L'esclave religieux, et ses avantures
Chapter 1
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L'ESCLAVE RELIGIEUX, ET SES AVANTURES.
A PARIS, Chez DANIEL HORTEMELS, ruë S. Jacques, au Mécenas.
M. DC. XC.
_Avec Privilege du Roy._
A MADAME LA MARQUISE DE L'HOPITAL.
MADAME,
_Je n'aurois pas osé vous dédier la Relation de mon Esclavage, si les témoignages que j'ay receus de vos bontez ne m'en avoient inspiré la hardiesse; J'ay crû aussi que je ne pouvois mieux vous en marquer ma reconnoissance qu'en vous offrant le seul bien dont mon estat me laisse la disposition, & que la peinture des miseres des Captifs devoit estre presentée à une personne qui s'interesse si chrétiennement à leur liberté. C'est icy, MADAME, où vostre solide pieté & vostre humeur bien faisante, me fourniroient une ample matiere d'Eloge, si vostre modestie ne s'opposoit à mon zele; mais quelque silence qu'elle m'inpose, je ne sçaurois oublier que vous estes la digne Epouse d'un mary dont la naissance & le merite, sont également recommandables; Les grands Employs dans lesquels la Maison de l'Hopital a servy la France, la font considerer avec la distinction du monde la plus glorieuse, & le Gouvernement dont le Roy vient d'honnorer Monsieur le Marquis vostre Epoux, est une preuve certaine de son merite; ce qui fait esperer qu'il succédera aux honneurs de ses Ancestres, dont il possede la vertu. Si je ne puis contribuer à sa gloire, souffrez du moins que je fasse des voeux dans l'Auguste Sacrifice de nos Autels, pour sa conservation & pour la vôtre, & que je me dise avec respect,_
_MADAME,_
Vostre tres humble & tres-obeïssant serviteur,
F. A. Q.
AVERTISSEMENT.
Ce n'est ny le desir d'écrire, ny l'ambition de faire connoistre mon nom, qui me fait donner au publicq cét Ouvrage, que j'ay intitulé l'Esclave Religieux, parce que ce fut dans les fers que je formay la resolution de renoncer au monde. Je n'ay point d'autre dessein que d'exciter les Chrétiens au soulagement des Captifs, en exposant à leurs yeux le fidele Tableau de leurs miseres. Je puis dire avec verité, qu'encore que j'aye extrêmement souffert durant huit années d'Esclavage, ma plus grande peine a toûjours esté d'en voir beaucoup d'autres plus malheureux que moy, soit qu'ils n'eussent pas la mesme force pour supporter leurs maux, soit que le Ciel ne leur accordât pas le secours dont il m'a favorisé de temps en temps; puisque ce n'est point parmy les Chrétiens détenus en Barbarie, que le proverbe à lieu, que la consolation d'un malheureux est d'en voir de plus miserables que luy. Comme la porte de la liberté est ouverte à tous ceux qui renoncent à leur Religion, il ne reste dans les fers que ceux lesquels animez de l'esprit de JESUS-CHRIST, demeurent unis & fermes dans les plus cruelles persecutions; ainsi la pesanteur de leurs chaînes leurs devient commune, parce qu'ils se regardent comme des enfans qui souffrent pour la querele d'un mesme pere, & ils assistent les plus foibles pour les empécher de tomber dans l'infidelité.
J'admire en France la charité des Chrétiens, qui les fait descendre dans les Cachots les plus obcurs pour assister le plus souvent des inconnus; on les console, on les soulage, on se charge de leurs interests, on solicite leurs procés, on les tire de prison en payant leurs dettes, & on rachepte quelque fois leur ban à quoy la Justice les a condamnez. On ne peut assez loüer ces exercices de charité envers le prochain; mais peut-on s'empécher de se plaindre qu'on oublie ses compatriotes, ses amis, ses parens, ses freres, de jeunes enfans, des filles foibles, des Religieux, des Prestres & des personnes d'un merite extraordinaire. On ne songe pas qu'ils sont à toute heure en danger d'abandonner la Foy, & de succomber sous la rigueur des tourmens qu'ils endurent. On peut dire que ces tourmens ne sont pas moins cruels que ceux des premiers Martyrs, il est vray que les Esclaves peuvent finir leurs souffrances lors qu'ils ont dequoy se racheter, mais ils ne sont pas moins Martyrs que ceux de la primitive Eglise, puisqu'ils souffrent pour le nom & la Foy de Jesus-Christ, & qu'ils peuvent briser leurs chaînes en renonçant au Christianisme; leur martyre est mesme plus long, car les premiers ne souffroient la prison que peu de temps, & souvent on les faisoit mourir aussi-tost qu'ils étoient arrestez, au lieu que les Captifs souffrent toute leur vie; ils n'ont point d'autre lict que la terre, la faim, le soif & la nudité, sont attachez comme des ombres à leur personne, les alimens qu'on leur donne suffisent à peine pour éloigner la mort, & conserver une vie qui devient tous les jours plus malheureuse; Cependant ils sont obligez de travailler sans aucun relâche, le baston & les cordages sont les seuls instrumens qui donnent le signal de ce qu'il faut faire, ces Infidels n'ont point d'égard à l'indisposition, à la foiblesse & à l'impuissance; ils frappent également & sans distinction, lorsqu'on n'a point fait ce qui est commandé, & ordinairement ils commandent plus qu'on ne peut faire, afin d'avoir un pretexte de maltraiter les Captifs, & les obliger à prendre le Turban.
Les plus dangereuses persecutions sont les caresses dont ils se servent pour seduire les Esclaves, qu'ils n'ont pû ébranler par les souffrances. Il n'est point de douceur ny de tendresse apparente, qu'ils ne mettent en usage pour les mieux tromper, ils s'appliquent à découvrir leur inclination dominante, & tâchent de les surprendre par leur foible; si le Captif aime les plaisirs, ils employent la bonne chere, & tout ce qu'il y a de plus voluptueux; Si l'interest le touche, & s'il a perdu l'esperance d'estre racheté, on luy promet des grandeurs, on fait semblant de compatir à sa disgrace, on luy témoigne de l'estime & de l'affection, & on luy offre sa liberté; Sur tout les Renegats font gloire de pervertir les Chrétiens, ils se persuadent que les chaînes des Esclaves leur reprochent incessamment leur apostasie, & que leur crime diminuë quand ils le partagent avec plusieurs autres coupables. C'est pourquoy ils n'épargnent ny la violence, ny la cruauté, ny la clemence, ny les festins, ny les presens, ny le temps, ny la peine, pour les forcer à suivre les réveries de l'Alcoran. Ces Infidels sont tout ensemble les Juges & les Boureaux des Captifs qui leur resistent, & jamais ils ne se lassent de continuer leurs souffrances. Ceux au contraire qui par un horrible blaspheme declarent qu'ils veulent embrasser la Loy de Mahomet, sont libres dés le moment. Leurs Patrons leur donnent leurs filles en mariage & leur font obtenir des Employs considerables, ce qui fait que ces Apostats se voyant en peu de temps comblez de richesses & d'honneur, & élevez aux premieres Charges, oublient facillement leur Foy & leur patrie, & deviennent les plus grands persecuteurs des Chrétiens. Ce qui m'a semblé de plus déplorable est d'avoir veu de jeunes garçons & de jeunes filles, estre aussi maltraitez que les autres Esclaves, sans que la foiblesse de l'âge, la delicatesse du sexe, & tout ce que la nature pouvoit inspirer en leur faveur, fussent capables d'attendrir le coeur de ces Tigres. Mais ce qui donne de la consolation est qu'il se trouve tous les jours de jeunes enfans que la grace fortifie de telle maniere, qu'elle les fait chanter les loüanges de Dieu au milieu des plus rudes tourmens. J'ay veu un garçon de quinze ans durant qu'on luy donnoit la bastonnade pour l'obliger à renier, s'écrier, _qu'il est doux de mourir pour Jesus-Christ_. Toute l'Europe Chrétienne est instruite de ce qui se passe dans la Turquie, dans les Royaumes de Tripoly, de Thunis, d'Alger, de Maroc & de Fez, & sur les costes de la Mediteranée, & particulierement la France en a sceu le détail des RR. PP. de la Mercy, qui ont fait plusieurs Redemptions celebres depuis peu d'années, de sorte qu'on peut dire qu'elle entend la voix & les gemissemens de ces Infortunez; Malheurs donc aux Chrétiens qui sont insensibles aux plaintes & aux disgraces de leurs freres.
Je m'estimerois heureux si le recit de ma Captivité pouvoit faire impression sur l'esprit de mes Lecteurs, & exciter leur charité pour les Esclaves. Je décris la Ville de Tripoly, l'estat du Royaume & les moeurs des Habitans, & dis quelque chose de Thunis, d'Alger & du grand Caire; Je rapporte les avantures de quelques Chrétiens, parce qu'elles ont de la liaison avec les miennes, & qu'elles en composent une partie. Le Lecteur ne doit point s'étonner s'il en trouve qui approchent du Roman; le païs des Corsaires est le theatre de toutes sortes d'évenemens & de nouveautez, la moindre capture qu'ils font sur les Chrétiens, fournit souvent des matieres merveilleuses & capables de remplir des volumes. Je n'ay rien ajoûté du mien, & j'ay obmis exprés bien des choses qui auroient pû embelir mon Ouvrage. Je ne me flatte point qu'il ait du succés; nous vivons dans un Siecle où de tant de Livres qu'on publie, il y en a peu qui meritent de l'estime. Je me suis rendu justice là dessus, & j'ay jugé que le mien augmenteroit le nombre de ceux qui ne paroissent que comme des enfans plus propres à contribuer à la honte, qu'à l'honneur de leur pere. Des raisons moins puissantes m'auroient empéché d'estre Auteur, si je n'avois consideré que j'ay receu trop de graces de Dieu, pour ne luy pas faire un Sacrifice de loüanges, en rendant publiques les marques de ma reconnoissance, _Dirupisti Domine vincula mea, tibi sacrificabo hostiam laudis_.
TABLE DES CHAPITRES.
Chap. I. _Voyage de l'Auteur en Italie; Son séjour à Venise; Son Embarquement pour Constantinople; Combat contre quatre Corsaires de Tripoly; Recit de ce qui se passa sur Mer jusqu'à son arrivée à Tripoly, où il est vendu à un Arabe._ page 1.
Chap. II. _Description de Tripoly, Moeurs, Commerce & Richesses de ses Habitans, son Gouvernement, ses diverses revolutions; Mehemet Renegat Grec en est fait Bacha, sa bonté pour les Captifs; Adresse d'un Esclave qui luy vole son Turban & ses Souliers; Captivité d'un Evesque, & sa charité._ 18.
Chap. III. _Conversion d'un Renegat, son martire; Bon dessein de Mehemet traversé, sa mort funeste, ses qualitez; Osman son cousin est mis en sa place, ses cruautez, Il viole la foy qu'il avoit jurée au Caya son amy, & luy fait couper la teste._ 35.
Chap. IV. _Deux sortes d'Esclaves; l'Auteur fait un rude apprentissage de sa captivité; Monsieur Gabaret vient à Tripoly avec quinze Vaisseaux, demande la liberté des Captifs François; Refus du Bacha par la trahison d'un Capitaine Provençal; Un Parisien Captif s'empoisonne; Vingt jeunes Chrétiens sont conduits à Constantinople, & six au Grand Caire; l'Auteur est envoyé en Alexandrie, au retour son Patron luy fait couper de la pierre; Fuite des Captifs qui sont ramenez & punis; Martyre d'un Ethyopien qui estoit du nombre des fugitifs; penible travail de l'Auteur._ 50.
Chap. V. _Prise d'un Navire François, un Religieux & deux Armeniens y sont faits Esclaves; On dérobe au Religieux mil Sultanins d'or qu'un des Armeniens luy avoit donnez à garder; Peste à Tripoly; mort d'une femme & d'un fils du Patron de l'Auteur, de quelle maniere on enterre les Turcs: Histoire d'un faux Dervis; la femme de Salem tâche de faire prendre le Turban à l'Auteur; Description de la Maison de Campagne de Salem, il employe l'Auteur à de rudes travaux pour l'obliger à changer de Religion; Sa servante luy fait des plaintes de l'Auteur; Salem luy fait donner de la bastonnade; l'Auteur est en danger de perdre la vie, & est sauvé par la mort de Salem._ 67.
Chap. VI. _Le Bacha s'empare des Biens & des Esclaves de Salem; l'Auteur est vendu à Moustafa Renegat Grec; Politique de Moustafa; Perte d'un Navire de Tripoly; Prise d'un Renegat Hollandois; Un Captif Maltois trahit les Chrétiens qui meditoient une seconde fuite, leurs suplices; mort de deux freres Chrétiens: l'Auteur est mal traité par son Patron; Artifices des Turcs pour obliger vingt jeunes Captifs à prendre le Turban; Histoire d'un Juif qui se disoit estre le Messie._ 87.
Chap. VII. _La fatigue du travail fait tomber l'Auteur malade, à peine est il guery qu'il est frapé de la peste; Mort épouvantable de Mehemet Caya, neveu du Bacha, qui mit en sa place un autre de ses neveux; Circoncision de deux enfans du Bacha, les réjoüissances qu'on fait à cette ceremonie; Retour de l'Auteur à Tripoly aprés la peste; mort de Moustafa son Patron; l'Auteur devient Captif du Bacha._ 103.
Chap. VIII. _Inconstances des actions humaines; Histoire à ce sujet d'un Seigneur Piedmontois, & de Dom Philippes fils du Bacha de Thunis; Le Bacha fait changer le Cimetiere des Juifs; Translation des os dans le nouveau; tromperie faite aux Juifs dans cette Translation par les Captifs Chrétiens; Autre tromperie faite à un Capitaine Flamand par des Esclaves Vénitiens, qui sont découverts._ 116.
Chap IX. _Travail precipité où plusieurs Captifs perissent; Les Corsaires font une prise considerable. Different entre le Bacha & le Consul Anglois; Plaisant entretien du Bacha avec les Consuls & les Marchands de diverses Nations; Mariage de la fille du Bacha; l'Auteur est mal-traité, & exposé à de rudes travaux, la necessité l'oblige à dérober les viandes qu'on portoit sur les tombeaux des morts; de quelle maniere les femmes vont prier sur les sepulchres._ 131.
Chap. X. _L'Auteur est envoyé dans les campagnes éloignees de Tripoly, où il demeure huit mois à labourer la terre, semer les grains, arracher du jonc & faire la moisson; rencontre qu'il fait d'un Marabous qui avoit demeuré en Espagne, & qui veut luy donner sa fille en mariage; Avantures qui arrivent en ces Pays abandonnez; retour de l'Auteur à Tripoly._ 155.
Chap. XI. _L'Auteur au retour de la Campagne est occupé à la construction d'une nouvelle Prison pour les Captifs, dont il refuse d'estre l'écrivain; Revolte des Gibelins Sujets de Tripoly; Regep Bé met ces Rebelles à la raison; Son entrée à Tripoly aprés sa victoire; l'Auteur paye deux écus par mois pour estre exempt du travail; Il fait divers mestiers; Une Barque de Malte sauve deux Captifs pour lesquels elle n'estoit pas venuë; Le Bacha s'en vange sur le Capitaine Augustin Maltois; Avantures d'un Savoyard qui avoit esté fait Captif avec l'Auteur._ 179.
Chap. XII. _Les Galeres du Grand Duc de Toscanne font Esclave un Chaoux que le Grand Seigneur envoyoit au Bacha de Tripoly, lequel fut obligé de luy procurer la liberté. Captivité d'un Religieux Augustin, amitié fraternelle; souffrances des Captifs dans un travail extraordinaire, & dans le Bastiment d'une Maison que Soliman Caya fait faire à la Campagne; l'Auteur se vange des Juifs qui luy avoient pris son Bestial; le danger auquel il s'expose proche d'une Mosquée; une Barque arrive de Marseille, le Capitaine luy donne esperance de sa liberté._ 203.
Chap. XIII. _De quelle maniere les Mahometans vont en pelerinage à la Meque; Le Capitaine Mirangal presente l'Auteur au Bacha pour convenir de sa rançon; Comment le rachapt des Esclaves Chrétiens se fait en Barbarie; Les desordres que commettent les Turcs pendant leur Ramadan ou Caresme, & les réjoüissances qu'ils font au temps de leur Pasque._ 220.
Chap. XIV. _Les avantures d'un Provençal & de sa niéce; celles d'un Majorquin & de sa soeur._ 244.
Chap. XV. _L'Auteur régale ses amis Esclaves avant son départ de Tripoly; Plaisanterie d'un Arabe pris de vin; Un Captif Chrétien bastonné, pour n'avoir pas couché dans la Prison; Embarquement de l'Auteur, tempeste, voeu à Saint Joseph arrivé à Marseille, le voeu qu'on avoit fait sur Mer à Saint Joseph est accomply; Origine de la devotion que les Provençaux ont à ce Saint; Histoire de treize Esclaves qui se sauverent de Tripoly; Exortation aux Chrétiens de racheter les Captifs._ 272.
FIN.
_Extrait du Privilege._
Par Privilege du Roy donné à Versailles le neufiéme jour d'Avril 1688. Signé, LE PETIT. & Scellé; Il est permis à Daniel Hortemels, Marchand Libraire de la Ville de Paris, d'Imprimer ou faire Imprimer, vendre & débiter un Livre Intitulé _l'Esclave Religieux, qui raconte les peines qu'il a souffertes dans Tripoly, pendant huit années de Captivité, ses avantures, avec un fidele Recit de tout ce qui s'est passé de plus remarquable dans ce Royaume, pendant le séjour qu'il a fait en Affrique_, & ce pour le temps de six années à compter du jour qu'il sera achevé; avec deffences à tous Imprimeurs, Libraires & autres, d'Imprimer ou faire Imprimer, vendre & distribuer ledit Livre pendant ledit temps à peine de quinze cent livres d'amande applicable ainsi qu'il est porté par ledit Privilege, de confiscation des Exemplaires contrefaits & de tous dépens, dommages & interests; le tout ainsi qu'il est plus amplement declaré audit Privilege; La Copie ou l'Extrait duquel mis au commencement ou fin dudit Livre, Sa Majesté veut estre tenu pour bien & deuëment signifié, & que foy y soit ajoûtée comme à l'Original.
_Registré sur le Livre de la Communauté des Imprimeurs & Libraires de Paris, le vingt-deuxiéme jour d'Avril 1688. suivant l'Arrest du Parlement du 8. Avril 1653. & celuy du Conseil Privé du Roy du 27. Février 1665. & l'Edit de Sa Majesté donné à Versailles au mois d'Aoust 1686._
Signé, J. B. COIGNARD SYNDIC.
Achevé d'Imprimer pour la premiere fois le 22. May 1690.
_Les Exemplaires ont esté fournis._
LES VOYAGES ET AVANTURES D'UN ESCLAVE DE TRIPOLY.
Chapitre premier.
_Voyage de l'Auteur en Italie; Son séjour à Venise; Son Embarquement pour Constantinople; Combat contre quatre Corsaires de Tripoly; Recit de ce qui se passa sur Mer jusqu'à son arrivée à Tripoly, où il est vendu à un Arabe._
Le desir de voyager a esté la passion dominante de ma jeunesse, quand on m'enseignoit au College la Geographie, je m'imaginois que les Villes celebres marquées dans la Carte, estoient autant de lieux enchantez, & que Paris qui fait l'admiration des étrangers, n'estoit rien en comparaison. Je ne pûs resister à la violence de ma curiosité, & je passay en Italie en l'année 1659. Je n'en décriray point les particularitez que tant d'Auteurs ont données au public. Je me rendis au plûtost à Rome, afin d'y voir les Ceremonies de la Semaine Sainte, & l'Entrée de l'Ambassadeur de Portugal qui se fit avec beaucoup de magnificence, sous le Pontificat d'Alexandre VII. Apres avoir veu les ruines venerables des Ouvrages de l'Antiquité, admiré les modernes, & visité les Lieux Saints, je vis Naples, prés de laquelle est le Tombeau de Virgile, & la Grotte de la Sibille Cumée; Je vis aussi le Mont-Vesuve qui estoit tranquile, mais l'abondance des cendres qui l'environnent m'empécherent d'en visiter le sommet d'où sort quelque fois un si grand feu, qu'il donne l'épouvante à dix lieuës à la ronde: De Naples je vins à Lorette pour honorer la Mere de Dieu dans sa propre Maison; on sçait qu'elle a esté aportée de la Terre Sainte par le ministere des Anges dans les Estats du S. Pere en la marche d'Ancone. Avant l'hyver j'arrivay à Venise pour voir le Carnaval, que les Dames souhaiteroient durer plus long-temps, à cause de la liberté qu'elles ont depuis le commencement de l'année, jusqu'au premier Dimanche de Caresme.
Pendant qu'on équipoit à Venise un Navire pour Constantinople, où je me proposois d'aller, j'eûs le temps de considerer les beautez de cette Ville qui est l'unique dans le monde, assise au milieu de la Mer, toutes les ruës sont remplies de Canaux, & chaque Habitant a sa Gondole, les Eglises, les Places & les Palais y sont magnifiques, sur tout la Place de Saint Marc, où l'on voit deux Colomnes qui ont servy au Temple de Sainte Sophie de Constantinople. La Ville est environnée de petites Isles agreables, on voit dans les unes des Jardins de Plaisance, dans les autres des Monasteres qui servent de Forteresses spirituelles à la Republique, sans compter les Tours & les Bastions garnis de Canons, pour s'opposer aux insultes des Turcs. Il y a dans l'Arsenal dequoy armer quarante mil hommes, & un nombre infiny d'Ouvriers destinez pour les Ouvrages de la Marine: On y garde quantité d'Etendars, comme des Monumens éternels de la valeur des Generaux de la Republique & des Victoires memorables qu'ils ont remportées sur les Infideles. Si Rome est appellée la Sainte, Naples la Gentille, Florence la Belle, Gennes la Superbe, Venise se peut vanter d'estre la Riche. Je finiray l'éloge de Venise par six Vers Latins d'un Poëte Italien, qui fut recompensé par le Senat de six cens Sequins d'or.
Le long séjour que je fis à Venise pour attendre le départ du Vaisseau où je devois m'embarquer, me donna le loisir de voir en l'Eglise de S. Marc, la Pompe funebre du Prince Almeric de la Maison de Modene, qui estoit mort en Candie pour le Service de la Republique, & la Sortie du Bucentaure le jour de l'Ascension, lorsque le Doge va en Ceremonie Epouser la Mer. Ce superbe Bastiment que les Estrangers appellent la Montagne d'or, porte six cent personnes, sans les Rameurs & les Matelots necessaires pour son équipage. Le Doge accompagné de tous les Ambassadeurs & du Senat, monte le Bucentaure, dont les Cordages sont de Soye, les Voiles & les Etendars de Broderie: Estant arrivé au lieu destiné, le Patriarche benit un Anneau, & le met au doigt du Doge qui le jette aussi-tost dans la Mer. Apres la Ceremonie le Bucentaure retourne dans la Ville suivy de dix à douze mil Gondoles, & de plusieurs Galiotes, Brigantins & Galeres qui luy font la Cour comme à leur Souverain. Ces petites Gondoles qu'on appelle ordinairement les Carrosses de Venise, tiennent leur rang prés de leur Prince selon la qualité de ceux qui les montent; Elles sont ornées d'Armes, de Flâmes, de Pavillons, & couvertes de Tapis de Turquie, & semblent à leur retour témoigner par mille Fanfares & Concerts differents, que le Roy de la Mer a eû pour agreable le mariage du Doge avec elle.
_Viderat Adriaticis Venetam Neptunus in undis Stare urbem, & toto ponere jura mari Nunc mihi Tarpejas quantumvis Jupiter arces Jactet, & illa sui moenia Martis ait, Si Tiberim pelago praefers en aspice utramque, Illam homines dicas, hanc posuisse Deos._