L'épouvante

Chapter 3

Chapter 33,872 wordsPublic domain

Il regarda autour de lui, sur lui. Il ne portait pas de bague; les boutons de sa chemise étaient de porcelaine imitant la toile, de ces boutons que l'on trouve dans tous les bazars. Il y avait bien ses boutons de manchette, mais il y tenait, non pour leur valeur qui était minime, mais comme on tient à des bibelots portés depuis longtemps et qui deviennent de vieux amis. Et puis, on n'oublie pas des boutons de manchette... Il faut une secousse violente pour les arracher...

Il se frappa le front:

-- Une secousse! Parfait! Qu'on ramasse l'un d'eux sur le tapis, on se dira: «Au cours de la lutte, la victime, accrochée aux bras de l'assassin, a déchiré les poignets de sa chemise, arraché la chaînette du bouton, et, dans sa fuite, le meurtrier ne s'est aperçu de rien. Il s'est sauvé, sans se douter qu'il laissait derrière lui cette pièce accusatrice.»

Ainsi tout est respecté, tout est vraisemblable!

Le poignet rabattu, il prit le bord intérieur de la manchette gauche entre ses doigts, saisit le bord extérieur de sa main droite restée libre, et d'un coup sec, fit sauter la chaînette qui tomba à terre avec une petite olive d'or portant en son centre une turquoise. L'autre moitié était restée engagée dans la boutonnière; il la mit dans la poche de son gilet. Mais, dans sa hâte à accomplir ce geste, il ne remarqua point qu'il avait du sang aux doigts, qu'il salissait sa chemise et son gilet blanc de taches rouges. De la poche intérieure de son habit, il retira une enveloppe à son nom, et la déchira en quatre morceaux inégaux.

L'un portait:

_Monsieur On 22, R_ L'autre:

_ési ue de_

Le troisième:

_E. V._

La quatrième:

_Coche Douai_

Ce dernier le désignant trop clairement, il le roula en une petite boulette qu'il avala. Avec les dents, il rogna, les deux premières lettres de son prénom inscrites sur le premier fragment: il restait trois petites coupures presque incompréhensibles, et qui, pourtant, reconstituées, complétées, pouvaient donner le nom du meurtrier supposé. Ce travail, si difficile qu'il fût, n'était pas impossible en somme. Sans livrer trop d'atouts à ses adversaires, beau joueur jusqu'au bout, il leur laissait la partie belle. Il jeta les trois petits papiers au hasard. L'un tomba sur la table, presque exactement au milieu. Les deux autres se collèrent au tapis. Pour être sûr qu'on ne les prendrait pas pour des débris de lettres appartenant à la victime, il ramassa les autres papiers épars, les plaça dans les tiroirs qu'il referma. Après quoi, ayant jeté un dernier coup d'oeil circulaire autour de la pièce pour s'assurer qu'il n'oubliait rien, il enfila son pardessus, lissa son chapeau d'un revers de manche, étendit deux des serviettes de toilette maculées sur la face du mort, dont les yeux, à présent vitreux et un peu aplatis, n'avaient plus de regard, éteignit l'électricité, sortit de la pièce, traversa le corridor à pas de loup, descendit l'escalier, et gagna le jardin.

Il eut soin en traversant l'allée, d'effacer tout à fait les traces de pas déjà brouillées par le vent, étala sur elles le sable jaune, et, marchant avec précaution, un de ses pieds seulement portant sur le sable, et l'autre sur la terre durcie d'une plate-bande, parvint à la porte, l'ouvrit, la referma, et se trouva enfin sur le trottoir. Des ombres immobiles s'étalaient tout le long du chemin. La nuit immense, impénétrable et douce était sans un murmure, sans parfum. Loin, très loin, un chien se mit à hurler à la lune. Soudain le silence se remplit d'une tristesse infinie. Coche se souvint d'une vieille servante qui jadis lui disait, lorsque les chiens, dans la campagne, pleuraient ainsi:

«C'est pour prévenir saint Pierre que l'âme d'un trépassé va frapper à la porte du paradis.»

Magie des souvenirs! Éternelle enfance des hommes. Il frissonna en évoquant le temps où tout petit, il cachait sa tête sous les draps pour ne pas entendre les grandes plaintes inconnues qui, la nuit, traversent les jardins, et retrouva pendant une seconde la douceur du baiser maternel tant de fois posé sur son front.

Puis tout se tut. Il consulta sa montre, elle marquait une heure du matin. Une dernière fois, il regarda la maison où il venait de vivre des minutes extraordinaires, revint jusqu'à la grille, écarta du bout de sa canne le lierre qui recouvrait le numéro et lut: 29.

Il répéta deux fois 2; 9! 2; 9, additionna les chiffres pour avoir un moyen mécanique de les retrouver, redit 9 et 2=11, chercha dans sa mémoire si quelque chiffre bien connu ne coïncidait pas avec celui-là et, se souvenant qu'il était né un 29, sûr de ne pas se tromper et de ne pas oublier, partit. Il arriva à l'extrémité du boulevard sans rencontrer personne. Il marchait du reste sans regarder autour de lui, trop énervé pour penser librement, essayant de classer ses souvenirs. Tout se brouillait, se confondait, à ce point qu'il ne voyait plus d'une façon précise quelle allait être sa ligne de conduite. Son existence devenait double, ou tout au moins très différente de ce qu'elle était une heure auparavant. Une hésitation, une fausse manoeuvre pouvait détruire ses projets. Innocent, et, volontairement suspect, les seules maladresses d'un coupable lui étaient permises.

Non loin du Trocadéro, il croisa un couple qui descendait l'avenue à pas lents. Quand il l'eut dépassé, il tourna la tête, et le regardant s'enfoncer dans la nuit, songea:

«Voilà des gens qui ne se doutent guère qu'un crime a été commis à quelques pas d'ici. En dehors des coupables, je suis le seul à le savoir.»

Il ressentit une espèce d'orgueil d'être seul détenteur d'un pareil secret. Combien de temps le conserverait-il? Quand s'apercevrait-on du meurtre? Si la victime, ainsi que tout le laissait supposer, vivait seule et n'avait ni bonne, ni femme de ménage, plusieurs jours pouvaient s'écouler avant que l'on remarquât son absence. Un matin, un fournisseur sonnerait à sa porte: ne recevant pas de réponse, il insisterait, entrerait. Une odeur épouvantable le prendrait à la gorge. Il monterait l'escalier de bois, pénétrerait dans la chambre et là!...

Ensuite, ce serait la fuite éperdue, les appels: «Au secours! À l'assassin!», la police sur pied, toute la presse acharnée à découvrir le coupable, le public passionné pour la cause célèbre qui fait en un seul jour monter le tirage des journaux, car le mystère entourant ce crime ne saurait manquer de lui donner une importance inaccoutumée. Pendant tout ce temps-là, lui, Coche, continuerait sa vie, vaquant à ses occupations, promenant son secret de place en place, avec la joie de l'avare qui garde dans sa poche, et tâte à chaque pas, la clé du coffre où sont enfermées ses valeurs. Jamais l'homme ne possède à un degré aussi élevé la conscience de sa force morale, de sa valeur, que dès l'instant où il détient une parcelle du mystère qui l'entoure. Mais, quelle lourde charge aussi, qu'un secret! De quel poids il pèse sur les épaules, et quelle tentation ne doit-on pas éprouver à tout instant de crier:

«Vous ignorez tous! Moi je sais.»

Plus d'une fois, en plein jour, il traverserait le boulevard Lannes, et s'offrirait cette satisfaction, voyant des gens passer, devant la maison du crime, de lever les yeux et de se dire:

«Derrière ces volets clos, il y a un homme assassiné.»

Et il songeait encore:

«Je n'aurais, pour affoler de curiosité tous ces êtres qui vont et viennent autour de moi, qu'à dire un mot... Ce mot, je ne le dirai pas. Je dois m'en remettre au hasard. Il m'a fait sortir de chez mon ami à l'heure qu'il fallait pour que je pusse connaître ces choses: il fixera la seconde précise où tout se découvrira.»

Tout en réfléchissant, il arriva devant un café. À travers la glace embuée, il distingua des hommes en train de jouer aux cartes, et, assise au comptoir la caissière assoupie. Un chat, couché en rond auprès du poêle, sommeillait. Un garçon, debout derrière les joueurs, suivait la partie, un autre dans un coin regardait un journal illustré.

Le vent piquait très fort. De ce café de petits bourgeois se dégageait une impression de calme tiède. Coche qui frissonnait un peu, de fatigue, d'émotion et de froid, entra et s'assit. Une sensation douce de chaleur le pénétra. Dans l'air où la fumée des pipes avait mis un nuage, une odeur de cuisine, de café et d'absinthe montait, accrue par la chaleur du poêle; cette odeur, que d'habitude il détestait, lui parut infiniment douce. Il demanda un café cognac, se frotta les mains, prit distraitement un journal du soir qui traînait sur un coin de table, le reposa brusquement, se leva et dit sans s'en rendre compte presque haut:

-- Sapristi!...

Un des joueurs tourna la tête; le garçon arrêté devant la caisse, croyant qu'on l'appelait, s'empressa:

-- Voilà, Monsieur.

Coche fit signe de la main:

-- Non... Je ne vous appelais pas... Avez-vous le téléphone ici?

-- Parfaitement, Monsieur. La porte à droite, et au fond du couloir.

-- Merci.

Il se glissa entre deux tables, traversa le couloir, referma la porte sur lui et actionna l'appel. Il s'énerva parce qu'on tardait à répondre. Enfin, une sonnerie retentit. Il décrocha le récepteur et demanda:

-- Allô. Le 115-92, ou 96?...

Il écouta les appels de bureau à bureau, les sonneries qui tapaient dans ses oreilles comme des petites baguettes sur un tambourin trop tendu. Une voix dit enfin:

-- Allô. Qu'est-ce que vous désirez?

Il modifia sa voix:

-- Je suis bien au 115-- 92?

-- Oui, Monsieur. Vous désirez?...

-- Le journal _Le Monde_?

-- Oui, Monsieur...

-- Je désirerais parler au secrétaire de la rédaction.

Une autre voix passa dans l'appareil, celle de l'employé du Central qui demandait un numéro.

-- Allô! Allô! fit Coche... laissez-nous, Monsieur, retirez- vous... Je cause... Allô! _Le Monde_?... Oui? Je voudrais parler au secrétaire de la rédaction.

-- Ce n'est pas possible, il est à la composition, et on ne peut pas le déranger.

-- C'est tout à fait urgent.

-- Je vais voir, mais de la part de qui?...

-- Diable, pensa Coche, je n'avais pas songé à cela. Mais il n'hésita pas:

-- De la part du Directeur, Monsieur Chénard.

-- C'est différent, Monsieur... Je vais prévenir. Ne quittez pas...

Par le téléphone arrivaient assourdis et mêlés, les bruits confus du journal: un vague ronflement, un froissement de papiers, tous les murmures que Coche connaissait bien pour les entendre depuis dix ans, toutes les nuits, à la même heure, lorsque, son service fini, il s'apprêtait à rentrer se coucher.

-- Monsieur Chénard? fit le secrétaire de la rédaction un peu essoufflé...

-- Non Monsieur, répondit Coche, changeant toujours sa voix, pardonnez-moi, je ne suis pas le Directeur de votre journal. J'ai pris son nom pour être sûr de vous joindre, car ce que j'ai à vous annoncer est de la plus haute importance et ne souffre aucun retard...

-- Qui êtes-vous alors?

-- Quand je vous aurai dit que je m'appelle Dupont ou Durand, cela ne vous apprendra rien, et n'aura servi qu'à vous faire perdre un temps précieux.

-- Ça suffit comme plaisanterie...

-- Pour Dieu, Monsieur, s'écria Coche en tapant du pied, ne raccrochez pas l'appareil! Je vous apporte une nouvelle sensationnelle, une nouvelle qu'aucun journal ne possédera demain, ni après-demain, si je ne la lui donne pas. Un mot avant tout: Est-ce que votre journal roule?

-- Pas encore, mais il va rouler dans dix minutes. Vous voyez donc que je n'ai pas le temps...

-- Il faut que vous ayez celui de faire sauter quelques lignes en _Dernière heure_ et de les remplacer par celles que je vais vous dicter:

«Un crime effroyable vient d'être commis au numéro 29 du boulevard Lannes, dans une maison habitée par un vieillard d'une soixantaine d'années. La victime a été frappée d'un coup de couteau qui lui a sectionné la gorge de l'oreille au sternum. Le vol semble avoir été le mobile du crime.»

-- Un instant, répétez l'adresse...

-- 29, boulevard Lannes.

-- Je vous remercie, mais qui me dit?... qu'est-ce qui me prouve?... Comment pouvez-vous savoir? Je ne peux pas publier une information pareille sans preuve... Le temps matériel me manque pour contrôler... Dites-moi quelque chose qui m'indique à quelle source vous avez puisé ce renseignement... Allô! Allô! ne quittez pas... répondez, Monsieur...

-- Eh bien, fit Coche, admettez si vous voulez, que je suis l'assassin!... Mais laissez-moi vous dire ceci: j'achèterai le premier numéro du _Monde_ qui sortira de vos presses, et, si je n'y trouve pas l'information que je vous transmets, je la passe au _Télégraphe_, votre concurrent. Après ça, vous vous arrangerez avec M. Chénard. Faites sauter six lignes, croyez-moi, et remplacez-les par les miennes...

-- Encore un mot, Monsieur, depuis quand savez-vous?...

Coche raccrocha tout doucement le récepteur, quitta la cabine, rentra dans la salle, et se mit à boire son café à petites gorgées, en homme satisfait d'avoir mené à bonne fin une affaire. Après quoi, ayant payé avec un billet de banque, le seul qu'il possédât et qui figurait dans son portefeuille du 1er janvier au 31 décembre, pour «avoir l'air», il releva le col de son pardessus, et sortit. Seulement, sur le pas de la porte, il s'arrêta et se dit à lui-même:

«Coche, mon ami, tu es un grand journaliste!»

CHAPITRE III

LA DERNIERE MATINEE D'ONESIME COCHE, REPORTER

Pendant plus de cinq minutes, le secrétaire de la rédaction du Monde cria, trépigna, jura.

-- Allô! Allô! Bon Dieu! Répondez!... Les brutes! Ils nous ont coupés! Allô! Allô!

Il raccrocha le récepteur et se mit à sonner avec rage.

-- Allô Monsieur! Vous nous avez coupés!

-- Pas du tout. On a dû replacer le récepteur.

-- Alors, il y a erreur. Rappelez, je vous en prie...

Au bout d'un instant, une voix qui n'était plus celle de tout à l'heure, demanda:

-- Allô. Vous demandez?

-- C'est bien d'ici qu'on vient de téléphoner?

-- On a en effet téléphoné il y a quelques minutes, mais je ne sais pas si c'est à vous...

-- Voulez-vous avoir l'obligeance de me dire avec qui je cause?

-- Avec le café Paul, place du Trocadéro.

-- C'est bien cela. Dites à la personne qui parlait que j'ai un mot à ajouter.

-- Impossible, Monsieur, cette personne vient de partir.

-- Envoyez un garçon... Courez... je vous en prie...

-- Pas moyen, Monsieur, nous fermons, et ce monsieur doit être loin, maintenant.

-- Pourriez-vous me dire comment était ce monsieur?... Le connaissez-vous?... Est-ce un habitué de votre café?...

-- Non, je le voyais pour la première fois... Pour ce qui est de vous le dépeindre, c'est un monsieur d'une trentaine d'années, brun, avec de petites moustaches... Je crois bien qu'il était en habit de soirée... Mais je n'y ai pas fait très attention.

-- Merci, pardon de vous avoir dérangé...

-- Il n'y a pas de quoi. Bonsoir, Monsieur.

-- Bonsoir...

Le secrétaire de la rédaction demeura perplexe. Devait-il publier la nouvelle qu'on lui avait donnée, ou valait-il mieux attendre au lendemain? Si l'information était exacte, il serait désolant d'en laisser profiter un autre journal. Mais si elle était fausse?... Il fallait prendre sur la seconde une grande résolution.

Ayant bien réfléchi il esquissa un geste vague, supprima quelques lignes qui donnaient le texte des dernières injures déversées par les partis d'opposition à la Diète croate, et les remplaça par les suivantes:

«HORRIBLE TRAGÉDIE»

«Nous apprenons qu'un crime vient d'être découvert au numéro 29, du boulevard Lannes, dans une maison habitée par un vieillard. La victime a été littéralement égorgée par les meurtriers. Un de nos collaborateurs se rend sur les lieux.»

«Information de dernière heure sous toutes réserves.»

Quelques instants plus tard, les machines roulaient à toute vitesse, et à trois heures du matin, trois cent mille exemplaires partaient pour les diverses gares, emportant la nouvelle du «_Crime du boulevard Lannes_». À cinq heures moins le quart, la moitié de l'édition de Paris était faite. À ce moment le secrétaire de la rédaction qui n'avait pas quitté le journal regarda sa montre, fit appeler un garçon:

-- Allez chez M. Onésime Coche, rue de Douai, et dites-lui de venir me parler immédiatement, pour une affaire tout à fait urgente.

«De cette façon, pensa-t-il, cet incorrigible Coche ne pourra pas colporter la nouvelle. Si elle est erronée, la mention _sous toutes réserves_ me met à l'abri de tout reproche, et si elle est vraie, aucun confrère n'en profitera. Ah! si Coche était sérieux, je l'aurais fait prévenir sur l'heure. Mais fiez-vous donc à un garçon qui de la meilleure foi du monde, et avec les plus louables intentions aurait mis tout Paris au courant de l'affaire; à un être charmant mais irrégulier, sautillant, et qui trouve moyen de ne pas venir au journal, juste cette nuit! Il suffît qu'on ait besoin de lui pour ne pas l'avoir sous la main. Enfin...»

Puis satisfait d'avoir habilement solutionné la question, il alluma une pipe et se frotta les mains en murmurant:

«Mon ami, tu es un secrétaire de rédaction épatant.»

... Onésime Coche venait de s'endormir quand le garçon du _Monde_ sonna à sa porte. Il s'éveilla en sursaut, prêta l'oreille, n'étant pas sur de n'avoir pas rêvé, mais au second coup de sonnette, il se mit sur son séant, et demanda:

-- Qui est là?

-- Jules, le garçon du _Monde_.

-- Un moment, j'arrive.

Il alluma sa bougie, enfila son pantalon et ouvrit la porte, d'assez mauvaise humeur:

-- Qu'est-ce qu'il y a de cassé, qu'est-ce qu'on me veut?

-- M. Avyot vous fait dire de venir tout de suite.

-- Ah! non! mais il rigole, M. Avyot! Il n'est pas cinq heures du matin!

-- Pardon, Monsieur, il est 5 heures 20.

-- 5 heures 20! C'est pas une heure pour faire sortir les gens de leur lit. Vous lui direz que vous ne m'avez pas trouvé... Bonsoir, Jules.

Et il le poussa vers la porte.

-- Moi, je veux bien, fit le garçon. Seulement, je crois que c'est urgent tout de même, rapport à ça...

-- Quoi ça?

Jules sortit de sa poche un journal encore humide, où l'encre trop fraîche s'étalait sous le doigt. Il le déplia à la troisième page, et désigna, tout en bas de la dernière heure, l'information ayant trait au crime du boulevard Lannes. Tandis que Coche parcourait les lignes, il ajouta:

-- C'est venu par téléphone au moment où nous allions rouler. Si c'est pas une blague, le rigolo qui a fait ça a gagné vingt-cinq francs dans sa nuit.

-- Vingt-cinq francs?...

-- Vous pensez bien qu'il n'a pas téléphoné ça qu'à nous. Il a fait son boniment, à tous les journaux du matin, et tout à l'heure il passera à la caisse et se fera reconnaître pour palper. Moi, je l'ai fait pour l'incendie du Bazar de la Charité. Je me trouvais devant... Seulement c'était pour les journaux du soir et il y en a juste deux qui paient...

-- Parfaitement... Parfaitement, dit Coche en lui rendant son journal. Vous êtes un malin, Jules!...

Mais il pensait:

-- Imbécile!

Puis il ajouta:

-- Oui, c'est probablement ça, dites à M. Avyot que je viens. Le temps de m'habiller...

Resté seul, Coche se mit à rire. N'était-il pas drôle, en effet, qu'on vint lui annoncer, à lui, cette nouvelle? Sur le premier moment, il avait éprouvé une surprise réelle. Deux ou trois heures de sommeil lourd lui avaient fait oublier les émotions de la nuit. Il s'était demandé pendant un instant pourquoi on l'appelait, et n'avait compris que lorsque Jules avait déplié le journal. Décidément les choses allaient pour le mieux. Il avait craint qu'un autre ne fût mis sur cette affaire, ce qui eût un peu paralysé son action. Maintenant, il allait pouvoir jouer la partie à sa façon.

Tout en réfléchissant, il s'habillait. Comme il faisait froid dans la chambre sans feu, il prit une chemise de flanelle, des vêtements épais, et un gros pardessus d'automobile. Le chapeau sur la tête, il tâta ses poches, sentit ses clefs, son portefeuille, son bloc-notes et son stylographe. Il n'oubliait rien. En passant devant la loge du concierge, il demanda le cordon, et entendit une voix ensommeillée qui grognait derrière la vitre:

-- Ça va bientôt finir cette nuit?...

Un cocher maraudait. Il le héla, donna l'adresse du _Monde_, et de nouveau, se prit à réfléchir.

La seule attitude possible était, pour le journal, celle de l'ignorance absolue. Un peu de mauvaise volonté même ne serait pas inutile. Une incrédulité à peine dissimulée ne messiérait point. De la sorte, il ôtait par avance tout soupçon, et laissait au secrétaire de la rédaction l'orgueil d'avoir vu juste. Il connaissait trop bien les hommes en général, et les journalistes en particulier, pour négliger cette vérité que, pour arriver à ses fins, il faut leur laisser une part de succès dans toute entreprise: c'est un courtage comme un autre. Avyot s'intéresserait d'autant plus à l'affaire qu'il pourrait dire à tout le monde:

-- «J'ai eu du flair. Personne ne voulait me suivre. Coche prétendait que je m'étais laissé mettre dedans. Mais j'ai tenu bon. Je sentais que ce n'était pas un canard; on ne me la fait pas, je suis un vieux routier.»

La voiture s'était arrêtée. Il paya le cocher et monta rapidement à la rédaction. Le secrétaire l'attendait marchant de long en large dans son bureau. Dès qu'il l'aperçut, il s'écria:

-- Vous voilà enfin! On vous cherche depuis une heure du matin. Je ne sais où vous passez vos nuits -- cela vous regarde, d'ailleurs -- mais franchement vous pourriez bien monter au journal. On ne sait jamais où vous trouver...

-- Chez moi, fit Coche le plus naturellement du monde. J'ai dîné en ville, et à une heure du matin j'étais dans mon lit. J'ai quitté le journal à sept heures et demi du soir, tout était calme. Que s'est-il donc passé depuis qui ait nécessité ma présence?

-- Ceci: à deux heures du matin environ, j'ai été avisé qu'un crime venait d'être commis boulevard Lannes.

-- Fort bien, je saute en taxi-auto et je cours au commissariat de police du quartier.

Le secrétaire lui mit la main sur l'épaule:

-- Un moment! On y serait fort en peine de vous donner le moindre renseignement, pour l'excellente raison qu'on ignore ce dont il s'agit.

-- Je ne saisis pas bien, fit Coche. On n'a pas connaissance du crime au commissariat, et vous en êtes informé, vous? Comment?

-- Voyez, fit Avyot en lui tendant le journal.

Coche parcourut pour la seconde fois son information de dernière heure, et parut la lire avec la plus grande attention.

-- Diable, murmura-t-il, quand il eut fini. Voilà qui me semble louche. Êtes-vous bien sûr de n'avoir pas été mystifié?

-- Si j'en étais absolument sûr, répliqua le secrétaire, je n'aurais pas mis la mention «_sous toutes réserves..._» Cependant -- et son air devint mystérieux -- j'ai de bonnes, d'excellentes raisons de croire.

-- Serait-il indiscret de vous demander ces raisons?...

-- Indiscret?... Non... Mais inutile, tout au moins... Au demeurant la situation, assez simple, peut se résumer en quelques mots: Vérifier tout d'abord l'information. Ensuite, étant les premiers et les seuls à l'avoir, profiter de nos vingt-quatre heures d'avance sur les autres journaux pour pousser notre enquête parallèlement à celle de la police. Je pense que mon correspondant ne s'en tiendra pas à sa communication de cette nuit, et que je le verrai sous peu, ne serait-ce que pour toucher quelque argent...

-- Croyez-vous? fit Coche.

-- Je le crois, affirma le secrétaire.

-- Peuh! murmura Coche.

-- Mon cher, vous m'accorderez une certaine expérience dans un métier que j'ai fait pendant vingt ans?...

-- Âme naïve, songea Coche. Si tu le connaissais, ce correspondant, comme tu serais étonné! Orgueilleux maladroit, tu n'avais pas le ton si tranchant cette nuit quand tu me suppliais... Non, il ne viendra pas frapper à la caisse, ton informateur. Le louis que tu lui donnerais ne suffit pas à son ambition; ton expérience est bien petite près de sa ruse. Et, tout haut, il ajouta:

-- Certes... Il n'en est pas moins vrai que tout cela est bien bizarre, et que je me demande par quel bout il faut commencer.