Part 4
--Mais je ne vous ai pas confié encore l'extraordinaire aventure à laquelle je faisais allusion tout à l'heure, continua-t-il. J'ai rencontré, un jour, rue de Rivoli, sous les arcades, une jeune fille, dont la vue me fit sursauter, car c'était tout vivant, tout frais, tout jeune, le portrait de ma mère. Je fus si frappé, monsieur, si ému, que je courus derrière elle et que je l'abordai. Je suis vieux, hélas! Aujourd'hui, je peux me permettre de le faire sans épouvanter personne. La jeune fille me considéra d'abord avec stupeur et refusa de répondre à mes questions: mais quand elle connut le motif de ma curiosité: "Je m'appelle Françoise Chédigny," me dit-elle.
Je ne savais même pas que mon frère se fût marié. - "Alors, répondis-je, vous êtes ma nièce!" Je croyais jusque-là que ces reconnaissances ne se passaient que dans les mélodrames; je fus bien forcé de croire à leur réalité.
J'interrompis ici le narrateur:
--Mais vous vous appelez Bouldouyr?
--Pour ne pas trop déshonorer mes parents, j'ai pris le nom d'une grand-mère. En réalité, je suis Valère Chédigny; et, encore, ajouta-t-il, Valère n'est peut-être ici qu'une concession à l'esprit de roman! Eh bien, monsieur, conclut-il, qu'en pensez-vous? N'ai-je pas bien fait de rester à Paris? Où aurais-je pu rencontrer ailleurs une autre nièce, la plus tendre, la plus primesautière, la plus charmante? Car la même sève mystérieuse qui a fait pousser de si bizarres fleurs dans mon cerveau a filtré dans son esprit. La propre fille de mon âne de frère, de ce butor, de ce pilier de la comptabilité intégrale, ne goûte dans la vie que ce qui est rare, mystérieux, élégant, romanesque. Une musique joue en ce coeur, dont, avant de me connaître, elle n'entendait pas les échos. Moi seul ai su épanouir cette âme méfiante et rétive. Elle va, vient, accomplit de sottes besognes; ses parents sont fiers d'elle et, parce qu'elle se tait, croient qu'elle est de leur race. Elle est de la mienne, monsieur! Pour elle, comme pour moi, l'escalier d'or a un sens! Elle sait où il nous mène!
Il se tut, et j'allais me hasarder à lui parler de ses réunions dansantes, quand il me prévint et me dit:
--Voulez-vous la connaître mieux? Je suis sûr qu'elle vous plaira. Venez souper avec quelques amis et moi, jeudi prochain... Tenez, je vais tout vous avouer, au risque de vous sembler ridicule. Pour amuser cette fillette, pour lui donner une vague image d'une vie qu'elle ne connaîtra jamais, j'ai organisé chez moi de petits bals masqués. Un vieux costumier de mes amis a taillé quelques amusantes défroques, et, pour de pauvres enfants, recueillis, de-ci, de-là, et qui vivent une existence lamentable et décolorée, il n'y a rien de plus féerique, de plus étourdissant que ces fêtes nocturnes, chez l'oncle Valère... Que voulez-vous? J'admire les philanthropes qui donnent aux nécessiteux des gilets de flanelle et des os de côtelettes, mais moi, je voudrais n'offrir à tous que du plaisir, - et de l'illusion, quelque chose comme la demi-réalisation d'un rêve... Oui, je sais, je sais, un papillon attrapé n'est plus un papillon! Mais cette poussière multicolore que l'on a au bout des doigts, qui est réelle, que l'on peut toucher, qui semble faite avec de la poudre d'or, de la cendre d'orchidée et de la fumée de feu de Bengale, cette poussière, où il y a tous les tapis de Cachemire et toutes les nacres de la mer, ah! monsieur Salerne, n'est-ce donc rien?
Il s'était dressé, et, à travers le bourgeois un peu lourd, au pardessus bourru, j'entrevoyais le poète de la vingtième année, qui avait jonglé avec les métaphores et voulu clouer au ciel de la poésie une constellation nouvelle. Hélas! l'instant d'après, cette vision avait disparu, et M. Bouldouyr à peine moins pâle pesamment, descendait mon escalier de bois.
CHAPITRE X
Nouvel essai sur les moeurs du Palais-Royal.
"On me dit: 'Pourquoi es-tu triste?' Pourquoi serais-je gaie? Comme tout répond peu à ma vie intérieure! Chaque effet a sa cause: l'eau n'ira pas courir gaîment, en chantant et en dansant, si son lit n'est pas fait pour cela; ainsi, je n'irai pas rire si une joie intime ne m'y porte." Bettina D'Arnim.
Quand j'étais jeune et que j'allais au bal, - si tant est, ce qu'à Dieu ne plaise, que j'aie jamais mené une vie mondaine! - j'éprouvais, certes, moins de fièvre et d'impatience qu'au moment de me rendre chez mon voisin, qui faisait danser quatre chats dans une soupente, - ou presque! - de la rue des Bons-Enfants. Mais c'était justement le que phénomène que Blaise Pascal appelle "divertissement" prenait son caractère pur et pour ainsi dire essentiel.
L'âge des déguisements étant passé pour moi, je ne revêtis point le pourpoint à dentelles de Don Juan, ni la souquenille de son valet, ni tout autre attirail, destiné à donner le change sur ma mince personnalité. Cependant, je n'en sentais pas moins se former en moi un personnage désinvolte, hardi, curieux et sentimental, qui représentait assez bien à mon imagination l'habitué des bals masqués.
Aussi arrivai-je chez Valère Bouldouyr de fort bonne heure. Paré d'une vieille robe de chambre à fleurs, il errait d'un air assez content dans ses trois petites pièces. Elles étaient ornées de fleurs en assez grand nombre, et l'une d'elles, transformée en buffet, montrait sur une table blanche des pâtisseries, des boîtes de conserves, un saladier d'ananas et quelques bouteilles à tête d'or. A côté, j'entendis de grands éclats de rire.
--Les enfants s'habillent, me confia-t-il.
Au bout d'un moment, je vis apparaître Françoise Chédigny, toute poudrée, vêtue de la robe à paniers, semée de fleurettes roses, et du corsage lacé en échelle, que j'avais aperçus de ma fenêtre. Décolletée assez bas, elle montrait des épaules de perle, grasses et finement tombantes, et une poitrine, dont le charmant volume s'accordait bien avec son déguisement. Sous ses cheveux couleur de neige, ses grands yeux verts s'ouvraient avec une candeur et une gaîté, qui vous inspiraient pour elle mille sentiments émus, tendres et contradictoires.
Elle fut suivie peu après par deux jeunes personnes, ses amies, à ce que j'appris, qui s'appelaient Marie et Blanche Soudaine, l'une en Espagnole, l'autre, toute jeune, et qui portait le plus galamment du monde un travesti napolitain.
Mon insolite présence n'arriva point à tarir l'entrain, la joie, l'abandon de ces trois fillettes. A les entendre, je comprenais la secrète joie de Valère. Y en a-t-il une plus grande, quand on a son âge, que d'offrir à des êtres jeunes une source de plaisirs, que les circonstances mêmes de leur vie leur défendront toujours?
Tandis qu'elles parlaient, dans un pépiement ininterrompu de volière, je vis surgir le compagnon habituel de Bouldouyr. Sous le bicorne d'un Incroyable, vêtu de jaune et de noir, un lorgnon carré dans l'oeil, le col entouré de plusieurs étages de mousseline, je retrouvai son visage agréable et distrait, ses boucles blondes qui flottaient au vent. Son nom, - Lucien Béchard, - ne me renseigna guère sur ses singularités. Florentin Muzat, en Pierrot, survint tout aussitôt en compagnie d'un mousquetaire efflanqué et myope qui me fut présenté comme M. Jasmin-Brutelier. Ces trois personnages sortaient d'un cabinet étroit, où ils s'habillaient à tour de rôle. Il ne manquait plus que le violoniste, et, dès qu'il fut arrivé, la fête commença.
Singulière fête, en vérité! Ces gens valsaient dans un bien étroit espace, aux sons nostalgiques que le violoniste tirait de son instrument. Mais leurs yeux brillaient, mais une animation extraordinaire les entraînait, mais il me semblait qu'un pétillement d'esprit faisait jaillir de leurs lèvres des paroles vives et joyeuses, - sauf en ce qui concernait le pauvre Florentin Muzat, qui, tantôt avec l'une, tantôt avec l'autre, s'efforçait de reconstituer, pas à pas, les éléments d'un rythme dont la cadence lui manquait. Une telle bienveillance dirigeait cependant les trois jeunes filles que chacune, à tour de rôle s'efforçait de faire partager à l'innocent un peu du bonheur qu'elle éprouvait.
Quand chacun se fut bien trémoussé, la musique un instant s'arrêta, et l'on vaqua aux soins du souper.
Françoise, essoufflée, venait de s'asseoir et s'efforçait de rafraîchir ses joues enflammées à l'aide d'un grand éventail de plumes noires.
Je m'installai à côté d'elle.
--Eh bien, mademoiselle, lui dis-je, êtes-vous contente?
--J'aime tellement le monde! répondit-elle, avec feu.
Je ne pus m'empêcher de sourire. Ainsi, c'était là ce qu'elle appelait le monde, et ces petites pièces bizarres où il y avait exactement place pour trois couples, lui tenaient lieu des plus belles soirées! Mais quoi, les éléments qui y étaient réunis n'étaient-ils pas les mêmes que partout ailleurs? Mlle Chédigny n'avait-elle pas raison de les trouver chez Bouldouyr, aussi bien que chez cette princesse Lannes, dont les réceptions donnaient à mon coiffeur des bouffées de snobisme innocent?
--Jamais, jusqu'ici, je n'avais assisté à un vrai bal, dit encore Françoise. J'ai été si sévèrement élevée par mes parents et je me suis tant ennuyée chez eux! Notre maison est une prison véritable, on ne sort pas, on ne parle jamais que de commerce, on ne voit que les marchands respectables et vaniteux du voisinage. Ceux qui sont gentils et de relations agréables, mes parents les méprisent. Ils croient que c'est distingué de s'ennuyer! Mon seul plaisir est de venir ici. Le jour où j'ai déclaré à mon oncle que je serais heureuse d'assister à une petite sauterie, il a organisé ces réunions où je m'amuse tant!
--Mais vos parents?
--Je suis dactylographe,: je travaille tout le jour à la banque privée Caïn frères. J'ai dit à ma famille que nos patrons nous demandaient quelquefois de fournir des heures supplémentaires, le soir, et, comme je leur remets fidèlement le produit de ce travail nocturne, ils me croient et me laissent sortir...
Elle riait de son mensonge, avec cette espièglerie puérile qui avait tant d'attraits dans ce visage déjà pensif. Ses grands yeux verts respiraient une telle confiance et une telle sincérité que l'on eût voulu, tout aussitôt, aider au bonheur de Mlle Chédigny, lui donner à sourire, à se plaire, entrer en lutte avec ses ennemis pour la protéger et se dévouer à sa cause. Pourquoi, par leur seule vue, certaines femmes nous rabaissent-elles? Et pourquoi d'autres, tout aussi spontanément, nous civilisent-elles? Françoise Chédigny, qui n'était qu'une humble dactylographe, rien qu'en vous regardant de son beau regard couleur d'algue flottante et d'horizon marin, vous poussait tout doucement dans un roman de chevalerie!
Je rêvais ainsi, en l'écoutant me dépeindre la tristesse de son enfance, l'intérieur familial, morne et grondeur, toujours traversé par des orages financiers, un père rancunier, bouffi de vanité, injuste, une mère acariâtre, violente, jalouse, et la triste succession des jours dans un local sombre et puant la moisissure.
Mais M. Jasmin-Brutelier nous interrompit:
--Venez, dit-il, tout est prêt! On soupe!
--Patron, criait Lucien Béchard, où sont les tenailles? Les bouteilles sont diablement bien bouchées!
Nous nous approchâmes de la table; quatre candélabres surmontés de bougies l'éclairaient; la nappe était semée de violettes. Les boîtes de conserves, ouvertes, exhalaient des parfums divers. Une salade de homard, préparée par les petites Soudaine, était vouée, dans cette nature-morte à la figuration des blancs et des roses.
--Crois-tu que c'est chic? répétait Blanche Soudaine, en sautant sur ses pieds. Je suis sûre que ce n'est pas mieux chez les princes!
Nous nous assîmes. Le repas commença...
Je ne crois pas avoir assisté de ma vie à un souper aussi gai. Je ne dirai pas combien de fois l'on fit les mêmes plaisanteries; je ne répéterai pas les phrases dont se servit M. Bouldouyr pour porter un toast dans lequel, en mon honneur, il usa tout particulièrement, d'un vocabulaire symboliste, qui, je le crains, ne fut pas goûté par son auditoire autant qu'il le méritait; je ne dénombrerai pas les coups d'oeil langoureux complices, moqueurs ou passionnés, échangés d'une part entre mon amie Françoise et M. Lucien Béchard, et d'autre part, entre M. Jasmin-Brutelier et Mlle Marie Soudaine; je ne décrirai pas la gaîté avec laquelle on décida de considérer les bouteilles vides comme des bêtes de battue et d'en faire un tableau que l'on dénombra avec fierté.
A la fin du souper, Blanche Soudaine, qui avait une petite voix aiguë, accepta de chanter et, grimpée sur une chaise, nous berça d'une barcarolle langoureuse, à laquelle son costume ajoutait plus de conviction. Je ne sais pas d'ailleurs si la vue de ses jolis yeux noirs, brillants comme ceux d'une mésange, d'un cou blanc, qui se continuait par une charmante naissance d'épaules, et de deux jambes potelées et nerveuses, fut tout à fait étrangère aux compliments que nous lui fîmes sur son sentiment musical. L'impression générale de confort et de bonheur que nous éprouvions, ce fut le pauvre Florentin Muzat qui se chargea de la résumer.
--On se sent du velours partout! déclara-t-il.
Mais Marie Soudaine s'écria:
--Ciel! Déjà onze heures et demie!
Ce fut une bousculade. Les trois jeunes filles coururent à la chambre de Valère Bouldouyr, les hommes, au cabinet de débarras qui leur servait de vestiaire. Peu de temps après, tout le monde reparut: hélas! plus de robes à paniers, de perruques, de plumes, de grandes manches flottantes, de cravates de mousseline! Chacun avait revêtu son habillement du jour, ici, de mornes vestons, là, de simples corsages gris ou noirs, un peu de paille d'où pendait une rose de toile. Ce fut une belle déroute dans l'escalier!
Je compris pourquoi, le jour où j'avais voulu trouver la clef de l'énigme, je n'avais vu qu'une rue déserte et un coin de porte fermée.
--Restez encore un moment, me dit M. Bouldouyr, vous n'avez pas de bureau, vous, ni de famille soupçonneuse...
Le souper, tantôt si brillant, n'était plus qu'un pauvre amas d'assiettes sales, des serviettes en tapons, de bouteilles couchées, de fleurs qui se fripaient. Cela avait quelque chose de piteux et de désolant.
--Ma femme de ménage débarrassera cette table demain, dit Bouldouyr. Vous êtes gentil, monsieur Salerne, de ne pas vous ennuyer avec nous! Que voulez-vous? Amuser ma nièce est le seul bonheur de ma vie... Vous avez lu mes vers, mon cher ami, vous savez combien de fois j'y évoque des fêtes mystérieuses, dans des parcs de Watteau, avec des cygnes qui traînent sur les eaux, des statues qui blanchissent dans les sous-bois, et des femmes au beau nom sonore, des princesses de Décaméron, des infantes, Cléopâtre ou Titania... Je les écrivais dans une pauvre chambre sale et sans meubles, dont le seul ornement était une affiche de Chéret, qu'un ami m'avait laissée... Et maintenant, j'organise de petits soupers, afin de donner la même illusion féerique à une nièce qui n'a aucun plaisir de la vie, à deux de ses amies, dactylographes comme elle, à un voyageur de commerce sans grand avenir, à un commis de librairie qui a des lettres et à un idiot... Vous voyez que c'était bien ma destinée: elle a toujours eu quelque chose de médiocre et de raté!...
--Allons donc! votre réunion, je vous assure, n'avait rien de raté. Jamais je ne me suis senti dans une société plus agréable, ni plus jeune!
--Est-ce vrai? Est-ce bien vrai? Tant mieux alors! Vous reviendrez?
Et comme je le lui promis, il ajouta:
--Moi, je vais lire. Lire des vers. Les poètes de ma jeunesse. Je souffre d'une cruelle insomnie. Je ne m'endors jamais avant quatre ou cinq heures du matin. Mais qu'importe, n'est-ce pas? Avec de bons livres, ses souvenirs...
Il n'acheva pas, je vis dans son regard ému passer l'ombre légère de Françoise Chédigny. Au fond, n'était-il pas un peu amoureux d'elle?
Mais moi-même ne pensais-je pas, plus que de raison, à ses épaules rondes et grasses, à sa bouche rieuse et un peu grande et à ses yeux, si candidement ouverts, troubles comme de l'eau remuée, tandis que, butant un peu et un pauvre bougeoir de cuivre à la main, je descendais les marches de l'escalier d'or?
CHAPITRE XI
Coup d'oeil général sur le passé.
"Qu'est-il arrivé de cette société? Faites donc des projets, rassemblez des amis, afin de vous préparer un deuil éternel!" Chateaubriand.
A dater de ce jour, commença mon intimité avec M. Valère Bouldouyr et la petite société qui s'était réunie autour de lui. Toutes les occasions étaient bonnes pour nous rencontrer, tantôt chez moi, tantôt rue des Bons-Enfants. Le plaisir que j'éprouvais dans leur groupe venait, je crois, de la liberté qu'on y respirait. Personne n'y montrait le moindre contrainte, et sans morgue, comme sans vanité, s'abandonnait aux mouvements d'une nature demeurée spontanée et parfois même puérile.
J'ai reçu du ciel le don d'inspirer la sympathie. Bientôt, Lucien Béchard devint un de mes amis les meilleurs. Il voyageait pour le compte d'une grande maison d'édition, et, de temps en temps, il s'en allait en province inspecter les librairies et leur offrir les dernières nouveautés de ses patrons. Il exerçait ce métier avec plaisir, et il y déployait une gentillesse qui l'aidait à y réussir. Il partait tantôt pour l'Auvergne, tantôt pour le Bourgogne, et je remarquai que, lorsqu'il était absent, Françoise Chédigny semblait moins heureuse. Une sorte de voile faisait ses yeux moins lumineux, - plus grave, son visage souriant. Il fallait le retour de Béchard pour qu'elle retrouve le secret de sa lumière et de ses expansions. Le remarquait-on autour de moi? Je l'ignore. En tout cas, rien n'eût paru plus naturel, car tout le monde adorait Lucien Béchard, et comment en eût-il été autrement? Avec son caractère imprévu, capricieux, sa gaîté naïve, ses sautes d'humeur, sa loyauté, il répandait autour de lui autant de confiance que d'agrément.
Quand je le voyais actif, passionné, plein de désirs, de projets et d'inventions délicates et burlesques, je me disais avec mélancolie qu'il était beau d'avoir vingt-cinq ans et de les avoir à sa façon.
Jasmin-Brutelier était plus sérieux et même un peu dogmatique. Il aimait les conversations suivies et méthodiques et parlait volontiers de politique et de philosophie avec une intolérance extrême. Mais nous excusions ses violences à cause de la générosité de ses théories. Il avait une de ces cultures, si fréquentes de nos jours et qui donnent facilement à ceux qui en sont victimes l'illusion néfaste qu'ils savent tout. C'était un camarade d'enfance de Béchard, lequel était fils d'un petit éditeur que Bouldouyr avait beaucoup connu et qui avait fait faillite en imprimant dans un moment d'enthousiasme, le _Jardin des Cent Iris,_ les _Essors vaincus_ et autres manifestations littéraires de ce genre. Pour Muzat, l'oncle Valère, comme nous l'appelions tous, l'avait rencontré par hasard, un jour où il s'était égaré, et l'avait adopté, un peu par pitié, un peu aussi à cause de la curiosité qu'il apportait aux oracles bizarres de cet innocent.
Tels étaient mes nouveaux amis; telle était la petite société où j'accoutumai de passer bien des heures. Elle est dispersée aujourd'hui, aussi loin de moi, aussi perdue dans le vaste univers que les fleurs, réunies par le caprice d'une saison, quand l'automne est venu, mais je n'y pense jamais sans un serrement de coeur, ni parfois, sans une larme. Il faut bien dire que j'en ai peu connu de plus propre à nous réconcilier avec l'humaine nature: chez ces petites gens, rien m'empoisonnait le plaisir de vivre; ni ambition démesurée, ni vanité, ni amour trop exclusif de l'argent, mais ce plaisir de vivre, il faut le dire, était rare et limité. Le travail constant, bien des soucis de famille ou d'établissement leur laissaient peu d'issues pour se réjouir; aussi chaque occasion de divertissement leur donnait-elle une vraie portion de paradis et la goûtaient-ils en connaisseurs. Et le meilleur à leurs yeux était de se réunir et de mettre en commun leur humeur du jour, grise ou dorée, - ou ces apparences de bal et de soupers que Bouldouyr leur offrait, afin que sa nièce Françoise eût sa part d'illusion, ou comme il disait dans son langage naturellement affecté, "montât quelques marches de l'Escalier d'Or"!
Je me souviens qu'un soir j'étais accoudé au balcon avec Mlle Chédigny. Dans l'intérieur de l'appartement, Bouldouyr récitait quelques vers des poètes de son temps à Béchard et à Jasmin-Brutelier, qui n'en comprenaient pas toujours le sens, mais qui n'eussent osé l'avouer pour un empire. La jeune fille regardait, au delà des toits d'en face, le soleil, avec ses rayons et ses écumes d'or, former une sorte de gloire qui descendait lentement, s'enfonçait dans le ciel.
--Que c'est beau! me dit-elle.
Puis elle soupira. Et comme je lui en demandais la raison, elle ajouta:
--Je n'aime pas me sentir heureuse. Quand je suis triste, je sens que cela passera, et cette pensée me donne du courage, mais quand j'ai du bonheur, je sais aussi qu'il va passer, et cela me désespère...
--Bah! votre bonheur n'est pas si grand que vous puissiez avoir peur pour lui!...
--Vous ne savez pas ce qu'il est pour moi, murmura-t-elle, et moi-même, je ne pourrais pas vous dire en quoi il consiste. Mais je le sens et cela suffit bien. Je voudrais que rien ne changeât. Auprès de l'oncle Valère, de tous nos amis, j'éprouve une telle paix, une telle sécurité que je me dis que cela ne peut pas durer. Si vous soupçonniez ce qu'est ma vie, vous me comprendriez! J'ai toujours été étouffée, comprimée, maltraitée. Je suis comme un prisonnier qui, de temps en temps, sortirait de son cachot pour se promener dans un beau jardin des Tropiques et qu'aussitôt après on replongerait dans la nuit... Je ne peux pas croire que j'échapperai un jour à mon destin véritable: le jardin des Tropiques me sera interdit, et je ne saurai plus rien de ce qu'on y voit! Il suffirait que mon père apprît un jour où je passe mes soirées pour que le cachot refermât pour toujours sa porte sur moi...
--Allons, ne vous effrayez pas, dis-je en riant, sans comprendre encore combien la pauvre enfant avait raison. Si on vous remet en prison, nous irons en choeur vous délivrer.
A ce moment, Lucien Béchard passa sa tête dans l'entrebâillement de la porte-fenêtre. Le soleil dora sa tête, ses favoris, ses cheveux, et il eut, un moment, l'air d'un personnage de flamme, qui venait nous emporter sur un char de feu, loin des geôles familiales et des pauvres tourbières de ce monde.
--Françoise, dit-il, vous nous abandonnez! Que deviendrions-nous, Seigneur, si notre Providence se retirait de nous?
CHAPITRE XII
Les promenades de Lucien Béchard.
"Je crois que le spectacle du monde serait bien ennuyeux pour qui le regardait d'un certain oeil, car c'est toujours la même chose." Fontenelle.
Je me doutais bien que Françoise Chédigny était en effet pour Lucien Béchard une Providence, mais il ne l'avouait pas, ou sinon, comme ce jour-là, en manière de plaisanterie. Même à moi, il ne confiait pas ses sentiments, et cependant il m'aimait beaucoup et, souvent, sa journée finie, il venait me chercher.