L'Escalier d'Or

Part 3

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--Pas encore. Je ne suis pas très pressé de me marier. Mon oncle Planavergne n'est pas encore mort. J'étudie l'enfant, je la surveille, je la forme peu à peu, je fais bonne garde autour d'elle. Quand la poire sera mûre, je me présenterai, et tout sera dit. Je connais ces gens, d'ailleurs, de la manière la plus pratique du monde; ils sont venus dans l'étude de maître Racuir pour passer un acte, j'ai eu affaire à eux, nous nous sommes plu tout de suite. Ils m'ont invité à leur rendre visite, dans l'espoir, bien entendu, que leur fille me conviendrait. Vous savez, je n'ai pas fait le discret. J'ai montré un bout de l'oreille de l'oncle Planavergne. Alors, une ou deux fois par semaine, je passe la soirée chez mes amis; ils me servent un bon potage, un excellent fricot, et nous jouons au loto avec une cousine de la fillette ou un camarade de l'étude que j'amène quelquefois...

Je voulus le taquiner.

--Tu n'as pas peur que ta fiancée devienne amoureuse de lui?

Il partit d'un bon éclat de rire:

--Pas de danger. Tu le connais: c'est Calbot, un véritable monstre!

Je me souvins, en effet, d'un pauvre diable, très laid, vrai souffre-douleur de l'étude, avec un nez cassé, à peu près privé de toute arrête médiane et une bouche fendue jusqu'aux oreilles, un de ces êtres que la nature enfante quelquefois sans autre but visible que de réjouir les hommes normaux, - Agniel, en particulier - et, par comparaison, de leur faire croire en leur beauté.

--D'ailleurs, le plus drôle, ajouta-t-il, c'est que l'enfant se plaît avec ce gnome. Elle a pitié de lui, dit-elle. Au fond, je crois qu'elle est très bonne et dévouée, ce qui a bien son prix chez une femme.

--Est-ce que, dans certains cas, les expressions de chansonnettes que tu stigmatisais tout à l'heure retrouveraient grâce à tes yeux?

--Parrain, cher parrain, je vous aime bien, mais vous êtes un étourdi! Ces expressions-là sont ridicules quand il ne s'agit que d'amour, mais, dans un ménage, elles retrouvent leur sens; la femme doit avoir de ces vertus qui font la vie de l'homme plus agréable.

Il parla encore longtemps de la sorte, avec cette certitude tranquille que j'appréciais tant en lui. Il me confia que chaque soir, avant de se coucher, pour ne pas avoir d'aléas, plus tard, il établissait la comptabilité d'une de ses journées futures. Il savait le prix de toute chose, et il prenait plaisir à additionner les dépenses de son ménage, celles de sa femme et les siennes propres, afin de voir ce qu'il aurait à gagner et ce qu'il pourrait économiser là-dessus.

--Cela n'a l'air de rien, mais mes petits calculs sont des plus utiles. On sait où on va. On supprime l'imprévu. Il n'y a pas de méthode plus raisonnable.

Je convins de son excellence. Agniel me quitta pour aller grossoyer chez maître Racuir. Mais, quand il m'eut quitté, je m'aperçus tout à coup qu'il avait omis de m'apprendre le nom de sa fiancée future.

CHAPITRE VII

Dans lequel l'invraisemblable devient quotidien.

"Avoir perdu la tête lui paraissait une chose fort plaisante. C'est assez souvent sous ce point de vue que l'esprit sans jugement envisage le malheur d'autrui." Duclos.

Cependant les rêveries de mon jeune ami ne me faisaient pas oublier les mystérieuses occupations de mon voisin d'en face. Pendant plusieurs mois, j'observai sa fenêtre sans y voir autre chose que la lumière de sa petite lampe, mais, un soir, un éclat inaccoutumé me révéla que cet inconnu donnait à danser de nouveau dans son étroit appartement.

Je remarquai d'abord une profusion de clartés. Au bout d'un moment, on ouvrit une des fenêtres, et j'entendis alors distinctement les accents d'un violon. Il jouait avec un sentiment délicat et triste des pièces du XVIIIe siècle, des airs de Mozart, de Rameau et de Scarlatti. Puis, après un assez long silence, j'ouïs de vulgaires valses et des polkas surannées. Et je vis passer des couples. Je les distinguais d'abord mal à cause des rideaux de mousseline blanche, derrière lesquels ils évoluaient. Mais je me souvins tout à coup d'une lorgnette de théâtre oubliée au fond d'un tiroir, et, dès que je l'eus appliquée à mes yeux, je faillis la laisser tomber de surprise! Mon extraordinaire voisin donnait, en effet, un bal costumé! Au premier moment, je discernai difficilement les costumes. Ce ne fut qu'après un long examen que je réussis à isoler les danseurs, à les reconnaître et, non point à juger avec précision, mais à entrevoir, peut-être même à imaginer, la défroque dont ils étaient affublés. Il faut dire qu'ils approchaient rarement des croisées et que, même avec ma lorgnette, je voyais passer et repasser des silhouettes, plutôt que des êtres vivants!

Pourtant, je finis par apercevoir un Pierrot, sans doute à cause de la simplicité de son costume. Il ne semblait pas danser, mais il allait et venait d'un air hésitant, surtout dans les instants où les autres couples se reposaient. Parmi ceux-ci, je démêlai à la longue une jeune femme à perruque blanche, puis une autre, dont une mantille devait couvrir le front. Pour les autres hommes, ils devaient figurer un Incroyable, un Mousquetaire et un Pêcheur napolitain, car j'aperçus un chapeau de feutre à longues plumes, un vaste tricorne et un bonnet rouge à gland. Quant aux visages, bien entendu, il ne fallait pas penser à les distinguer.

Je passai deux heures derrière la fenêtre, sans voir autre chose que les allées et venues de ces six personnes, qui constituaient évidemment tous les invités de cette fête étrange. Mais j'étais si surexcité que je résolus de les examiner de plus près. Quand la musique s'arrêta, quand les lumières s'éteignirent, je dégringolai en hâte mon escalier et courus me poster au coin de la porte par laquelle je supposai qu'ils devaient sortir. Mais sans doute arrivai-je trop tard; la rue était déserte, personne ne parut. Je revins à pas lents, songeant à ces circonstances. La petite place du Palais-Royal dormait dans le silence de la nuit, solitaire et théâtrale, avec les becs de gaz qui n'éclairaient qu'à mi-hauteur de grandes maisons tranquilles; le passage Vérité ouvrait son porche béant et vaste où pendait une pâle lanterne; la rue Montesquieu s'enfonçait au delà dans de molles ténèbres. Comme je tournais le coin de la rue, j'aperçus M. Valère Bouldouyr. Il marchait plus lourdement que d'habitude en pesant sur sa grosse canne. Il ne me remarqua pas, et son pas traînant et inégal fit peur à un long chat noir, qui jaillit presque d'entre ses pieds et alla se cacher dans un angle du mur. Il disparut au tournant du passage Vérité.

Le lendemain, je le rencontrai de nouveau. Il faisait avec sa jeune amie le tour des charmilles du jardin. L'idiot les accompagnait. Je les suivis, tout frémissant du désir d'entendre leur conversation, mais ce fut à peine si, de loin en loin, une phrase venait jusqu'à moi.

Cependant, M. Bouldouyr et sa compagne causaient avec tant d'animation qu'ils en oublièrent l'idiot, qui resta en arrière à considérer le jet d'eau. Or, juste à ce moment, une bande de jeunes galopins, échappée de quelque collège, traversait en criant le Palais-Royal. Ils avisèrent l'égaré et, selon la coutume de leur race, résolurent de le cruellement brimer. Ils firent aussitôt une ronde qui se noua autour de lui et l'entoura de son mouvement vertigineux et de ses hurlements répétés. Le pauvre ahuri s'efforçait de leur échapper, et, à chaque élan qu'il prenait pour rompre la chaîne, il recevait une bourrade qui le rejetait en arrière. Il appela au secours, mais ses amis étaient maintenant trop loin pour distinguer ses cris au milieu du tumulte général. Le dessein des garnements était visiblement d'amener leur victime jusqu'au bord du bassin et, en ouvrant brusquement leur cercle, de produire une bousculade au cours de laquelle il tomberait à l'eau.

Ce fut à ce moment que j'intervins. Comme il passait devant moi, je saisis par l'épaule le plus déchaîné de ces énergumènes.

Il était temps. L'innocent venait de rouler à terre et son front, frappant rudement la margelle du bassin, laissait déjà couler un filet rouge. Je giflai violemment le bonhomme que j'avais happé et j'en jetai un autre sur le sol. Tous reculèrent et commencèrent à me huer. Mais l'arrivée des gardiens du square, qui firent mine de mener deux ou trois de ces forcenés au commissariat de police et le retour de M. Bouldouyr et de sa compagne, protecteurs visibles de la victime, firent évanouir toute la bande. Il ne nous resta plus qu'à conduire le blessé chez le pharmacien, qui lui fit un pansement rapide, la blessure n'ayant aucune gravité.

Comme nous sortions de la boutique, M. Bouldouyr, au nom de son jeune ami, m'offrit ses remercîments, auxquels l'infortuné joignit les siens. Après quoi, M. Bouldouyr témoigna du désir de me mieux connaître. Je lui dis qui j'étais et ce que je faisais dans la vie, ce qui ne fut pas long. Il voulut aussitôt se faire connaître, mais je le prévins en l'appelant par son nom et en lui récitant une de ses strophes:

_Rien, Madame, si ce n'est l'ombre D'un masque de roses tombé, Ne saurait rendre un coeur plus sombre Que ce ciel par vous dérobé._

Jamais je n'ai vu homme à ce point stupéfait. Il balbutia quelques mots qui exprimaient son impossibilité de croire à une telle félicité.

--J'ai vos livres dans ma bibliothèque, monsieur Bouldouyr, dis-je avec assurance, et je les admire beaucoup.

Il me serra alors les mains avec une grande effusion; il était bouleversé. Enfin il reprit ses esprits et me présenta à la jeune fille qui l'accompagnait et qui était, me dit-il, sa nièce, Françoise Chédigny. Il m'apprit ensuite que l'idiot s'appelait Florentin Muzat et qu'il l'aimait beaucoup. Ledit Florentin exécuta en mon honneur un extraordinaire plongeon et se mit à rire angéliquement.

--Monsieur, me dit Valère Bouldouyr en me quittant, serait-il indiscret à moi de vous exprimer le désir de vous revoir? Je ne suis qu'un vieux poète oublié de tous, mais vous m'avez montré tant de sympathie que vous excuserez, j'en suis sûr, mon indiscrétion.

--J'ai le même souhait à formuler, monsieur!

Il me serra de nouveau la main et nous prîmes rendez-vous. Mlle Chédigny m'adressa un sourire qui me fit frémir de tendresse émue, tant il était amical et presque intime, et Florentin Muzat plongea de nouveau jusqu'à terre, n'ayant pas encore compris, d'ailleurs, de quel fâcheux bain l'avait sauvé ma providentielle intervention.

CHAPITRE VIII

Où le lecteur commencera de savoir où mène l'escalier d'or.

"Le besoin de la correspondance parfaite entre le dedans et le dehors des choses, entre le fond et la forme, n'est pas dans sa nature. Elle ne souffre pas de la laideur; à peine si elle s'en aperçoit. Pour moi, je ne puis qu'oublier ce qui me choque, je ne puis pas n'être pas choqué." Henri-Frédéric Amiel.

Quelques jours après, je me rendis à l'invitation de M. Valère Bouldouyr. Quelle ne fut pas ma surprise, devant sa porte, de reconnaître qu'il habitait la maison où mon mystérieux voisin donnait d'invraisemblables fêtes! La pensée, un moment, m'effleura que c'était lui; mais je ris de cette tournure d'esprit qui pousse toujours au roman mon imagination trop logique.

L'escalier de vieille pierre usée, large, doux au pas, se développait entre une muraille peinte en faux marbre et une rampe basse, dont la ferronnerie alerte étirait des entrelacs élégants comme une signature de poète. Mais, au troisième étage, il cessa pour faire place à un palier, sur lequel deux autres escaliers se greffaient, l'un à droite, l'autre à gauche, ceux-ci étroits, incommodes et tournants. Je ne savais dans quel sens m'orienter, lorsque je m'avisai que l'un d'entre eux grimpait le long d'un mur tendu d'étoffe, ce qui me décida. Je reconnus au passage des lés de damas ancien, d'une belle couleur d'or, autrefois éclatants, maintenant ternis et tachés par places, mais encore magnifiques. On montait, je dus me l'avouer, dans une sorte de rayonnement, qui vous caressait et vous faisait oublier les marches hautes et non cirées et l'humilité mélancolique de l'endroit.

--Ce Bouldouyr, me disais-je, est encore plus fou que je ne croyais. Pourquoi diable accroche-t-il au dehors ces vieux lampas?

Je m'arrêtai devant une petite porte à laquelle pendait une tresse de soie, terminée par un masque japonais.

Ce fut M. Bouldouyr lui-même qui m'introduisit chez lui. Un étroit corridor franchi, nous entrâmes dans une pièce qui faisait face à la mienne. C'était donc bien ici qu'avaient lieu ces réunions nocturnes qui m'avaient tant intrigué! Mon bonheur, à cette découverte, devint une sorte de frénésie, dont j'eus toutes les peines à cacher à mon hôte l'anormal excès. Lui-même, ignorant mon caractère, put prendre pour les marques d'une nature exceptionnellement expansive les effusions que je lui prodiguai, - ou peut-être aussi pour délire d'une admiration longtemps comprimée.

Notre conversation se ressentit, bien entendu, de cette équivoque.

--Je suis ému, monsieur Bouldouyr, plus ému que je ne saurais vous le dire, d'entrer chez vous.

--Vous me comblez.

--Non, non, vous ne pouvez pas me comprendre! Il y a des mois que j'attends ce moment, cette heure unique pour moi...

--Ah! mon ami, vous feriez rougir le vieil homme que je suis!

--Quel merveilleux endroit vous habitez!

--Vous voulez plaisanter... Le gîte bien humble d'un pauvre diable...

--Et cet escalier extraordinaire qui vous mène on ne sait où!

Ici, mon voisin sourit tristement:

--Je l'appelle l'escalier d'or. Je voudrais qu'en s'y engageant, on comprît qu'il vous conduit ailleurs, en un lieu où les autres ne vous conduisent guère, dans l'Illusion, peut-être! Il n'y a ici qu'une misérable mansarde, monsieur, mais quelqu'un habite cette mansarde, qui a failli être un poète et qui n'a jamais cessé, quelque triste et recluse que fût sa vie, d'aimer la poésie plus que tout! De mon temps, on était ainsi; je crois que les nouvelles générations sont différentes. "Un homme au rêve habitué", voilà ce que je suis, monsieur, si j'ose employer, pour mon humble usage, l'expression dont mon maître s'est servi pour qualifier un des plus purs d'entre nous. Peut-être me prendrez-vous pour un vieil imbécile, mais je vous jure que ma foi dans cette déesse n'a jamais faibli!

Bouldouyr tint à me faire visiter sa maison et admirer ses trésors, trésors bien modestes pour tout autre que lui, - ou que moi! La pièce où je venais d'entrer lui servait à la fois de salon et de bureau; de bons gros meubles commodes et sans grâce y prenaient ces airs tranquilles, accueillants, qu'ont les domestiques qui ont vieilli dans une même maison. Mais, dans un coin, j'avisai un secrétaire vénitien, en marqueterie, avec des tiroirs bombés et une double glace verdie, sous une corniche ornée de fruits et de fleurs.

--C'est mon ami Justin Nérac qui me l'a laissé, me dit modestement Bouldouyr.

La salle à manger était à peu près vide, mais, dans la chambre, à côté d'un divan bas, qui servait de lit, une belle commode Louis XVI étalait ses formes élégantes et solides à la fois et les riches rosaces de ses bronzes dorés.

--Mâtin! Dis-je avec admiration.

-C'est mon ami, Justin Nérac qui me l'a laissée, répéta Bouldouyr, avec la même modestie. Tout ce qu'il y a de bien dans cette maison me vient de lui.

Je distinguai au-dessus du divan de petits cadres; je m'approchai: c'étaient deux billets, ornés des caractères admirables d'une écriture unique au monde.

--Stéphane Mallarmé m'a fait l'honneur de m'écrire plusieurs fois, monsieur. Ce sont là mes titres de gloire!

--L'avez-vous connu?

Il ne répondit pas tout de suite.

--Oui, dit-il enfin; il a daigné me recevoir. J'ai entendu plusieurs fois le plus grand artiste de tous les temps créer avec de simples paroles, les mêmes qui servent à tous, ces images divines et ces histoires enchanteresses qui donnaient à l'univers sa vérité éternelle. Ma vie n'a pas été vaine. Je n'ai rien obtenu de ce qu'ont possédé les autres hommes, non, rien; mais cette dignité suprême, du moins, m'aura été conférée...

Et, ouvrant les tiroirs de son bureau vénitien, il me désigna des monceaux de lettres.

--Et voici toute la correspondance de mon ami Justin Nérac, que personne ne connaît plus et qui avait l'intelligence, la grâce et l'esprit d'un homme qui, en songe, aurait été chaque nuit l'hôte de Titania... Il est mort dans un asile de fous, monsieur!

Je vis bien autre chose dans le logis de mon nouvel ami, je vis des plaquettes rarissimes et les premières éditions d'écrivains aujourd'hui illustres et naguère encore inconnus, - ai-je laissé comprendre que ma seule passion en ce monde était la bibliophilie? - je vis une curieuse vue d'optique, où un palais qui semblait bâti par un architecte nègre pour jouer Racine aux îles Haïti laissait voir la perspective d'une mer démontée, - et peut-être démontable, - je vis une frégate, avec toute sa voilure, captive dans les pôles verdâtres d'une bouteille, où un marin l'avait carénée et mâtée, je vis ces boules de verre à coeur multicolore, où il semble toujours neiger des confettis, je vis des coffrets de coquillages, une statuette nègre, des affiches représentant Anna Held, la Goulue ou Méphisto, - touchants témoignages d'une époque perdue! - je vis un bâton qui avait appartenu à Verlaine et un vieux chapeau de Petrus Borel, enfin mille objets excentriques, charmants ou saugrenus, qui composaient à mon vieil ami le plus bizarre musée.

J'avisai une mauvaise photographie d'amateur dans un joli cadre rococo. Je la regardai mieux: ce pâle visage aux yeux clairs...

--Vous la reconnaissez, me dit Bouldouyr, c'est Françoise... Et ici encore, je ne me plaindrai pas de la vie, j'ai connu, monsieur, la royauté de l'esprit, j'ai connu la beauté d'une amitié inaltérable, et je connais maintenant le miracle de ce monde: la tendresse unie à la pureté!

... Je ne sais pas s'il y a, de-ci, de-là, monsieur Bouldouyr, un seul vers, dans votre oeuvre, qui soit digne d'aller à la postérité, je ne sais même pas si quelque chose de vivant les a animés au jour de leur naissance, mais la poésie qui règne dans votre coeur, ah! celle-là, je la sens profondément, et elle me touche jusqu'aux larmes; celle-là, aucune déconvenue, aucune déception, ni l'âge lui-même, ne l'ont détruite, et jamais je n'ai mieux compris à quel point vous êtes un poète véritable qu'en vous entendant parler d'un grand écrivain, d'un ami mort ou d'une petite fille vivante et que vous aimez!

CHAPITRE IX

Origines de M. Valère Bouldouyr.

"Chez la fée Vérité, tout était, au contraire, d'une extrême simplicité: des tables d'acajou, des boisures unies, des glaces sans bordures, des porcelaines toutes blanches, presque pas un meuble nouveau." Diderot.

Valère Bouldouyr tenait à me rendre ma visite. Quelques jours après, il sonnait chez moi. Je le trouvai pâle et de souffle court. Je lui demandai s'il ne se sentait pas souffrant, mais il jura qu'il ne s'était jamais mieux porté.

Assis dans un fauteuil, il regardait d'un oeil distrait les gros piliers du balcon, sa large rampe, et au delà, les maisons d'en face, avec leurs pilastres, à mi-hauteur, leur rangée de vases noirs, les pentes des toits gorge de pigeon, et plus haut encore, le hérissement de cheminées, de bouts de toitures, de briques et d'ardoises qui les surplombent.

--Comme j'aime Paris! me dit-il. Ce Paris-ci, le vrai, pas celui qui s'étend autour de l'Étoile! Mon Paris, à moi, est si varié, si curieux, si amusant, si beau! Que de romans n'y ai-je pas rêvés, mais aussi que d'extraordinaires personnages n'y ai-je pas connus! Oui, je lui ai sacrifié ma vie. Autrefois, j'avais un ami tout-puissant aux Colonies. Il voulait m'entraîner avec lui, très loin, en Afrique, je crois. J'y serais devenu quelque chose d'important, Manitou, ou bon dieu, ou chef des gendarmes, je ne sais plus au juste. Mais il me fallait quitter Paris. Peut-on vivre ailleurs? Je suis resté ici, je ne le regrette pas...

Il soupira un moment, regarda une bande de grands nuages noirs, lisérés d'or, qui jouaient à l'horizon, puis reprit à voix plus basse:

--Je ne le regrette pas, car il m'est arrivé, un jour, tout récemment, une aventure bien extraordinaire. Je ne vous ai pas dit, monsieur, que mes parents étaient d'honnêtes marchands de drap, les meilleures gens du monde, mais qui n'imaginaient rien au delà du commerce et du doit et avoir. Comment si humble soit-elle, une goutte de la divine ambroisie a-t-elle pu tomber sur ma caboche? Je ne le saurai jamais. Quoi qu'il en soit, quand mon père apprit que j'entendais me consacrer aux Muses, ce fut une belle scène. Nous nous disputâmes six mois; après quoi, sur mon refus de devenir marchand drapier, il me mit à la porte. J'étais jeune, monsieur Salerne et, bien entendu, obstiné. Je menai deux ou trois ans une existence absurde de bohème, vivant, je ne sais comment, de gains inattendus, rarissimes et bizarres, quatrains pour le savon du Sénégal, distiques pour les papillotes du Jour de l'An, reportages occasionnels, etc... Puis un jour, je me fatiguai de courir de garni en garni, de manger des charcuteries pas toujours fraîches et de me soutenir avec de l'alcool dans les cafés, où nous rêvions une bataille _d'Hernani,_ plus tragique encore que la première, et où Sarcey aurait été immolé. Un ami, poète comme moi, me fit entrer au ministère de la Marine. Peut-être le connaissez-vous, il s'appelait Justin Nérac, et il a laissé, lui aussi, deux ou trois petites plaquettes, _les Essors vaincus, le Bréviaire de Jessica,_ etc. Il vivait sans souci, ayant quelque part, en province, des parents qui lui envoyaient un peu d'argent, quand il en manquait. Ce fut ainsi que je devins fonctionnaire. Mon père, même après cette concession au goût du jour, ne voulut jamais me revoir. A la fin de sa vie, il fit entrer dans son affaire mon frère cadet, qu'il aimait beaucoup et qui avait, paraît-il, l'esprit commercial; à eux deux, ils réussirent si brillamment que, lorsque mon père mourut, il ne laissait que des dettes. Quant à mon frère, il a hérité de la haine familiale, il me méprise et ne veut pas me connaître. Moi non plus, d'ailleurs, car c'est un terrible imbécile.

Ici, mon interlocuteur sourit malicieusement.

--D'ailleurs, peut-être me recevrait-il plus volontiers aujourd'hui, s'il savait la vérité, car je ne suis pas tout à fait dénué de ressources. Mon pauvre ami Nérac, en mourant, a tenu à me laisser une petite partie de son avoir, ainsi que ses meubles et quelques souvenirs; cela me permet de vivre honorablement, quoique poète, ajouta-t-il, en songeant aux préjugés de sa famille...

--Vous ne pouvez vous imaginer, me dit-il ensuite, quel esprit charmant était Justin Nérac. Mais il ne savait pas s'imposer, il était doux, craintif, silencieux, n'aimait que les entretiens tranquilles et les fleurs, dont il avait toujours chez lui de belles gerbes. C'était à peu près son seul luxe. Il ne s'est pas marié par timidité, car jamais il n'a osé avouer son amour à une jeune fille. Celle qu'il aimait a épousé depuis un huissier; je la rencontre quelquefois. Elle est grosse, rouge, satisfaite, et elle a trois enfants qui lui ressemblent en laid. Et hormis de moi, Nérac est maintenant oublié, - comme je le serai d'ici peu de temps, monsieur Salerne, - comme je le suis déjà, aurais-je dit même, il y a un mois, avant de vous rencontrer...

Le vieil homme s'attendrit, une larme trembla au bout de ses cils, il se leva et vint longuement me serrer la main. Puis il se rassit, et son regard se perdit de nouveau sur les maisons du Palais-Royal et sur les verdures neuves des charmilles, dont la couleur paraissait acide et trop claire entre les pierres presque noires.