Chapter 4
-- C'est votre affaire. Assurez-vous d'abord de la véracité du fait, ensuite débrouillez-vous de façon à me donner quatre cents lignes avec photographies pour ce soir. Si vous vous en tirez bien, je demanderai pour vous au patron une augmentation de cinquante francs par mois.
-- Je vous suis tout à fait obligé, fit le reporter.
Et à part lui il pensa:
«Si je m'en tire bien, ce que moi j'appelle bien m'en tirer, ce n'est pas de cinquante francs qu'il sera question, mon bonhomme! Le journal qui voudra Onésime Coche y mettra le prix. Nous traiterons en grand, à l'américaine!»
... Dehors le ciel se salissait de traînées pâles. Le jour prêt à venir mêlait ses reflets blancs à la lueur de la lampe. Les machines arrêtées, l'on n'entendait plus à la place de leur ronflement cadencé, que les murmures vagues, les bruits multiples et confus de la rue, coupés de temps en temps par l'appel sonore d'une trompe d'automobile. Un omnibus passa avec un grand fracas de roues et de vitres secouées. Onésime Coche se leva, prit un numéro du _Monde_, et le mit dans sa poche.
-- Vous dites, boulevard Lannes, numéro?...
-- 29. Ne commencez pas à avoir la tête ailleurs, ce n'est pas le moment.
-- Oh! protesta Coche, soyez tranquille. Il est sept heures, je me mets en campagne.
-- Et moi, je vais me coucher. J'ai bien gagné quelques heures de sommeil; je travaillais, moi, pendant que vous dormiez...
Coche détourna la tête pour ne pas laisser deviner le sourire qui plissait sa bouche, et la petite flamme qui passait dans ses yeux, puis sortit. Dans l'escalier, il croisa le garçon qui lui demanda:
-- C'était bien pour ce que je vous ai montré?
-- Exactement.
Il prit une voiture et dit au cocher:
-- Avenue Henri-Martin. Au coin du boulevard Lannes.
Une espèce de pudeur, un scrupule inexplicable, l'empêcha de donner l'adresse exacte. Sans s'en rendre compte, il agissait comme un coupable, n'osant pas faire arrêter sa voiture devant la maison. Quoi de plus naturel pourtant? Il partait avec un mandat déterminé, au su et au vu de tout le monde. Mais il s'imagina qu'à l'énoncé de cette adresse «29, boulevard Lannes», le cocher le regarderait de côté. Sur les trottoirs, le long des devantures fermées, des gens passaient très vite. Il songea que cette nuit, qui s'en allait ainsi, laissant flotter autour de toutes choses une buée triste et très froide, était étrangement longue. Afin de mieux réfléchir, il se cala dans un coin, ferma les yeux, et remua mille pensées, mêlant à ses projets, la vision de la chambre du crime, et celle du café où il avait pris sa résolution définitive. Le petit jour dont il gardait derrière ses paupières closes le reflet triste, évoquait dans son esprit l'aube lugubre des matins d'exécution, et dans ce chaos de pensées se chevauchant et se mêlant, passaient dans un va-et-vient monotone les faces des deux rôdeurs et de la femme, le visage exsangue de l'assassiné, et surtout la main sanglante aux doigts énormes dont il avait lavé la trace sur le mur.
Il faisait grand jour quand la voiture s'arrêta. Onésime Coche descendit le boulevard Lannes à pas lents. Une à une, les maisons s'éveillaient. Entre les volets brusquement ouverts et qui tapaient les murs, des formes apparaissaient, des visages encore lourds de sommeil. Sur la chaussée, très peu de monde. Une voiture d'épicier stationnait devant une porte. Un garçon boucher, son panier sous le bras, marchait en sifflotant. Un facteur sonnait à la grille d'un petit hôtel. Coche regarda le numéro de la maison et lut 17. Le boulevard était si différent le jour de ce qu'il était la nuit, qu'il était arrivé tout près de la maison du crime sans s'en apercevoir.
La journée s'annonçait froide, mais très belle. Derrière de petits nuages le soleil montait doucement à l'horizon, et mettait sur le sol très blanc, le long des murs chargés de lierre, sur les maisons aux toits pointus, une lumière jeune de printemps. Il ne restait plus rien des ombres de la nuit, et, pendant une seconde, tant le contraste était violent entre les deux aspects de cette rue, Coche se demanda s'il n'avait pas rêvé, si tout cela n'était pas un cauchemar. Il était plus de huit heures. Depuis longtemps, bien des gens avaient acheté le _Monde_, et personne ne semblait soupçonner le drame. Un gendarme qui remontait vers l'avenue lisait précisément le journal à la page où figurait la nouvelle. Coche pensa: «Ou bien j'ai rêvé toute cette histoire, ou bien il va voir, et alors, il s'arrêtera.»
Mais le gendarme passa son chemin.
-- Voyons, voyons, murmura Coche, je ne suis pas fou; je ne divague pas. Ce qui existe dans ma pensée a bien existé réellement. J'ai bien longé ce trottoir cette nuit; je suis bien entré dans un jardin, j'ai bien vu un homme égorgé sur son lit; j'ai...
Il appuya sa main sur son front et ressentit près de la tempe une douleur assez vive. Il regarda sa main: un peu de sang rougissait le bout de ses doigts.
Alors, ce qui semblait obscur et confus se précisa. Il se souvint de la chute qu'il avait faite en entrant, de la blessure qu'il portait au front, et, comme il levait les yeux, il vit qu'il était arrivé devant le 29.
Tout était clos et silencieux. Dans le sable jaune, la trace de ses pas subsistait, plus nette encore sur le bord de la plate- bande, où son pied, foulant le gazon, avait effacé la gelée blanche, retombée depuis très légère sur la place où avait posé sa semelle. Il n'avait pas songé à ce détail, s'en réjouit, comme d'une aide que lui aurait apportée le hasard, et se mit à faire les cent pas devant la maison. Des gens allaient et venaient sur la route. Un ouvrier le regarda fixement, du moins il le crut ainsi. Il était inutile de prolonger cette station qui risquait d'attirer l'attention sur lui. Sait-on jamais comment un individu vous remarque, et, dans la suite vous reconnaît?
N'était-il pas plus piquant d'aller, lui, simple journaliste, trouver le Commissaire de police, et de lui mettre le journal sous les yeux?
Dans le même moment, deux fiacres arrivèrent et s'arrêtèrent à quelques pas de lui. Il en vit descendre plusieurs hommes, parmi lesquels il reconnut le Commissaire de police; quatre agents cyclistes suivaient. Ils rangèrent tours machines le long du petit mur, exactement à la place où quelques heures plus tôt il avait écarté le lierre pour lire le numéro.
Le Commissaire hésita une seconde devant la porte, tira la sonnette, et attendit.
Alors Coche, qu'il regardait depuis une seconde, s'avança, et dit avec son plus aimable sourire:
-- Je ne pense pas qu'on vous ouvre, Monsieur. La maison est vide, ou tout au moins, vide de gens capables d'entendre votre appel...
-- Qui êtes-vous, Monsieur? je ne vous demande rien, veuillez me laisser, je vous prie.
-- En effet, poursuivit Coche en s'inclinant, j'aurais dû me présenter moi-même tout d'abord. Veuillez excuser cet oubli: Onésime Coche, du _Monde_. Voici ma carte, mon coupe-file...
-- C'est différent, répliqua le Commissaire en lui rendant son salut, et je suis enchanté de vous rencontrer. Votre journal publie dans sa dernière heure une nouvelle qui m'a grandement surpris. Mais je crains qu'il ait accepté cette information bien à la légère...
-- Croyez-vous, Monsieur? Nous nous entourons toujours de toutes les précautions nécessaires. Si le _Monde_ a publié l'information dont il s'agit, cette information doit être vraie. Nous tirons à huit cent mille, nous ne sommes pas un journal à canards ou à scandales.
-- Je sais. Pourtant, je me demande quelle enquête vous avez pu faire, étant donnée l'heure supposée de ce crime supposé, étant donné surtout que je n'en étais pas averti moi-même.
-- La presse dispose de moyens d'investigations multiples...
-- Hem... Hem... murmura le Commissaire incrédule, et il sonna une seconde fois.
-- Au demeurant, poursuivit Coche, ne trouvez-vous pas surprenant que personne ne réponde?
-- Pas le moins du monde. Il peut n'y avoir là qu'une simple coïncidence. Si cet hôtel n'est pas habité?...
-- Oui... mais il est habité.
-- Comment le savez-vous?
-- Vous me permettrez, Monsieur le Commissaire, de me retrancher ici derrière le secret professionnel. Je serai enchanté de vous aider dans vos recherches, mais ne m'en demandez pas plus que je ne puis vous en dire.
-- Pour être à ce point précis dans vos propos, avez-vous donc des certitudes?
-- Quelque chose comme cela. Notre informateur était certainement très bien renseigné.
-- Son nom?
-- Voyous, Monsieur le Commissaire, vous me demandez de brûler un de mes hommes... Vous ne le feriez pas pour l'un des vôtres!...
Le Commissaire regarda Coche, droit dans les yeux:
-- Si cependant je vous obligeais à parler?
-- À moins de me mettre à la question -- et encore -- je ne vois pas par quel moyen vous pourriez me contraindre à dire ce que je veux taire. Mais, je tiens trop à rester en termes excellents avec vous pour envenimer cet entretien, et je préfère vous dire que j'ignore tout de mon correspondant: Son nom, son âge, son sexe, tout... tout... sauf l'accent de sincérité de sa voix, la précision de son information, l'autorité de sa parole.
-- Je vous le répète, Monsieur, dès l'instant que le Commissaire de police ignorait tout, seuls l'assassin ou sa victime pouvaient parler. Or, la victime, d'après vous serait morte... Ce serait donc l'assassin qui...
-- Vous ai-je dit que ce n'était pas là ma pensée?...
-- De mieux en mieux. Voilà, sur ma foi, l'assassin le plus fantaisiste qu'on ait jamais connu. Au cours de ma carrière déjà longue, j'ai rencontré des coupables extraordinaires, mais pareils à celui-là, jamais. Ma foi, s'il est de vos amis, Monsieur Coche, montrez-le moi.
-- C'est que, murmura Coche, avec son éternel sourire, il ne partage sans doute pas votre désir. _Il_ ne signifie, du reste, pas pour moi le coupable, mais mon informateur. Si je savais d'une façon certaine que ce fût lui le meurtrier, mon respect des Lois me commanderait de ne rien vous cacher. Mais, j'inclinerais plutôt à croire que nous sommes en présence d'un policier amateur, d'une rare perspicacité, du reste; un de ces détectives qui travaillent pour le plaisir, pour la gloire...
À ce moment, un agent s'approcha du Commissaire:
-- Il n'y a pas d'entrée de l'autre côté. La maison est adossée à un immeuble habité, et la seule porte est celle où nous sommes.
-- Alors, allons-y, fit le Commissaire. Le serrurier est là?... D'ailleurs, ce n'est pas la peine, la porte s'ouvre toute seule.
-- Voyez-vous un inconvénient a ce que je vous accompagne demanda Coche?
-- Inconvénient n'est peut-être pas le mot. Vous comprendrez que je préfère, pour les premières constatations, s'il y a lieu d'en faire, être seul. Si légitime que soit le désir du public d'être renseigné, celui de la justice de ne pas être entravée dans son action m'apparaît plus légitime encore.
Coche s'inclina.
-- Au reste, poursuivit le Commissaire, je ne pense pas, agissant ainsi, faire tort à votre journal. Votre informateur si bien renseigné en sait sans doute aussi long que j'en saurai moi-même en quittant cette maison. Et si, d'aventure, j'estimais, dans l'intérêt de l'instruction, devoir vous taire quelques détails, il vous les fournirait aisément...
Coche se mordit les lèvres et songea:
«Tu as tort de jouer l'ironie avec moi. Nous causerons de tout cela, plus tard.»
Une chose, entre toutes, lui était insupportable: N'être pas pris au sérieux. Et, malgré qu'il fût certain -- et pour cause -- d'avoir la seconde manche, il s'irrita d'entendre qu'on lui parlait sur un ton persifleur.
Il regarda le Commissaire, son secrétaire et un inspecteur entrer dans la maison, haussa les épaules, et resta en faction devant la porte, afin d'être bien sûr que si lui n'entrait pas, du moins aucun confrère n'entrerait. Attirés par la présence des agents, par les allées et venues insolites, des gens s'étaient arrêtés. Des groupes se formaient où l'on se demandait ce qui pouvait bien être arrivé. Un homme expliqua la chose à sa façon: c'était une affaire politique, une perquisition; un autre, qui avait parcouru le _Monde_, rétablit les faits: Un meurtre avait été commis. Il donnait des détails, précisant l'heure, laissant entrevoir les causes ténébreuses de ce drame. Déjà, l'on reprochait à la police sa lenteur. Est-ce qu'au lieu d'immobiliser des agents devant la maison du crime, on ne ferait pas mieux de les lancer dans toutes les directions? de fouiller les bouges? Du reste, quoi d'étonnant à ce qu'un crime fût perpétré avec une pareille audace? Jamais de sergent de ville aux endroits dangereux! Les rues, passé minuit? Des coupe-gorges; et pour ne pas être protégés on payait des impôts plus lourds chaque année. Les agents, impassibles, prêtaient une oreille distraite à ces discours. Coche, sur le premier moment, s'en était amusé. Bientôt il n'écouta plus. Une curiosité impatiente le tenaillait. Par la pensée, à travers les murs, il suivait le Commissaire; il le devinait entrant dans le corridor, gravissant l'escalier, hésitant sur le palier du premier étage entre deux ou trois portes -- à moins pourtant que des traces de sang qu'il n'aurait pas vues dans la nuit ne lui indiquassent le chemin. Il eut même une seconde d'émotion véritable: Si les assassins avaient marqué leur passage dans l'escalier, toute sa mise en scène devenait inutile. Mais, cette crainte l'abandonna vite. S'il en avait été ainsi, le Commissaire serait déjà entré dans la chambre, on aurait entendu un bruit de voix. Non. Là-haut, dans l'obscurité des pièces aux rideaux tirés, on avançait à tâtons. La fenêtre du couloir donnant sur le boulevard était protégée par un store épais; il l'avait tiré lui- même afin de n'être pas dérangé cette nuit.
Par-dessus tout cela, il retrouvait en lui l'odeur fade de cette chambre inondée de sang, le relent aigre des verres à demi remplis de vin rouge, il revoyait le grand trou noir de la glace crevée, et le corps effroyable aux yeux immenses, étendu en travers du lit.
Jamais il n'avait connu de minutes aussi violentes, jamais il n'avait pensé aussi vite.
Il regardait les quatre fenêtres, et se demandait:
-- Laquelle est celle de la chambre à coucher? Laquelle s'ouvrira la première?
Tout à coup, un remous se fit dans la foule assez considérable maintenant, suivi d'un grand silence au milieu duquel on entendit des volets claquer sur le mur. Entre les deux montants de la fenêtre ouverte, une tête apparut, puis disparut derrière les vitres refermées.
Coche regarda sa montre. Il était neuf heures et trois minutes.
À cet instant précis, la justice savait une partie de ce que lui savait depuis la nuit. Il avait exactement huit heures d'avance sur elle. Il s'agissait de ne pas les perdre, mais, avant tout, il importait de connaître l'impression première du Commissaire.
Cette première impression -- qui, généralement, est la mauvaise -- influe considérablement, sur la marche de l'instruction. Le mauvais policier part en aveugle sur la première piste venue, cherchant surtout à «faire vite»; le vrai limier, lui, sans se départir jamais de son calme, avance lentement, certain que le temps n'est jamais perdu quand il a été employé d'une façon judicieuse, et que la déduction la plus logique a moins de valeur que l'indice infiniment petit qu'on découvre toujours, lorsqu'on sait regarder.
Les curieux étaient venus en si grand nombre qu'on avait dû établir un service d'ordre. On avait dégagé les abords de la maison, et, dans un demi-cercle vide, Coche et quelques journalistes arrivés en hâte causaient avec animation.
Le représentant d'un journal du soir, un méridional ardent et parlant fort, s'irritait de ne rien savoir de précis. Il lui fallait absolument un papier pour midi, et il était près de dix heures! Coche, dont le journal avait, le premier et le seul, annoncé la nouvelle, était assailli de questions. Mais sa loquacité habituelle avait fait place à une réserve obstinée.
Il n'était au courant de rien. Il attendait, comme les autres. S'il avait eu la moindre indication, il se serait fait un plaisir de la passer aux confrères. Ne fait-on pas ainsi journellement, entre reporters, et n'est-ce pas le meilleur moyen de donner des renseignements nombreux et sûrs? Chacun glane ce qu'il peut. Bien qu' «Envoyé spécial» d'une feuille, on se partage la besogne, et la dépêche qu'on expédie n'est que le résumé, plus ou moins adroit de ce que chacun sait. Tout le monde y gagne, en somme, car on ne peut exiger d'un homme qu'il se trouve en dix endroits à la fois. Pour faire l'information tout seul, il faudrait disposer de sommes parfois considérables, de moyens de transport coûteux où impossibles à se procurer.
Tandis qu'à trois ou quatre qui s'entendent, on met les frais et les renseignements en commun. Enfin, pour donner à son papier une note personnelle, pour avoir l'air d'avoir dit quelque chose, on invente, on brode. Une rectification se produit-elle? On l'insère parce que la loi l'ordonne, mais en ayant bien soin de la faire suivre d'une courte note où l'on affirme -- après avoir souligné le respect qu'on a du droit des individus -- qu'on maintient formellement les termes de l'information produite la veille.
Et Coche, se défendant de rien savoir, insistait sur ce point, évoquant dix, vingt circonstances dans lesquelles, bon confrère, il n'avait jamais gardé par devers lui les renseignements qu'il tenait du hasard ou de son habileté.
Le journaliste du Midi approuvait ses paroles, tout en trépignant d'impatience. Les autres avaient le temps d'être calmes, parbleu! Il leur restait l'après-midi et la soirée pour aller aux nouvelles: lui, était pris de court.
Il ne comprenait pas qu'en ce moment le Commissaire pût avoir une préoccupation plus grave que celle-là.
... Le temps passait, et personne ne sortait toujours pas de la maison. Un des reporters émit l'avis qu'il faisait soif, et qu'on pourrait tout aussi bien attendre dans un café. Mais, dans ce sale quartier, où en trouver un?
-- À cinq minutes d'ici, fit un curieux. Au bout du boulevard, prenez l'avenue Henri-Martin; il y en a un place du Trocadéro.
-- Parfait, fit le méridional. Vous venez, Coche?
-- Oh! moi, je ne peux pas, je ne peux pas tout de suite, du moins. Mais, allez-y, vous; si j'ai quelque chose, je vous préviendrai.
-- Entendu, vous venez, les autres?
Coche regarda ses confrères partir, et se retrouva seul.
Il ne lui déplaisait pas de les voir s'éloigner. Depuis qu'ils étaient là, il sentait tout le poids de son secret. Vingt fois il avait été sur le point de laisser échapper un mot, une phrase. Il avait dû faire un effort très grand sur lui-même pour ne rien dire au confrère du Midi, sachant que le pauvre diable comptait peut- être sur son papier du soir, à quatre centimes la ligne, pour donner un à-compte à son restaurateur. Mais, quoi! Par une vaine pitié, par une sensiblerie de grisette, allait-il tout gâter, déflorer son information, risquer de perdre une partie si bien engagée?... Plus tard, il le dédommagerait. Pour l'instant, cette affaire était son affaire. La bonne camaraderie ne lui avait pas si bien réussi, qu'il lui sacrifiât une pareille chance de succès.
Petit à petit, il sentait l'énervement de l'attente l'envahir. Il était partagé entre la joie secrète de savoir la police en train de patauger, et la curiosité de connaître les détails de cette constatation. Entre temps, il écoutait les bavardages de la foule, essayant d'attraper un mot qui le renseignât sur l'identité de la victime, ses habitudes, sa façon de vivre. Car, il se trouvait dans cette situation bizarre, de connaître mieux que personne une partie de la vérité, la partie passionnante, terrible, mais d'ignorer, de la façon la plus absolue, cette chose que n'importe qui pouvait savoir: le nom de l'assassiné.
Des bribes de phrases qu'il entendait, il ressortait que personne n'était plus avancé que lui.
Des voisins racontaient que le vieillard sortait rarement, juste pour faire ses provisions; que, parfois, l'été, à la nuit close, il se promenait un peu dans son jardin, mais qu'il ne recevait jamais personne, faisant lui-même son ménage, menant une existence calme et mystérieuse, dont on avait cherché souvent, mais en vain, à en découvrir le secret.
Vers midi, le Commissaire, accompagné de son secrétaire et de l'inspecteur, sortit. Les trois hommes s'arrêtèrent dans le jardin, levèrent les yeux vers les fenêtres, s'approchèrent du mur, tout en parlant avec animation, puis se dirigèrent vers la grille. Au moment où ils allaient la franchir, Coche fit un pas:
-- Eh bien, Monsieur le Commissaire?...
-- Votre information était exacte...
-- Maintenant que vos premières constatations sont faites, serait- il possible d'entrer, ne fût-ce qu'un moment?
-- Ce serait tout à fait dénué d'intérêt, je vous assure. Je ne demande pas mieux que de faciliter votre tâche, et, si vous voulez m'accompagner jusqu'à mon bureau, en route je vous raconterai ce que j'ai vu, ce que je peux vous dire. J'ajoute que mon opinion est faite, et que les choses iront, je pense, rondement...
-- Vous avez découvert des indices, relevé des traces?...
-- Monsieur Coche, ne m'en demandez pas trop... Et vous, pendant tout ce temps, qu'avez-vous fait?
-- J'ai réfléchi... j'ai écouté... j'ai regardé...
-- Et c'est tout?
-- À peu près...
-- Vous voyez que si je ne disais rien, vous seriez fort en peine pour faire votre article de demain? Mais rassurez-vous, je vous en confierai plus qu'il n'en faut pour remplir deux colonnes.
-- Eh bien, Monsieur le Commissaire, je ne veux pas être en reste avec vous. Au cours des trois heures que j'ai passées ici, j'ai, comme je vous le disais tout à l'heure, réfléchi, écouté et regardé. La réflexion, je l'avoue, ne m'a pas conduit à grand'chose; en écoutant, je n'ai pas recueilli de renseignements précieux. Mais en regardant... oh! en regardant!... Vous n'imaginez pas quelle acuité prend le sens de la vue quand il travaille seul. Ce qui nous gêne, la plupart du temps, ce qui paralyse l'effort de nos sens, c'est la distraction de l'un par l'autre. Il m'a toujours semblé, sinon impossible, du moins, très difficile, de percevoir nettement, en tirant un coup de fusil, le bruit de la détonation, le nuage de fumée, l'odeur de la poudre et la secousse de l'épaule. Mais, si je parvenais à fixer un seul de mes sens, celui de l'ouïe, par exemple, j'analyserais la détonation d'une façon parfaite. Dans ce bruit, simple en apparence, et violent, je démêlerais presque les mille déflagrations des mille grains de poudre, le frisson que le plomb filant à toute vitesse fait passer dans les feuilles, et j'entendrais l'écho, à la seconde où il s'éveillerait dans les bois... Or, tout à l'heure, certain que je n'entendrais rien, que pas un murmure ne viendrait du dedans jusqu'à moi, que les conversations des badauds n'avaient pas plus d'importance que des bavardages de commères; fatigué de chercher à déchiffrer un mystère dont la clé était sans doute entre vos mains, j'ai regardé...
Le Commissaire qui, depuis un instant écoutait distraitement, ouvrit la bouche et commença:
-- Mais...
Coche ne le laissa pas formuler sa phrase et, très naturellement, poursuivit:
-- J'ai regardé, oh! regardé passionnément, furieusement, comme doit regarder un être qui n'a plus que le sens de la vue pour le guider; regardé comme regarde un sourd, comme écoute un aveugle. Toute mon intelligence, toute ma volonté de comprendre a passé dans mes yeux, et mes yeux travaillant seuls, sans le secours de mes autres sens, mes yeux ont vu une chose à laquelle vous n'avez pas, je crois, prêté la moindre attention, une chose qui peut être sans intérêt, comme elle peut être d'une importance capitale, une chose qu'il faut voir aujourd'hui, car elle aura sans doute disparu demain... ce soir... dans une heure...
-- Et cette chose?