# L'Escalier d'Or

## Part 8

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Je songe aussi, avec quel désespoir! à nos petites réunions. J'essaie de me représenter tous ces salons illuminés, et ces fleurs partout, et ces corbeilles de fruits, et ces plats pleins de choses extraordinaires, et ces vins que vous m'avez appris à aimer et dont je n'ai pas même su retenir les noms. Et je pense à tous nos amis, et à Pierre, qui était toujours si gentil avec moi, et au pauvre Florentin, que tout le monde croit idiot, et à Jasmin-Brutelier, si comique avec ses idées politiques, et à mes pauvres petites camarades que je ne reverrai plus! Dites-leur à tous combien je les aimais et combien je les regrette et suppliez-les de ne pas m'oublier.

Et vous non plus, mon oncle, ne m'oubliez pas! Mais il ne fallait pas vous faire tant d'illusions sur mon compte. Vous m'avez trompée sur moi-même. J'ai cru à la statue de Flore déterrée, j'ai cru au chef-d'oeuvre dans lequel on ensevelissait le peintre de génie, j'ai cru aux chasses au tigre... Comment avez-vous pu me parler sur ce ton? Vous ne voyiez donc pas que j'étais une Chédigny, la fille d'un homme que vous connaissiez bien pourtant! Ce qui me torture le plus, c'est de trahir votre confiance...

Et merci, mon cher oncle, merci pour tout! Vous m'avez donné plus de joie que je n'en méritais. Maintenant, je vous embrasse en pleurant... Adieu! adieu!_

Valère Bouldouyr pleurait aussi; je lui rendis la lettre. Françoise ne soufflait mot de son mariage avec Victor Agniel: je jugeai prudent de n'en pas avertir le pauvre homme.

--Avez-vous remarqué? fit-il. Lucien n'est même pas nommé!

--Elle lui aura sans doute écrit.

Je n'en croyais rien, mais j'entrevoyais la cause de ce silence volontaire. Sans doute était-il trop cruel à Françoise de prononcer même le nom de Béchard. Pourtant, si elle l'aimait, comment se résignait-elle à cette sotte union?

--Et vous, Salerne, qu'avez-vous appris?

J'avais appris la prudence; je répondis que les quelques renseignements que je tenais du hasard étaient moins explicites que cette lettre. Valère Bouldouyr n'insista pas. D'ailleurs, son désespoir l'enfermait dans un cachot si étroit que tout lui devenait indifférent.

--Elle reviendra, dis-je, pour lui donner courage, elle s'échappera quand elle sera majeure, et vous la reverrez ici!

Le vieil illusionniste reparut une seconde: il étendit le bras et me dit:

--Je la reverrai sans doute, s'il y a une autre vie, nous nous rencontrerons certainement dans Sirius ou dans la Lyre; mais ici-bas, Pierre, aussi vrai que je suis vivant à cette heure, je ne la reverrai jamais.

L'évènement, hélas! devait bientôt donner raison à Valère Bouldouyr.

CHAPITRE XX

Qu'est devenu Pizzicato?

"Adieu, noble reine! Ne pleure pas Mortimer, qui méprise le monde et, comme un voyageur, s'en va pour découvrir des contrées inconnues." Christopher Marlowe.

Ici, il y a dans mes souvenirs un grand espace vide...

Trois jours après ma visite à Valère Bouldouyr, une dépêche m'appelait en province: mon frère, avoué à Nantes, venait d'être frappé d'une attaque, et ma belle-soeur m'appelait en toute hâte. Je partis sans revoir personne.

Je passai à Nantes trois mois, n'osant quitter un cher malade, chaque jour plus tendre, mais aussi plus exigeant, et sollicité par sa femme de ne pas le décevoir par un adieu prématuré. Cependant, je songeais à mes amis du Palais-Royal, et m'inquiétant d'autant plus d'eux que mes lettres restaient sans réponse, j'avais grand désir de rentrer.

Enfin, mon frère, sinon guéri, du moins hors de danger, je pus revenir à Paris.

A peine arrivé, je cours rue des Bons-Enfants, je veux monter, la concierge m'appelle, tandis que je traverse la grande cour, et comme je me retourne, me reconnaît.

--Mais où allez-vous donc, monsieur?

--M. Bouldouyr n'est-il pas chez lui?

--M. Bouldouyr? Comment? Ne savez-vous donc pas?... Nous l'avons enterré dans les premiers jours d'octobre.

En une seconde, je revis mon vieil ami, ses petits yeux vifs, son collier de barbe, sa lourde démarche, et ses fêtes modestes, et la douce Françoise au bras de Lucien Béchard; j'eus l'impression d'un immense écroulement, et les larmes me vinrent aux yeux.

--Mort, Valère Bouldouyr! Et de quoi donc?

--On n'a jamais bien su. Au fond, monsieur, il est mort de tristesse. Depuis que sa nièce ne venait plus le voir, il ne vivait quasiment plus, le pauvre homme! Parfois, il me disait: "M'ame Bonguieu, ça ne durera pas encore longtemps comme ça, j'ai trop de chagrin. A mon âge, on ne s'attache pas aux gens pour s'en détacher aussitôt après! Ça va tourner mal!" Il ne croyait pas si bien dire! Il a pris un refroidissement et, tout de suite, il a été perdu. On sentait qu'il n'avait plus de goût à vivre, il s'est laissé aller. Il est mort comme un poulet, voyez-vous, le temps de dire ouf, et c'était fini...

Avant de me retirer, je demandai à Mme Bonguieu ce qu'on avait fait de ses livres, de ses meubles.

--Comme il n'avait pas de testament, son frère a hérité de tout. C'est un vilain homme, vous savez! Il est venu avec une charrette, il a tout emporté, et on m'a dit qu'il avait tout vendu pour ne rien garder du défunt.

Ainsi il ne restait rien, rien, de cet homme obscur qui avait été mon ami et en qui, quelques années, le monde avait pris conscience de sa beauté quotidienne, presque invisible aux autres humains! Il me faut ajouter ici qu'à mon chagrin se mêlait quelques regrets moins désintéressés.

C'est un dur esclavage que d'être un collectionneur, un bibliophile! Malgré moi, je songeais à ces beaux livres que j'avais vus là-haut, à ces premières éditions des compagnons d'armes de Bouldouyr, aujourd'hui si rares, aux précieux autographes de Mallarmé, à la gravure d'Odilon Redon. Tout cela aussi était perdu sans rémission!

Je me retirai, je regagnai mon appartement, je vins contempler les fenêtres closes de mon voisin. Le front contre la vitre, je pleurai à leur vue. L'injustice de cette vie et de cette mort me glaçait de colère et de tristesse. Pourquoi une telle férocité du Destin, pourquoi mon ami n'avait-il pu, du moins, conserver jusqu'au bout la seule consolation de sa malheureuse existence?

L'automne dévastait notre jardin; les charmilles essayaient de conserver quelques feuilles, qui s'agrippaient désespérément à elles, mais il suffisait d'un peu de vent, de moins encore, je pense, de l'ombre tourbillonnante d'une fumée, de la moiteur du brouillard, pour qu'elles se détachent tout à coup, renoncent à la lutte, se laissent tomber. Le grand bassin en était tout constellé, et le lierre, qui grimpe aux jambes de Victor Hugo, en retenait des grappes. Là-dessus traînait un ciel sans éclat, aveugle comme une vitre dépolie, et la nuit, les plaintes maussades du vent, soufflant et gromelant dans les cheminées, obsédaient mes oreilles.

--Qu'est devenu Pizzicato? Me demandais-je alors. Et qu'était devenue Françoise? Je ne pouvais m'en informer chez elle, mais il me restait la concierge de Victor Agniel, rue de la Femme-sans-Tête. J'y appris que mon filleul, après son mariage avec Mlle Chédigny, avait donné congé sans laisser d'adresse.

--Il n'a pas même voulu qu'on fasse suivre sa correspondance, ajouta le jeune fille lymphatique, qui me communiqua ces renseignements. Personne ne sait ce qu'il est devenu!

Cette fois, c'était bien fini! Il ne me restait aucun espoir de revoir la claire enfant aux yeux de naïade. Ces êtres charmants que j'avais approchés un moment, - juste celui de m'attacher à eux! - avaient glissé de ma vie sans laisser de traces. Jamais une petite société ne s'était évaporée aussi vite, et déjà ce passé redevenait à mes yeux irréel et fantomatique.

Le soir, j'allais souvent à ma fenêtre et je regardais l'immeuble d'en face, muet maintenant, obscur. Savais-je quand j'étais l'hôte de Valère Bouldouyr que son amitié, que celle de Françoise, m'apportaient un tel bonheur? Hélas! il en est toujours de même, nous ne regrettons nos biens véritables que lorsque nous les avons perdus, et, à l'heure de leur possession, nous en convoitions d'autres d'un moindre prix!

Ces regrets et ces remords me troublaient dans mon sommeil. J'y revoyais mes chers disparus. Tantôt Valère Bouldouyr m'apparaissait dans son gros paletot de bure marron; il tenait par la bride un Pégase tout blanc et me disait:

--Venez-vous avec moi, Salerne? Je vais vous conduire à la vérité!

Mais je le perdais aussitôt après, au milieu d'une foule compacte. Une fois cependant, je réussis à le suivre.

Il allait comme le vent à travers une plaine ronde, aride et nue, où j'avais toutes les peines du monde à ne pas me laisser distancer. Des nuées basses, spongieuses, traînaient au ras du sol. A l'horizon, tout proche, de longues vagues boueuses arrivaient, avec un déferlement sinistre, sous un floconnement d'écume. Bientôt, nous aperçûmes dans la campagne une haute tour énorme, noire, carrée, au seuil de laquelle vacillait une sorte de portique égyptien de marbre blanc. Et soudain, j'eus un éblouissement, car je voyais se dérouler devant moi et s'élever vers la hauteur du monument les marches gigantesques d'un escalier d'or. Murailles, rampes, paliers, tout scintillait, tout jetait des éclairs. Aveuglé par une telle splendeur, je n'osai avancer.

--Montez! Montez! cria Valère Bouldouyr.

Pégase, qu'il avait attaché à la porte, hennissait furieusement. Nous volions presque de marche en marche, éclairés par des statues d'or qui portaient des torches. Au sommet de l'escalier, Valère Bouldouyr me cria:

--Nous entrons chez le Roi du Monde!

Nous étions dans une immense salle, tendue de noir. Partout encore des statues et des torches fumeuses. Au milieu, sur un trône de pierreries, nous vîmes Florentin Muzat. Couronne en tête, tenant d'une main un globe terrestre, de l'autre, le glaive de justice, il portait un manteau d'hermine qui descendait jusqu'à ses pieds. Il nous reconnut et nous sourit gracieusement, puis il nous dit:

--Je règne sur l'humanité entière, mes bons amis. Vous voyez bien que je n'étais pas idiot! Mais les hommes, est-ce vivant? Est-ce mort? Je voudrais bien connaître mes sujets.

Alors j'entendis des sanglots. Je m'aperçus que Françoise, agenouillée devant lui, versait d'abondantes larmes. Une blessure béante souillait son épaule nue, dont suintaient de larges gouttes de sang, qui tombaient, une à une, dans un plateau, jonché de fleurs...

Mon angoisse fut telle que je me réveillai, le coeur serré tremblant encore.

Et ce fut ma dernière entrevue avec Valère Bouldouyr. A dater de ce cauchemar, Françoise et lui désertèrent même mes rêves. La porte de l'escalier d'or était close à jamais pour moi!

CHAPITRE XXI

Fragment d'une histoire éternelle.

"Ricorditi di me che son la Pia!" Dante Alighieri.

Cependant, deux mois après environ, comme je traversais la rue du Pélican, laquelle est particulièrement tortueuse et sordide, je m'entendis soudain héler, et je vis sortir d'un hôtel misérable, que surmontait une vieille enseigne à l'image de ce volatile, le plus étrange quatuor.

C'était Jasmin-Brutelier qui m'appelait. Debout sur le seuil de la porte, il agitait ses bras osseux et maladroits, qui me donnaient à penser que si Chappe, en son temps, fut un merveilleux inventeur, ce fut par suite de ses relations personnelles avec quelque Jasmin-Brutelier de ces années-là.

A côté de lui, je reconnaissais Florentin Muzat, le vieux musicien que M. Bouldouyr appelait toujours Pizzicato, et une sorte d'étrange personnage à figure de gargouille gothique, en qui je finis par distinguer ce M. Calbot, qui supportait, dans l'étude de maître Racuir, les méchantes humeurs et les indignes traitements de M. Victor Agniel et de ses collègues.

--Vous voilà! Vous voilà! me disaient-ils tous avec extase. Quelle joie de vous retrouver!

Je leur parlai aussitôt de la mort de M. Bouldouyr.

--Chut! Chut! me dit Florentin Muzat, je sais les choses maintenant: Mon bon M. Bouldouyr a cessé d'être une ombre... Oui, c'est fini pour lui, de ne plus exister!

Jasmin-Brutelier se frappa le front du bout de l'index, afin de m'indiquer que la raison du malheureux jeune homme se dérangeait de plus en plus; je m'en doutais d'ailleurs aux extraordinaires grimaces qu'il faisait sans cesse et qui attiraient sur lui l'attention des passants. J'entendis alors l'accent nasillard de Pizzicato:

--Hélas! oui, il est mort, le pauvre monsieur, et avec lui ma dernière espérance! Ce n'était pas un ami que j'avais là, c'était un père, monsieur! Qui me consolait quand j'étais triste? Qui me montrait, quand j'avais le mal du pays, des cartes postales, qui me rappelaient Napoli, ma ville natale? Qui me donnait un peu d'argent quand je manquais de tout? Qui appréciait en connaisseur la musique que je jouais? Lui, monsieur, toujours lui! Ah! l'humanité a bien perdu! C'était un roi Bombance que cet homme-là, c'était un saint Vincent de Paul. Il y a des saints au paradis, couverts d'honneurs et de décorations, avec leur auréole bien astiquée derrière la tête, qui n'ont pas vécu comme il a vécu!

M. Jasmin-Brutelier me pressa doucement le bras:

--Nous avons tous perdu notre meilleur ami, et chacun de nous le pleure à sa manière. Vous rappelez-vous, monsieur Salerne, ces fêtes magnifiques qu'il nous offrait? C'est ce que j'ai vu de plus beau au monde. Nous en reparlons bien souvent, Marie et moi.

--Vous êtes marié, monsieur Jasmin-Brutelier?

--Oui, oui, j'ai épousé Marie Soudaine, il y a quelques mois. Et je dois même vous dire que ma femme me donne des espérances. En un mot, je vais être père. Un grand souci, une bien lourde responsabilité! D'autant plus que depuis quelques mois déjà, je n'ai plus... j'ai perdu ma place...

--Que faites-vous alors?

--Je... je cherche une situation. C'est même fort pénible pour moi, car ma pauvre Blanche est obligée de travailler pour deux, ce qui est très dur dans sa position.

--Peut-être pourrai-je vous aider à trouver quelque chose?

--Oui, oui, me répondit M. Jasmin-Brutelier, sans enthousiasme. Le désoeuvrement me pèse, vous savez...

--N'étiez-vous pas employé dans une librairie?

--Je ne le suis plus. Je ne peux plus l'être. J'aime trop la philosophie. On ne pouvait rien obtenir de moi, vous savez. J'étais toujours dans quelque coin, le nez enfoncé dans les oeuvres de Spinoza ou dans celles de Roret. Non, il me faut un autre métier.

--Mais lequel?

--C'est justement ce que je cherche, monsieur, répondit avec gravité Jasmin-Brutelier, en se pressant énergiquement le menton, comme si ses maxillaires fussent une grappe d'où l'on pût extraire de bonnes idées.

J'avais entraîné mes vieux amis dans un café de la rue de Beaujolais, orné de ces peintures allégoriques, mises sous verre, qui donnent à plusieurs établissements de ce quartier une vague ressemblance avec le café Florian. J'avais une grand émotion et une grande joie de les revoir. Il me semblait que l'ancien temps n'était pas entièrement révolu. Mais ce bonheur furtif n'allait pas sans une vive amertume. Je croyais me promener la nuit, dans une ville en ruines que j'eusse autrefois aimée. Je retrouvais bien les pans de murs, les colonnes, les places, mais non point l'âme qui leur donnait la vie.

Il manquait à mon bonheur la présence de Valère Bouldouyr, il lui manquait autre chose encore: je ne sais quelle forme dansante, tout enveloppée de cheveux d'or, et un rayon verdâtre, à la fois candide et mélancolique, qui venait de deux yeux clairs.

J'avais demandé à mes amis ce qu'ils voulaient boire. Ils s'envisageaient, et Jasmin-Brutelier, parlant au nom de tous, émit la prétention de manger quelque chose. Je leur fis servir des sandwiches et des pommes de terre frites, et j'eus alors l'impression pénible que j'avais affaire à quatre affamés. Ils se jetèrent sur ces aliments avec une avidité qui me serra le coeur. A mesure qu'ils se nourrissaient leurs yeux brillaient, leurs visages s'épanouissaient; ils avaient l'air de pauvres arbres desséchés par la canicule et qui tout à coup reçoivent l'eau du ciel.

--Tant qu'on est des ombres, émit même Florentin Muzat, il faut manger! Après, ça va tout seul!

Je cherchai cependant à comprendre pourquoi M. Calbot se trouvait maintenant dans la société de mes vieux camarades, et je n'y parvenais pas. Il me semblait aussi malheureux qu'eux; et lorsque j'avais examiné son vieux veston sans couleur et les belles franges de son col de chemise, je n'en voyais que mieux combien la jaquette de M. Jasmin-Brutelier luisait de graisse et d'usure, à quel point le pardessus flottant de Pizzicato avait pris la consistance d'une toile d'araignée et quelle chose sordide, informe et sans nom possible était devenue la souquenille qui harnachait mon pauvre Florentin Muzat.

--Avez-vous des nouvelles de Victor Agniel? finis-je par demander à Calbot, qui mangeait sans parler, ouvrant et refermant sans cesse une affreuse gueule de brochet, sous son nez à l'arête rompue.

Le clerc de notaire rougit et avala précipitamment, au risque de s'étouffer, une énorme bouchée de sandwich, qui gonflait ses joues pâles.

--Non, monsieur, non... Je ne voudrais pas vous faire de peine, mais il a disparu un jour sans crier gare, et jamais plus nous ne l'avons revu: maître Racuir sait sans doute tout, mais il ne nous l'a jamais confié. Maître Racuir est un homme qui en sait long sur tout le monde, mais c'est le tombeau des secrets. Quant à moi, acheva M. Calbot, absolument décontenancé, je suis innocent de tout, je vous le jure!

--Je vous crois sans peine, lui dis-je. Un peu de jambon, monsieur Calbot? Peut-être boirez-vous encore un ballon, n'est-ce pas? Garçon, un bock pour monsieur! Mais n'êtes-vous plus chez maître Racuir?

--Non, je suis parti. La vie y était trop triste. Oh! elle n'y a jamais été très gaie! Mais quelquefois, on avait un plaisir, une... compensation! C'était du temps où M. Victor Agniel était encore parmi nous. Parfois, le soir, une jeune fille venait le chercher, qui ressemblait à une sirène. Elle entrait toujours dans mon bureau pour me dire bonjour... Ah! monsieur, je n'étais pas très heureux chez M. Racuir, mais il me semblait alors qu'un ascenseur m'enlevait tout à coup et me déposait au paradis. C'était la bonté même, cette jeune fille, c'était la beauté, c'était... je ne sais quoi. Le printemps entrait soudain, on respirait une grande rose ouverte, et on avait envie de mourir.

--Françoise, répéta tout bas Pizzicato.

Nous nous taisons tous, nous regardions au fond de nous se tenir cette image perdue.

--Elle n'est plus revenue, dit M. Calbot. C'est alors que je suis parti, je m'ennuyais trop! Et je suis allé chez Mlle Soudaine, qui venait parfois à l'étude avec elle, lui demander de ses nouvelles, et c'est ainsi que j'ai fait la connaissance de Jasmin-Brutelier.

--Et maintenant, s'écria celui-ci, nous sommes réunis tous les quatre, et nous cherchons Françoise ensemble!

M. Pizzicato se pencha vers moi:

--Florentin la rencontre de temps en temps. Tantôt dans une rue, tantôt dans l'autre, il la voit passer, mais toujours trop vite, et il n'a pas le temps de la rattraper. Seulement, il nous avertit et nous courons en hâte dans le quartier qu'il nous a désigné... Hélas! nous arrivons toujours trop tard; nous ne la retrouvons pas!

J'étais bien sûr que Françoise avait quitté Paris, mais j'admirai que ces trois hommes eussent assez confiance dans un simple d'esprit pour se laisser conduire par lui!

A je ne sais quoi de hagard et de dégradé qui se peignait sur leurs visages, je compris aussi que cette poursuite éperdue de Françoise les conduisait surtout dans des bistros, et ma pitié pour eux se doubla d'une grande tristesse.

--Mais nous avons confiance, dit Pizzicato, nous la trouverons.

--Paris n'est pas grand, ajouta M. Calbot, il faudra bien que nous la découvrions quelque jour!

--Alors notre vie à tous aura repris son sens, s'écria joyeusement Jasmin-Brutelier.

--Oui, oui, murmura Florentin Muzat, nous la verrons sûrement, puisqu'elle est une ombre, n'est-ce pas? On attrape toujours les ombres... Ce sont les autres qui s'en vont.

Je pris congé de mes pauvres amis, je leur fis promettre de venir me voir. Ils le firent, puis ils s'en allèrent tous quatre sous les charmilles du Palais-Royal. Leur démarche était incertaine. Ils parlaient fort en s'éloignant; il me sembla qu'ils montaient encore l'escalier d'or de Valère Bouldouyr et qu'ils trébuchaient à chacune de ses marches usées; mais l'escalier d'or maintenant ne menait plus nulle part!

CHAPITRE XXII

La contagion.

"Il paraît que l'éloignement embellit." Jean-Paul Richter.

Après une absence qui m'avait paru si longue, je croyais éprouver une grande joie en rentrant chez moi. Mais ce fut au contraire une mélancolie profonde qui m'assaillit, lorsque je repris possession de mes chers livres, de mes meubles, de mes souvenirs. Quelque chose me manquait, quelque chose de changeant, de vif et d'imprévu, de capricieux et d'alerte, qui était peut-être le plaisir de vivre.

J'allais à celles de mes fenêtres qui commandent la rue de Valois, je regardais cette maison qui me faisait vis-à-vis et dans laquelle j'avais connus des heures si douces. L'appartement de Valère Bouldouyr était habité de nouveau; je vis bientôt paraître à une des croisées une vieille femme sinistre, au profil crochu, et une sorte d'usurier sordide, armé de lunettes bleues. Je me rejetai en arrière avec horreur, et je me représentai aussitôt, entre les vieux candélabres, Françoise avec ses cheveux poudrés, la douce Marie Soudaine, - aujourd'hui Mme Jasmin-Brutelier, - et le délicieux petit pêcheur napolitain qui se désolait que personne ne l'aimât.

Je m'assis dans un fauteuil, je relus les vers de Valère Bouldouyr, je relus ceux de Justin Nérac. Je me disais que je demeurais sans doute le seul être au monde qui cherchât encore une ombre de poésie dans ces opuscules démodés, et cela me serrait le coeur. Je tombai sur cette strophe:

_Bals, ô feuilles de jade, ô bosquets de santal, Vos torches, vos flambeaux n'éclairent que des ombres, Et je gémis, errant à travers ces décombres, Et cherchant vos parfums sous des nuits de cristal!_

En nous réunissant ainsi, Bouldouyr n'avait-il donc, et peut-être sans le vouloir, que réalisé une volonté posthume de son ami Justin?

Je repris ma vie d'autrefois, ou plutôt j'essayai de la reprendre, mais je n'en avais plus le goût.

Quand je m'asseyais sur le balcon, entre mes gros vases de pierre, ceinturés d'une lourde guirlande, quand je regardais d'un côté les lauriers en caisse, qui ornent les terrasses du ministère des Beaux-Arts, et de l'autre, s'étaler dans une lumière pâlie les façades qui tournent le dos à la rue de Beaujolais; quand j'entendais, à midi, le célèbre canon du Palais-Royal faire entendre cette sourde détonation à laquelle les pigeons du quartier n'ont jamais pu s'habituer; quand je regardais le jet d'eau du grand bassin épanouir une gerbe magnifique et pulvérulente, à la fois épaisse et fluide, massive et transparente, je me disais que tout cela avait donc été charmant et que cela ne l'était plus. Valère Bouldouyr était-il un sorcier si dangereux?

Oui, je bâillais, je m'ennuyais, je prenais en horreur mon existence naguère si tranquille, je rôdais dans les rues en proie à une agitation vague et sans cause. Était-ce Françoise qui me manquait? Allais-je me mettre à sa recherche et la poursuivre de rue en rue, comme Jasmin-Brutelier, comme Muzat, Calbot et Pizzicato?

Parfois, je croyais la reconnaître, moi aussi, et je pressais le pas pour dépasser une silhouette qui la rappelait à mon esprit. Mais la ressemblance s'évanouissait aussitôt que je me rapprochais.

