L'Escalier d'Or

Part 2

Chapter 2 3,836 words Public domain Markdown

--Mon cher parrain, s'écria Victor Agniel, très excité, regardez-moi! Ai-je l'air d'un Don Juan, d'un officier de gendarmerie ou d'un cabotin? Je suis un modeste clerc de notaire, employé dans l'étude de maître Racuir, jusqu'au moment où la mort de mon oncle Planavergne me permettra d'en acheter une à mon tour et de m'installer en province, avec ma femme et mes enfants. Je n'ai nullement l'intention, en me mariant, d'accomplir un acte romanesque, de rouler des yeux blancs et de parler comme une devise de marron glacé. Je suis un homme sensé, moi. Je déteste les grands mots, les grands gestes, les billevesées, je n'ai pas de vague à l'âme, je ne sais même pas si j'ai une âme et je n'en ai cure. Mon but, ma vocation dans la vie, sont de passer un bel acte de vente, de faire un testament bien régulier; je n'entends pas avoir à l'oreille la serinette d'une femme qui rêve, qui a des vapeurs ou qui veut qu'on lui parle d'amour... Ce matin, mon bon Pierre, j'ai écrit une longue lettre à Mlle Dufraise et je lui ai dit qu'il n'y avait pas lieu de donner suite à notre affaire. C'est pourquoi je suis si fier de moi. Car enfin, je peux bien vous l'avouer: personne ne m'a plu autant qu'elle.

--Eh! lui dis-je, voilà, ma foi, qui est joliment raisonné!

--Le seul inconvénient de la chose, c'est qu'il me faudra me pourvoir ailleurs, car je suis de plus en plus décidé à me marier vite. La sotte vie que celle d'un célibataire! Mais connaissez-vous rien de plus ridicule que de chercher une jeune fille, de lui dire des fadeurs et de lui faire sa cour, tout cela pour finir bonnement par l'épouser? Que j'ai de hâte que ces simagrées soient finies, que mon oncle Planavergne soit mort et que je sois installé, en province, avec ma femme et mes trois enfants!

--J'aime ta précision, lui dis-je.

--Oui, j'aurai trois enfants. Moins ou davantage, ce n'est pas raisonnable. Par exemple, je ne sais pas comment les appeler. Tous les noms ont quelque chose ridiculement romanesque, de poétique, qui m'exaspère. Voyez-vous une fille qui s'appellerait Virginie, ou Juliette, ou Marguerite?

--Tu choisiras des prénoms simples: Marie, par exemple.

--C'est bien clérical!

--Allons, lui dis-je, tu as le temps de faire ton choix!

Nous nous attardions dans le restaurant minuscule, chauffant dans notre main un verre de fine-champagne. M. Cassignol était déjà parti et déjà revenu. Un geai apprivoisé, moqueur et malin, sautait de table en table, en appelant la patronne: "Sophie! Sophie!"

--Sophie! murmura Victor. Voilà qui n'est pas si mal! Mon aînée se nommera Sophie. Ce n'est pas prétentieux et ça sonne sagement...

Remontant les marches du seuil, nous suivîmes la rue de Montpensier. Le soleil y glissait un oeil soupçonneux entre les hautes maisons noires qui la bordent. Un promeneur solitaire qui portait un grand chapeau de feutre et un costume très clair s'en allait d'un air à la fois rêveur et décidé. Un chat effrayé fila devant lui. Nous entendîmes sonner la trompe d'une auto.

--Mon cher parrain, me dit Victor Agniel, en me quittant, je suis très satisfait d'avoir votre approbation. Hélas! Sans cette satanée soirée au clair de lune, j'aurais peut-être épousé Mlle Dufraise, et voyez ce qu'aurait été ma vie à Saint-Brieuc ou à Rethel avec une folle qui aurait lu des romans au lieu de repriser mes chaussettes!

J'osai mesurer d'un coup d'oeil cet abîme de désolation. Victor en frissonnait encore.

Et je ne sais pourquoi je songeai tout à coup avec un élan de sympathie irrépressible à l'honnête physionomie de M. Valère Bouldouyr.

Victor Agniel s'éloignait de moi en répétant entre ses dents: "Sophie! Sophie!"

CHAPITRE IV

Dans lequel apparaît l'insaisissable figure qui donnera de l'unité à ce récit.

"...brillant dans l'ombre de la seule beauté, comme les heures divines qui se découpent, avec une étoile au front, sur les fonds bruns des fresques d'Herculanum!" Gérard De Nerval.

Pendant un mois, je cessai de rencontrer Valère Bouldouyr, et M. Delavigne ne me donna aucune nouvelle de lui.

Je ne vis pas davantage Victor Agniel, mais notre dernière rencontre ne m'avait pas laissé un souvenir bien agréable: je ne le relançai pas. Il trouverait bien sans moi, me disais-je, la jeune fille assez raisonnable à ses yeux, - et aux miens, - pour accepter de l'entendre tous les jours!

Le printemps étant lent et doux et se prolongeant en de douces soirées tièdes, il m'arrivait souvent de m'attarder dans l'enclos du Palais-Royal, jusqu'à l'heure où les vieilles dames, autrefois galantes, qui règlent la cote des berlingots et des cordes à sauter, dans des kiosques pointus, ferment boutique et regagnent leurs demeures, où les enfants, las de courir, s'asseyent sur les bancs et soufflent, où les gardiens rébarbatifs, enfin, sifflent, crient et ferment les grilles à lances dorées afin d'isoler dans un carré impénétrable tout l'air pur et respirable du quartier.

Ce fut pendant un de ces après-midis que j'aperçus de nouveau l'auteur de _l'Embarquement pour Thulé_ et du _Jardin des Cent Iris._ La musique militaire répandait aux alentours, selon les hasards de ses cuivres, des lambeaux de pot pourri, arrachés aux entrailles vives de _Carmen_ ou de _Manon._ Une foule mystérieuse, venue des quatre points de l'horizon sur les promesses des quotidiens, se pressait autour des gaillards en uniformes, qui broyaient dans leurs instruments le génie de Bizet ou de Massenet et l'aspergeaient sur nous en poussière de sons.

Je me mêlais à cette société mélomane quand, en face de moi, j'aperçus mon poète.

Il avait au bras l'aimable personne à laquelle M. Delavigne avait fait allusion. J'eus tout le loisir de la considérer, et je fus touché de sa grâce. Tout d'abord, les suppositions de M. Delavigne me firent rougir de honte et de colère; on ne pouvait imaginer un visage plus naïf, plus ouvert et plus pur que celui de la compagne de M. Bouldouyr.

Elle était grande, - plus grande que lui, - fine, avec une certaine gaucherie de jeunesse. Un observateur impartial ne l'eût pas jugée sans défaut; elle avait des épaules un peu hautes et des dents inégales. Mais on ne pouvait rien imaginer de plus spontané que le regard gai et confiant de ses beaux yeux verts, de plus frais que son visage ovale, aux lignes douces et fondues, de plus gamin que sa chevelure blonde, dont quelques mèches échappaient au peigne et faisaient les folles, tant qu'elles pouvaient, en dégringolant le long de ses tempes, - où le soleil s'amusait à les mettre en feu, - ou en caracolant sur son front. En la regardant, M. Bouldouyr ne montrait plus rien de cette vivacité hargneuse, ni de cette bouderie, qu'il avait manifestées chez le coiffeur; mais, bien au contraire, je ne sais quel rayonnement paternel, une douceur suave se répandaient sur ses traits usés et amollis; cette jeune fille était visiblement sous sa protection.

Je les suivis un moment; ils écoutèrent les accords de _Zampa,_ avec un grand sérieux, puis se perdirent dans la foule. Je fus tenté de m'y glisser derrière eux, mais je craignis d'attirer l'attention de M. Bouldouyr et renonçai, à mon tour, aux enivrantes mélodies, dont la garde municipale berçait les badauds, les chiens et les pigeons réunis autour d'elle.

Les jours suivants, je ne revis plus M. Bouldouyr avec sa jeune amie; par contre, je le rencontrai souvent dans la société de deux autres personnes avec lesquelles il se promenait, alternativement. Elles étaient fort différentes l'une de l'autre. La première était un jeune homme blond, d'un blond extrême, et dont les cheveux et les favoris coupés à mi-joue avaient quelque chose d'extrêmement vaporeux et de léger; c'était moins un système pileux qu'une sorte de fumée d'or, qui flottait doucement autour de son front sans rides et de son visage riant. Il avait l'oeil clair, le nez au vent et la lèvre gourmande, - et des vêtements trop larges qu'il ne remplissait pas.

Pour le second ami de M. Bouldouyr, il était si étrange que je ne pus douter que ce fût un idiot. Il ne marchait jamais au pas tranquille et un peu cérémonieux de son compagnon; tantôt il le précédait en toute hâte et tantôt s'attardait derrière lui. Maigre, dégingandé, avec une pomme d'Adam trop visible, qui gonflait son cou démesuré, ce qu'on remarquait surtout en lui, c'était le vide extraordinaire de ses yeux et le tic qui, à chaque seconde, lui déformait la bouche et la tiraillait de côté. Toute son attitude témoignait d'un extrême empressement à vous complaire, combiné avec l'impossibilité totale de savoir ce qu'il fallait faire pour cela et d'un mélange de servilité, de crainte et de distraction fatale et mélancolique. Souvent, il riait aux éclats, sans raison apparente, et soit qu'il parlât, soit qu'il écoutât, il se frottait les mains l'une contre l'autre comme s'il voulait les user, sans négliger d'ailleurs de sortir enfantinement un bout de langue entre ses lèvres secouées de soubresauts. Il pouvait avoir vingt-huit ou quarante-cinq ans, le jeunesse et la flétrissure du temps étant mêlées sans ordre sur ses traits.

Valère Bouldouyr l'écoutait avec bonté et un peu de tristesse, mais il lui parlait lui-même avec animation, et je n'aurais pas compris de quoi il pouvait l'entretenir, si je n'avais entendu, un soir, assis sur une chaise, un bout de leur conversation.

J'étais installé, en effet, non loin du bassin central, qui anime d'écharpes et d'arcs-en-ciel la fusée pure de son jet d'eau, quand le poète et son pauvre ami s'emparèrent du banc le plus proche de moi.

Bientôt ce singulier colloque vint jusqu'à moi, coupé de loin en loin par les élans plus bruyants de la tige d'écume.

--Mon pauvre Florentin, disait doucement M. Bouldouyr, as-tu envie de m'écouter ce soir? Sens-tu que tu pourras me comprendre?

L'idiot frappa longuement ses mains l'une contre l'autre, eut un rire étouffé et finit par répondre:

--Monsieur Valère, il me semble, aujourd'hui, que tout ce que vous dites me fait des signes.

--Eh bien! mon bon Florentin, je vais t'avouer qu'hier j'ai passé une soirée bien triste: Françoise n'est pas venue.

--Pas venue! répéta l'innocent, qui essayait de suivre les paroles de son ami.

Puis, il ajouta triomphalement:

--Peut-être que les crapauds l'ont empêchée de passer!

A quel souvenir mystérieux, à quelle pensée bizarre se rattachait cette phrase de Florentin, je ne l'ai jamais compris; et, de même, par la suite, dans mes relations avec ce pauvre diable, j'ai bien rarement démêlé comment il accordait à la réalité les singulières idées qui traversaient sa cervelle en désordre. Mais que de fois ai-je senti à quel point était insensible la distance qui séparait cet esprit obscur de nos intelligences satisfaites et que nous imaginons lumineuses!

M. Bouldouyr regarda mélancoliquement son compagnon et continua en ces termes:

--Oui: une bien triste soirée. Quand j'attends Françoise je ne peux faire autre chose, et, quand elle ne vient pas, j'ai l'oreille au guet, pendant des heures, je tourne en rond dans ma chambre, sans but, sans désir, sans intérêt. Que veux-tu, Florentin, que je fasse de ma pauvre vie? Qu'ai-je à attendre d'elle? Je n'écris plus de vers; personne au monde ne se souvient de mon existence. Je suis comme les vieux chiens qui ne chassent plus et qui se couchent devant le feu, l'hiver.

--Les vieux chiens, répéta l'idiot, à qui ces mots apportèrent une image enfin précise. Je crois que j'en ai vu un autrefois. Un vieux chien... Je ne sais plus s'il était vivant ou mort...

--Au contraire, quand Françoise apparaît, il me semble que le soleil s'installe dans ma chambre, et je suis content pour une semaine. Elle me regarde de ses grands yeux clairs, et j'ai envie de rire, de chanter, d'accomplir des choses absurdes; il me semble que j'ai vingt ans! Et, cependant, je n'ai jamais rencontré dans ma jeunesse un être comme elle...

--On n'en faisait peut-être pas, dit l'idiot.

--Tu as raison, mon sage Florentin, on fait bien rarement une Françoise. Est-ce que tu l'aimes, toi?

Florentin sembla réfléchir, il baissa la tête, et je vis sur son visage une angoisse comme celle qui passe à travers la nature, quand commence à souffler un grand vent d'orage.

--Françoise, répéta-t-il, je crois... je crois que je la connais.

Et, soudain, tout son visage se détendit, une expression heureuse anima une seconde ses traits inertes, et il cria:

--Oh! la fenêtre qui s'ouvre!

--Viens, dit M. Bouldouyr, en se levant. Il faut rentrer. Tu y vois mieux que nous autres, au fond, pauvre enfant!

Le vieux poète et son étrange compagnon s'en allèrent lentement. Je ne pouvais douter que cette Françoise fût la jeune fille aux yeux verts que j'avais rencontrée déjà. Mais que faisait-elle dans cette étrange société et quel lien pouvait-il y avoir entre elle et M. Valère Bouldouyr, fonctionnaire en retraite, poète et auteur oublié de deux plaquettes de vers symbolistes?

CHAPITRE V

Petit essai sur les moeurs du Palais-Royal.

"Matthew. - Savez-vous que vous avez là un joli logement, très confortable et très tranquille? Bobadil. - Oui, monsieur (asseyez-vous, je vous prie). Mais je vous demanderais, monsieur Matthew, en aucun cas de ne communiquer à qui que ce soit de notre connaissance le secret de ma demeure. Matthew. - Qui? Moi, monsieur? Jamais! Bobadil. - Peu m'importe, bien entendu, qu'on la connaisse, car la baraque est fort convenable; mais c'est par crainte d'être trop répandu et que tout le monde ne me vienne voir comme il arrive à certains. Matthew. - Vous avez raison, capitaine, et je vous comprends! Bobadil. - C'est que, voyez-vous, par la valeur du coeur qui bat ici, je ne veux pas étendre mes relations! Je me borne à quelques esprits, distingués et choisis, comme vous, à qui je suis particulièrement attaché." Ben Jonson.

J'ai dit que j'habitais au Palais-Royal, mais non pas ce que je considérais par mes fenêtres. Ou, plutôt, je n'insisterai pas sur ce jardin célèbre qui, chaque nuit, se laisse envahir, par une foule d'ombres illustres. Je préfère vous montrer la maison qui ferme mon horizon, de l'autre côté de la rue, et qui doit jouer un rôle considérable dans cette histoire.

C'est une maison de quatre étages, dont je ne vois que l'envers, car elle a sa porte d'entrée sur la rue des Bons-Enfants. Elle a l'air d'une personne qui, pendant un défilé, tournerait, seule, le dos à ce qui passe pour se consacrer à un autre spectacle. Elle se compose de deux ailes en saillie et d'une façade en retrait, le tout surmonté d'un étage à mansardes. Entre les ailes et la façade, s'étend, au-dessus du rez-de-chaussée une large terrasse qui contient, d'un côté, une haute cage de verre et, de l'autre, un ciel ouvert. Dans la cage, s'agitent des êtres falots qui font et qui défont sans arrêt des piles d'étoffes sombres: peut-être sont-ce des condamnés de droit commun. Le ciel ouvert doit donner un peu de jour à un grand atelier qui occupe toute la partie inférieure de l'immeuble, lequel, d'après ce que m'a appris son enseigne, est voué à l'imperméabilisation. Imperméabilisation de quoi? Je ne saurais vous le dire. Mais j'ai toujours supposé que, dans les fondements ténébreux de cette demeure, des démons s'agitaient pour répandre sans cesse dans le monde cette loi morale qui rend les êtres humains imperméables les uns aux autres, et je ne passais jamais devant cet atelier mystérieux sans un serrement de coeur.

Divers bureau occupaient le premier et le second étage de ma voisine de pierre. J'y distinguais un grand nombre d'employés, qui allaient et venaient sans but visible, comme des fourmis dans une fourmilière et déplaçaient d'énormes registres, sur lesquels ils se penchaient parfois, sans doute pour faire le compte quotidien des âmes humaines qu'ils avaient rendues imperméables.

Le reste de la maison se divisait en appartement bourgeois. Parfois, je voyais se pencher à une fenêtre l'un ou l'autre de ses habitants. Au troisième, c'était, d'une part, un vieux couple si uni que, lorsque se montrait la femme, le mari aussitôt accourait et, d'autre part, une famille si nombreuse que je n'avais jamais l'impression que le même enfant se penchât sur l'allège. Au quatrième, deux ouvrières, jeunes et fraîches, deux soeurs, paraissaient souvent dans l'encadrement de la croisée; je les regardais et elles me souriaient. Souvent, l'une d'elles, en train de se coiffer, venait jusqu'à la fenêtre, mais, si elle m'apercevait, elle s'enfuyait aussitôt, toute rougissante de ses épaules nues.

Cependant, sur le même étage, le second appartement ne semblait habité que la nuit.

Une lampe allumée y veillait toujours jusqu'à l'aube.

Cette petite goutte d'or qui s'éteignait si tard excitait mon imagination. J'essayais de me représenter l'homme ou la femme qui la prenait pour témoin de sa vie, de son travail, de ses rêves ou de ses amours. Il m'arrivait même de ne pas me coucher pour surprendre le secret de cette veille. Mais rien ne remuait derrière les parois de verre qui me cachaient les occupations de l'inconnu. Avant de me mettre au lit, je jetais un coup d'oeil sur la maison endormie; sa façade blanche luisait à peine dans l'ombre, tout reposait; mais, en face de moi, la petite étoile scintillait toujours.

Or, un soir, dans ces chambres si singulièrement désertes, malgré leur lampe vigilante, j'aperçus un va-et-vient surprenant. Non pas une personne, mais plusieurs passaient et repassaient derrière les vitres; elles le faisaient avec une rapidité extraordinaire, et je finis par comprendre qu'elles dansaient. Ma stupeur fut sans bornes. On dansait dans ces pièces, que, sans leur lumière, j'eusse pu croire inhabitées! Je fis vingt suppositions; je me demandai si un nouveau locataire avait remplacé l'homme ou la femme à la lampe, ou bien s'il ne louait pas son appartement à une de ces sociétés qui organisent des bals ou des banquets dans les maisons tranquilles du quartier. Mais la platitude de mes inventions augmentait ma déconvenue et ma curiosité. Vers onze heures, les couples cessèrent de passer devant l'écran. A minuit, tout s'éteignit, et, une demi-heure après, la petite lampe mystérieuse se ralluma.

Le lendemain, à peine levé, je courus à ma fenêtre dans l'espoir que mon voisin paraîtrait à la sienne. Personne. Plus tard, une musique bizarre mit toute la rue en émoi. C'était un vieil orgue de Barbarie poussif et criard, auquel manquaient des notes et qui, avec des grincements de poulie, des soupirs de bête malade et des sursauts, désossa, pour ainsi dire, un air du _Trovatore._

Je découvris une singulière machine, montée sur une voiture traînée par un âne; un cul-de-jatte, attaché à un banc parallèle aux brancards, tournait d'une main la manivelle de l'instrument et, de l'autre, conduisait la pauvre bête. Un singe, habillé comme un doge, d'une longue robe rouge, et coiffé d'un bonnet de fourrure, trépignait à l'arrière de l'équipage et agitait un tambour de basque. Quelquefois, un sou tombait d'une croisée, et le petit infirme attendait avec majesté qu'un passant voulût bien le ramasser et le lui porter, ce qui ne manquait jamais.

Un spectacle aussi curieux fit apparaître tous les visages. Les Comptables d'en face surgirent avec leurs registres sous le bras et leurs plumes sur l'oreille; le vieux couple amoureux s'enlaça; autour de la mère de famille, vingt têtes rouges se montrèrent, ouvertes du même rire béat qui les transformait en ces tirelires qui ont la forme de pommes. Les deux ouvrières accoururent, l'une, qui était en corset, se cachant à demi derrière sa soeur.

Mais, même en cette circonstance mémorable, mon travailleur nocturne ne daigna pas jeter un coup d'oeil sur la rue, et l'infirme s'éloigna avec son _Trovatore_ déséquilibré, son âne docile et son singe de pourpre, sans avoir réussi à le troubler dans son détachement suprême des choses de la chaussée.

CHAPITRE VI

Qui traite de la prévision, de la prudence et de la modération.

"Réfléchis à ce que le corps a dit un jour à la tête: 'O tête, puisse la raison être toujours la compagnie de ta cervelle!' " Abou'lkasim Firdousi.

Au moment où je sortais, quelqu'un me frappa le bras: Victor Agniel me cherchait. Jamais encore je n'avais vu sur son visage une telle solennité, ni dans son attitude, plus grave apparat.

--J'ai à vous parler, me dit-il.

--C'est pressé?

--J'ai besoin de vos conseils.

J'avais, le matin même, guigné un livre chez un bouquiniste voisin; le désir de le posséder ne s'étant pas éveillé tout de suite en moi, j'avais passé sans m'arrêter. Mais il m'obsédait depuis le déjeuner; je craignais que quelqu'un ne s'en emparât, et je traînai mon filleul jusqu'au passage Vérot-Dodat.

Je l'ai déjà avoué, j'aime ces vieux passages de Paris à qui une voûte vitrée donne un air à la fois d'aquarium et d'établissement de bains. Le jour y est égal et comme mort: il semble que rien n'y puisse jamais changer, boutiques, ni passants. C'est de l'éternité dans un bocal. Il est difficile de croire que les êtres qui y vivent soient réels, ardents, pareils à ceux qui gravitent dans les rues brûlantes ou glacées; on les prendrait plutôt pour des ombres, des larves, des émissaires de l'Informulé. Pourtant, quand on leur parle, ils laissent tomber de leurs lèvres blêmes les mêmes paroles que les nôtres. Sans doute, leur Laponie sous verre n'ignore-t-elle pas nos passions. Ici, on voit une confiserie, là, un libraire, un empailleur ou un chemisier, un orthopédiste, plus loin, un café. Tout semble ancien, falot, conservé dans du sucre, comme ces antiques bonbons que l'on mangeait chez nos vieilles tantes et qui représentaient un mouton ou un chien, - et le moindre étalage de fleurs naturelles, avec de minces violettes et des roses fantômes, posées sur des fougères, prend là-dedans une luxuriante de forêt vierge.

Mon livre acquis, je ramenai chez moi Victor Agniel. Il prit d'instinct un des fauteuils de mon minuscule salon, car il sentait bien que, pour la révélation qu'il avait à me faire, il ne serait jamais assez imposant.

--Mon cher parrain, me dit-il, je vous annonce mon prochain mariage.

Je le félicitai et je lui dis que, cette fois-ci, j'espérais bien qu'il était entièrement satisfait de cette union, au point de vue du raisonnable.

--Je crois que je n'ai pas à me plaindre, dit-il. L'enfant que j'épouse est douce, soumise, pratique, faite aux soins du ménage.

--Jolie?

--Suffisamment pour me plaire: pas assez pour attirer l'attention. On ne se retourne pas pour la regarder.

--Voilà qui va des mieux!

--Son père et sa mère sont d'honnêtes commerçants de la rue du Sentier. Ce sont eux, surtout, qui m'enthousiasment. Quelle sagesse! Quelle expérience! Jamais un mot vague, une de ces expressions troubles qui vous portent sur les nerfs!

--Le mot amour, par exemple?

--Oui, oui, et tous les autres qui lui ressemblent, vous savez, ces expressions ridicules de chansonnettes! Avec eux, pas de surprise! Ils ne connaissent rien au-dessus de la comptabilité.

--Riches, par conséquent?

--Oh! non, le père a fait à différentes reprises de mauvaises affaires. Mais c'est un hasard, n'est-ce pas, une déveine. J'aime mieux un esprit positif qui se ruine qu'un exalté qui fait fortune. La raison, la prudence, la méthode, mon cher, sont tout ce que j'estime ici-bas!

--Je suis ravi de t'entendre parler ainsi. Et cette enfant t'aime-t-elle?

--Vous plaisantez, parrain! Toujours vos badinages. Non, je ne lui ai encore rien dit de notre mariage, mais je suis persuadé que cette union ne lui déplaira pas. D'ailleurs, ses parents m'admirent beaucoup; ils savent qu'ils n'auront jamais un gendre plus sensé!

--Les as-tu pressentis, du moins?