martyre, il acceptoit avec joye les peines de sa captivité pour la satisfaction de ses crimes.

Chapitre XII.

_Les Galeres du Grand Duc de Toscanne font Esclave un Chaoux que le Grand Seigneur envoyoit au Bacha de Tripoly, lequel fut obligé de luy procurer la liberté; Captivité d'un Religieux Augustin; amitié fraternelle; souffrances des Captifs dans un travail extraordinaire, & dans le Bastiment d'une Maison que Soliman Caya fait faire à la Campagne; l'Autheur se vange des Juifs qui luy avoient pris son Bestial; le danger auquel il s'expose proche d'une Mosquée; une Barque arrive de Marseille dont le Capitaine luy donne esperance de sa liberté._

Le Grand Visir ayant appris que les Corsaires de Tripoly avoient fait sur Mer des prises Considerables, & qu'Osman ne s'empressoit pas de payer le tribut à la Porte comme les autres Bachas, luy envoya de Constantinople un Chaoux pour le faire ressouvenir de son devoir, & peut-estre pour luy demander sa teste. Ce n'est pas pourtant que les Renegats qui gouvernent dans la Barbarie obeïssent facilement aux ordres de la Porte, & qu'ils ayent autant de foy aux réveries de l'Alcoran que les Musulmans, lesquels à la premiere demande du Grand Seigneur se laissent couper la teste dans l'esperance d'estre plus heureux & plus riches en l'autre Monde qu'en celuy cy. Le Navire qui conduisoit le Chaoux fut pris par les Galeres du Grand Duc de Toscanne, Osman n'en fut pas fâché quoy qu'il fût obligé de payer la Rançon du Chaoux & de sa suitte, parce que les Gouverneurs des Provinces à qui ces Officiers sont envoyez, leurs doivent procurer la liberté à quelque prix que ce soit. Comme le Bacha entretenoit à Florence des intelligences secretes, il ne luy fut pas difficile d'obtenir la liberté du Chaoux; comme aussi il sçavoit que le Grand Duc avoit pour son divertissement un Parc remply de Bestes sauvages, il luy envoya deux Lions masle & femele, deux Leopards, deux Tigres, une Civette, deux Chameaux, deux Dromadaires masle & femele, six Gazeles, six Autruches, des Singes, des Monines, des Bragons, des Sapajoux, plusieurs Oyseaux de diverses couleurs, six Chevaux Barbes richement équipez & six Esclaves Chrestiens sujets du Grand Duc pour avoir soin de cette arche de Barbarie. Le present étant arrivé à Florence le Grand Duc ne pût s'empécher de dire qu'il recevoit plus de bestes qu'il n'en donnoit, & qu'il auroit le plaisir de les voir dans son Parc, au lieu de voir dans ses Galeres des Turcs enchaisnez. Le Chaoux aprés avoir veû les beautez de Florence, de Pise & de Ligourne fut embarqué sur le mesme Navire avec sa suitte pour estre conduit à Constantinople. Ce fut un effet de l'adresse & de la Politique du Bacha qui en avoit prié le Grand Duc, parce qu'il craignoit, si l'échange venoit à Tripoly, de recevoir chez luy un hoste qui pour remerciment feroit peut-estre executer des ordres qui luy seroient funestes.

La Captivité d'un Religieux Augustin de Sicile, nommé Daniel, & qui n'estoit que Soûdiacre, merite d'avoir icy sa place pour avoir esté la cause d'une action memorable d'amitié fraternelle. Il y avoit dix ans qu'il souffroit à Tripoly toutes les miseres de la servitude, la delicatesse de son aage & de son temperament ne l'avoit pas empesché durant la Peste de servir avec zele les Chrestiens qui en estoient frappez, & les Turcs luy avoient fait en vain toutes les persecutions imaginables pour en faire d'un Ministre de Jesus-Christ un Marabous de la Mosquée. Pour comble de malheurs il voyoit qu'il n'y avoit pas d'apparence qu'il fût racheté ny par son Ordre ny par ses Parens; Mais Dieu qui n'abandonne jamais ceux qui ont confiance en sa misericorde, inspira son frere de venir à Tripoly pour contribuer à sa liberté. Il estoit Charpentier de Navire, & ces Ouvriers sont rares & necessaires dans la Barbarie; Aussi les offres que ce frere charitable fit de rester en ostage pour le Religieux pendant qu'il iroit en Sicile ramasser des Charitez pour payer sa Rançon, furent acceptées par le Bacha qui permit à Frere Daniel d'aller en son Pays. Ce bon Religieux ayant amassé en trois mois de temps quatre cens écus dont il estoit convenu pour sa Rançon, ne manqua pas de retourner à Tripoly & de retirer son frere. Les Turcs admirerent la tendresse & la confiance des deux freres & demeurerent d'accord qu'il falloit estre Chrestien pour estre capable d'une pareille generosité. Osman pria le Religieux de séjourner quelque temps à Tripoly pour y faire la fonction de Prestre, parce qu'il n'y en avoit point, Frere Daniel representa au Bacha qu'il n'en pouvoit pas faire le Ministere & qu'il estoit obligé de retourner en son Pays pour s'y faire ordonner, le Bacha en presence de plusieurs Consuls & Marchands Chrestiens luy dit serieusement qu'il luy donnoit permission de dire la Messe, & de faire toutes les fonctions du Sacerdoce, ce qui donna occasion de rire à la compagnie. Frere Daniel répondit au Bacha que son autorité ne s'estendoit point sur l'Eglise Romaine, & qu'il y avoit bien de la difference entre les Prestres des Chrestiens & les Marabous des Turcs. Osman voyant qu'il ne pouvoit rien obtenir du Religieux offrit a son frere de luy donner les quatre cens écus s'il vouloit travailler de son mestier à Tripoly pendant six ans, dequoy le Sicilien s'excusa sur ce qu'il estoit marié, & qu'il luy estoit deffendu d'exercer son Art dans la Turquie sous des peines trés-rigoureuses. Ces refus ne retarderent point le départ des deux freres ausquels le Bacha fit des presens & donna des provisions pour s'en retourner en Sicile où ils arriverent heureusement. Frere Daniel s'est occupé depuis son retour à recueillir des aumosnes pour racheter plusieurs Captifs de ses amis qui chanceloient dans leur Religion.