Chapter 9
Mais encore la chose lui semblait si prodigieuse, le hasard avait l'air de tout préparer pour lui avec une telle complaisance, qu'il voulut voir et savoir tout de suite. Aussi, dit-il, feignant l'étonnement:
-- Êtes-vous sûre?...
-- Comment si je suis sûre? Puisque vous connaissiez ses boutons, vous allez juger. J'ai gardé la chemise tout exprès, dans le cas qu'il ne s'en serait pas aperçu, et qu'il aurait cru, que moi, je l'aurais perdu. Je vais vous montrer.
Elle passa dans la chambre à coucher, mais à peine y était-elle entrée, qu'elle s'écria:
-- Ah! ça, par exemple, c'est trop fort! il est venu depuis hier et il a changé de linge! L'armoire est toute sens dessus dessous... Tenez, dans le panier, voilà sa chemise de flanelle; elle n'y était pas hier...
-- Diable, songea Javel, est-ce que par hasard, en venant cette nuit, il aurait fait disparaître la chemise maculée de sang et le bouton de manchette? Je sais bien que la vieille serait toujours là pour reconnaître celui que nous avons, mais ce serait moins net, et moins brillant surtout...
Il la suivit dans la chambre à coucher, tout en murmurant:
-- Qu'est-ce que vous dites là?... qu'il a changé de linge ici, hier?...
-- Et je suis bien sûre de ce que je dis... Voilà sa chemise de flanelle qu'il ne met que pour le matin; hier, il n'y avait dans le panier de linge que la chemise de soirée, avec sa tache de sang... là... et son poignet déchiré ici... Quant à l'autre bouton de manchette que j'ai retiré, il est... sur la cheminée... vous voyez que je ne vous mens pas...
On aurait mis entre les mains du policier la plus admirable des pierres précieuses, qu'il l'eût contemplée avec moins de joie, d'amour, que ce bijou sans valeur. Il le tournait, le retournait, et plus il le maniait, plus il le frôlait de ses doigts tremblants, plus son oeil s'allumait de plaisir, plus la certitude s'établissait en lui, qu'il était identiquement pareil au bijou ramassé boulevard Lannes.
Ainsi, en moins de vingt-quatre heures, guidé par un chiffon de papier portant des lettres sans suite, il était parvenu à éclaircir ce mystère qui paraissait indéchiffrable! Tant qu'il n'avait eu contre Coche, que le morceau d'enveloppe, il n'avait pas osé formuler son soupçon. Mais, là, le doute n'était plus possible. Tout apparaissait avec une netteté extraordinaire. La tache du plastron? Du sang qui avait rejailli! la manche déchirée, le bouton arraché?... Tout dans la chambre du meurtre n'indiquait- il pas que le vieillard s'était défendu désespérément, qu'il y avait eu lutte, corps à corps?...
Une seule chose, demeurait louche, inexplicable: l'attitude de Coche depuis la découverte du crime, son sang-froid souriant, son désir de revoir, avec le Commissaire, le corps de la victime -- sa victime! Enfin, comment expliquer qu'un garçon tranquille, heureux, honorable, soit devenu subitement un voleur, un criminel!... À moins d'admettre la folie... Mais, cela n'était plus de son ressort. Sur un indice que d'autres avaient jugé sans valeur, il n'avait pas craint de partir en campagne, et la piste sur laquelle il s'était engagé l'avait conduit au but avec une rapidité surprenante: il n'en demandait pas davantage. Dans une heure, l'affaire serait terminée, Coche serait arrêté, bouclé... à moins que le camarade ne l'ait laissé filer... À cette seule pensée, une rage lui traversa l'esprit, et, pour se rassurer lui- même, il se répéta:
-- Ce n'est pas possible. Il n'a pas fait ça!
Maintenant qu'il savait tout ce qu'il pouvait savoir, il était trop impatient d'avoir des nouvelles de celui qu'il considérait déjà comme son prisonnier, pour continuer à bavarder une minute de plus avec la vieille. Il regarda sa montre et dit:
-- Je ne peux plus l'attendre. Je m'en vais, mais je reviendrai...
Et, en prononçant ces mots: «Je reviendrai», il sourit malgré lui, trouvant un charme étonnant à exprimer cette pensée si simple, et cependant si lourde de menaces. Sous la voûte, il croisa la concierge, mais ne s'arrêta pas. Quand il arriva dans la rue, il était exactement neuf heures et demie. Un homme faisait les cent pas. Aussitôt qu'il le vit l'homme vint à lui, et dit entre les dents:
-- Javel?...
-- Parfaitement, fit le policier, et il ajouta:
«Où est-il?
-- À l'hôtel qui fait le coin de l'avenue d'Orléans et du boulevard Brune... Avec le camarade.
-- Très bien. Saute dans un fiacre, va les rejoindre, et retenez- le pendant une heure. Au besoin, n'hésitez pas à lui mettre la main au collet. Je prends tout sur moi, ne craignez rien, tout va bien.
L'homme partit. Javel monta en voiture, donna l'adresse du Commissariat, et, rassuré, triomphant, se frotta les mains. Pour l'instant, il n'entrait dans sa joie aucun espoir de gratification ni d'avancement. Il était pris par le seul plaisir du succès, par un plaisir neuf, désintéressé, et se sentait envahi d'un orgueil tel qu'il n'eût pas cédé son secret pour une fortune.
En arrivant, il trouva dans l'escalier un camarade qui lui glissa:
-- Monte vite. Le patron t'attend. Je crois qu'il va te raconter quelque chose.
Javel haussa les épaules et répondit, sans se presser:
-- Ça va... ça va...
Il s'attendait à une réprimande pour avoir quitté son service sans prévenir, et sans chercher les ordres. Les événements avaient pris une tournure telle qu'il n'avait eu ni le temps, ni l'idée, de prêter la moindre attention à ces détails. Bien plus, il ne lui déplaisait pas d'être mal reçu: il ménageait ainsi un effet plus certain à la nouvelle qu'il apportait. Aussi, lorsqu'il fut devant son chef, laissa-t-il passer l'orage sans l'arrêter par la moindre protestation.
Le Commissaire était d'autant plus nerveux qu'un juge d'instruction venait d'être commis pour suivre l'affaire, et qu'il allait se trouver dans l'obligation de lui transmettre un commencement d'enquête ridiculement pauvre. Il saisit donc l'occasion de faire retomber sa colère sur quelqu'un.
Il était vraiment extraordinaire qu'un inspecteur en prît ainsi à son aise! Qui avait donné à Javel l'autorisation de ne pas revenir? Il l'avait chargé d'une mission, et Javel se permettait de donner simplement un coup de téléphone! Si pourtant il avait eu besoin de lui?... Et il en avait eu besoin... Les autres inspecteurs étaient occupés; il comptait sur lui, l'avait attendu jusqu'à huit heures. Si à ce moment il avait eu un homme sous la main, il tiendrait peut-être la bonne piste maintenant. Qu'avait- il à dire à cela? Quelle explication, quelle excuse pouvait-il donner de son sans-gêne?
-- Monsieur le Commissaire, dit enfin Javel, en choisissant ses mots, vous pensez bien qu'il a fallu un motif grave pour m'empêcher de faire mon service, comme vous désirez qu'il soit fait. Ce motif, le voici: Suivez-moi; dans moins d'une heure, je vous aurai montré l'assassin du boulevard Lannes, et vous n'aurez plus qu'à l'arrêter. Vous voyez que je ne me suis pas amusé cette nuit, et, quant à votre piste -- à moins qu'elle n'ait été la même que la mienne -- je puis vous garantir qu'elle ne valait rien.
Le Commissaire l'écoutait bouche bée. La nouvelle lui paraissait tellement invraisemblable, qu'il se demandait si l'inspecteur ne se moquait pas de lui, et qu'il lui dit, plutôt pour être sûr d'avoir bien entendu, que par manque de confiance dans sa perspicacité:
-- Répétez-moi ce que vous venez de me dire?
-- Je vous répète que je tiens l'assassin du boulevard Lannes, et que dans une heure vous le tiendrez, vous aussi.
-- Enfin, comment en êtes-vous arrivé?...
-- Écoutez, Monsieur le Commissaire, si sûr que je sois de mon fait, il n'y a pas de temps à perdre: mieux vaut tenir que courir: partons. En route je vous donnerai tous les détails que vous voudrez. Pour l'instant, je vais vous en fournir un qui n'est ni le moins surprenant, ni le moins décisif: l'homme qui a tué le vieux du boulevard Lannes, l'homme que j'ai filé toute la nuit, l'homme qu'un camarade a couché avenue d'Orléans et qu'il garde à cette heure, l'homme enfin que vous allez arrêter de ce pas se nomme Onésime Coche.
-- Êtes-vous fou? s'écria le Commissaire.
-- Je ne pense pas... et, quand je vous aurai dit que le bouton de manchette trouvé près du cadavre a son frère jumeau sur la cheminée d'une maison portant le numéro 16 de la rue de Douai, vous reconnaîtrez comme moi, qu'il ne sera pas sans intérêt de demander à M. Coche Onésime, ce qu'il faisait dans la nuit du 13.
CHAPITRE VIII
L'INQUIETUDE
Onésime Coche s'éveilla vers dix heures et demie, la tête lourde et les membres reposés. Durant la nuit, tant de rêves fantastiques avaient traversé son sommeil, que ses idées avaient peine à se réunir. Il s'étonna d'abord de se trouver dans cette chambre qu'il n'avait jamais vue, et d'être tout habillé sur son lit. Il faisait froid. Autour de lui tout était triste, inconfortable et sale. Des chiffons froissés dépassaient la trappe rouillée à la cheminée. Aux murs, le papier clair à fleurs rosés et bleues, se moirait de taches d'humidité ou de graisse. Le lit était douteux. Le couvre- pieds rapiécé laissait passer par endroits des flocons d'étoupe jaunâtre, et, à un porte-manteau planté de côté, pendait une vieille jupe de femme. Ce fut seulement après avoir regardé pendant un moment tout cela que le souvenir de son retour chez lui, de sa course à travers Paris, au hasard des boulevards et des rues et de sa certitude d'avoir été suivi, au moins depuis le Luxembourg, lui revint. Il essaya de raisonner froidement:
«Il avait été suivi?... Était-ce bien vraisemblable?... Pourquoi choisir l'hypothèse la plus compliquée alors qu'il était si simple et si naturel de croire que l'homme qu'il avait croisé en haut du boulevard Saint-Michel, était un paisible passant?... Cet homme avait exactement suivi sa route... Et après? Il n'était pas dans un quartier perdu, en rase campagne!... L'homme pouvait fort bien rentrer chez lui, et pourtant il n'avait pu se défendre de frissonner quand leurs regards s'étaient croisés. Son angoisse un instant apaisée le reprit. Il sentit le froid et la tristesse morne de cette chambre de rencontre, décor de drame pauvre, taudis où avaient défilé sans doute toutes les laideurs et toutes les misères des hommes. Il avait dormi son sommeil d'homme libre, innocent, sur ce lit défoncé ou peut-être des escarpes, des criminels avaient passé la nuit, accroupis, l'oeil grand ouvert dans l'obscurité, l'oreille au guet, les doigts crispés sur le couteau... Ces terreurs jadis obscures, vagues dans son esprit, lui devenaient familières. Il en comprenait la torture, en excusait l'exaspération, et sentait comment le criminel transformé soudain en bête aux abois, se ramasse dans son coin pour faire tête à ceux qui le poursuivent, et se jette en avant, non pour vendre chèrement sa vie, mais pour la seule joie féroce d'apaiser, dans le meurtre, l'épouvante des nuits sans fin. Le drame terrible de la capture se jouait dans son imagination. Il se voyait, lui, terrassé, empoigné par des mains brutales; il sentait des souffles chauds passer sur son visage, et tout cela faisait éclore en lui une sorte d'héroïsme de barrière...»
Il se leva, s'approcha de la fenêtre, et, sans oser soulever le rideau, regarda la rue. Sur le trottoir, un homme allait et venait à pas lents. Croyant que cet homme levait les yeux vers lui, il recula, sans cesser d'observer; pour la seconde fois l'homme leva les yeux. Alors, une sueur glacée descendit entre ses épaules. Le doute n'était plus possible. Cet homme attendait, guettait quelqu'un, et ce quelqu'un, c'était lui!... Il voulut chasser cette pensée absurde, mais il ne pouvait plus en détacher son esprit, et de nouveau les visions de lutte, qui l'avaient assailli tout à l'heure, s'étalèrent devant lui.
À l'heure des pires dangers, l'homme sentant sa faiblesse, redevient enfant. L'état du premier âge laisse en nous une trace si profonde, qu'elle reparaît aussitôt que notre raison, notre intelligence acquises, fléchissent. La raison de Coche, épuisée par les transes de la nuit se troublait insensiblement. Sa crainte se muait en une sorte d'hébétement si complet qu'il en arrivait à croire que tout n'était qu'illusion, fantaisie. Et dans cette minute poignante, il se mit à jouer involontairement au coupable, comme lorsqu'il était petit, il jouait tout seul à la guerre, à la chasse, à la fois général et soldat, chasseur et gibier, éprouvant tour à tour toutes les émotions, s'effrayant du bruit de sa voix et de la fureur de son geste, mimant pour un spectateur imaginaire qui était lui, les drames gigantesques et insoupçonnés éclos dans son âme d'enfant.
Dans ce jeu sinistre, il était naturellement le coupable. Il se savait surveillé du dehors. Devant sa maison, des hommes montaient la garde. D'autres se glissaient dans l'escalier. Il entendait les marches craquer lentement sous leurs pas. Le bruit cessait, puis reprenait. Un murmure étouffé de voix venait jusqu'à lui. Il distinguait bientôt des mots, des bribes de phrase:
-- Il y est... Faites attention... Pas de bruit...
Et puis, plus rien... Que faire? Il était cerné de toutes parts... Sous ses fenêtres, des espions étaient postés. De ce côté, la fuite était impossible. Près de la cheminée une porte communiquant avec une chambre voisine était fermée par deux crampons de fer: jamais il n'aurait le temps de les faire sauter... Alors, quoi? Attendre, que la porte de ce palier s'ouvrît et foncer la tête basse sur les assaillants?... Oui, c'était bien cela...
Il prit son revolver, retira la baguette de sûreté, et accroupi dans l'angle de la fenêtre attendit... Les voix (rêve, jeu, réalité?) étaient plus distinctes. L'une disait:
-- Au moindre geste... C'est convenu?
Le silence se fit. Pas une voiture ne passait dans la rue. La vie semblait s'être arrêtée soudainement. D'une pièce voisine, arrivait net et cassant, le tic-tac d'un réveil-matin... Tout à coup on frappa à la porte... La chose parut toute naturelle à Coche, non que l'idée lui vînt un seul instant que c'était le garçon entrant pour le service. N'était-il pas dans son jeu inconscient, traqué par la police? Elle était là, derrière cette porte... La logique voulait qu'il ne répondît pas: il se tint coi et assura son revolver. On frappa une seconde fois: même silence; soudain, la porte s'ouvrit. Il s'attendait si bien à la voir s'effondrer sous une poussée violente qu'il demeura stupéfait, oubliant que la veille, il avait omis de la fermer. À peine eut-il le temps de braquer son revolver, déjà des mains s'abattaient sur lui, maintenant ses épaules, tordant ses poignets. La surprise, la douleur furent si fortes, qu'il lâcha son arme, et se laissa passer les poucettes sans résistance. Alors seulement il comprit ce qui venait de se passer, que le jeu était devenu une réalité, et qu'il était pris. Il restait debout, arraché avec une telle violence à son espèce de rêve, que les événements les plus extraordinaires ne parvenaient plus à l'étonner. Peu à peu, avec la notion exacte des choses, le sang-froid lui revint; il entendit la voix narquoise du Commissaire qui disait:
-- Mes compliments, Monsieur Coche!
Et cette voix suffit pour lui rendre le sentiment de la réalité.
Or, par un revirement étrange il éprouva un soulagement réel. Ce qu'il redoutait tant depuis quatre jours s'était produit: il était pris!
Il allait donc pouvoir se reposer et dormir, innocent, le sommeil paisible de ceux qui n'ayant rien à se reprocher, abaissent leurs paupières sur des yeux où nulle vision de crime n'a passé. Enfin et, pour la première fois peut-être, depuis la nuit du 13, il eut la notion exacte qu'il atteignait son but, et que son reportage triomphal commençait. Ses traits se détendirent insensiblement, il prit une respiration large, tranquille, et sourit avec un peu d'ironie méprisante.
Quand on l'eut fouillé des pieds à la tête, et qu'on eût retourné le lit, les matelas, les draps, les oreillers, le Commissaire dit:
-- En route...
-- Pardon, fit Coche, -- et il se réjouit de réentendre le son de sa voix -- serait-il indiscret de vous demander, Monsieur le Commissaire, ce que signifie tout cela?...
-- Vous ne vous en doutez pas un peu?
-- J'entends bien que vos hommes se sont jetés sur moi, qu'ils m'ont terrassé, ligoté... j'ajoute même qu'ils ont serré les poucettes plus que de raison... mais je ne saisis pas très exactement pourquoi ces violences... J'imagine qu'on voudra bien me renseigner sur ce point... J'ai beau chercher dans ma mémoire, je n'y trouve pas le moindre souvenir d'un délit de presse; et en aurais-je commis un, vous ne m'appréhenderiez pas ainsi, escorté de dix agents de la sûreté dont Monsieur, ajouta-t-il en désignant Javel, qui a eu l'attention charmante de me tenir compagnie depuis hier soir...
Il avait repris une telle assurance qu'un instant Javel, le Commissaire et tous les autres se dirent:
-- Ce n'est pas possible! Nous nous sommes trompés...
Mais une réflexion identique leur vint:
-- Pourquoi, s'il n'a rien sur la conscience, nous a-t-il reçus le revolver au poing?
Réflexion qui se doubla pour le Commissaire et pour Javel, d'une question autrement plus précise et plus grave:
-- Comment expliquer qu'un de ses boutons de manchettes ait été trouvé près du cadavre?...
Cela suffit à leur ôter jusqu'à l'ombre d'un doute. Coche, le cabriolet au poignet, descendit l'escalier entre deux inspecteurs.
L'hôtelier, debout sur le pas de sa porte, grogna:
-- Et avec ça, j'y suis de ma nuit de chambre!...
-- Mon pauvre homme, fit Coche, vous m'en voyez tout à fait désolé, mais ces Messieurs ont cru devoir s'emparer de mon porte- monnaie. En attendant qu'ils me le rendent, adressez-vous à eux... On le poussa dans une voiture à galerie. En traversant la foule amassée sur son passage, il eut un mouvement de honte. Quand la voiture se mit en marche, une voix stridente s'éleva:
-- À mort l'assassin! À mort!
Dans une foule il se trouve toujours quelqu'un pour être au courant de tout. Cette fois encore le secret avait transpiré. Aussitôt, de nouvelles huées partirent en fusée, féroces, haletantes, et un grondement monta menaçant:
-- À mort! À mort!...
En un clin d'oeil, la voiture fut entourée des hommes, des femmes, des enfants, accrochés aux ressorts, cramponnés à la tête des chevaux, hurlaient:
-- Lâchez-le! qu'on le tue! À mort!...
Un inspecteur se pencha vivement à la portière et cria au cocher:
-- Qu'est-ce que vous attendez? Au trot, nom de...
Des agents accourus dégagèrent enfin le fiacre qui s'ébranla parmi les vociférations. Les plus acharnés se mirent à courir derrière, s'essoufflant à clamer:
-- À mort! À la guillotine!...
Les gens qui, sur le pas de leur porte voyaient passer cette voiture escortée d'agents cyclistes, se joignaient pendant quelques mètres au cortège, criant aussi:
-- À mort! À mort!...
Enfin, à la hauteur de la rue d'Alésia, un encombrement de la chaussée où deux tramways Montrouge-Gare de l'Est arrivaient en sens inverse, permit au cocher de prendre un peu d'avance et de semer les braillards.
Enfoncé dans son coin, Coche n'avait pas ouvert la bouche depuis le départ. Tout au plus avait-il dit un timide merci quand un des inspecteurs avait baissé les stores pour le soustraire à la curiosité du public. Les cris, les menaces de tous ces gens l'avaient d'abord effrayé puis écoeuré. Ainsi c'était là ce peuple de Paris, le plus intelligent du monde? Dans ce pays, berceau de toutes les libertés, dans cette ville d'où s'étaient levées toutes les paroles de justice et de raison, voilà de quelle haine aveugle on entourait un homme dont on ne savait rien que ceci: qu'il était traîné en prison; voilà de quelles imprécations effroyables on l'accablait, parce qu'une voix, une seule voix, avait crié: «À mort!» La terrible partie qu'il avait engagée ne lui eût-elle fait sentir et comprendre que cela, il n'eût rien regretté des angoisses traversées, des vexations à subir. Les choses maintenant allaient prendre une marche normale; l'aventure prodigieuse et paradoxale commençait de la souris jouant avec le chat.
Son ironie facile, un instant retrouvée après son arrestation, était tombée. La justice lui apparaissait comme une machine infiniment plus complexe qu'il n'avait cru, d'abord. À côté des policiers, des magistrats, des juges, restait cette chose obscure et formidable: Le Public.
Certes, en principe, la voix populaire s'éteignait aux portes du prétoire; certes les juges n'avaient pour les guider que leur connaissance des faits appuyée sur leur science des lois. Mais quel homme oserait se dire assez fort, assez juste, assez grand, pour se soustraire totalement à la volonté impérieuse des foules?... Un vrai coupable a presque autant à redouter le verdict du peuple que celui de ses juges. Les peines, quoi qu'on dise, varient avec les mouvements d'opinions. Tel crime, aujourd'hui puni de quelques mois de prison ne conduisait-il pas autrefois son auteur aux galères? Damiens, roué vif pour avoir porté à Louis XV un coup de canif insignifiant, aurait-il été condamné au vingtième siècle à plus de deux ans de prison pour insulte envers le chef de l'État?...
Le premier interrogatoire sommaire terminé, Coche fut enfermé dans une petite cellule du poste.
Derrière sa porte, il entendait causer les agents, et de temps en temps, l'un d'eux venait jeter un coup d'oeil sur lui, par un judas.
Vers midi, on lui demanda s'il avait faim. Il répondit: «Oui». Mais il avait la gorge serrée, et la seule pensée de la nourriture lui soulevait le coeur. Pourtant, pour ne pas avoir l'air trop ému, quand on lui tendit la carte d'un restaurant voisin, il fit son menu -- au hasard d'ailleurs. On lui apporta sa viande toute découpée, et ses légumes, dans de petites assiettes épaisses et lourdes. À force d'avoir été heurtées et lavées, leur émail avait éclaté par endroit, et l'eau grasse s'infiltrant entre les fentes, y avait étendu des taches grises craquelées. Il essaya de manger, ne put avaler une bouchée, mais il but avidement sa bouteille de vin et sa carafe d'eau, après quoi, il se mit à aller et venir dans sa cellule, pris d'un désir de mouvement, d'air, de liberté. Sauf les menottes qui lui avaient un peu serré les pouces, il n'avait pas été maltraité. Il avait cru les agents plus brutaux, plus revêches, et s'était déjà préparé à parler haut, au nom de son droit d'homme innocent et devant être traité comme tel, tant que les tribunaux ne l'ont pas frappé. Il s'était imaginé, surtout, que lui-même serait bien différent de ce qu'il avait été.
Au cours des derniers jours écoulés, quand il réfléchissait à ce que serait son attitude après son arrestation, il croyait conserver sa vigueur et sa gaîté, quelques heures de prison avaient suffi à modifier ses pensées. Peu à peu, l'exceptionnelle gravité de son acte commençait à lui apparaître, et, avant même que d'avoir pris contact avec la justice, il s'effrayait de tout ce qui l'entourait. Cependant, toutes ses pensées avaient une conclusion rassurante.
«Quand j'en aurai assez, je ferai cesser la comédie, et voilà.»
Avec le jour tombant, ses idées prirent un tour plus triste.