L'épouvante

Chapter 8

Chapter 83,921 wordsPublic domain

Quels avaient été ces moyens?... Voilà ce qu'il importait de connaître, et, pour y arriver, il ne reculerait pas devant l'intimidation. Il ne se souciait plus guère, à présent, de l'allusion à l'empreinte de pas faite dans le _Monde_. La partie était engagée à fond, et Coche seul pouvait apporter la victoire. Aussi bien l'affaire allait passer aux mains d'un juge d'instruction, et il aurait voulu la lui remettre toute simple, dégagée du mystère qui l'entourait depuis la première heure.

La sonnerie du téléphone retentit:

-- Qu'est-ce que c'est? demanda-t-il.

-- Javel, l'inspecteur que vous avez envoyé rue de Douai.

-- Bon, et bien?

-- M. Coche n'a pas reparu chez lui depuis trois jours.

Une stupéfaction violente se peignit sur le visage du Commissaire. Ainsi, depuis trois jours, pas plus au journal qu'à son domicile on n'avait vu le reporter? Si invraisemblable que parût la chose, il fallait se résoudre pourtant à accorder à cette disparition des raisons graves.

Or, étant donnés les événements, leur succession rapide et mystérieuse, une raison grave ne pouvait être qu'une raison se rapportant au crime du boulevard Lannes. Dès lors deux hypothèses se présentaient: ou bien Onésime Coche avait fait semblant de disparaître afin de poursuivre seul et pour son compte une enquête parallèle à celle de la police; ou bien il avait été mêlé d'une façon quelconque au drame, et alors deux solutions se présentaient de nouveau: la première, assez favorable: il avait mis quelques centaines de kilomètres et la frontière entre lui et la police; la deuxième solution (se rapprochant peut-être de la vérité): des gens ayant intérêt au silence, et craignant qu'un mot imprudent de sa part ne les perdit, l'avaient simplement supprimé...

Toujours, d'après la même méthode hâtive et fantaisiste, le Commissaire s'arrêta à cette dernière version.

Il se pencha sur la plaque et dit à l'Inspecteur:

-- Pas d'autres renseignements?

L'inspecteur ne répondant pas tout de suite; il insista:

-- Allo! Vous m'entendez?

-- Oui, Monsieur le Commissaire. C'est tout.

-- Alors, c'est bien, je verrai moi-même demain matin.

Et il raccrocha les récepteurs.

«Demain matin, mon bonhomme, songea l'inspecteur, tu arriveras probablement après la bataille, car demain, si Coche n'est pas entre mes pattes, il ne s'en faudra pas de beaucoup.»

Il n'avait pas tout dit, en effet, au Commissaire, se réservant de travailler son _idée à lui_. Trop jeune dans le métier pour qu'on écoutât ses avis, il entendait suivre son inspiration personnelle. Depuis la découverte du morceau d'enveloppe, il avait eu la sensation que la partie devait se jouer autour de ce bout de papier, et cette sensation, vague d'abord, s'était tout à coup précisée lorsqu'il avait entendu le numéro de l'adresse de Coche. Il regretta presque d'avoir laissé deviner son émotion devant le Commissaire, mais se consola de ce manque de sang-froid, sachant son chef trop orgueilleux, pour adopter la manière de voir d'un simple inspecteur. Bien mieux, ce qu'il avait considéré un instant comme une maladresse, lui apparut comme une suprême habileté. Le seul fait qu'il avait établi un rapport entre les deux 16, l'assurait que le Commissaire n'y attacherait pas la moindre importance, tout au contraire. Dès lors, il pouvait travailler en paix, sans contrôle, sans discussion.

Javel, on l'a vu, se trompait. Mais, le résultat ne différait pas beaucoup cependant, grâce aux déductions précipitées du Commissaire. Tandis que son chef interprétait les événements, lui se bornait à les constater. Aussi bien, la découverte du matin, et le renseignement recueilli au domicile de Coche, n'étaient-ils rien auprès de celui qu'il conservait précieusement, l'ayant obtenu avec une rare facilité.

En descendant la rue de Douai, ses yeux s'était portés machinalement sur le numéro d'une maison, il lut 22. Le hasard, décidément, voulait que ce chiffre revint devant lui et il considérait le hasard comme un trop grand maître pour ne pas suivre ses indications. Il réfléchit très vite que, s'il se trompait, nul n'en saurait jamais rien, que la démarche n'était ni longue ni compromettante, et entra.

La loge de la concierge se trouvait sous la voûte. Il entr'ouvrit la porte:

-- M. Onésime Coche, s'il vous plaît?

-- Connais pas.

Il prit un air désappointé, et insista timidement:

-- C'est un journaliste. Vous ne pourriez pas me dire?...

Le concierge, qui se chauffait les mains, hocha la tête sans se retourner. Mais sa femme sortit d'une pièce voisine et s'enquit de ce qu'on voulait. Javel la devinant complaisante, ou tout au moins curieuse, répéta:

-- C'est un journaliste, M. Onésime Coche. On m'a dit qu'il habitait ici. On a dû se tromper d'adresse, et je voudrais savoir si vous ne pourriez pas...

Le mari haussa les épaules, la femme s'avança:

-- Quoi! Tu ne te souviens pas?

Et s'adressant à l'inspecteur, elle ajouta: -- Nous n'avons pas de locataire de ce nom, mais nous avons eu un journaliste qui a quitté il y a six mois; depuis, deux ou trois fois, le facteur s'est trompé et a déposé des lettres au nom que vous dites...

Et se tournant vers son mari:

-- Tu te rappelles. Il n'y a pas un mois, il en a porté une... Voyez donc si ce ne serait pas des fois au 16 ou au 18.

Javel s'excusa du dérangement, remercia et, dans la rue, donna libre cours à sa joie en disant presque haut:

-- Veine! Veine! Je le tiens!

Un monsieur qu'il bouscula au passage se retourna et grommela:

-- Il est fou, celui-là!

L'inspecteur était si content qu'il ne l'entendit même pas. Il entra rapidement au 16 et demanda:

-- M. Coche?

-- Il n'est pas chez lui.

-- Savez-vous quand il rentrera?

-- Non. Il a dû partir en voyage.

-- Diable, murmura Javel, voilà qui est bien ennuyeux... Alors vous ne pourriez pas me dire quand il sera de retour?...

-- Non... Laissez un mot. On le lui remettra avec ses lettres qui l'attendent depuis trois jours.

-- Trois jours! songea Javel, est-ce que je tiendrais le bon bout, par hasard?

Et il ajouta, comme se parlant à lui-même:

-- Lui laisser une lettre?... Peuh!...

Puis, réfléchissant qu'il y avait peut-être des renseignements à glaner et que, tout en écrivant, il pourrait faire parler la concierge, moins défiante vis-à-vis d'un monsieur assis dans sa loge qu'envers un visiteur debout sur le pas de sa porte, il répondit:

-- Oui, si ça ne vous dérangeait pas, j'écrirais bien un mot.

-- Du tout. Asseyez-vous... vous avez de quoi écrire?...

-- Non, fit-il.

Quand on lui eut apporté plume, encre et papier, il s'assit devant la table, et commença à écrire une vague lettre de sollicitation, se disant journaliste, sans situation, acculé à la misère, et priant son confrère de lui venir en aide.

Arrivé au bas de la page, il s'arrêta, prit sa feuille de papier par le coin et l'agita en l'air, pour la sécher.

-- Un peu de buvard? demanda la concierge...

-- Oh! mais, Madame, je vous dérange...

-- Ça ne fait rien... Une enveloppe?

-- Oui, s'il vous plaît...

Tout en séchant avec soin son écriture, il demanda:

-- M. Coche ne vous avait pas prévenu de son départ?

-- Non. Sa femme de ménage est venue avant-hier, comme d'habitude; elle ne savait rien et m'a demandé la même chose que vous. Elle revient tous les matins pour donner un coup au ménage, mais elle n'a pas de nouvelles... C'est surprenant, parce que, d'ordinaire, toutes les fois qu'il s'absente, il ne manque pas de dire:

-- Madame Isabelle, je pars pour tant de jours. Je rentrerai lundi, ou mardi..., enfin, tout ce qu'il faut pour répondre en cas qu'on vienne le demander...

Javel, la plume en l'air, écoutait. Pour lui, ce départ prenait de plus en plus l'aspect d'une fuite, et, en rapprochant l'extraordinaire coïncidence du 22 et du 16, il ne pouvait s'empêcher de relier cette disparition à l'affaire du boulevard Lannes.

La concierge parla encore, disant l'existence régulière de Coche, les heures auxquelles il sortait et rentrait. Mais tout cela -- pour l'instant, du moins -- était sans importance. À un moment, pourtant, le policier dressa l'oreille:

-- La dernière fois qu'il a couché ici, disait-elle, il est rentré vers les deux heures du matin, comme d'habitude. On ne reconnaît pas bien les voix, la nuit, mais je sais sa façon de fermer la porte: tout doucement, sans bruit. Il y en a d'autres qui la tapent, à réveiller toute la maison. Sur le coup de cinq heures, quelqu'un est venu le demander. Cette personne n'est pas restée longtemps chez lui, car, cinq minutes après, elle a demandé le cordon, et au bout d'un instant, M. Coche est sorti à son tour. Je pense qu'il a été appelé dans sa famille, près d'un malade. Son père et sa mère habitent la province.

-- C'est possible, songea l'inspecteur, mais ce n'est _que_ possible. Il y a vraiment trop de coïncidences dans tout ça...

Il se remit à écrire, signa d'un nom quelconque et cacheta l'enveloppe. La concierge avait dit tout ce qu'elle savait, il n'y avait plus rien d'utile à en attendre. Peut-être la femme de ménage serait-elle renseignée.

Il se leva:

-- Vous seriez bien aimable de lui remettre ceci avec son courrier. Comme c'est assez urgent, je repasserai demain matin, vers neuf heures, si par hasard il était de retour...

-- C'est ça, Monsieur. Vous trouverez toujours sa femme de ménage.

Il remercia et sortit. Pour lui, il n'y avait plus aucun doute. Le destinataire de la lettre déchirée trouvée boulevard Lannes et Onésime Coche, ne faisaient qu'un. Maintenant fallait-il voir dans le départ précipité du journaliste, la nuit même du crime, plus qu'une simple coïncidence? C'était une autre affaire, et qui demandait à être examinée sans nerfs et de très près. Dans cette pensée, il téléphona au Commissaire le résultat de sa démarche, en se bornant à répondre à la question précise qui lui avait été posée: On l'avait envoyé 16, rue de Douai, pour s'informer si Coche était chez lui: Coche n'y était pas. Il n'avait rien à ajouter pour l'instant. Le reste lui appartenait en propre. À lui de s'en servir.

Javel avait pour habitude, lorsqu'il recherchait un individu, de se demander, non pas ce que lui, pourrait trouver de plus intelligent, mais bien ce que son adversaire pourrait trouver de plus bête, ou de plus maladroit. Or, la pire faute pour Coche coupable, était de revenir à son domicile. De là à admettre la probabilité de cette faute, il n'y avait qu'un pas. Lorsqu'un homme a le choix entre deux solutions, il est rare, surtout s'il redoute la police, qu'il choisisse la bonne. La prudence la plus élémentaire conseillait au journaliste de ne pas reparaître rue de Douai: c'était donc rue de Douai qu'il convenait de l'attendre. Ayant ainsi raisonné, Javel se posta à quelques pas de la porte, et attendit.

CHAPITRE VII

DE SIX HEURES DU SOIR A DIX HEURES DU MATIN

En sortant du bureau de poste, Onésime Coche reprit possession de lui-même. Depuis trois jours, il n'avait rien, rien vu, rien appris que l'angoisse d'un homme traqué. C'était là, non du reportage, mais de la littérature. Alors qu'il aurait tout voulu savoir, il ignorait tout, et comprenait que l'ignorance devait être, pour un vrai coupable, un grave motif d'énervement. De plus, détail qui avait sa valeur, il n'avait pas changé de linge; son faux col douteux le gênait; ses manchettes étaient sales, il se sentait mal à son aise. À sa gêne morale s'ajoutait une gêne physique. Il résolut d'aller chez lui, après l'extinction du gaz pour ne pas être vu par la concierge, et, vers minuit, s'arrêta devant sa porte. Javel, qui s'était rapproché doucement, eut en le reconnaissant un sourire de triomphe. La bête venait se prendre au piège. Il reprit sa faction, ne perdant pas de vue l'entrée. Des agents le voyant regarder la maison avec insistance lui dirent, bourrus:

-- Qu'est-ce que vous attendez là?

Il répondit, presque sans détourner la tête:

-- «Sûreté», et leur montra sa carte.

Au bout d'une demi-heure, Coche n'était pas redescendu. Javel pensa:

-- Aurait-il l'audace de coucher chez lui?... Après tout, s'il n'est pas coupable, si son départ n'est lié en aucune façon à l'affaire, cela n'a rien de surprenant. Il est entré avec le patron dans la chambre du boulevard Lannes et peut fort bien avoir laissé tomber les bouts de papier... Pourtant, pourtant...

Un tel désir, un tel besoin de savoir le tenaillait, qu'il ne sentait plus le froid. Les passants devenaient de plus en plus rares et le guet n'en était que plus facile. Il marchait de long en large, sûr que le journaliste ne pourrait plus sortir sans qu'il le vît. Vers deux heures, la porte s'ouvrit enfin. Coche demeura un instant immobile, et referma sans bruit. Javel le vit hésiter, puis faire un pas, regarder à droite et à gauche, et enfin partir, droit devant lui. Il lui laissa prendre quelques mètres d'avance, et se mit en marche à sa suite. Ils descendirent ainsi jusqu'aux boulevards, gagnèrent les quais par la rue de Richelieu et traversèrent la Seine.

-- Du diable si je sais où il m'emmène, murmura Javel en le voyant remonter dans la direction de la place Saint-Michel; mais où qu'il aille je ne le lâcherai pas avant de l'avoir couché.

Coche prit le boulevard Saint-Michel et s'arrêta près du Luxembourg, semblant s'orienter.

-- Qu'est-ce que ça veut dire? pensa Javel. Il connaît sûrement le quartier... et il a l'air de ne pas savoir ce qu'il veut...

Et il ajouta à mi-voix:

-- Allons, mon vieux, c'est l'heure de te coucher...

Juste au même moment, Coche se tourna vers lui. Leurs regards se croisèrent. Javel ne bougea pas, mais Coche tressaillit et repartit, d'un pas plus rapide, dans la direction de l'Observatoire. Le boulevard était désert, et le policier regardait sur le trottoir, sec et tout blanc, fuir l'ombre du journaliste. Cette course vers un but inconnu l'énervait. Il commençait à sentir la fatigue, le froid. Par instants il éprouvait la tentation de sauter sur Coche et de lui mettre la main au collet. Mais, s'il était innocent, quelle faute! c'était la révocation, le scandale! Il continuait donc à marcher, les poings serrés, mâchant sa rage. Coche finirait bien par entrer dans une maison, et il lui faudrait encore attendre, jusqu'au jour, par cette nuit glaciale, avec le ventre creux, les pieds gelés et les doigts engourdis. Tout à coup, une voix, derrière lui, fit doucement:

-- Bonjour Javel.

Il se retourna et reconnut un collègue de la Sûreté. Du coup, la gaîté lui revint. Il mit un doigt sur ses lèvres, entraîna son camarade par le bras, et lui dit très bas:

-- Chut! méfiance...

-- Tu as quelque chose?

-- Oui, là devant nous, à vingt mètres...

-- Sérieux?

-- Tu parles!... Je crois que je tiens... Mais je ne peux pas te le dire pour l'instant. Écoute, si tu n'es pas trop fatigué, je te propose une affaire. Prends mon homme en filature, il y a peut- être quelque chose de tout premier ordre...

-- Et on ne peut pas savoir?...

-- Pas maintenant. Dans quelques heures, ce matin... Moi, je suis éreinté, et puis, je crois que le client m'a vu et que je suis brûlé. Il ne se méfiera pas de toi. Ça va?

-- Peuh! fit l'autre, si ça te rend service! Tu veux que je le couche...

-- D'abord; ensuite que tu ne lâches pas sa porte. Demain matin, à dix heures, fais-moi prévenir de l'endroit où il aura fini sa nuit, et de celui où je peux venir te relever. Je serai devant le 16 de la rue de Douai. Mais pour l'amour de Dieu, ne le lâche pas d'une semelle. Jamais nous n'aurons peut-être de plus belle partie à jouer... et tu auras ton morceau de gâteau, je te le garantis, si ça réussit...

-- Tout ça, c'est bien gentil, mais je voudrais savoir tout de même...

-- Eh bien, fit Javel, sentant que son camarade hésitait, et qu'il fallait jouer franc jeu pour ne pas risquer de tout perdre, eh bien, je file probablement l'assassin du boulevard Lannes.

Il n'était pas certain le moins du monde que Coche fût coupable, mais il se rendait compte que s'il hésitait, l'autre refuserait peut-être de marcher. L'appât d'une telle capture suffit à décider le policier qui dit encore, tant la chose lui paraissait formidable:

-- Tu es sûr?

-- Sûr, répondit Javel avec autorité. Tu vois que cela vaut le dérangement.

-- Tu peux compter sur moi. Je le tiens bien.

-- Et surtout, pas de gaffe. Le bougre a de l'oeil et des jambes...

-- Moi aussi.

-- À dix heures, quelqu'un aux nouvelles, 16, rue de Douai?

-- Compris...

Javel fit demi-tour et redescendit vers l'intérieur de Paris. Il était tranquille. Coche ne lui échapperait pas, et s'il s'était trompé, nul, sauf le camarade intéressé à présent au même titre que lui à ne pas ébruiter l'affaire en cas d'insuccès, ne connaîtrait l'emploi de sa nuit.

Depuis le Luxembourg, Coche n'avait plus tourné la tête. Il allait devant lui, au hasard, plus averti du danger par son instinct que par le regard échangé avec le policier. Par instants, il ralentissait sa marche pour mieux entendre le bruit de ce pas qui se mesurait sur le sien. Une seconde, lorsque les deux policiers s'étaient rencontrés, il s'était cru sauvé. À ce moment, s'il avait trouvé une rue transversale, il aurait fui à toutes jambes, mais bientôt le bruit de pas lui était parvenu, plus net, et il avait compris que deux hommes au lieu d'un étaient à sa poursuite. Il retrouvait dans sa course des angoisses pires que celles de la nuit du crime, quand il remontait seul le boulevard désert. La même peur de l'inconnu le tenait, le même silence que rien ne traversait, emplissait ses oreilles; plus le terrain s'allongeait au-devant de lui, plus il se hâtait et moins il croyait avancer. Il sentait des regards peser sur sa nuque, devinant les voix chuchotantes, comme si l'imperceptible frisson qu'elles mettaient dans l'air était arrivé en ondes sonores jusqu'à lui. Son excitation nerveuse était telle, qu'il serra la crosse de son revolver, résolu à faire brusquement demi-tour et à tirer. Seule, une pensée, vraiment extraordinaire, l'empêcha de commettre cet acte insensé: la peur de ne trouver personne devant lui, et de se rendre compte qu'il était halluciné.

La folie lui était toujours apparue comme un spectre effrayant, et l'idée qu'il lui faudrait se rendre compte d'une défaillance de sa raison, l'épouvantait. Or, il sentait qu'il n'était plus maître de lui, et que l'horrible peur s'installait dans son cerveau, paralysant sa volonté, faussant son jugement. Bientôt la fatigue l'envahit, cette fatigue brusque, qui coupe bras et jambes, contre laquelle on sent qu'on ne pourra lutter, qui vous met du plomb aux semelles, et fait tout oublier, chagrins, périls, remords. Il titubait, pris d'un besoin de sommeil impérieux, torturant comme la faim, comme la soif. Les dents serrées, l'épouvante à la gorge, il se répétait:

-- Avance... Avance...

Tout au bout de l'avenue d'Orléans, près de la barrière, il aperçut la lanterne ronde d'un hôtel. Il sonna, attendit, appuyé contre le mur, que la porte s'ouvrit, demanda une chambre, se jeta tout habillé sur son lit, sans même prendre la précaution de fermer le verrou ni de tourner la clef, et s'effondra dans le sommeil comme on s'effondre dans la mort.

Deux minutes plus tard, le policier qui se souciait peu de finir sa nuit à la belle étoile, sonnait à son tour, et, de l'air le plus naturel du monde, disait au garçon:

-- Donnez-moi une chambre a côté de celle de mon ami qui vient d'entrer. Quand il s'éveillera, vous me préviendrez, mais ne lui dites pas que je suis là. Je lui fais une blague...

Il monta l'escalier à pas de loup, et le garçon sorti, colla son oreille à la muraille. La respiration de Coche était pesante et cadencée. Alors, il s'étendit sur son lit, et, sûr de ne pas le manquer, s'endormit à son tour.

Cette nuit-là, Coche rêva qu'il était dans une prison, et qu'un gardien surveillait son sommeil: la réalité se rapprochait étrangement du rêve. Depuis quelques heures, il avait cessé d'être libre pour n'être plus qu'une bête traquée qui, peu à peu, allait sentir se rétrécir tout autour d'elle, le cercle infranchissable des limiers...

À 8 heures du matin, Javel reprit sa faction devant le 16 de la rue de Douai. Il aurait pu monter tout simplement chez Coche, et parler à la femme de ménage; il préféra éviter la concierge, et attendit sur le trottoir qu'elle sortît. Comme il est sans exemple qu'à Paris une concierge demeure plus d'une heure dans sa loge, surtout le matin, à l'heure où les cancans s'éveillent, il était sûr de pouvoir bientôt passer sans être vu. Quelques minutes plus tard, en effet, la concierge sortait. Il en profita pour entrer. Il ignorait à quel étage demeurait le journaliste, mais ce léger détail ne l'arrêta pas, et, sonnant à la première porte venue, il demanda:

-- M. Coche, s'il vous plaît?

-- Ce n'est pas ici, c'est au quatrième.

-- Je vous demande pardon...

Au quatrième, une vieille femme vint lui ouvrir:

-- Monsieur est là? fit-il du ton d'un homme qui pose cette question pour la forme, certain qu'à pareille heure «Monsieur est là».

-- Non, Monsieur...

Il sourit:

-- Dites que c'est moi... il me recevra sûrement... Vous n'aurez qu'à faire passer mon nom, Monsieur...

-- Mais, je vous assure que Monsieur n'est pas là.

-- J'aurais cru... C'est bien ennuyeux... Vous ne savez pas quand il rentrera?...

La femme leva les bras:

-- Je ne sais plus maintenant. Voilà quatre jours qu'il est parti... Il peut rentrer d'un moment à l'autre, comme il peut ne pas rentrer.

-- C'est que, murmura Javel, j'aurais bien besoin de le voir...

-- Qu'est-ce que vous voulez? fit la femme, entrez... peut-être il va revenir...

-- Oui... je vais attendre un instant.

Il pénétra dans le cabinet de travail et s'assit, se demandant comment il pourrait engager la conversation. Mais il n'eut pas à faire le moindre effort d'imagination. La femme de ménage se chargea de tout, et sans qu'il lui posât la moindre question, répéta:

-- Oui, voilà quatre jours qu'il n'est pas rentré. C'est drôle, vu que d'habitude il ne s'absente jamais sans prévenir. Il y a là pour lui des lettres, des dépêches; des personnes le demandent, et on ne peut pas les renseigner...

-- Peut-être est-il allé dans sa famille?

-- Oh! sûrement non. Sa valise est là... et puis, il est parti drôlement...

-- Vous l'avez vu partir?

-- Non. Quand je suis arrivée ici le matin, j'ai trouvé le lit défait, ses habite de soirée sur une chaise... J'ai tout rangé, nettoyé. Comme d'ordinaire il ne sort jamais avant onze heures, ça m'a bien un peu étonnée; en rentrant chez moi, pour déjeuner, je ne sais pas pourquoi, ça me trottait par la tête et vous ne savez pas quelle idée m'est venue?... (il faut vous dire qu'une fois déjà, il était parti comme ça de très bonne heure, pour aller se battre en duel) je me suis dit que c'était peut-être bien ça, encore...

-- Oh! croyez-vous?... Je l'aurais su...

-- À présent, je dis comme vous. Mais sur le moment, ce qui me faisait croire, c'est qu'on aurait dit qu'il s'était disputé. Lui, d'habitude si soigneux, vous savez bien, puisque vous êtes son ami...

-- Oui, oui, s'empressa de répondre Javel, très soigné...

-- Eh! bien, son plastron était taché de sang et...

-- Et? fit le policier prodigieusement intéressé...

-- Le poignet de sa chemise était tout froissé, déchiré, et il avait perdu un de ses boutons de manchettes, un de ses boutons... qu'il y tenait tant...

-- Ses boutons en or avec des turquoises?

-- Je ne sais pas comment ça s'appelle...

-- Enfin?... dit Javel, bégayant presque de joie.

«Des petites pierres bleues...»

-- C'est ça. Eh! bien, la boutonnière était arrachée, et le bouton manquait, alors vous vous seriez dit comme moi qu'il s'était disputé, vu que c'était un bon garçon, mais...

Javel s'empressa d'interrompre la vieille femme. Tout ce qu'elle pouvait dire maintenant était sans intérêt, auprès de ces deux déclarations formidables: du sang sur la chemise, et surtout la disparition d'un bouton, dont la description répondait à celle du bouton trouvé dans la chambre du crime!