L'épouvante

Chapter 7

Chapter 73,778 wordsPublic domain

-- Sachez alors, que la police fait fausse route, que rien n'est vrai de tout ce qui a été publié depuis deux jours. Il ne faut pas assigner au crime de motifs obscurs: c'est un meurtre banal, dont le mobile, le seul mobile, fut le vol. Quant aux déductions du Commissaire de police, pure oeuvre d'imagination. Menez votre enquête vous-même, si vous voulez découvrir la vérité. Dites surtout à votre rédacteur de ne pas se laisser aller à raconter tout ce qu'on lui dit.

-- Encore une fois, Monsieur...

-- Ne m'interrompez pas: peut-être ai-je de graves raisons pour vous dévoiler des choses que je suis seul à connaître... Conseillez à la Justice d'abandonner la piste qu'elle suit. Affirmez, et maintenez malgré toutes les apparences, toutes les rectifications possibles, que les coupables...

-- Vous dites?

-- _Les coupables _; vous avez bien entendu. Demandez dans votre article si l'on est sûr de n'avoir relevé dans le jardin aucune trace de pas. Je vous en ai dit assez aujourd'hui. Pour le reste, je demeurerai en relations avec vous. Suivant que les événements prendront telle ou telle tournure, je vous donnerai de nouveaux détails... Un mot encore: Ne parlez à personne de votre correspondant mystérieux, et sur ce, Monsieur, j'ai bien l'honneur...

Coche raccrocha le récepteur, et se dirigea vers la porte.

Lorsque le Commissaire de police lut, le lendemain, l'article du _Monde_, il commença par sourire. Mais en arrivant aux dernières lignes, il fronça les sourcils et jeta le journal avec colère.

Malgré se promesse, le reporter avait parlé des traces de pas. On n'y faisait encore qu'une faible allusion, mais il sentait bien que c'était là un ballon d'essai, et qu'on préciserait le lendemain. Pour que Coche ne parlât point de ce détail, il l'avait traité presque en ami; il lui avait permis de voir ce qu'aucun autre journaliste n'avait vu, et voilà sa récompense! Ce n'était point assez que le _Monde_ eût donné la nouvelle du crime avant que lui, en eût été informé, il fallait encore qu'il fournit des armes à ceux qui sont toujours prêts à dénigrer la police!

Certes, on n'attacherait que peu d'importance à cet article rempli d'invraisemblances; certes il était sûr de tenir la bonne piste, et le succès final lui donnerait raison. Mais, n'était-il pas étrange en vérité, que le journal en faveur duquel il avait fait quelque chose d'irrégulier, fût le premier à discuter son enquête, à la discréditer?

-- Décidément, se dit-il, ces gens-là sont tous atteints de la manie des grandeurs. Parce que le hasard leur a permis de donner une information sensationnelle, ils se croient tout permis. Ils mènent une instruction parallèle à la mienne. Au fond, n'était cette histoire des traces qui peut m'obliger à des explications, cet article ne peut que faciliter ma tâche. Que le coupable s'imagine qu'on cherche d'un côté opposé à celui où il se trouve, il commettra des imprudences, il se cachera moins, et se livrera tout seul... C'est égal, la leçon me profitera.

Il entra dans le bureau du secrétaire, et le journal à la main, lui dit:

-- Vous avez lu?

-- Oui, Monsieur le Commissaire.

-- Votre avis?

-- Il faudrait peut-être voir ce Coche, quitte à ne lui dire que ce que vous voudrez perdre. Avec un ou deux petits renseignements «à côté» que nous ne donnerons pas aux autres, il sera content...

-- Mais que pensez-vous de son hypothèse qui est diamétralement opposée à la mienne?

-- Je pense qu'elle vaut ce que vaut une hypothèse de journaliste. Les renseignements qui nous arrivent depuis quarante-huit heures n'ont rien apporté, il est vrai, à l'appui de la nôtre... mais ils ne donnent rien à l'appui de la sienne.

Le Commissaire demeura un moment silencieux, puis murmura:

-- Ça ne fait pas l'ombre d'un doute. C'est moi qui ai raison! Donnez un coup de téléphone au _Monde_, et priez qu'on m'envoie ce monsieur Coche aussitôt qu'il viendra. Je vais retourner boulevard Lannes, j'y fixerai quelques points de détail de façon à ce que le juge d'instruction trouve l'affaire toute prête.

La maison était restée exactement dans l'état où le Commissaire l'avait laissée l'avant-veille, à ceci près que le corps de la victime, après qu'on eût repéré exactement sa position, avait été transporté à la Morgue.

La chambre avait maintenant un aspect sinistre. Rien ne donne à une pièce un air plus lugubre, plus désolé, qu'un lit défait, aux draps froissés et refroidis. À l'odeur fade du sang, avait succédé une odeur de suie et de fumée caractéristique des demeures abandonnées. Dans la cheminée, les cendres tassées avaient pris une teinte plus sombre; dans la cuvette, l'eau rosée avait changé de couleur, laissant voir, par transparence, de minuscules grumeaux rouges, et, sur les bords une raie grise, d'un gris indécis, empâtée par du savon et du sang. Lorsque le magistrat avait pénétré la première fois dans le petit hôtel, un peu de vie semblait flotter encore entre les murs.

On dirait parfois que l'être humain laisse derrière lui un reflet de sa personnalité, de son existence, comme si les murs, à force d'être les témoins muets de notre vie, en conservaient la trace quelque temps. L'histoire des hommes continue après eux dans la demeure qu'ils ont habitée. La chambre où des êtres ont aimé, souffert, est un témoin mystérieux, et pourtant indiscret, pour ceux qui savent regarder, réfléchir. Certains appartements -- pauvres ou luxueux, tristes ou gais -- sont hostiles au visiteur qui vient pour les louer. Et, qu'y aurait-il d'invraisemblable, en vérité, à ce que les objets eussent une vie profonde, insoupçonnée? N'est-ce pas le passage rapide des hôtes d'une nuit ou d'un jour, qui donne aux chambres d'hôtel cet aspect banal, impersonnel? Les meubles, cependant, y sont parfois semblables à ceux qui ornent le foyer regretté. Le lit de palissandre, l'armoire à glace, la toilette-commode, avec sa garniture à fleurs, les rideaux à ramages, la descente de lit ornée d'un lion couché dans la verdure, la cheminée avec sa pendule dorée et ses candélabres de marbre, la petite étagère avec ses bibelots en imitation de Saxe, et la couronne de fleurs d'oranger sous un globe, tout cela ne forme-t-il pas le mobilier que l'on retrouve dans les vieilles maisons de province? D'où vient alors que, dans les vieilles maisons les choses sont accueillantes et gaies, sinon de ce qu'elles ont pris, au contact des êtres une vie mystérieuse qui, peu à peu, s'affaiblit, se fane, s'attriste et disparaît quand disparaissent ceux qui la leur prêtèrent un moment?... Alors, le parfum qui dormait en elles s'évanouit, leur charme vieillot se flétrit et meurt... Les objets sont pareils aux gens: ils oublient.

Ainsi, en quelques heures, la chambre du crime vide, sinistre, morte, avait oublié son hôte!

-- Il fait froid ici, murmura le Commissaire...

Puis il se mit à marcher lentement, examinant les murs, les meubles, et tous les coins où l'ombre semblait se complaire. Il s'arrêta un instant près de la toilette, joua du bout du doigt avec une règle posée sur la table, inspecta la pendule renversée, arrêtée à douze heures trente-cinq.

Rien n'est effrayant, énigmatique, autant qu'une horloge. Cette machine sortie des mains des hommes et qui marque le temps, règle notre vie, et court toujours du même pas égal vers l'avenir impénétrable, semble être auprès de nous un espion placé comme le destin.

Quelle heure marquait celle-ci? Heure du jour ou de la nuit? Midi, avec sa lumière immense et joyeuse? Minuit silencieux et noir? S'était-elle arrêtée ainsi, simplement par hasard, ou bien à la minute même qui avait précédé le crime? Impassible témoin, avait- elle battu la dernière seconde de l'homme assassiné?...

-- Il faudra faire venir un horloger expert, dit le Commissaire. Il nous renseignera peut-être sur la raison pour laquelle cette pendule est arrêtée. Il sera intéressant de savoir si c'est la chute qui a détraqué le mouvement.

-- Pardon, Monsieur, fit un Inspecteur en ramassant quelques fragments du papier déchiré. Voilà qui me parait drôle!... Nous ne l'avions pas vu la première fois...

Le Commissaire prit les trois petits carrés blancs et lut:

_Monsieur 22, E. V. ési ue de_

Il haussa les épaules:

-- Ce n'est rien du tout... Ça n'a aucun intérêt... Qu'est-ce que vous voulez tirer de quelques syllabes incomplètes?... Laissez donc...

-- Possible que ce ne soit pas grand'chose, mais, qui sait?... si on trouvait ce qui manque!... en y regardant bien, ça me fait l'effet d'un bout d'enveloppe. En les rangeant dans l'ordre, on trouverait quelque chose comme un semblant d'adresse:

«Monsieur -- 22 -- ue de -- E. V.»

«Il reste: «ési», qui fait peut-être partie du nom de la rue, peut-être du nom du destinataire. Nous pouvons toujours être sûrs que le particulier demeure au numéro 22 d'une rue de... ça facilite déjà les recherches...

-- Belle avance, dit en riant le Commissaire.

L'inspecteur, entêté, tournait et retournait les papiers, flairant leur odeur, les regardant par transparence. Tout à coup, il s'écria:

-- Ah! mais... Ah! mais... Voici qui est mieux... Lisez donc!!! Nous n'avons examiné jusqu'ici que le recto... Voyez la pliure... le papier est double... il a un verso... le dos de l'enveloppe... et... qu'est-ce que je trouve sur l'un:

Inconnu au 22

«sur l'autre:

Voir au 16

et, tout à côté, la moitié du timbre de la poste... Avec écrit: Rue Bay... ce qui veut sûrement dire Rue Bayen, ça, ce n'est pas difficile; dans le demi-rond du timbre, quelque chose de noir qui devait être la date, et, au-dessous, très net: 08. Nous sommes en janvier, donc cette adresse n'avait pas été écrite depuis longtemps. Je ne sors pas de là: Vous ferez comme vous voudrez, mais je crois qu'il serait utile de trouver le Monsieur inconnu de la rue de... je ne sais pas quoi, qui demeurait sans doute au 16 d'une autre rue, de la même, peut-être...

-- Cherchez toujours... moi, je donnerais tout ce que vous découvrirez là pour quelques renseignements sur la vie, les fréquentations de la victime... Vous ne trouvez plus rien?... Nous pouvons partir...

Et le Commissaire sortit avec ses inspecteurs.

Il y avait toujours des curieux sur le boulevard, des agents faisant les cent pas devant la grille. Un photographe avait braqué son appareil sur la maison et la photographiait sur toutes ses faces. Au moment où le Commissaire allait monter en voiture, il lui dit vivement:

-- Une seconde, Monsieur le Commissaire... Là, merci...

-- Ça vous fait bien plaisir d'avoir mon portrait; vous croyez que ça amusera vos lecteurs?... C'est pour quel journal?...

-- Pour le _Monde_, qui le premier...

-- Eh bien, fit le Commissaire rageur, vous pourrez dire chez vous... Au fait, ne dites donc rien du tout...

CHAPITRE VI

L'INCONNU DU 22

La journée s'écoula monotone pour la police comme pour Coche. Cette affaire, à qui la curiosité publique donnait d'heure en heure de plus grandes proportions, n'avançait pas. En dehors du nom de la victime, on ne savait rien. Les commerçants du quartier interrogés, se souvenaient vaguement d'un petit vieux, tranquille, peu bavard, et à qui on ne connaissait ni amis, ni parente. Il vivait là depuis plusieurs années, sortant peu, parlant moins encore, et ne recevait de lettres qu'à de très rares intervalles. Le facteur ne se rappelait pas avoir sonné chez lui depuis des mois.

-- Même, ajouta-t-il, je n'ai pas osé lui porter de calendrier au premier janvier. On ne peut vraiment pas demander d'étrennes à quelqu'un qu'on ne sert jamais.

Quant à Onésime Coche, il s'énervait dans l'attente. Il aurait voulu à la fois brusquer les événements, et retarder leur cours. Il commençait à se rendre compte des complications formidables qu'il avait apportées dans son existence, et voyait sous des aspects moins brillants les résultats utiles qu'il tirerait de l'aventure. Le certain, pour l'instant, c'est qu'il vivait en errant, n'osant s'arrêter nulle part, incapable de se renseigner, tenaillé du désir impérieux de revoir les lieux du crime... comme un véritable criminel.

«Et, ajoutait-il, ce ne serait pas déjà si bête. On a sûrement établi une souricière autour du boulevard Lannes, et, parmi la foule qui défile devant la maison, il y a autant d'agents en bourgeois que de badauds; on me connaît; le _Monde_, avec l'allure mystérieuse de ses articles, gêne la police, et on ne manquerait pas de me filer... Tout irait grand train après cela.»

Mais la seule pensée du contact définitif avec la Sûreté l'effrayait.

La solitude totale dans laquelle il vivait depuis deux jours lui avait enlevé cette énergie, cet «allant» qui en faisait -- quand l'affaire l'intéressait -- un reporter incomparable. Il avait besoin pour agir, de l'influence du milieu, de la griserie des paroles, de la discussion, de la lutte, de l'activité trépidante de tous les instants. Privé de cet excitant, il se sentait sans force, hésitant. Noyé dans la foule, frôlant à chaque pas des inconnus, s'asseyant solitaire, aux tables de cafés ou de restaurants, n'entendant qu'à de rares intervalles, quand il faisait son menu ou commandait une consommation, le son de sa propre voix, il avait, libre encore dans Paris et coudoyant des milliers d'êtres, l'impression poignante d'être au secret, dans la plus sûre et la plus silencieuse des prisons.

Vers cinq heures, il téléphona au _Monde_. On lui répondit d'abord que le _Monde_ n'était pas libre. Il attendit un moment, et appela de nouveau. La ligne était très encombrée. Des bribes de phrases lui arrivaient confuses, traversées par la voix nasillarde des demoiselles, s'envoyant des numéros d'appel. Et, tout à coup, parmi tout ce bruit, toute cette friture, il entendit quelqu'un qui disait: «Le journal le _Monde_?».

Il se pencha vivement sur la plaque et protesta:

-- Pardon, Monsieur, pardon, j'ai demandé avant vous...

-- Désolé, mais c'est moi qu'on a servi. Allô, le _Monde_?...

-- C'est un peu violent! Allô, Mademoiselle!

On riait à l'autre bout du fil.

Il trépigna de rage.

-- Allô, Mademoiselle, nous sommes deux sur la ligne...

-- J'entends bien. Mais ce n'est pas de ma faute. Retirez-vous...

-- Non, non!... Voilà un quart d'heure que j'attends, j'en ai assez. Passez-moi la surveil...

Il n'acheva pas sa phrase, et décrochant sans bruit l'autre récepteur, se mit à écouter. La conversation lui arrivait subitement distincte. Il entendait les questions et les réponses. Jamais la ligne ne lui avait semblé aussi tranquille, et jamais, surtout, conversation ne l'avait plus intéressé que celle-là. La voix qui lui avait parlé un instant disait:

-- C'est fâcheux, à quelle heure vient-il d'habitude?

Et une autre voix, qu'il reconnut pour celle du secrétaire de la rédaction, répondit:

-- Vers quatre heures et demie, cinq heures... Mais il ne faut pas compter.

-- Comme c'est ennuyeux, reprit la voix. Savez-vous où on pourrait le trouver?

-- Où diable ai-je entendu cette voix-là? disait Coche.

-- Non, pas du tout, répondit Avyot.

-- Enfin, il viendra bien dans la soirée? Soyez assez aimable pour le prier de passer chez moi... une communication urgente...

-- Tout à fait impossible. Je suis désolé... Mais il est absent, et je n'ai pas du tout...

«Hé, hé... songea Coche, en appuyant plus fortement les récepteurs sur ses oreilles...»

-- Mais quand revient-il?... fit la voix.

-- Je ne sais pas... Son absence peut se prolonger; il peut revenir bientôt...

-- Il n'a pas quitté Paris?

-- Je ne puis vous renseigner sur ce point... Je suis désolé, tout à fait désolé...

«Ah çà! songea Coche de plus en plus attentif, mais c'est de moi qu'on parle, et cette voix... cette voix...»

-- Ne coupez pas, Mademoiselle, nous causons, cria Avyot.

Et Coche, terriblement intéressé par ce dialogue, cria machinalement aussi: «Nous causons».

Mais aussitôt il se mordit les lèvres. Un simple hasard, très fréquent, mais qu'il bénissait en cet instant, l'avait mis en tiers dans une conversation qui pouvait se rapporter à lui. C'était folie de l'interrompre par une exclamation maladroite. La téléphoniste, par bonheur, avait quitté la ligne, et n'entendit pas son appel; le dialogue continua:

-- En tous cas, disait la voix, vous pouvez me donner son adresse?

-- Parfaitement...

-- Ai-je des chances de le trouver chez lui?

«Nom d'un chien, murmura Coche! je ne me trompais pas. C'est le Commissaire!»

Un petit frisson le secoua. Ses doigts se crispèrent sur les récepteurs, et il se sentit pâlir. Pourquoi le Commissaire insistait-il tellement pour le voir, pour savoir son adresse, sinon afin de... Il n'osa formuler, même mentalement, la fin de sa phrase, mais le mot qu'il redoutait se dressa devant lui, avec une force, une netteté prodigieuses: «M'arrêter! Je vais être arrêté».

Le recul n'était plus possible. Il en avait trop fait pour hésiter, même un instant. Les trois journées écoulées avaient fui avec une rapidité si vertigineuse, qu'il n'avait pas senti passer le temps, il lui sembla qu'il allait être pris au piège dans une seconde. Il eut l'espoir que le secrétaire de rédaction ne répondrait pas; il aurait voulu crier:

-- Taisez-vous, ne dites pas mon adresse!

Mais, c'était là se compromettre gravement, car, en somme, s'il voulait bien être arrêté, interrogé, accusé, il tenait à garder le pouvoir de faire s'écrouler d'un seul mot toutes les charges relevées contre lui. Or, comment pourrait-il expliquer ce cri d'angoisse?...

La voix poursuivit:

-- Je ne sais pas si vous le trouverez chez lui, mais voici son adresse...

Un dixième de seconde, la pensée qu'il ne s'agissait pas de lui, traversa l'esprit de Coche. Déjà Avyot continuait:

-- 16, rue de Douai.

-- Merci bien, pardon de vous avoir dérangé.

-- Il n'y a pas de quoi, au revoir, Monsieur le Commissaire.

-- Au revoir, Monsieur.

Coche entendit claquer les crochets, résonner la sonnette avertissant que la communication était finie... Un petit bruit de friture... puis, plus rien.

Pourtant il restait là, l'oreille tendue, attendant, espérant, redoutant, il ne savait quoi, cloué sur place par une émotion intense. Il ne reprit la notion exacte des choses qu'au bout de deux ou trois minutes. Alors, percevant ce bourdonnement confus, pareil à celui qui résonne avec un bruit de flot, dans les larges coquilles marines, il comprit que la conversation était finie, et qu'il n'avait plus rien à faire là. La main sur le bouton de la porte, il hésita.

«S'il y avait quelqu'un derrière, si une main venait s'abattre sur lui?»

Le souvenir de son innocence n'effleurait même plus sa pensée. Une seule chose y demeurait: son arrestation probable, certaine!...

À bien y réfléchir, il pouvait, au risque de passer pour un fantoche, avouer la vérité. Tout au plus, risquait-il quelques jours de prison avec sursis, ou simplement une admonestation un peu sévère et humiliante... Mais, cela même, il ne le pouvait plus. Il était hypnotisé, fasciné, par cette idée fixe: je vais être arrêté.

Et cette pensée, qui l'effrayait cependant, l'attirait, l'amenait à elle avec une puissance obscure et formidable, effrayante, comme le gouffre sur qui se penche le voyageur, tentatrice comme l'appel voluptueux des sirènes qui, la nuit, dans les détroits sonores, entraînaient les marins vers l'abîme.

Il sortit enfin. Personne ne fit attention à lui. Seul, l'employé, derrière son guichet, lui dit:

-- Il y a deux communications.

-- Ah! bien, fit Coche.

Et il donna un second ticket sans faire observer qu'il n'avait pas causé un seul instant. Au moment de gagner la rue, il eut une courte hésitation:

«Tout de même, si je téléphonais au _Monde_?»

Mais il pensa qu'à présent toute démarche était devenue inutile et gagna la rue, cherchant les raisons qui avaient pu mettre aussi vite la police sur ses traces, un peu vexé, au fond, de n'avoir pas eu besoin de plus d'adresse et de ruse pour l'amener à regarder de son côté.

En quittant l'appareil, le Commissaire traversa une petite salle où se réunissaient les inspecteurs. L'un d'eux, assis devant une table, paraissait plongé dans un travail très important.

-- Dites-moi donc, fit le Commissaire, est-ce très urgent ce que vous faites là?

L'homme sourit:

-- Très urgent... non, mais plus tôt ce sera fini, mieux ça vaudra... Je cherche dans l'Annuaire les rues _de_, rapport au papier trouvé ce matin... ça ne coûte rien d'essayer...

-- Eh bien, laissez donc ça un instant, prenez une voiture, et voyez si M. Onésime Coche est chez-lui, 16, rue de Douai.

-- Rue de?... fit vivement l'inspecteur.

-- Rue de Douai, 16... Vous savez où c'est?...

-- Oui, oui... Ce n'est pas ça qui m'étonne... c'est ce numéro 16, et puis rue de...

Le Commissaire tressaillit à son tour: ce numéro auquel il n'avait prêté aucune attention tout d'abord, sembla prendre une signification. N'était-ce pas celui qu'il avait lu le matin même sur le bout d'enveloppe ramassé boulevard Lannes?... Il regarda l'inspecteur, l'inspecteur le regarda et tous deux demeurèrent ainsi quelques secondes, n'osant formuler le doute qui, brusquement, les avait traversés...

-- Allons, dit le Commissaire en haussant les épaules, qu'est-ce que nous cherchons!... C'est par ce procédé-là qu'on se met dedans. Une idée passe, on saute dessus, on ne la lâche plus, on s'entête... et rien du tout. Si vous vous mettez à regarder de côté tous les gens qui habitent à un numéro 16...

-- Je ne dis pas, mais ça me fait drôle... Je pars de suite...

Parce que, dès le matin, il n'avait attaché aucune importance à ce chiffre, et que, maintenant, il n'avait pas relevé la coïncidence assez bizarre en somme, le Commissaire ne voulut pas paraître faire cas du soupçon de son agent. Mais, resté seul, il regretta de n'avoir pas fait, lui, la découverte du papier, et de n'avoir pas vu le rapprochement possible. Il n'y attachait encore aucune valeur: quelle vraisemblance que Coche fût mêlé à cette affaire? Fallait-il, pour une simple concordance de chiffres, échafauder tout un roman? Il rentra dans son cabinet en se disant:

«Non... c'est absurde...»

Mais, si absurde qu'il jugeât la chose, il ne put la chasser de son esprit. Elle restait en lui, et sa pensée y revenait sans cesse. Il prit un dossier, le parcourut. En arrivant au bas de la première page, bien qu'il fût certain d'en avoir lu toutes les lignes, il s'aperçut que les mots n'avaient fait que traverser ses yeux: de leur signification, nul souvenir... À leur place le chiffre 16 dansait devant lui, insensiblement, les traits d'Onésime Coche s'y joignaient, d'abord assez vagues puis tout à fait précis.

Peu à peu, une foule de petits détails se glissaient dans sa mémoire.

D'abord l'information étrange du _Monde_, information dont il n'avait pu trouver la source; puis les phrases énigmatiques de Coche, son attitude ironique jusqu'à l'insolence, ses réponses mystérieuses, la découverte de la trace des pas, son émotion dans la chambre du crime... Il y avait là jusqu'à un certain point des indices... Mais, si le journaliste avait joué un rôle quelconque dans le crime, comment admettre tant d'audace?... Et, pourtant!...

Arrivé à ce point de son raisonnement, il se sentait arrêté, un obstacle barrait sa route, et il n'osait s'avouer à lui-même qu'il s'irritait autant de n'avoir pas le premier pensé à tout cela, que de l'impossibilité où il se trouvait d'assigner un mobile aux actes de Coche. Au reste, dans quelques minutes, il allait être fixé; sans lui laisser soupçonner le doute qui avait effleuré son esprit, il lui ferait comprendre ce qu'il y avait de gênant dans son attitude. Qu'il en sût long sur le crime, il en était sûr à présent. Le difficile ne serait pas de lui faire dire ce qu'il savait, mais bien comment il le savait. Coche ne lui avait-il pas déclaré:

«La Presse possède des moyens d'investigation multiples...»