# L'Escalier d'Or

## Part 7

Book page: https://www.cyberlibrary.org/fr/books/l-escalier-d-or-4933/index.md

--Pourquoi, oncle Valère, dites-vous qu'il n'y a que des rêves? Il me semble que je vois, moi, surtout des réalités fit la petite Blanche Soudaine, qui, avec son oeil malicieux, son bonnet rouge et ses culottes courtes, faisait le plus drôle de petit pêcheur napolitain que l'on pût imaginer.

Et elle ajouta en reniflant:

--Dame! et j'en vois de toutes les couleurs, des réalités, moi sur le pavé de Paris!

Florentin Muzat sembla sortir de la distraction perpétuelle; il agita ses vastes manches blanches de Pierrot, et il murmura:

--Des réalités? Est-ce que j'en ai vu, moi? Est-ce que c'est vivant, est-ce que c'est mort? Dites, oncle Valère, ça remue?

--Non, non, rassure-toi, Florentin, ça ne remue pas. Tu as raison, comme toujours, mon enfant. Les réalités ne sont pas vivantes, ce sont des ombres sur un mur, des cercles tracés dans la cendre d'un foyer éteint par un doigt distrait, des graines de pavots que le vent qui passe emporte bien loin! Les vérités sont ailleurs.

--Où? dirent en même temps Blanche Soudaine et l'innocent.

Valère Bouldouyr hocha la tête et ne répondit pas, mais en se tournant tout bas vers moi, il murmura le beau vers de Mallarmé:

_Au ciel antérieur où fleurit la Beauté!_

--Et l'amour, oncle Valère, demanda Marie Soudaine, est-ce un rêve, une réalité?

Sa mantille faisait plus scintillants ses larges yeux magnétiques, une rose rouge flambait à son oreille, et je voyais, par l'entre-bâillement de son corsage, s'arrondir et glisser dans la nacre les tons tabac d'une chair brune.

Jasmin-Brutelier la regarda et sourit:

--Il me semble, Marie, que vous êtes bien innocente pour votre âge?

--Demandez à Françoise! cria soudain Blanche.

Mlle Chédigny rougit.

--Tais-toi, petite peste, murmura-t-elle.

Jasmin-Brutelier reprit de la salade de homard, d'un air entendu. Pizzicato vida sa coupe d'Asti. Une rose acheva de s'effeuiller, et nous ne vîmes plus que son coeur nu, un coeur ébouriffé, jaune, inutile. Léchée par une flamme trop courte, une bobèche éclata.

Nous nous levions de table; Bouldouyr s'appuya lourdement sur mon bras, et nous vînmes ensemble jusqu'à la fenêtre. Je lui montrai la mienne.

--Bien souvent, lui dis-je, j'ai vu passer et repasser les ombres charmantes de vos amis dans le cadre de cette croisée. Je ne comprenais guère alors ce qui se passait ici...

--Le comprenez-vous mieux maintenant? répondit brusquement le poète. Allez, allez, Salerne, je suis un vieux fou... Avais-je besoin de troubler cette jeunesse avec mes pauvres imaginations désordonnées? Regardez-les tous à présent! Qu'est-ce que la vie va leur donner? Quand on est Mithridate soi-même, on n'offre pas du poison à ses amis! Ah! Salerne, que je suis las de ce monde! Comme je voudrais m'endormir!...

Il me quitta brusquement et s'en alla vers sa bouteille de cognac.

Près de la table, Jasmin-Brutelier parlait bas à Marie Soudaine. Il tenait dans les siennes sa main courte et nue. Je m'éloignai, je poussai la porte...

Il faisait noir dans la pièce voisine, la chambre de Valère. On avait éteint les lumières. Personne ne m'avait entendu approcher. La voix vibrante de Lucien modulait ces mots:

--Je reviendrai alors et je vous épouserai, Françoise. Six mois seront bien vite passés. Ayez confiance en moi et vous serez heureuse...

--J'ai confiance, Lucien, confiance. Mais, serai-je heureuse?

Je me retirai discrètement. Le pauvre Muzat, accroupi sur une chaise, battait des mains et poussait des cris sourds en regardant, sur le mur, osciller des ombres, quand la brise agitait les flammes des bougies.

Je retournai à la fenêtre; nuit d'orage; aucune étoile au ciel; des gémissements d'arbres remués venaient du Palais-Royal. J'entendis au loin un tonnerre. L'air semblait contenir en soi une éponge brûlante qui l'absorbait; on respirait on ne sait quelle poussière compacte. Un enfant pleura dans la maison voisine...

Une petite main passa sous mon bras; Blanche Soudaine s'appuya contre moi.

--Vous ne m'aimez pas un peu, vous qui n'avez jamais rien à faire, monsieur Salerne? Personne ne pense à moi. Je suis trop petite. Je vais cependant avoir bientôt seize ans, vous savez... Embrassez-moi, monsieur, voulez-vous? On embrasse bien Marie, on embrasse bien Françoise, et moi jamais! Dites, on m'embrassera plus tard aussi?

Je caressai doucement la jolie tempe délicate et les fins cheveux ondés.

--Hélas! Blanche, on t'embrassera aussi, et bien vite, et beaucoup trop tôt! Garde, oh! garde encore longtemps cette idée que tu as de l'amour, et du monde, et de tout... Cette idée confuse et noble, dont tu aspires à te débarrasser, c'est ce que l'amour et le monde te donneront de meilleur...

Un éclair ouvrit le ciel, au-dessus de Montmartre, dont le Sacré-Coeur apparut soudain dans une blancheur crue comme de la craie. Blanche poussa un cri de terreur.

--Oh! monsieur Salerne, fit-elle, ne me quittez pas! Il me semble que j'aurai moins peur près de vous!...

Et le petit pêcheur frémissant vint se blottir contre moi, cachant ses yeux d'une main déjà abîmée par le travail.

Je l'ai déjà dit tout à l'heure: c'était la dernière soirée.

CHAPITRE XVII

Le départ et l'adieu.

"Et cette maladie qu'était l'amour de Swann avait tellement multiplié, il était si étroitement mêlé à toutes les habitudes de Swann, à tous ses actes, à sa pensée, à sa santé, à son sommeil, à sa vie, même à ce qu'il désirait pour après sa mort, il ne faisait tellement plus qu'un avec lui, qu'on n'aurait pas pu l'arracher de lui, sans le détruire lui-même à peu près tout entier: comme on dit en chirurgie, son amour n'était plus opérable." Marcel Proust.

A quelques jours de là, je reçus la visite de Lucien Béchard.

Son air solennel, décidé, un je ne sais quoi d'absent qui remplaçait déjà, dans toute sa personne, sa bonhomie, sa gaîté habituelle, m'avertirent qu'il avait à me dire quelque chose de grave, - quelque chose que je savais déjà, que j'avais appris, en entendant, l'autre soir, deux phrases de sa conversation avec Françoise.

Il me confirma, en effet, son départ. La maison d'édition pour laquelle il voyageait le chargeait d'une importante tournée en Amérique du Sud; s'il réussissait dans cette entreprise, ses patrons lui promettaient de lui faire une situation très différente de celle qu'il avait chez eux.

--Il faut savoir accepter les responsabilités, dit-il, je pars!

--Quand?

--Dans une semaine.

Je me tus un moment, puis tout bas:

--Et Françoise?

--Je reviendrai, fit-il, sobrement, mais en mettant dans cette parole toute son énergie, toute sa foi en elle et en soi.

Je n'osai pas insister davantage, mais, malgré moi, j'avais la gorge douloureusement serrée.

Nous parlâmes un moment encore de choses et d'autres, avec cette hésitation, cette peine que l'on éprouve en face de ceux qui s'en vont, comme si l'espace et le temps, qui vont nous séparer d'eux, s'insinuait déjà, faisait entrer soudain entre nous ces mille préoccupations et incidents que nous ne connaîtrons pas, qui ne se glisseront jamais dans le cercle de notre propre vie!

Quand Lucien se leva pour aller à la porte, il me demanda la permission de m'embrasser, puis il me dit:

--Pierre, s'il m'arrivait quelque chose, là-bas, je vous la recommande. Valère est vieux. Je sais que vous l'aimez aussi, prenez soin d'elle.

Je lui serrai longuement la main sans lui répondre.

--Merci! me dit-il.

Je le regardai sur la dernière marche de l'escalier, souriant et sympathique, avec ses cheveux blonds ébouriffés, ses favoris presque flottants, toute cette vapeur d'or qui baignait son visage rose et frais. Je l'imaginais déjà, un plaid bizarre sur ses épaules, assis sur le pont, voyageur de commerce romantique. Nos goûts littéraires, après avoir été les prérogatives, à leur origine, d'un groupe privilégié, ne sont-ils pas, en effet, adoptés successivement par des classes sociales de plus en plus simples à mesure qu'ils s'éloignent de leur point d'origine? Werther est horloger aujourd'hui, et René, reporter, sans doute, dans un petit journal de province, en une de ces villes si pauvres en faits divers que les chiens écrasés eux-mêmes y sont remplacés par des disparitions de lapins!

Et puis, Lucien Béchard disparut, en me jetant un "au revoir!" sonore.

Je demeurai deux jours sous l'influence mélancolique de ce départ. Après quoi, je me rendis chez M. Bouldouyr, mais sans réussir à le rencontrer. A ma troisième visite seulement, il vint m'ouvrir sa porte!

--Vous savez, cria-t-il aussitôt, Françoise a disparu!

--Disparu!

--Enfin, je ne l'ai pas vue. Elle avait donné rendez-vous à Lucien le matin de son départ. Elle n'y était pas. Il se passe quelque chose d'extraordinaire! Depuis ce jour-là, je suis comme un fou. Où est-elle? Que fait-elle? J'ai rôdé autour de sa maison, mais je ne l'ai pas aperçue. Je n'ose pas lui écrire: que diraient ses imbéciles de parents en reconnaissant mon écriture? Françoise est mineure, vous savez: mon frère et ma belle-soeur ont encore tous droits sur elle. Je suis fou, vous dis-je!

De fait, avec sa barbe mal faite, ses yeux rouges, son visage hâve et tiré, il me fit pitié. Et d'ailleurs, comme tous les autres, ne m'étais-je pas laissé attirer par le charme de Françoise, par ses yeux de naïade ou de chatte, par ce qu'elle avait de souple, de glissant et de spontané? Françoise disparue! N'allais-je pas à mon tour en perdre l'esprit, comme Valère Bouldouyr, comme, sans doute, Lucien Béchard, voyageur de commerce romantique, qui se désespérait en ce moment sur le paquebot qui l'emportait vers le Brésil!

Je promis à Valère Bouldouyr d'interviewer la concierge des Chédigny. Je trouvai une avenante personne qui portait sur tous ses traits la révélation de sa tendresse pour l'eau-de-vie. "Mlle Françoise n'est pas malade, me dit-elle, ça, j'en suis bien sûre! Mais elle ne sort plus, il y a eu toutes sortes de micmacs que je ne sais pas... Monsieur a-t-il quelque commission à faire transmettre à Mlle Françoise, on pourrait peut-être s'arranger?"

M. Bouldouyr fut atterré?

--On la séquestre, criait-il, pourquoi? Est-ce à cause de moi? A cause de Lucien? Mais Béchard, en somme, c'est un excellent parti pour elle, aux yeux même de ses idiots de parents, puisqu'elle n'a pas un sou et qu'elle est dactylographe. Je n'y comprends rien!

Hélas! je ne comprenais pas davantage. On convoqua Marie et Blanche Soudaine; mais elles ne purent, malgré leurs efforts réitérés, approcher Françoise Chédigny. Elles lui écrivirent; les lettres leur revinrent, évidemment décachetées et lues par ses parents.

--En plein xxe siècle! grommelait M. Jasmin-Brutelier. Quelle honte!

--Je n'avais qu'elle au monde, me disait souvent Bouldouyr, c'était ma joie, mon amour, ma vie! Que deviendrai-je si je ne la vois plus? J'en mourrai, voyez-vous, Salerne!

Je m'efforçai de le rassurer, mais j'étais moi-même en proie à la plus vive inquiétude.

Florentin Muzat mit quelque temps à comprendre qu'il ne rencontrait plus Françoise. Il croyait toujours qu'il l'avait vue la veille. Enfin, quand on eut réussi à lui faire accepter l'idée de sa disparition, il prit un air mystérieux et nous confia solennellement:

--Je vous l'ai toujours dit: ce sont les crapauds qui l'empêchent de passer!

CHAPITRE XVIII

Après lequel le pauvre lecteur n'aura plus grand'chose a apprendre.

"... et ce désir, cher à tout grand esprit, même retiré, de donner des fêtes..." Stéphane Mallarmé.

J'étais resté plusieurs mois sans nouvelles de Victor Agniel. La petite société que je fréquentais avec tant de plaisir m'avait, je l'avoue, un peu distrait de mon filleul. C'est un trait de mon caractère qu'une peur constante de peiner, de froisser les gens. En cette occurrence, - oubliant tout à fait quelle carapace solide formait l'épiderme de ce jeune homme, - j'eus, Dieu seul sait pourquoi! des remords de ma négligence, et je lui envoyai un bout de billet.

J'en reçus un autre par retour du courrier: Agniel m'invitait à déjeuner avec lui, dans une rue voisine, où je trouvai un charmant restaurant Empire, à médaillons de stuc, et dont j'appris avec agrément qu'il était l'oeuvre de Percier et Fontaine.

Mais j'y découvris aussi Victor Agniel, congestionné devant un _whisky and soda._

--Ma parole, lui dis-je, je pourrais mourir vingt fois sans que tu daignes t'informer de moi!

--Vous n'êtes pas mort, n'est-ce pas? répondit-il avec une certaine brutalité. C'est l'essentiel! D'ailleurs, mon vieux, je vous l'avoue, j'ai eu d'autres chats à fouetter que de m'occuper de votre santé.

--Je te remercie de ta bonté.

--Vous savez que je suis un homme franc et raisonnable. Je dis les choses comme elles sont, comme je les pense...

J'eusse pu lui objecter qu'il y avait sans doute un abîme entre sa manière de voir les choses et ce qu'elles sont en réalité; mais je préférais ne pas faire dériver la conversation sur un terrain à ce point philosophique, et je me contentai de lui demander la cause de ses inquiétudes. Il n'hésita pas à me la confier:

--Mon vieux, me dit-il, en deux mots, comme en cent, voilà la chose: je n'ai pas de chance avec les femmes. Vous vous souvenez de cette malheureuse créature qui, à Saint-Cloud, a voulu m'intéresser au clair de lune, - savez-vous qu'elle vient d'épouser un bottier? - eh bien, cette excentrique n'était rien à côté de celle que j'ai choisie ensuite, à cause de son air tranquille et pondéré et de la profonde sagesse de ses parents! Figurez-vous que son père a eu le malheur de posséder un frère, une sorte de bohème, de raté, qui vit dans un atelier et avec lequel il est brouillé depuis vingt ans. Il a rencontré un jour cette pauvre enfant, l'a embobinée, je ne sais trop comment, et a fini par l'entraîner dans son bouge, où elle assistait à des sortes de bals parés, d'orgies romaines, de messes noires, enfin...

Je lâchai de surprise et de désespoir ma fourchette et le morceau que j'allais porter à ma bouche: cette fiancée modeste, cette fleur de boutique, que mon imbécile de filleul se flattait d'avoir découverte, c'était Françoise Chédigny, _notre_ Françoise, et j'avais devant moi le mari qui lui était destiné!

J'eus d'abord un tel sentiment de dégoût et d'horreur que je faillis quitter le restaurant; mais je fis réflexion que cette manière d'agir n'arrangerait en rien nos affaires et qu'il valait mieux les surveiller de près, et débrouiller, dans cet écheveau, le fil de Bouldouyr et celui de Béchard.

--Continue, dis-je, d'une voix étouffée.

--Cette pauvre jeune fille, vous l'ai-je dit? était dactylographe dans une banque. Elle déclarait à ses parents qu'elle avait des heures de travail supplémentaire et s'en allait courir chez son oncle, qui a été, paraît-il, dans son temps, un poète, un décadent! Elle retrouvait là une bande d'énergumènes, de gens douteux, il y avait même un fou, paraît-il. En faisant un jour une opération dans cette banque, le père Chédigny...

--Tu ne m'avais pas dit son nom...

--Vous le savez maintenant! Le père Chédigny, dis-je, a fait allusion, auprès d'un employé, à ces heures supplémentaires, et appris ainsi la vérité. On a suivi la petite et découvert le pot aux roses. Ah! je vous assure que la mâtine a su de quel bois le père Chédigny avait l'habitude de se chauffer! Aussi elle n'en mène pas large maintenant! Elle est enfermée chez elle et ne sort plus qu'avec sa mère, et ce sera ainsi jusqu'à notre mariage...

Cette fois-ci, je fis un bond sur la banquette.

--Votre mariage! Tu vas l'épouser?

--Pourquoi pas?

--Après ce que tu viens toi-même de me raconter! Un homme raisonnable comme toi! Tu perds la tête!

--Nenni, nenni, mon petit vieux! Victor Agniel ne perd jamais la tête! Évidemment, je ne sais pas à quels spectacles écoeurants la pauvre petite a pu assister chez ce satyre, mais elle est, j'en suis sûr, scrupuleusement honnête et pure. D'ailleurs, au retour de sa dernière équipée, je l'ai interrogée longuement; eh bien, je vous assure qu'elle a beaucoup de bon! Ce n'est pas une irrémissible détraquée comme celle de Saint-Cloud, l'épouse du bottier. Elle sait raisonner, elle voit juste. Le vieux décadent et sa bande de fêtards à la manque n'ont pas eu le temps de la détraquer. Ah! par exemple, un peu plus, et elle était perdue! Il était moins cinq quand nous sommes arrivés! Enfin, j'ai confiance en elle; elle a abjuré ses erreurs, elle a reconnu elle-même que tous ces gens-là étaient des imbéciles et promis qu'elle n'en reverrait aucun. Elle se rend compte que la vie est une chose sérieuse et qu'il vaut mieux repriser ses bas, faire des confitures et compter avec la blanchisseuse que de se gargariser avec des phrases qui n'ont pas de sens et de parler de la lune, comme d'une chose que personne n'a jamais vue, sauf trois ou quatre initiés! Moi, voyez-vous, je voudrais qu'on envoyât à Cayenne tous ces malfaiteurs, tous ces empoisonneurs de l'esprit public!

--Elle va se marier, répétais-je intérieurement. Ce n'est pas possible, c'est une feinte. Elle ne peut pas abandonner ainsi Lucien Béchard, elle l'aime. Fine et délicate comme elle l'est, supportera-t-elle jamais l'animal qui me parle d'elle en ce moment?

Mais je me disais aussi que Françoise Chédigny pouvait être une coquette, une comédienne, que je ne la connaissais guère, qu'une série d'attitudes ne fait pas un caractère et que Victor Agniel semblait bien sûr de son fait.

--Le mariage est-il fixé?

--Oui, je l'épouserai le 1er septembre. Et d'ici là, personne ne la verra que ses parents et moi! Ah! si sa bande espère me l'escamoter de nouveau, elle en sera pour ses frais! Il y a même un escogriffe qui est venu demander des renseignements auprès de la concierge! Celui-là, si je l'y repince, je lui casserai la figure!

Malgré ma cruelle déconvenue, j'eus une forte envie de rire. Agniel continuait:

--Et puis, je ne vous ai pas tout dit: l'oncle Planavergne file un mauvais coton. D'ici à peu de temps, je toucherai la bonne galette!

Je tentai de nouveau de le décourager, de le dissuader de son projet; je lui représentai le danger qu'il y a à épouser une fille qui n'est pas équilibrée, le grand nombre de celles qui sont à l'abri de toute tentation, les hasards de l'avenir.

Mais Victor Agniel secouait la tête:

--J'en fais mon affaire, disait-il; celle-là, je saurai la mater. D'ailleurs, je connais la manière: en trois séances, son père l'a rendue aussi douce qu'un agneau.

Et comme j'insistais, il ajouta:

--Ah! vous êtes bien obstinés! La connaîtriez-vous, par hasard?

Sa méfiance éveillée, il ne me restait plus qu'à battre en retraite. Je lui souhaitai ironiquement beaucoup de bonheur.

--J'en aurai, me dit-il, en réglant l'addition, le bonheur est un état raisonnable. Après tout, peut-être qu'une femme a besoin de traverser une crise poétique ou romanesque ou tout ce que vous voudrez. Il vaut mieux qu'elle soit antérieure au mariage; Françoise a eu sa crise, c'est fini; elle est vaccinée. A bientôt, Pierre, je vous inviterai à la noce et vous vous casserez les dents avec mes dragées!

En attendant, je rentrai chez moi, la mort dans l'âme.

CHAPITRE XIX

Le testament de Françoise.

"Des bijoux, de beaux chevaux, une voiture élégante! Versac avait raison. Tout cela vaut mieux que les plaisirs monotones de l'étude. On ne connaît guère le monde, en restant enseveli dans son cabinet." Berquin.

Je n'eus pas le courage d'apporter tout de suite à Valère Bouldouyr d'aussi funestes nouvelles. Nous n'osons pas envisager dans leur totalité les événements qui nous affligent; nous croyons toujours qu'il y a en eux une issue secrète, une fente, par laquelle nous pourrons leur échapper. Ou bien, nous nous imaginons qu'un malheur comporte une part de miracle qui va annihiler ses effets. Je me flattai donc quelques jours de cette espérance vaine et vague, qui n'était, en somme, qu'un masque de ma lâcheté. Malheureusement, plus j'examinais sous tous les aspects le fait nouveau révélé par Agniel, moins j'y découvrais d'interprétation différente; il était brutal, évident, massif. Il ne se prêtait à aucune élasticité. Je décidai donc d'en aviser mon voisin.

--J'ai des nouvelles de Françoise! s'écria-t-il, aussitôt qu'il me vit.

--Moi aussi!

Il ne m'écoutait pas, il allait pesamment à un meuble, ouvrait un tiroir et me tendait une lettre chiffonnée. Je la dépliai; je lus les lignes suivantes:

_Mon cher oncle,_

_C'est une lettre d'adieu que vient vous écrire votre pauvre petite nièce, une lettre bien désolée! Ce que je craignais est arrivé: mon père et ma mère ont appris que je vous connaissais! Après plusieurs scènes effroyables, ils m'ont enfermée dans ma chambre. J'y suis encore séquestrée, et si vous recevez cette lettre, ce sera par l'obligeance entremise de la concierge... Mon cher oncle, je ne soupçonnais pas moi-même de quoi mon père était capable; c'est une brute, une vraie brute! Je tremble encore d'avoir essuyé sa colère. Il m'a brisée! Je n'oserai jamais plus affronter son ressentiment! Comment se fait-il que vous, qui êtes si bon, vous ayez un pareil frère?

Maintenant tout est fini, je n'ai plus aucun secours à attendre de personne. J'aurai la vie que j'ai toujours redoutée, la vie affreuse et sans espérance, que j'entrevoyais devant moi comme un enfer! Près de vous, j'ai cru un moment à la beauté du monde; mais c'est encore plus triste d'être chassée du Paradis terrestre, quand on a goûté à ses fruits!

Oh! mon oncle, mon cher oncle, qui me rendra votre affection si paternelle, si tendre, si vraie? Pourquoi ne suis-je pas votre fille, moi qui vous ressemble tant? Pourquoi ai-je vu le jour entre ces deux corps sans âme? Il est peut-être très mal de parler de ses parents comme cela, mais je souffre tant, j'ai tant souffert déjà! Il me semble que je vais mourir, que ma vraie existence est finie et qu'on m'enterrera toute respirante dans un caveau sans air, dans un caveau noir et glacé.

Pendant que je vous écris, mon cher oncle, il me semble que je cause avec vous et que vous allez vous pencher vers moi et m'embrasser sur la tempe, comme vous le faisiez si affectueusement naguère. Et tous ces souvenirs me reviennent; suis-je déjà une vieille femme?... Gardez mon beau costume et regardez-le quelquefois: je croirai que la petite Françoise du Palais-Royal n'est pas tout à fait morte!

Vous rappelez-vous, mon cher oncle, tous les rêves que nous faisions ensemble? Vous m'entraîniez avec vous à Vérone et nous habitions un grand jardin planté de cyprès, qui dominait la ville: un jour, vous creusiez votre parc et vous déterriez une statue de Flore, qui me ressemblait... Ou bien c'était Venise: un peintre célèbre y faisait mon portrait, et quand il était fini et que c'était son chef-d'oeuvre, il mourait subitement: alors on ouvrait son testament, on y lisait que, par ses dernières volontés, il désirait être roulé et enterré dans le linceul de cette toile. Vous imaginiez aussi que j'allais épouser un Maharajah et vivre au fond d'un palais fabuleux, occupée à regarder danser les bayadères ou à chasser le tigre dans des forêts bruissantes de paons. Je vous écoutais au crépuscule me bercer de ces contes, - et je me sentais emportée par un grand bonheur! Quelquefois encore, vous me rapportiez les paroles que Mallarmé avait prononcées devant vous, ou vous me racontiez votre unique entrevue avec Villiers de l'Isle-Adam.

