Part 5
Nous nous promenions le long des quais en remontant vers Notre-Dame. Au coin du Pont-Neuf, nous nous arrêtions toujours un moment pour contempler les lumières croisées ou contrariées du couchant, - quand le crépuscule était autre chose qu'une voile de cendres compactes. Nous aimions qu'un palmier, en cet endroit, érigé au-dessus d'une baraque de bains, ouvrît sur le ciel sa paume raidie, qui avait l'air d'un panache en fils de fer. Sa vue donnait généralement à mon jeune ami de grands désirs de vagabondage. Il avait dans la bibliothèque de sa chambre de nombreux récits d'explorateurs, et il parlait en connaissance de cause des Nouvelles-Hébrides ou de Singapore, de Pernambouc ou de la Cordillière des Andes. Les tournées qu'il faisait chez les libraires de province attisaient plutôt qu'elles n'apaisaient sa fringale d'espace. Et pourtant, elles éveillaient en lui tout un monde de pensées romanesques ou poétiques, dont parfois il me confiait l'écho.
Ses voyages le ramenaient périodiquement aux mêmes villes; il y voyait les mêmes personnes aller et venir dans un champ d'occupations identiques. Il ne les connaissait généralement pas, mais, à force de les perdre et de les retrouver, il finissait par les considérer comme des amis, dont le destin le tenait éloigné, mais auxquels il pensait souvent et avec une sorte de tendresse fantastique.
Par ses conversations avec les libraires, il apprenait souvent leurs noms, ou bien il leur donnait lui-même une appellation en rapport avec leur figure. D'autres fois, au contraire, leur situation lui offrait le loisir de les fréquenter, comme cette grande jeune fille, par exemple, dont les parents tenaient à Langres une hôtellerie, et qu'il comparait à Pomone, à cause de sa vénusté riche et tranquille, de sa peau lactée, semée de rousseurs et de son épaisse chevelure, couleur de maïs brûlé.
Je me demandais alors si Lucien Béchard avait pour Françoise Chédigny un sentiment plus vif que pour ces passantes qu'il rencontrait dans sa course et qui étaient à ses yeux comme les étapes d'un étrange voyage sentimental. Mais, comme il ne me parlait jamais d'elle, je supposais que le goût qu'il en avait était moins superficiel et moins cérébral. Je m'étonnais aussi qu'un simple voyageur de commerce pût avoir à sa disposition un aussi rare clavier d'émotions délicates et raffinées, mais depuis que je fréquentais le petit monde de l'oncle Valère, il me fallait bien reconnaître que ces émotions ne constituaient pas l'apanage exclusif d'une classe riche et oisive, mais se retrouvaient à bien des échelons de l'édifice social, d'autant plus naturellement d'ailleurs que le goût de la lecture, en se répandant chez des lettrés moins blasés, alimentait plus facilement leurs rêves. Aussi m'étonnais-je moins d'entendre Lucien Béchard me raconter, par quelque crépuscule, sous les grands arbres penchants du quai des Augustins ou dans l'île du Vert-Galant, une anecdote dans le goût de celle-ci:
--Je vous ai plusieurs fois parlé, vous rappelez-vous? de cette belle jeune femme aux yeux violets que je voyais souvent à Dijon et qui habitait une petite maison, non loin de l'hôtel de Vogue. Figurez-vous que je l'ai retrouvée, la semaine dernière, et à Bordeaux, au Jardin public. J'en ai été si troublé que je l'ai suivie. Vous savez l'émotion inexplicable que l'on éprouve, à croiser en voyage quelqu'un que l'on ne connaît pas et que l'on a aperçu dans un autre coin du monde. Elle entrait dans un hôtel. Le lendemain, je m'y installais à mon tour, et trois jours après, sachant son nom, je lui demandais un rendez-vous, en lui rappelant toutes les circonstances de nos précédentes rencontres, et même la couleur des robes qu'elle portait, ces jours-là, car j'ai une mémoire infaillible des frivolités. L'heure suivante, Mme Chataignères m'envoyait un bout de billet pour me dire qu'elle voulait bien me rejoindre sur le quai Louis XVIII . Elle m'y raconta qu'elle repartait le lendemain pour Dijon, qu'elle était veuve et qu'elle était venue à Bordeaux régler une affaire d'intérêt.
"--Votre lettre m'a bien amusée, me dit-elle, est-il possible que vous m'ayez remarquée à Dijon?"
"Je lui avouai que, sans même savoir son nom, je pensais souvent à elle, et que mon premier acte, en arrivant, était de rôder autour de l'hôtel de Vogue et de Notre-Dame, dans l'espoir de la rencontrer. Nous nous promenâmes longtemps sur le quai, admirant les belles figures qui animent de petits hôtels du XVIIIe siècle et les pointes effilées des mâts qui se détachaient sur un azur doré. Je lui demandai d'aller lui rendre visite à Dijon, mais elle prétexta que cela ferait jaser, qu'elle habitait avec une mère malade et scrupuleuse et qu'au surplus le charme de ces rencontres était justement qu'elles ne devaient pas avoir de lendemain."
--Et c'est tout? dis-je, un peu interloqué.
--C'est tout. Avant de me quitter, elle ôta ses gants, sur ma demande, et me les donna en souvenir d'elle. Quand je les regarderai et que je respirerai leur odeur rauque et douce, je reverrai la douce Mme Chataignères, avec ses yeux violets, - et aussi, toutes ces vergues minces qui se détachaient sur le soir lumineux!
Celui que nous regardions ne l'était pas moins. Des glacis verts et dorés moiraient et laquaient le Seine courante. Mille petites brisures écaillaient sa surface. A l'avant de l'île, un grand saule retombait, dont toutes les branches semblaient prises dans une matière fluide et multicolore, qui les vitrifiait en un dessin d'émail. Les bateaux-lavoirs, noirs et gris, derrière nous, avaient une couleur de tourterelle. Les premiers feux naissaient sur les rives et sur les ponts.
Et je me demandais une fois de plus ce qu'était Françoise Chédigny aux yeux de Lucien Béchard et si, après des mois d'intimité, il lui suffirait, en s'éloignant d'elle, d'emporter un bout de fausse dentelle ou une boucle de vrais cheveux. Mais elle, ne l'aimait-elle pas? Ne souffrirait-elle pas, si jamais elle s'apercevait qu'elle n'était pour lui rien de plus qu'une Pomone ou une Mme Chataignères? Et moi-même, ne me trompais-je pas? Que savais-je du vrai caractère de Lucien Béchard? Il ne lui manquait, sans doute, que de réaliser avec force un sentiment profond pour faire évanouir aux quatre vents le souvenir de ces émotions fugitives, qui amusaient son imagination sans pénétrer son coeur. Que de fois ne fus-je pas sur le point de lui dire:
--Françoise vous aime. Je vous jure qu'elle vous aime!
Mais la pudeur me fermait la bouche.
Rien d'ailleurs n'aurait pu empêcher la destinée de s'accomplir, et mon intervention n'aurait pas changé le cours des choses.
CHAPITRE XIII
Qui pose un point d'interrogation redoutable.
"Que cet audacieux dédain de toute raison, ce brillant éloge de la folie, cette fougue de paradoxe préparent de revers à la parfaite sagesse, qui fuit toute extrémité!" Renan.
Je devais aussi, à plusieurs reprises, recevoir les confidences de Françoise. Elle venait parfois me voir, en sortant du bureau où elle travaillait. Elle aimait à me dire diverses choses qu'elle cachait à son oncle, sans doute parce que l'exaltation de celui-ci et la tendresse qu'il lui manifestait ne lui permettaient pas d'entendre certaines vérités.
Un jour que nous causions ainsi, accoudés au balcon, regardant entre les charmilles jouer et courir les enfants, autour des kiosques et des pelouses, elle s'abandonna jusqu'à faire ces aveux:
--Il y a des jours où je regrette presque d'avoir rencontré l'oncle Valère. Peut-être aurais-je vécu, sans lui, tranquille et stupide, suivant ma vie. Mais où me mènera, comme il dit, son escalier d'or? Un de ces jours, mes parents vont me proposer quelque projet de mariage. Que répondrai-je? Autrefois, sans doute: "Oui!" sans chercher mieux, sans réfléchir... Mais aujourd'hui?... Il m'a ouvert une route que je soupçonnais à peine, il a donné à la vie, pour moi, un sens que je ne lui connaissais pas. Que de rêves romanesques, fous, irréalisables ne m'a-t-il pas mis dans l'esprit! Ces livres, ces fêtes, ces conversations, tant d'anecdotes étranges et charmantes qui lui reviennent à la pensée, tout cela, je le sens, me grise peu à peu. Il me semble qu'on peut ainsi s'entourer d'enchantements. Et puis, je rentre chez moi, je retrouve un intérieur modeste et morne, les soucis les plus ennuyeux, des parents maussades, uniquement occupés à se disputer sur les incidents de ménage, aucune liberté d'esprit, et je pense qu'il me faudra mener une existence pareille à la leur, et je maudis l'oncle Valère qui m'a permis d'entrevoir qu'il pouvait y avoir autre chose, - autre chose...
--Mais, Françoise, il n'est pas sûr que vous soyez contrainte d'épouser un parti proposé par vos parents.
--Qui alors, dit-elle en riant, un lord, un prince italien?
--Non, mais un gentil garçon, moins esclave de cette vie bourgeoise que vos parents, un être plus aimable, plus vivant, plus aventureux! N'en connaissez-vous point?
--Ma foi, non, je n'en connais point!
Et ce fut moi qui n'osais pas insister.
A quelques jours de là, me trouvant dans la boutique de M. Delavigne, qui raccourcissait mes cheveux, je vis entrer Valère Bouldouyr qui venait acquérir je ne sais quelle lotion. Il me serra la main, son flacon enveloppé, il s'en alla.
--Tiens, me dit le coiffeur, vous connaissez M. Bouldouyr maintenant?
--Mais oui, pourquoi pas?
--Vous ignoriez même son nom, il y a quelques mois. Pauvre M. Bouldouyr! Il n'a pas de chance avec son amie, vous savez, cette personne blonde, qui se promène à son bras dans le Palais-Royal. Elle a presque tous le soirs des rendez-vous avec un jeune homme à favoris dans les petites rues du quartier. Je les rencontre souvent en allant faire ma partie à _la Promenade de Vénus,_ ou bien quand j'en reviens. Ils rôdent autour des Halles, reviennent par la rue du Bouloi, la rue Baillif, la galerie Vivienne. Il y a là un tout petit café dans lequel ils entrent. Et pendant ce temps, l'honnête M. Bouldouyr garde à cette petite rouée sa confiance. Ma parole, il y a des moments où j'ai envie de tout lui dire...
Delavigne parlait ainsi, tandis que, plongé dans la cuvette, j'avais le chef oint et malaxé d'une main énergique. Je ne pouvais guère protester. Le shampoing fini, je me levai comme un Jupiter tonnant, et je fis descendre la foudre sur l'obscur blasphémateur:
--Monsieur Delavigne, si vous voulez conserver ma clientèle et celle de M. Bouldouyr, je vous conseille de tenir votre langue tranquille et de ne plus répandre ces calomnies. La jeune fille dont vous parlez si légèrement est la propre nièce de M. Bouldouyr, et ce jeune homme blond qui l'accompagne, son fiancé. Apprenez dorénavant à respecter les gens honnêtes.
--Je vous demande pardon, monsieur, je ne savais pas...
--C'est bien, monsieur Delavigne. Mais maintenant que vous savez, ne recommencez pas, je vous prie!
Majestueux et rasé, je sortis de l'étroite boutique. Mais j'étais moins satisfait que je ne le paraissais. Ce jeune homme blond, c'était sans doute Lucien Béchard; je n'en étais pas sûr cependant. Si c'était lui, pourquoi me cachait-il ses rendez-vous avec Françoise, et Françoise, elle-même, pourquoi me faisait-elle ces demi-confidences, puisqu'elle me dissimulait l'essentiel? En un mot, comme en cent, j'étais vexé. Je faisais la mine du tuteur dupé, et je ne me sentais pas d'âge à être traité en oncle gâteux.
Ma mauvaise humeur fut telle que je demeurai plusieurs jours sans monter chez Bouldouyr, ni répondre à un petit mot par lequel Béchard demandait à me voir. Achille, sous sa tente, ne se montrait ni plus susceptible, ni moins ombrageux que moi, mais du moins, lui avait-on ravi son esclave, - à moi qu'avait-on dérobé?
Je dois avouer cependant que mon ressentiment ne résista pas à la première visite de Mlle Chédigny. Quand elle m'apparut avec son regard humide de Naïade, avec son sourire clair et pur, avec ses cheveux aux mèches mal retenues, mes soupçons et ma méfiance s'évanouirent comme la poussière au vent.
--Hou! le mauvais ami! dit-elle. On ne vous rencontre plus! Que devenez-vous?
J'objectai des courses importantes chez des librairies, un petit voyage en province, un rhume. Pour mieux mentir, pour m'innocenter à ses yeux, je me fusse paré du mariage d'un cousin, de la mort même d'un oncle!
--Et pourtant, me dit-elle encore, j'avais tant envie de vous voir! Vous m'avez donné un tel courage, il y a quinze jours! Oui, je crois maintenant que je peux rencontrer le mari qui me délivrera de l'oppression des miens, celui qui aimera ce que j'aime, ce que l'oncle Valère m'a révélé, celui qui me conduira à la terre promise... Oh! monsieur Pierre, si cela pouvait être vrai!
--Lucien a parlé, me dis-je.
Je me représentai le couple errant dans les demi-ténèbres du soir; suivant la rue Baillif, la rue du Jour, la rue du Bouloi, s'arrêtant devant la _Promenade de Vénus,_ entrant enfin dans un humble café de la galerie Vivienne. Ici, sont les ténèbres, à peine touchées d'un peu de lumière artificielle, qui glisse sur une porte, ourle un trottoir; une blanchisserie tiède, où un bras nu, hors de tant de linges répandu, d'une joue rouge approche un fer; une épicerie, avec ses sacs accroupis comme des Turcs qui dorment, enturbannés; un modeste auvent où sont les fleurs, fatiguées du jour, sur des lits de fougères; et là, c'est l'intimité, la confiance, la vie abordée à deux, comme la côte que l'on gravit légèrement, parce qu'on s'appuie l'un au bras de l'autre, c'est le royaume de la foi complète, sans fausse lumière, ni froides ombres.
--Il me semble parfois, reprit Françoise, naïvement, que jamais aucune femme n'a eu, autant que moi, le désir d'être heureuse.. Mais le serai-je? Je rêve bien souvent, monsieur Pierre, que j'entre dans une belle propriété, dans un grand parc. Tantôt, je vois une succession d'étangs, de bassins immenses, dont on ne distique pas les rives et qui sont séparés par des digues de pierre et traversés par des ponts de marbre, tantôt des allées énormes, plantées d'arbres en fleurs, des arbres des Tropiques, que je n'ai jamais vus. Il fait toujours à demi-obscur, humide et chaud. Des brouillards lourds montent du sol, qui, en s'écartant, me montrent des objets jusqu'alors cachés: une pagode, avec des sonnettes qui carillonnent, un pavillon où j'entends de la musique, une orangerie avec des grenadiers et des cyprès, couverts de fruits d'or. Enfin, j'approche du château, qui est toujours magnifique, précédé d'un grand parterre de roses, j'étends la main pour en cueillir une, et, au moment où je vais la saisir, je me réveille, si triste et si bouleversée que j'éclate en sanglots.
Malgré moi, je me laissai impressionner par le récit de Françoise, mais je la grondai de se montrer aussi superstitieuse. Je lui prouvai que nos songes portent l'empreinte de nos craintes, mais non la forme de notre avenir. Et je redoublai d'éloquence à mesure que je voyais la gaîté renaître sur le visage de l'enfant.
Elle avait jeté son grand chapeau blanc sur un fauteuil, toute sa jeunesse riait à travers elle, comme le soleil dans le feuillage d'un arbre. Ses cheveux lourds, d'où glissaient quelques boucles rebelles, avaient des reflets d'or rose.
Elle se jeta dans mes bras en s'écriant:
--Même si je vous déçois, un jour, monsieur Pierre, promettez-moi de ne pas m'abandonner!
Et comme elle posait sa tête sur mon épaule, j'appuyai mes lèvres sur son front; mais jamais je n'eus une aussi grande crainte de faire une erreur de direction.
CHAPITRE XIV
Dans lequel Valère Bouldouyr perd quelque peu de sa personnalité.
"C'est que nous ne périssons même pas en qualité d'originaux, mais seulement comme copies d'hommes disparus depuis longtemps qui nous ressemblaient en corps et en esprit, et qu'il naîtra après nous des hommes qui auront encore le même air, les mêmes sentiments et les mêmes pensées que nous, et que la mort anéantira aussi." Henri Heine.
Il m'arrivait souvent, l'après-midi, de monter chez Valère Bouldouyr. J'aimais à lui faire évoquer les fantômes de sa jeunesse; il me parlait des poètes qu'il avait connus et dont il était fier d'avoir serré la main. Il me répétait sans fin les propos que Stéphane Mallarmé avait tenus devant lui, dans cette petite salle à manger de la rue de Rome, célèbre aujourd'hui. Il me dépeignait aussi Verlaine, assis dans un coin de café, engoncé dans son cache-nez rouge, avec son visage de Gengis-Khan, traversé d'éclairs mystiques. Il avait croisé, un jour, au seuil d'une revue, Laforgue, frêle, pâle et délicat comme le spectre de son propre Pierrot. A maintes reprises, il avait rendu visite à Léon Dierx, affable, mais lointain et cérémonieux, à demi aveugle déjà, et qui le recevait avec dignité dans un petit salon, aux murs duquel flambaient deux fêtes galantes de Monticelli.
Mais c'était surtout de Justin Nérac que Valère Bouldouyr me parlait. A force de me le dépeindre, il finissait par lui rendre une existence véritable; j'en arrivais à penser à lui comme à quelqu'un que je connaissais, que j'avais fréquenté et presque aimé. Valère vivait à la lettre avec son souvenir. A l'entendre, Justin Nérac avait eu une sorte de génie, comme tant d'autres êtres, hélas! qui ne l'ont pas manifesté davantage et qui ont emporté dans leur mort prématurée des projets sans nombre et l'illusion de leur grandeur méconnue.
Je vis un portrait de ce Justin Nérac: une longue figure chevaline, avec des joues rebondies et molles d'enfant, un regard de myope, un énorme front bombé, traversé par une mèche de cheveux mal alignée.
J'appris par Bouldouyr qu'il était d'une taille démesurée, qu'il marchait en vacillant un peu, comme si une tête trop lourde, sur son long corps maigre, allait l'emporter à terre, et qu'il était si bon et si timide que tout le monde abusait de sa douceur, de sa faiblesse et de sa bienveillance.
--Je vous ai parlé souvent de Nérac, me dit un jour Bouldouyr, mais, au fond, vous ne le connaissez guère. Je vais donc vous prêter quelques-unes de ses lettres; vous les lirez et vous comprendrez alors mes regrets et mon désespoir.
J'emportai chez moi une liasse de papiers à peine jaunis. Les lettres de Justin Nérac étaient curieuses, en effet; je compris que l'ami de Valère Bouldouyr était un de ces hommes qui mettent dans leur conversation et dans leur correspondance ce qu'ils n'auraient jamais la force, ni la patience d'exprimer par une oeuvre durable et qui donnent à ceux qui les entourent l'illusion d'un grand esprit, parce que cette illusion est plus sensible dans une présence vivante qu'en un froid et volontaire volume, incorruptible témoin des pensées de son auteur.
Je recopiai quelques-uns des fragments les plus significatifs de ces lettres, et je les cite ici; elles contribueront à éclairer, par réverbération, la physionomie de Valère Bouldouyr.
_Paris, 27 octobre 1887._
_Mon cher Valère,_
_J'ai passé hier une journée mélancolique à regarder tomber les dernières feuilles des arbres dans mon petit jardin. Il faisait un temps un peu gris, comme je les aime; pas de pluie, mais un ciel très bas et couleur de tourterelle, de rameau d'olivier, de perle, que sais-je encore?
Tu sais que j'ai toujours eu beaucoup de goût pour ce genre d'occupations et quelques autres du même style. Je serais bien capable, comme ce délicieux personnage du "Misanthrope", qui ressemble déjà à un héros de Musset, de passer mon après-midi à cracher dans un puits pour faire des ronds dans l'eau. Je sais aussi jouer au bilboquet, susciter d'interminables ricochets ou gonfler des bulles de savon, irisées et lourdes comme des vessies de rêves. Et je regrette que les circonstances ne me permettent plus de lâcher dans le ciel ces cerfs-volants que célèbre un vers de Coppée.
Or, j'ai cru longtemps que ces diverses manifestations de mon activité témoignaient d'un irrésistible penchant à la poésie; mais c'est là, mon cher ami, une grossière erreur. Les vrais poètes ne font rien de tout cela, mais ils travaillent et ils enferment dans une forme savante des émotions qu'ils n'ont pas toujours, tandis que nous, pauvre Valère, nous les ressentons, mais nous ignorons l'art de les exprimer. Nous allons, nous venons, nous fumons, nous flânons, nous causons, nous parlons du but de l'art, nous cueillons de boutons d'or et des millepertuis, nous sommes amoureux de simples filles à qui nous offrons des galanteries exquises et que nous traitons en reines de Saba, sans voir que leurs diamants sont du strass, nous nous comparons mentalement à Virgile, à Tibulle, à Théophile de Viau, à Aloysius Bertrand; en un mot, nous pêchons, ou mieux, nous cherchons à pêcher la lune! Mais nous ne sommes pas des poètes, mon cher Bouldouyr, nous sommes des rêveurs, c'est-à-dire des paresseux.
Voilà ce que j'ai découvert hier, en regardant tomber mes feuilles; elles étaient bien jolies, roses, violettes, dorées, sous ce ciel gris comme une fumée de cigarette. Mais, quand elles s'entassaient dans un coin du jardin, elles devenaient brunes, sales noirâtres, pourries. Ça faisait un assez vilain spectacle...
Pas des poètes, mon bon Valère, des abstracteurs de quintessence, des fainéants! N'est-ce pas que c'est à se briser la tête contre un mur?..._
_Albi, 30 septembre 1889._
_Me voici depuis huit jours dans ma ville natale, mon cher ami, et déjà je brûle de m'enfuir; le paysage est beau, cependant, et quand je regarde les jardins croulant de l'archevêché, les eaux épaisses et compactes du Tarn, couleur d'angélique, et les petits moulins qui détachent sur elles leurs silhouettes vieillottes, je retrouve mes plus heureuses impressions d'enfance; elles se rabattent sur moi, chaudes et douillettes comme la pèlerine à capuchon que je portais quand j'allais au Lycée! Mais, au milieu des miens, je me sens aussi étranger que si je venais de tomber en terre laponne. La misère de leurs pauvres existences me donne de véritables nausées. Leur vie s'écoule sans douleur, ni joie dans un pêle-mêle d'intérêts puérils, de calculs dérisoires, d'âpres disputes. Rien n'existe pour eux hors de leurs mornes combinaisons et de leurs potins stupides. Mon beau-frère, Gaillardet-Pomponne, ne pense qu'à la chasse; mon beau-frère de Figerac-Lignac, qu'à accroître ses terres, et mon frère Eudoxe se meurt d'envie, de méchanceté et d'intrigues mal ourdies. Quand ils sont tous réunis et que je les écoute, il me vient une véritable sueur d'angoisse. Je souffre de ce qu'ils disent, de ce qu'ils pensent, comme je souffrirais de leur arrestation, de leur condamnation par une cour d'assises; j'ai honte pour eux de leurs propos, de leurs désirs, comme si les anges nous jugeaient. Se peut-il que le même sang coule dans mes veines et dans celles de mes soeurs? Oh! m'en aller d'ici, être seul, ne plus rien écouter ou me promener avec toi, tranquillement, sur les quais de Paris, m'attarder au Vachette ou au Procope, me cacher n'importe où, mais ne pas rester dans ma famille à entendre parler d'argent, d'argent, toujours d'argent!_
_Paris, 2 mars 1895._