# L'Escalier d'Or

## Part 6

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_Imagine-toi qu'il m'est venu, hier, mon cher Valère, le plus extraordinaire sujet de roman qui se puisse voir. Si j'avais quelques loisirs, comme je serais heureux de l'écrire! Mais, hélas! quand donc aurai-je quelques loisirs? Enfin essaie de te représenter l'histoire d'un homme qui ferait toutes les nuits le même rêve, ou plutôt qui aurait en songe une vie aussi logique, aussi continue, aussi évidente que la nôtre. Le jour, il serait comme toi et moi un petit employé de ministère, mais, les paupières closes, il se retrouverait grand seigneur à la cour d'Angleterre, dans les dernières années du XVIe siècle ou les premières du XVIIe. Il connaîtrait le luxe et l'opulence, il aurait des aventures, des amours, des amitiés célèbres; il vivrait dans l'intimité de la comtesse de Bedford, de la comtesse de Suffolk, de lady Susan Vere, de lady Dorothy Rich, de lady Walsingham, de la comtesse de Northumberland, il fréquenterait sir Walter Raleigh, il irait à la _Mermaid_ boire avec Shakespeare et Ben Jonson, il assisterait à ces _masques_ qui faisaient alors la joie des courtisans et prendrait même sa part de tant d'allégories mythologiques, qui mêlaient au monde des vivants celui des entités et des dieux. Au milieu des Heures, vêtues de taffetas noir et constellées d'étoiles, entre la Fantaisie, qui a des ailes de chauve-souris et des plumes de toutes les couleurs, et l'Éternité qui porte une robe tricolore, longue comme les siècles, il représenterait tour à tour le Temps, le Sommeil, Hespérus et Prométhée. Puis le jour venu, il reprendrait sa triste place au ministère entre toi, Lardillon, Tubart, Cacaussade et moi. Peux-tu te représenter à la fois l'orgueil, l'humiliation, l'apothéose et la déchéance de ce malheureux? Il en arriverait, bien entendu, à croire que sa vie réelle est à Londres et que, chaque jour, le même cauchemar le ramène à Paris, dans un bureau de ministère. D'ailleurs quelle preuve aurait-il qu'une de ses existences est plus authentique que l'autre, sinon parce qu'elle a commencé plus tôt?

Je ne sais encore comment se terminera mon histoire: peut-être par le suicide de mon héros. Un jour, brusquement, sans motif appréciable, il cessera de rêver. Alors il ne pourra plus supporter cette misérable vie que nous menons, une fois privé des compensations que chaque nuit lui apportait. Mais quand aurai-je le temps d'écrire? Les années passent, passent, et tout s'en va en projets, en velléités, en brouillard..._

_Sanary, 16 août 1897._

_Je vieillis, je vieillis, Valère, c'est affreux à dire. Je ne sais ce que je vais devenir, mais cela me fait peur. J'étais à la campagne, hier soir, chez un ami, par la plus belle nuit du monde, assis sur un vieux banc de pierre, encore tiède de la chaleur du jour, au pied d'un cyprès énorme. La nue était pâle; le croissant de lune qui s'abaissait à l'horizon avait tant d'éclat et de relief qu'on aurait pu le toucher de la main. Un vent vague et doux se roulait dans les arbres; on entendait des cors qui jouaient faux, puis ce sifflement infatigable que font, je crois, les courtilières. Et je me souvenais des émotions où une pareille nuit m'eût jeté dans ma jeunesse: une ivresse désespérée, le désir de se perdre en sanglotant dans l'amour d'une femme, de se rouler par terre, de s'anéantir et de se confondre avec la nature, une mélancolie effrénée d'homme primitif, troublé par le voisinage de Dieu. Mais, hier, tout au contraire, je n'éprouvais rien qu'une paix légère et un peu ennuyée, je reconstruisais par le souvenir ces délires de ma jeunesse, et je les jugeais factices et puérils. J'en souriais même, je ne désirais rien, je ne souffrais pas, je ne regrettais plus. Je me plaisais à mon indifférence, je m'estimais d'avoir l'esprit assez lucide pour bien comprendre la cause de ces enthousiasmes et de ces ardeurs. Et puis, soudain, je me suis dit: "J'ai perdu le pouvoir divin! Que m'importe cette raison dont je suis sottement fier, cette maîtrise de moi-même, cette modération, cette sagesse étriquée! Ce qui était beau, ravissant, c'était de sentir aussi furieusement, d'être ému, de pleurer, de se tordre d'amour en appelant Sémiramis, Ophélie, Diane de Poitiers, la fille du jardinier, ou même la mort, parce que la mort, c'est encore une femme... Quand je possédais tout cela, j'étais un millionnaire; aujourd'hui, avec ma mesure, mon ordre, ma clairvoyance, je suis devenu un mendiant!

Je n'ai pu dormir de toute la nuit; je me levais de temps en temps, je me regardais dans une glace; il me semblait que, sous mes yeux, je voyais mes tissus vieillir, s'user, mes cellules, mes cheveux grisonner. J'aurais tout donné, mon bon ami, pour retrouver cette frénésie, dont j'avais fait fi d'abord; mais que peut-on donner quand on n'a plus rien?_

_Pau, 2 avril 1899._

_Hélas! non, mon cher Valère, je ne vais pas mieux. Mes crises augmentent et deviennent de plus en plus douloureuses. Je lis entre les paroles réservées des médecins qu'ils me considèrent comme condamné. Je n'affecterai pas avec toi, mon meilleur ami, un stoïcisme que je n'ai guère; je mourrai, certes, sans plainte, mais non pas sans regret. Il est impossible d'imaginer, avant d'en être réduit là, la figure que prend la mort, lorsqu'au lieu de nous apparaître très loin, au bout de la vie, comme une chose inconcevable, on s'aperçoit tout à coup de sa présence à nos côtés. Je pense à elle nuit et jour. Chacune des émotions agréables que me donne encore la vie m'arrache ce cri: "Et cela aussi, il me faudra le quitter!" Et ces émotions deviennent aujourd'hui si nombreuses que cette vie elle-même, que je jugeais médiocre, me semble un lieu de délices.

Si j'avais rempli la mesure exacte de ma destinée, je mourrais avec moins de tristesse. Mais je n'ai rien été, et je ne laisserai rien derrière moi: ni oeuvre, ni enfant, rien qui porte le témoignage que j'ai appartenu à ce monde. La paternité est une belle chose, moins belle cependant que la gloire. Ah! Bouldouyr, s'en aller ainsi tout entier, et encore jeune, quelle misère! Être un de ces morts anonymes que l'on oublie le lendemain de leur trépas et n'avoir même pas la satisfaction de se dire que l'on revivra dans l'herbe et dans les fleurs, puisque, dans notre absurde pays d'Occident, on isole les cadavres derrière des planches, comme des marchandises de luxe, au fond de caveaux ridicules qui les séparent de la nature!

Entre un homme qui voit la fin devant soi, toute proche, et celui pour qui elle est encore lointaine et irréalisée, entre toit et moi, il n'y a plus aujourd'hui de langage commun; je suis entré déjà dans la solitude effroyable de la mort. Les paroles humaines commencent à perdre tout sens pour moi, et cependant je suis plus que jamais avide d'en entendre d'affectueuses et de consolantes. Écris-moi encore, écris-moi souvent, mon cher Valère; j'essaierai de te comprendre une dernière fois..._

Quand je rendis ce paquet de lettres à Valère Bouldouyr, il me dit que la lettre de Pau était la dernière, en effet, et que son ami était mort quinze jours après.

Il ajouta sentencieusement:

--Avez-vous jamais rien lu d'aussi beau?

--N..., non, murmurai-je, interloqué par la naïveté d'une telle question.

Mais je compris aussitôt que Valère Bouldouyr ne trouvait aussi belles ces quelques lettres que parce qu'elles reflétaient sa vie intime, à lui, tout autant que celle de Justin Nérac.

CHAPITRE XV

Ici M. Valère Bouldouyr se peint au naturel.

"C'est une antipathie naturelle que j'ai pour les croisades, et cela dès mon enfance. Je hais Don Quichotte et les histoires de fous; je n'aime point les romans de chevalerie, ni ceux qui sont métaphysiques; j'aime les histoires et les romans qui me peignent les passions et les vertus dans leur naturel et leur vérité." Mme Du Deffand.

Quand un écrivain réalise son oeuvre, son imagination suit une pente naturelle; aussi lui est-il aisé de vivre dans un bonheur relatif. Mais chez celui à qui le destin a refusé le pouvoir extraordinaire de l'expression, l'imagination fermente et stagne sur place, l'empoisonnant peu à peu, viciant les sources de son émotion.

Jamais cela ne me parut plus évident que certain soir, où Valère Bouldouyr me demanda de dîner avec sa nièce. Comme nous étions tous les trois seuls, il s'abandonna librement à sa verve, et j'eus alors l'occasion de constater à quel point mon pauvre ami avait une fêlure - ou qui sait? une étoile! - dans le cerveau.

Il me parut très surexcité quand j'arrivais chez lui. D'ailleurs, l'odeur qu'il dégageait et la vue d'une bouteille sur un guéridon m'eussent révélé, si je ne l'avais pas soupçonné déjà, que le vieux poète ne dédaignait pas de demander des secours à celle que Barbey d'Aurevilly appelait la _Maîtresse rousse._ Aussi commença-t-il immédiatement à s'attendrir et à exalter. Il tournait en rond dans ses minuscules pièces et, de temps en temps, s'arrêtait pour jeter un coup d'oeil de satisfaction sur la table déjà dressée et sur les quelques vases où trempaient de grêles glaïeuls.

L'arrivée de Françoise acheva de le griser. Elle était d'ailleurs plus charmante que d'habitude. Ses yeux, d'un beau vert jaune, riaient, et les mèches déroulées et luisantes de sa chevelure d'or brun lui donnaient, une fois de plus, l'air d'une fraîche naïade, qui sort matinalement de quelque lac, encore inconnu aux mortels.

Des truites saumonées, montées toutes chaudes du restaurant d'en face, un pâté onctueux, acheté avenue de l'Opéra, et une salade russe composée et préparée par Bouldouyr lui-même, composaient notre festin.

Je ne crois pas avoir jamais vu une physionomie plus heureuse que celle de Valère, ce soir-là. A tout instant, il me prenait la main et la serrait avec énergie, ou bien, s'emparant, par-dessus la table, de celle de Mlle Chédigny, il la baisait passionnément.

--Ah! disait-il, y a-t-il un plus grand bonheur au monde que d'être enfermé chez soi, avec des gens que l'on aime, et de partager ces trésors de l'intelligence et de la sensibilité, qui sont le prix de notre vie! Le ciel est noir, il va pleuvoir tantôt, sans doute, mais qu'importe! Qu'importe le tonnerre, la grêle, la neige, même (il ne risquait pas grand'chose à la narguer, par cette lourde soirée de juin). Je me sens libre et gai, aujourd'hui, comme un adolescent. Il me semble que j'ai vingt ans, tout l'avenir devant moi et que, cette fois-ci, la vie tiendra enfin ses promesses. Ah! Françoise, si je t'avais rencontrée à l'aube de ma destinée, que n'eussé-je accompli pour toi! Tu m'aurais donné le courage, que je n'ai pas eu, et le Walhall m'est demeuré fermé. - A ta santé, Françoise! A la vôtre, mon bon Salerne!

Il buvait beaucoup, sa nièce l'imitait, et ses yeux de plus en plus brillants, ses rires nerveux, me révélaient qu'elle était prête à suivre fidèlement son oncle dans le monde funambulesque de sa fantaisie.

--Depuis la mort de mon pauvre Justin, dit-il, je n'avais pas connu des heures pareilles! Quand il vivait, nous passions souvent toute la nuit à causer. Nous nous plaisions à nous raconter les mille incidents d'une vie imaginaire, dans un intarissable dialogue. Je m'asseyais à un coin du divan, Nérac, à l'autre, et nous commencions ainsi:

"-Je suis le sultan Haroun-Al-Raschid.

"Et Justin, Nérac, me répondait:

"-Et moi ton premier vizir!

"Et le colloque continuait en ces termes:

"-C'est la nuit, je sors secrètement de mon palais, je me faufile le long des rues obscures.

"-On dirait qu'on a mis la nuit au frais dans un vaste seau où trempe un glaçon...

"-La lune, en effet, fond lentement au-dessus des palmiers qui s'égouttent... On entend, au loin, aboyer de petits chacals.

"-Les souks sont fermés; quelques bons Arabes dorment accroupis au pied des maisons, pareils à de gros tas de sel...

Il fallait entendre Valère mimer la conversation, imiter la voix rocailleuse et sonore de Nérac, certes, sans arrière-pensée de moquerie, mais parce qu'il avait gardé le souvenir précis de son timbre. Il fallait l'entendre nous raconter l'enlèvement d'une jeune fille par un cavalier, la surprise de Justin Nérac reconnaissant en elle la personne dont il était justement amoureux, leur irruption à tous deux dans un caravansérail plein de chevaux, leur poursuite éperdue à travers la ville, puis dans le désert... Ou bien, il était empereur de la Chine, grand seigneur à la cour des Valois, légionnaire romain, poète romantique; et toujours d'extraordinaires aventures lui survenaient!

Le bon Bouldouyr rougissait, s'animait. J'avais peine à croire que, de l'autre côté de la rue, se trouvât mon modeste intérieur, que la jeune fille qui l'écoutait fût une pauvre dactylographe. Je courais derrière Valère de siècle en siècle! Une existence entière vouée à lire des vers, des romans, des mémoires historiques, semblait crever par places et laisser entrevoir de grands morceaux de rêves irréalisés, comme l'on découvre parfois, pris dans la vitrification d'un glacier, un cadavre qui y séjournait, intact, depuis des années.

Je ne sais si Françoise Chédigny pouvait suivre son oncle dans cette orgie de souvenirs imaginaires. Je crois que la plus grande partie de ses discours lui échappait, mais le peu qu'elle en comprenait devait lui monter au cerveau, en bouffées romanesques, plus sûrement encore que le vin mousseux qu'elle buvait dans un verre de Venise dépareillé, que Justin Nérac avait légué à son ami avec le secrétaire de marqueterie et la commode Louis XVI.

Et comme si Bouldouyr eût craint que sa nièce ne participât point suffisamment à la fête spirituelle qu'il lui donnait, il se tourna vers elle et s'écria comme un vieux fou qu'il était:

--Ah! Françoise, je ne me console pas de penser à la pauvre existence que tu mènes et que tu es condamnée sans doute à mener toujours! Jamais je n'ai autant souffert de ma misère! Je voudrais avoir de l'argent à te laisser, beaucoup d'argent! Je voudrais que tu fusses riche, puissante, adulée, que tu jouisses de tout ce qui fait la vie digne d'être vécue: l'amour, la fortune, le plaisir. Ceux qui ont comme toi la beauté, la jeunesse, l'esprit, ne méritent-ils pas de posséder ce monde qui est créé pour eux? Moi, j'ai souffert affreusement, misérablement, de ma médiocrité, de la médiocrité dans laquelle je suis né, dans laquelle j'ai vécu, dans laquelle je vais mourir, mais j'avais mon imagination pour lui échapper, j'avais quelque part dans un coin de ma maison une petite porte qui ouvrait sur l'écurie de Pégase... Oh! c'était un pauvre Pégase, un Pégase à demi boiteux: n'importe, c'était lui encore et je l'enfourchais, et nous nous allions tous deux loin, loin, bien loin... Ah! quel beau temps c'était!

Il cessa de parler, ses yeux se fermèrent à demi. Où regardait-il et que voyait-il?

J'aurais voulu savoir, - et je ne l'ai jamais su, - en quoi consistait cette rêverie qui avait consolé Bouldouyr. Cette croyance à sa propre imagination ne constituait-elle pas le plus clair de cette imagination? Des lectures, de vagues rêveries, d'interminables conversations avec Justin Nérac, voilà, je pense, quelle avait été cette part de songe que Bouldouyr jugeait si belle. Mais peut-être aussi avait-il éprouvé des délices inconnus, l'influence d'une magie secrète que je ne pouvais même pas entrevoir! En ce cas, j'étais bien forcé de reconnaître combien un pauvre bonhomme comme lui, un raté, m'était encore supérieur, et j'acceptais docilement cette leçon d'humilité.

Valère Bouldouyr s'était levé; il fit quelques pas dans la pièce en chancelant un peu, et, comme Françoise le suivait, il la prit par la taille et l'entraîna jusqu'à la fenêtre. Au-dessus de ma maison, quelques étoiles très pâles apparaissaient. Le vieux poète les regarda:

--Croyez-vous, Pierre, me dit-il, qu'on souffre, qu'on désire, qu'on rêve là-haut comme ici? Est-ce que, d'astre en astre, des êtres identiques éprouvent les mêmes vanités? A quoi bon alors? Je veux croire que, dans ces mondes scintillants, on obtient ce que l'on a inutilement espéré ici-bas. Ainsi, Françoise, dans une de ces planètes, quand tu seras immortelle, tu vivras dans un enchantement perpétuel, et belle comme Cléopâtre, célèbre comme Valentine de Pisan, tu improviseras les plus beaux chants du monde, devant un auditoire de poètes qui baiseront tes pieds nus.

--Vous y serez, mon oncle?

--Si, j'y serai! Tiens, d'ici, en regardant bien, Françoise, tu pourrais distinguer ma place, là, dans ce coin à gauche? La vois-tu? Et je n'y serai pas seul! Tous mes bons camarades, les symbolistes, y seront avec nous. Car on peut bien nous adresser toutes les critiques qu'on voudra, ce qu'on ne nous contestera jamais, à mes amis et à moi, c'est d'avoir aimé la poésie plus que tout!

Françoise, troublée par tant de paroles, laissa tomber sa tête blonde et décoiffée sur l'épaule de son oncle et demeura ainsi, sans parler.

--Pauvre petite! murmura-t-il.

Ils revinrent à pas lents vers la table; Bouldouyr s'assit lourdement et remplit de rhum un verre à bordeaux.

--Ne buvez plus, mon oncle, dit-elle.

--Si, si, dit-il, j'ai besoin de boire aujourd'hui. Les anciens appelaient cela le Léthé, je crois. Mais il suffisait d'en avoir goûté une fois, et la vie terrestre était oubliée. Moi, j'ai beau boire, je vois toujours la vie terrestre sous mes yeux: la vie terrestre! Cela tient du lazaret et de la ménagerie, de la fosse commune et du marché d'esclaves... Pouah!

_Je fuis et je m'accroche à toutes les croisées!_

Mais toi, toi, Françoise, que vas-tu devenir là-dedans!

A ce moment, Françoise Chédigny consulta sa montre:

--Il est onze heures, mon oncle! Laissez-moi m'échapper bien vite! Que dirait-on chez moi si j'étais en retard!

Elle mit son chapeau en toute hâte et s'élança vers l'escalier. Nous l'entendîmes encore crier de marche en marche:

--Bonsoir, mon cher oncle! Merci, merci!... A bientôt!

Je regardai Valère Bouldouyr tassé sur sa chaise, les yeux injectés de sang, le visage enflammé.

--Salerne, me dit-il, d'une voix rauque, j'ai menti toute la soirée, menti pour amuser Françoise. Mais elle sait que je lui ai menti. Et je me suis menti de même tout le long de mes jours. Chacun de nous en fait autant. Je crois que, si nous avions, une fois, le courage de nous dire la vérité, sur nous-mêmes et sur la vie, nous nous réduirions aussitôt en poussière, à force de honte et de désolation.

CHAPITRE XVI

La dernière fête.

"Nous nous taisions. Parfois un craquement dans un verger, c'était une branche de prunier surchargée, qui cassait, c'était cent jeunes fruits voués à la mort. Parfois un cri dans un sillon, c'était la musaraigne saisie par la chouette. Une étoile filait. Toutes ces petites caresses d'une mort puérile, ou d'une mort antique et périmée, flattaient notre coeur et lui donnaient une minute son immortalité." Jean Giraudoux.

Je devais une fois encore assister à l'une des fêtes de mon ami M. Bouldouyr, et comme ce fut la dernière, elle a laissé dans mon esprit un souvenir ineffaçable.

Nous croyons, en général, que nous n'avons aucune prescience de l'avenir; mais, si nous réfléchissions mieux, nous nous rendrions compte que, sans savoir exactement ce qui va nous arriver, nous avons, à certains moments de notre destinée, une sorte de pressentiment, non une vision précise et limitée, mais une sensation confuse, indéfinie comme une ombre, intense, pénétrante, de certains états d'esprit, que les circonstances vont bientôt développer en nous.

S'il en était autrement, pourquoi aurais-je ressenti une telle mélancolie en entrant dans le petit appartement de mon vieux poète, pourquoi une impression de tristesse aussi morbide, aussi continue, m'aurait-elle accompagné durant ces heures nocturnes, - et pourquoi chacun de nous semblait-il mal à l'aise, troublé, frémissant, au lieu d'éprouver l'aimable et puérile gaîté que nous manifestions d'habitude dans ces invraisemblables réunions?

Nous étions aux derniers jours du printemps. Après des giboulées tardives, des orages intempestifs, venaient soudain des journées lourdes, égales, brûlantes. Déjà, aux fleurs à peine nées des avenues succédaient des feuilles roussies, déjà, au plaisir printanier de vivre une torpeur angoissée une indifférence animale et presque hostile.

Je revois la petite pièce où Valère avait dressé le souper, avec sa table servie, ses argenteries, ses candélabres blancs et les bouteilles d'Asti dans un coin, - je revois les livres de Valère, ses chers livres bien rangés sur une étagère, et au-dessus, dans un cadre de chêne, une eau-forte d'Odilon Redon, qui montrait un Pégase blanc se débattant dans une mer de ténèbres, je revois les fleurs qui s'épanouissaient dans chaque vase, - jamais il n'y en avait eu autant, - ces roses sans regard et qui ne sont qu'une bouche ouverte et pâmée, ces lys alourdis, qui vous contemplent du haut de leurs pistils d'or, avec une ineffable pitié, ces hortensias stérilisés dès leur naissance, ces iris sortis d'une armurerie, tous ces lilas. Bouldouyr se doutait-il, lui aussi, que c'était la dernière fois?

Et je le revois, lui-même, avec sa robe de chambre bariolée et ses larges conserves d'écaille, son air de magicien et de bourgeois de Chardin, et je revois le petit musicien italien, zézayant et timide, tout basané sous ses cheveux blancs, et nous tous, enfin...

On dansa peu; il faisait chaud. Chaque couple causait, et Valère, ouvrant un livre, me montrait du doigt un vers de Samain, un vers d'Albert Saint-Paul, le violon disait ces choses tristes qu'on imagine entendre, dans un pavillon de Vienne, devant une archiduchesse poudrée et qui va devenir cendre.

Nous passâmes à table; la conversation était lente, incertaine, gênée; on s'adressait moins à son voisin, à sa voisine, qu'à un autre soi-même, qui aurait été là, invisible, faisant figure de double, de fantôme, proposant un intersigne ou une énigme. Parfois, une rose s'effeuillait sur la table, une bougie inclinait soudain sa flamme au coeur noir à un courant d'air insensible pour nous. Si un meuble craquait, nous tressaillions, si un papillon tournait autour des lumières, nous avions un serrement de coeur... Il y a des soirs comme cela où l'on refuserait l'invitation du Commandeur!

Seul, le vieux violoniste semblait ne se douter de rien et riait aux anges. Bouldouyr l'appelait Pizzicato, et je ne lui ai jamais connu un autre nom.

--Allons, Pizzicato, mon ami, donnez-moi votre verre que je le remplisse. Vous ne buvez rien...

--Oh! si, si, _Signore._ Déjà, tout tourne autour de moi et si j'étais dans ma ville, bien sûr, je verrais deux tours de Pise se balancer à côté l'une de l'autre et finir par se casser le nez...

--Pour si peu, _amico_Pizzicato?

--Hélas! _Signore,_ répondit le petit musicien, en rougissant sous son hâle, je ne bois que de l'eau, vous savez, tout le long de la vie...

Et il jeta un regard apitoyé sur sa petite veste râpée, sur sa cravate noire roulée en corde.

Cette allusion à sa misère rembrunit le bon Bouldouyr.

--Ah! dit-il, en hochant la tête, ce monde est mal fait, mal fait! Les meilleurs de nous n'ont que leurs rêves. Nous sommes comme des oiseaux-lyres, comme des paradisiers qui se débattraient sous un filet en regardant l'espace, tandis que les oies, les pintades, les corbeaux, en pleine liberté, nous nargueraient en se dandinant autour de nous.

Les images de Valère Bouldouyr n'étaient pas très supérieures à sa poésie, et il le savait bien. Il me regarda d'un oeil suppliant: il espérait toujours que je ne m'en apercevrais pas. Je l'approuvai d'un sourire sans réticence, et son visage s'illumina:

--Ne vous plaignez pas, Bouldouyr, lui dis-je, vous laissez derrière vous quelques belles plumes!

Il savait aussi que ce n'était pas vrai, mais il s'épanouit tout de même. Il n'avait pas tendu en vain de beaux damas dorés les tristes murs de son pauvre escalier. Et puis sait-on jamais quelle coquille égarée sur la grève le grand océan de la gloire va soulever, puis remporter?

