Chapter 5
-- Si vous voulez bien vous retourner, vous la distinguerez, non pas aussi bien que moi, car elle s'est effacée depuis une heure, mais assez cependant pour que vous regrettiez, j'en suis certain, de n'y avoir pas fait attention plus tôt. Cette chose c'est l'empreinte d'un pied marqué sur la terre, c'est cette petite tache qui se dessine dans le gazon, un peu plus sombre au milieu de la gelée blanche. Le soleil l'a quelque peu abîmée; tout à l'heure, elle était d'une netteté remarquable.
-- Rentrons, fit vivement le Commissaire.
Coche, cette fois, le suivit. Quand il posa son pied sur le sable de l'allée, il éprouva une sensation indéfinissable d'orgueil et de peur. Machinalement il regarda l'empreinte et ses pieds. La trace allongée, étroite, ne ressemblait guère à celle que ses gros souliers américains venaient de faire sur le sol (il avait adopté pour le travail les chaussures à bout arrondi, à semelle débordante, mais ne portait, le soir, que des souliers très fins, étant fier de son pied cambré et délicat).
Penché sur le gazon, le Commissaire examinait cette empreinte. Le soleil maintenant haut dans le ciel avait crevé les nuages gris. De petits rayons de lumière doraient par place la couche mince de givre. L'un deux tomba directement sur l'empreinte.
-- Un centimètre, un crayon, vite, fit le Commissaire, en tendant la main sans se retourner.
-- Un crayon, voilà, fit le secrétaire. Mais je n'ai pas de centimètre.
-- Qu'on coure m'en chercher un. Monsieur Coche, vous avez un appareil photographique?... Seriez-vous assez aimable pour me prendre un cliché de cette empreinte?
-- Volontiers. Mais la photographie ne vous donnera qu'une image, une simple image, très petite, à laquelle manqueront les rapports avec les points de repère que vous pourriez établir sur le sol. Les clichés d'objets posés à terre sont très imparfaits; pour relever la position d'un corps, il faut des appareils spéciaux, très compliqués. Au reste, nous sommes arrivés bien tard... Le soleil fait fondre tout cela... Mon empreinte...
Il eut une hésitation imperceptible en prononçant ces deux mots: «Mon empreinte» et, rectifia très vite:
... L'empreinte que j'avais remarquée devient de plus en plus vague... ses bords s'estompent, disparaissent... Dans une minute il n'en restera rien... Voyez, on ne distingue presque plus le talon... la semelle à son tour commence à fondre... diminue... C'est fini!... Quel dommage que vous ne soyez pas sorti quelques instants plus tôt!
Tout au fond de lui, il éprouva un soulagement réel et très grand. Pendant quelques minutes, il lui avait semblé -- pure imagination du reste -- que les trois hommes l'avaient dévisagé à la dérobée, comme si sous ses gros souliers ils avaient deviné le pied fin et petit, capable de laisser dans la gelée blanche du matin, l'empreinte que le soleil avait fait disparaître en un instant. Son but, pourtant, était bien de se faire soupçonner, arrêter même. Mais, plus ce but devenait proche, plus il s'efforçait, malgré lui, de l'éloigner.
La justice lui apparaissait comme une force redoutable, comme une bête aux cent bras qui ne rend pas volontiers sa proie. Puis, il sentait qu'il avait tout à gagner à rester maître de l'heure, à pouvoir choisir l'instant précis où il lui plairait de se laisser prendre. Pour bien connaître et bien juger tous les rouages de la police, il voulait en pouvoir suivre le jeu, en commander presque la marche, la ralentir ou l'accélérer à sa guise. Aussi, lorsque le Commissaire, pour ne pas laisser deviner son dépit, murmura:
-- Après tout, peut-être, cette empreinte parvenait-elle de l'un de nous? Mon secrétaire qui était à ma gauche peut fort bien avoir posé le pied sur le gazon...
Coche se rangea à son avis, sans capituler tout à fait cependant.
Il n'était pas mauvais qu'un peu de trouble subsistât dans l'esprit du magistrat. Il sentait qu'en disant cela, le Commissaire masquait une partie de sa pensée, et que, sans tenir compte d'une façon apparente de cette empreinte, il ne pourrait s'empêcher, au cours de son enquête, d'en faire état. Il dit donc, d'un ton assez détaché:
-- Autant que je puis l'affirmer, il me semble bien que personne de vous n'a marché sur la plate-bande. Pendant que vous traversiez le jardin, je vous suivais des yeux, et j'aurais remarqué, je crois... La seule chose dont je sois certain, c'est que cette empreinte était d'une netteté parfaite lorsque je l'ai vue pour la première fois. Maintenant, je vous le répète, de là à certifier qu'elle existât avant votre entrée dans l'allée... Le mieux en tout cas est de n'en point parler.
Cette dernière phrase acheva de rassurer le Commissaire. Il lui eût été désagréable qu'on pût lui reprocher d'avoir été moins perspicace qu'un journaliste. Cette faute pouvait nuire a son avancement, et, reconnaissant à Coche d'avoir deviné sa pensée, devancé ses désirs, il lui dit d'un ton presque amical:
-- Montez en voiture avec moi. J'aurai le temps de vous donner quelques tuyaux.
-- Je préférerais, fit Coche, le sentant un peu à sa discrétion, pénétrer avec vous, ne fût-ce qu'une minute, dans la chambre du crime. Les renseignements que vous me donnerez me seront précieux, sans aucun doute, mais qu'un confrère vienne dans une heure à votre commissariat, vous ne pourrez guère lui taire ce que vous m'aurez révélé.
«Tandis que, vous voyez, je suis seul journaliste avec vous. Les autres, perdant patience, sont partis, et, si vous accédez à mon désir, il vous sera facile de répondre à ceux qui se plaindraient d'avoir été moins favorisés que moi: «Il fallait être là...»
«Et puis, une chose vue prend une importance énorme aux yeux du lecteur. Quand bien même je ne resterais en présence du corps qu'une seconde, je pourrais en donner une impression bien plus violente.
-- Si cela vous tient tant au coeur, suivez-moi donc. Nous ne ferons qu'entrer et sortir, mais du moins, vous aurez vu...
-- Je n'en demande pas davantage.
Le petit groupe entra dans la maison. Le corridor que Coche avait exploré la nuit, à tâtons, lui parut très large. Il se l'imaginait étroit, avec des dalles grises, des murs nus et blancs.
Le carrelage était en briques rouges luisantes, le mur d'un vert tendre, était orné de vieilles gravures, d'armes, de bibelots anciens, et l'escalier, qu'il eût juré de bois vermoulu, était en pitchpin ciré. Tout, dans cette demeure, était propre et gai.
L'escalier gravi, il se reconnut mieux sur le palier, et, de lui- même, s'arrêta devant la porte. Il regretta cet arrêt involontaire, et se demanda:
«À la place du Commissaire, l'aurais-je remarqué?...»
Mais il n'eut pas le temps de réfléchir longuement. La porte s'était ouverte. Il fit un pas et s'arrêta, très ému.
Ce retour dans la chambre où il avait passé des minutes si effrayantes, était doublement impressionnant. En l'espace d'une seconde il déplora son projet de la veille, et la curiosité qui l'avait poussé à revoir ce spectacle. D'un geste machinal, sans oser regarder autour de lui, il se découvrit.
Chose étrange, lui qui n'avait pas craint de fouiller les papiers épars, de remuer les linges maculés de sang, de toucher même ce cadavre, à l'heure où tout était danger, où, ignorant des êtres et des lieux, il risquait sa vie pour un geste, pour un murmure, il tressaillit et retrouva en lui cette peur imprécise, inexplicable, et souveraine qui, la veille, l'avait étreint sur le boulevard solitaire, près du quartier de gendarmerie.
-- Faites bien attention, lui dit le Commissaire. Ne touchez à rien... ne déplacez rien, même pas ce morceau de verre, là... sous votre pied... Rien n'est négligeable, en pareil cas... là... là... C'est un fragment de bouton de manchette... ça n'a probablement aucune importance... mais on ne sait jamais...
Coche n'était pas de ceux qui demeurent longtemps sous une impression pénible. À force de blaguer les autres, il en était arrivé à se blaguer lui-même, et la réflexion candide du Commissaire l'emplit d'une joie profonde. Ce bouton de manchette, sans importance!... Il réfléchit:
-- Et si ce policier était de première force? S'il avait su démêler, au milieu de ce désordre, ce qui est vrai de ce qui est truqué? S'il lisait en moi, ironique à sa façon, s'amusant à me voir me donner tant de peine pour mal mentir?...
Le Commissaire reprit:
-- Tout indique une lutte courte, mais désespérée... Cette table déplacée, cette chaise brisée, la glace fendue, le corps renversé sur le bord du lit... Regardez-le; vous ne trouverez jamais face d'assassiné plus effrayante. Toute la scène du meurtre est là, sur cette figure. Je la devine aux lèvres retroussées, aux yeux révulsés; je la lis sur ces mains agrippées aux draps... N'est-ce pas que c'est terrible? Vous n'avez jamais rien vu de pareil, j'en suis sûr...
-- Si, murmura Coche, se répondant à lui-même. J'ai vu, un jour, un homme assassiné, mais assassiné depuis une heure, une demi- heure à peine. À peine refroidi, il gardait comme un souvenir de la vie dans les yeux. Il était étendu ainsi, dans une mare de sang; la blessure qu'il portait était presque identique... et cependant, il avait je ne sais quoi de plus sinistre que celui- ci... Celui-ci, je le regarde sans peur, comme je regarderais un visage de cire... C'est un mort, simplement... Cette chambre est pareille à vingt autres chambres... tandis qu'en contemplant l'autre... celui que j'ai vu... autrefois... j'eus la sensation qu'il lui restait de l'épouvante autour de la figure, entre les lèvres, devant les yeux; la maison... une maison paisible et gaie comme celle-ci, suait le meurtre, sentait le sang, le sang vivant, chaud et fumant, pareil à celui qui coule entre les dalles des abattoirs... Demain, dans huit jours, j'aurai oublié celui qui est devant moi... L'autre... je garde son image et je sens que je la garderai toujours...
Il avait parlé d'une voix sèche, appuyant les phrases, crispant les doigts, à la fois tenaillé par une épouvante réelle, et enivré par la volupté redoutable de se savoir au bord de l'abîme et de penser:
«En ce moment, les mots que je dis n'ont de sens que pour moi. Nul ne peut lire derrière la barrière infranchissable de mon crâne, où dort toute la vérité! Je la tiens dans ma main, comme un oiseau captif. J'entr'ouvre les doigts, et je la sens battre mes paumes, prête à m'échapper; je resserre mon étreinte, je l'étouffe, je la reprends... Je n'ai qu'un mot à dire... un geste à faire... Non... Je ne dirai pas ce mot... Je ne ferai pas ce geste...
-- C'est curieux... j'aurais cru, fit le Commissaire. Moi qui, pourtant, ai l'habitude de ces sortes de spectacles, j'avoue que celui-ci m'a causé une émotion extraordinaire... Et... c'est à Paris que vous avez vu ce mort?...
-- Oh non, en province, il y a longtemps, une dizaine d'années, balbutia Coche.
Et entendant que sa voix sonnait le mensonge, il ajouta, pour effacer l'impression bizarre causée par son récit:
-- Je débutais, dans une petite feuille locale, du côté de Lyon... Le crime, assez banal, ne fit de bruit que dans la région... je me souviens qu'on n'en parla pas du tout dans les journaux de Paris.
Cette fois, il eut la sensation très nette que les trois hommes avaient les yeux fixés sur lui, et son angoisse fut si violente qu'il dut reculer d'un pas, et s'appuyer au mur pour ne pas fléchir sur ses jambes.
-- Je crois, fit le Commissaire, que vous en avez vu assez pour faire votre article. Mais, que diable, vous qui avez de pareils souvenirs, vous devriez être un peu plus solide... Vous êtes effroyablement pâle...
-- Oui... je sens... je dois, en effet, être très pâle... Brusquement, la tête m'a tourné... ce ne sera rien...
-- Allons-nous-en, répondit le Commissaire en lui montrant le chemin, et, à mi-voix, il glissa à son secrétaire:
-- Tous les mêmes, ces sacrés journalistes! Ils ont toujours vu «plus fort», et quand ils sont au pied du mur...
Coche n'entendit pas, mais voyant le Commissaire parler bas en le regardant de côté, convaincu qu'il s'était trahi par sa sortie maladroite et son insistance à donner des détails que personne ne lui demandait, il pensa:
-- Déjà!... je ne suis qu'un maladroit!
En traversant la chambre, ses yeux se portèrent sur la glace. Son visage s'y reflétait à la place où il l'avait vu la veille; il lui sembla qu'il était bien plus pâle, qu'un cercle plus foncé se creusait au-dessous de ses yeux, qu'un rictus plus sinistre tordait sa bouche, et que sa face, enfin, était pareille à celle des condamnés à mort que le bourreau traîne sous le couteau.
Il ferma les yeux pour ne plus se voir, et sortit de la chambre les épaules serrées, les jambes raides, claquant des dents.
Il ne reprit son sang-froid que dans la rue. L'air frais qui lui fouettait le visage dissipa l'affreuse vision. Il sourit de sa terreur, et, assis dans le fiacre, s'écria:
-- Décidément, j'ai perdu l'entraînement. Pardonnez-moi... J'ai été lamentable... au-dessous de tout...
-- Peuh... manque d'habitude...
La voiture roulait doucement, secouée par le trot inégal du cheval poussif. La lumière, un instant plus vive sous la caresse du soleil frileux, commençait à s'éteindre. Une ombre grise descendait du ciel plus bas. La neige se mit à tomber, d'abord en une poussière fine, puis à gros flocons serrés et lourds qui descendaient verticalement dans le grand silence du boulevard désert.
Les deux hommes se taisaient, plongés dans leurs réflexions. Coche effaça du bout des doigts la buée du carreau et regarda le sol, les maisons et les flocons de neige. Il aurait bien voulu savoir ce que pensait le Commissaire, ce qu'il avait vu, ce qu'il croyait, mais, par une prudence excessive, il hésitait à parler le premier. Pourtant, se rendant compte que son mutisme pourrait sembler surprenant, il demanda:
-- En somme, votre avis sur cette affaire, Monsieur le Commissaire? Est-ce le crime banal ayant le vol pour mobile, ou pensez-vous qu'on doive lui chercher des causes plus obscures, plus lointaines?...
-- S'il faut vous donner ma pensée exacte, je vous dirai que, dès à présent, j'écarte le vol. Je ne prétends pas, bien entendu, que certains objets, des valeurs même, n'aient point disparu: je suis certain, tout au contraire, qu'on a soustrait des bibelots, de l'argent... Mais c'est pour _avoir_ l'air.
-- C'est-à-dire?...
-- C'est-à-dire qu'on a tenté d'établir une mise en scène capable d'égarer la justice.
-- Diable, songea Coche, serais-je tombé sur un Monsieur Lecoq en chair et en os? S'il en est ainsi, la veine ne veut pas de moi!
Et, tout haut, il ajouta:
-- Hé! Hé! voilà qui est tout à fait intéressant! J'avoue que rien de ce que j'ai pu voir n'avait fait naître en moi un semblable soupçon. Ainsi posé, le problème apparaît singulièrement compliqué...
-- Pour un esprit superficiel, oui... Pour moi, qui depuis vingt- trois ans ai pris l'habitude d'évoluer dans les milieux les plus divers, parmi les intrigues les plus savamment ourdies, il n'en va pas de même. Bref, s'il me fallait exprimer mon impression, je dirais:
«Un homme, parfaitement au courant des habitudes du vieillard, est entré dans la maison, s'est emparé de papiers capables ou de lui être utiles, ou de le compromettre...
-- Ah bah, fit Coche, extraordinairement intéressé... Des papiers?... de simples papiers?... vous croyez?...
-- J'en suis sûr. J'ai trouvé dans un tiroir plusieurs centaines de lettres, pêle-mêle. Elles n'avaient pas été placées ainsi par leur destinataire, j'en jurerais. L'assassin, après les avoir parcourues, après avoir fouillé les enveloppes, a vivement rejeté le tout en désordre. Trouva-t-il ce qu'il cherchait? L'enquête nous renseignera sans doute sur ce point... Le certain, c'est que, afin de faire croire au meurtre ayant le vol pour mobile, il s'est emparé de quelques pièces d'argenterie -- le tiroir du buffet a été bousculé -- et d'une somme d'argent qui devait se trouver dans un porte-monnaie ramassé par mon secrétaire derrière le lit. Je ne serais pas étonné que certains bijoux eussent été dérobés -- toujours pour la raison que je vous exposais au commencement. Je puis vous le confier, puisqu'aussi bien, dans une heure, tous les bijoutiers de Paris, et demain tous les bijoutiers de France le sauront, j'ai trouvé par terre un fragment de bouton de manchette dit à chaînette qui appartenait vraisemblablement à la victime... Enfin, et ceci pour n'être qu'un argument psychologique n'en a pas une moindre valeur à mes yeux, l'ordre -- si je puis m'exprimer ainsi -- qui régnait dans le désordre; je ne sais quel souci de propreté, mêlé à l'horreur du massacre, me permettent d'affirmer que le crime est l'oeuvre d'un personnage appartenant à une classe plutôt élégante de la Société; que ce personnage est un être parfaitement équilibré, doué d'un rare sang-froid, et qu'il a agi seul... Je vous dirai encore... Mais je vous en ai déjà trop dit...
Coche avait écouté le Commissaire sans l'interrompre. Son inquiétude du début avait fait place à une satisfaction profonde. Son plan si vite établi, si rigoureusement exécuté, n'échouerait pas, il en était sûr maintenant. Bien plus, sa mise en scène suggérait à la police des idées auxquelles lui-même n'avait pas songé. On eût dit que le Commissaire compliquait les choses à plaisir, et qu'au lieu de déduire logiquement des faits un commencement de preuve, il s'efforçait de jouer la difficulté. Il n'était pas jusqu'aux choses les plus simples, qui ne prissent pour lui l'aspect d'indices sérieux. Parti sur une fausse piste, il ramenait à son idée première les faits les plus divers. Ayant écarté, dès la première minute, l'hypothèse d'un crime de rôdeurs -- la seule véritable, et la plus plausible en tous cas -- il interprétait tout en fonction de sa théorie personnelle. Au premier pas, sans hésitation, tête baissée, on était allé donner dans le piège que lui, Coche, avait tendu. Lorsque le Commissaire avait dit:
«On a imaginé une mise en scène capable d'égarer la Justice...»
Coche avait cru que le magistrat, doué d'une rare pénétration d'esprit, avait entrevu la vérité, alors qu'en réalité il l'entourait d'un nuage plus épais, la protégeait derrière une barrière plus infranchissable. Ainsi, non seulement sa ruse n'était pas soupçonnée, mais, par une extraordinaire transposition des faits, pour l'homme chargé de guider les premières recherches, tout ce qui avait semblé au journaliste devoir constituer un début de charges contre lui, n'était tenu que pour quantité négligeable. Cette interprétation lui parut si bouffonne qu'il voulut l'entendre formuler nettement, en des termes ne laissant place à aucune équivoque.
-- Si je vous comprends bien, l'assassin unique, l'homme du monde meurtrier, a voulu faire croire à un crime de rôdeurs? Il a essayé sans y parvenir de «faire» du désordre? Il n'a pas volé, ainsi que l'aurait fait un professionnel du cambriolage. Il a opéré seul, et a voulu faire croire qu'il avait des complices.
-- Exactement.
La voiture s'était arrêtée à la porte du commissariat. Coche descendit le premier et tapa du pied pour se dégourdir les jambes. Il était d'une humeur charmante, les choses marchaient mieux qu'il n'aurait osé l'espérer. En quelques heures, il avait recueilli plus de renseignements, il avait entendu formuler plus d'erreurs qu'il ne lui en fallait pour rédiger ses deux premiers articles. Il remercia le Commissaire, et lui dit, très naturellement:
-- Avec ce que vous m'avez confié, me voilà tranquille. Je suis tout à votre disposition si je puis vous être utile en quoi que ce soit...
-- Je ne dis pas... à l'occasion...
-- Un mot encore. Vous ne ferez pas état dans votre procès-verbal de l'empreinte que je vous avais signalée dans le jardin?...
-- Mon Dieu non... puisqu'aussi bien je ne l'ai vue qu'à peine...
-- Juste, très juste... De mon côté, je n'en parlerai pas. Allons, au revoir, Monsieur le Commissaire, et encore merci.
-- Tout à votre disposition, et à bientôt j'espère?
-- À bientôt.
-- Et maintenant, songea Coche, à nous deux!
CHAPITRE IV
LA PREMIERE NUIT D'ONESIME COCHE, ASSASSIN
Au moment où Coche entra dans le café de la place du Trocadéro, le journaliste méridional demandait d'une voix de Stentor «La Générale», et, dédaigneux des vains efforts, des gestes inutiles, abattait d'un revers de main les cartes sur le tapis en disant:
-- Vous ne tenez pas à jouer, n'est-ce pas?...
Mais, comme il prenait les soucoupes et les passait à son voisin de droite, il aperçut Coche, et s'écria:
-- Des nouvelles?
-- Sensationnelles, fit Coche en s'asseyant sur la banquette. Demandez du papier, de l'encre et écrivez, il y en a pour un instant. Vous arrangerez ça à votre façon. J'ai causé longuement avec le Commissaire. Il m'a donné tous les renseignements que je voulais, sauf un cependant, que j'ai omis de lui demander: le nom de la victime.
-- Ça n'a pas d'importance. C'est un nommé Forget, un petit rentier qui habitait là depuis trois ans. Pour de plus amples détails, nous n'aurons qu'à passer tout à l'heure au Commissariat.
-- Parfait. Eh bien, voilà.
Et il dicta sa conversation avec le Commissaire, insistant sur les moindres détails, soulignant les intonations, précisant les hypothèses. Mais il se garda bien de mentionner sa visite dans la chambre du crime, la trace de pas, et les invraisemblances qu'il avait relevées dans les déductions du magistrat. Cela était à lui, à lui seul. Au reste, nul n'aurait pu profiter de ces indications. Elles étaient sans valeur pour qui ne pouvait connaître le fond des choses.
Tout en dictant, il examinait la salle d'un oeil distrait. Au bout d'un moment il s'aperçut qu'il était dans le café d'où il avait téléphoné la veille; par un hasard curieux, il était assis à la même place. Il songea d'abord à détourner la tête afin de n'être pas reconnu, puis se dit qu'après tout, bien fin qui pourrait voir quoi que ce soit d'extraordinaire à ce qu'un consommateur de la nuit revînt le lendemain. Personne ne faisait attention à lui. La caissière rangeait ses petits plateaux de sucre, les garçons mettaient le couvert, et le patron, assis auprès du poêle, lisait tranquillement les journaux.
Il acheva donc son récit, répondit de la meilleure grâce du monde aux questions supplémentaires qu'on lui posa, avec la double satisfaction de permettre à des confrères de rédiger leur papier sans fatigue, et de garder pour lui le bénéfice de son reportage sensationnel.
Ils sortirent enfin. Les uns montèrent en voiture, le journaliste méridional se hâta vers le Métro. Quant à lui, prétextant des courses à faire dans le quartier, il s'en alla à pied, tout doucement, heureux d'être enfin seul, libre de penser, sans avoir la préoccupation constante de l'attitude à conserver, et des mots à ne pas dire.
Il déjeuna dans un restaurant de cochers, parcourut des journaux, revint vers le boulevard Lannes, gagna les fortifications, pris d'un besoin d'activité physique, énervé par la solitude, et par une crainte vague dont il ne démêla pas très exactement d'abord la raison. Il s'irrita, songeant que les vrais meurtriers, ceux dont on ne s'occupait guère, étaient peut-être plus tranquilles que lui en ce moment. Il marcha sur la route, prit les petits chemins glissants de la zone militaire, dévisageant les hommes et les femmes qui passaient, et soudain il sentit pour tous ces êtres aux faces sinistres, aux vêtements déchirés, une espèce de commisération attendrie, l'indulgence fraternelle que fait naître dans le coeur des hommes le sentiment des joies ou des fautes partagées.
Il ne se rendait pas très exactement compte de ce qu'il était lui- même. Le déguisement moral qu'il avait pris le gênait à peine. Il était à ce point résolu à détourner sur lui tous les soupçons, qu'il se sentait presque coupable!
Et ne l'était-il pas en effet? Sans lui, qui sait... on serait déjà sur les traces de l'assassin, et s'il avait parlé?...