Chapter 2
Mais ce mot magique «La Police» demeura sans écho comme les autres. Pas un murmure ne troubla la majesté du silence. Coche pensa que son truc ne valait rien, que le danger demeurait pareil. Une chose cependant le rassura. Ses yeux habitués à l'obscurité distinguaient peu à peu les objets. À quelques pas de lui, il aperçut une vague lueur. En déplaçant la tête, il remarqua que cette lueur éclairait un peu le plancher. Il avança et se trouva devant une fenêtre. Un rayon de lune glissait entre les volets clos. Par les fentes des persiennes il vit une petite bande du jardin, et, une autre bande un peu plus sombre qui devait être le boulevard. Il ne s'attarda point à goûter le charme du clair de lune et du ciel piqué d'étoiles. Rien ne convenait moins à sa nature violente, à son tempérament de combat, que le silence, les gestes lents et les précautions sans fin. Tour à tour il avait été patient, sournois, timide, presque poltron... Mais tout a une fin: il était entré dans cette maison pour savoir: il saurait.
Il fit donc demi-tour, plaqua sa main sur la muraille, et ayant rencontré sous ses doigts une porte, en saisit le bouton, le tira à lui, afin qu'on ne pût l'ouvrir sans effort de l'intérieur et cria, plutôt qu'il ne dit:
-- Pour Dieu! n'ayez pas peur et ne tirez pas!
Il compta jusqu'à trois et ne recevant pas de réponse, ouvrit violemment. Il s'attendait à éprouver de la résistance: au contraire, emporté par son élan il tomba la face en avant, et se heurta le front. Dans le geste qu'il fit pour se retenir, il accrocha une chaise qui bascula sur le plancher avec un grand bruit.
-- Cette fois, se dit-il, avec un vacarme pareil, on va m'entendre, enfin!...
Mais, quand le fracas du meuble renversé eut cessé de rebondir dans la maison, pas une voix ne s'éleva, pas un murmure ne traversa la nuit, pas un souffle ne le fit tressaillir.
-- Allons, pensa-t-il, les cambrioleurs étaient plus forts que moi. La cage était vide, et ils le savaient, les bougres! Ils ont travaillé tout à leur aise, et n'ont même pas éprouvé le besoin, ouvriers méthodiques, de refermer les portes derrière eux. Voilà pourquoi je suis entré si aisément.
Un commutateur électrique se trouvait sous ses doigts: il le tourna. Une lumière flamba, éclairant une pièce assez vaste, et quand ses yeux, une seconde surpris et clignotants, purent regarder, ce fut pour voir un spectacle à la fois si imprévu et si horrible qu'il sentit ses cheveux se dresser sur sa tête, et qu'il étouffa mal un hurlement d'épouvanté.
La chambre était dans un état de désordre insensé. Une armoire ouverte montrait des piles de linge bousculées, des draps pendants, comme arrachés et maculés de taches rouges. Des tiroirs béants on avait retiré des papiers, des chiffons, de vieilles boites qui jonchaient le plancher. Près d'un rideau, sur le mur tendu d'étoffe claire, une main s'étalait, toute rouge, les doigts ouverts. La glace de la cheminée fendue dans toute sa hauteur était crevée en son milieu, et des débris de verre étincelaient sur le plancher. Sur la toilette, parmi des enveloppes froissées, des bouts de linges et de corde traînaient; la cuvette remplie d'une eau rouge avait débordé, et des flaques de même couleur éclaboussaient le marbre blanc. Une serviette tordue portait les mêmes traces: tout était saccagé, tout était rouge. Les pieds, en se posant sur le tapis, faisaient un bruit semblable à celui du sable mouillé qu'on piétine sur les plages à la marée montante; enfin, sur le lit, rejeté en travers, les bras en croix, serrant un goulot de bouteille dont les éclats lui avaient entaillé la main, un homme était étendu, la gorge ouverte de l'oreille gauche au sternum, par une effroyable blessure d'où le sang avait rejailli sur les oreillers, les draps, les murs et les meubles en une giclée violente. Sous la lumière crue, dans l'horrible silence, cette chambre où tout était rouge, où partout le sang avait collé ses taches, n'avait plus l'air d'une chambre, mais d'un abattoir.
Onésime Coche embrassa tout cela d'un seul regard, et son épouvante fut telle qu'il dut d'abord s'appuyer au mur pour ne pas tomber, puis faire appel à toute son énergie pour ne pas fuir. Une bouffée de chaleur lui monta au visage, un grand frisson le secoua et une sueur glacée se répandit sur ses épaules.
Par curiosité, par hasard ou par profession, il lui avait été donné de contempler bien des spectacles effrayants: jamais il n'avait éprouvé une angoisse pareille, car, toujours, jusqu'ici, il savait ce qu'il allait voir ou du moins il savait «qu'il allait voir quelque chose». Puis, pour soutenir son courage, pour vaincre son dégoût, il avait eu le voisinage d'autres hommes, ce coude à coude qui rend braves les plus peureux. Pour la première fois il se trouvait à l'improviste et seul devant la mort... et quelle mort!...
Il se redressa cependant. La glace fendue lui renvoya son image. Il était blême, un grand cercle bistré entourait ses yeux, ses lèvres sèches s'entr'ouvraient dans un rictus affreux et, sur son front où perlaient des gouttes de sueur, près de sa tempe droite que rayait un filet de sang, une tache rouge apparaissait.
Tout d'abord, ne se souvenant pas du choc qu'il avait ressenti en poussant la porte, il crut que la tache était sur la glace et non sur lui. Il inclina la tête de côté: la tache se déplaça avec lui. Alors, il eut peur vraiment, horriblement. Non plus la peur de la mort, du silence et du meurtre, mais la peur obscure, insoupçonnée, d'une chose surnaturelle, d'une folie soudaine éclose en lui. Il se rua vers la cheminée et, les deux mains crispées au marbre, la face tendue, se regarda. Il respira plus librement. Avec la vision précise de la blessure, sa mémoire était revenue. Il sentit la douleur de sa chair meurtrie, et se réjouit presque d'avoir mal. Il prit son mouchoir, épongea le sang qui avait coulé jusque sur sa joue et son col. La déchirure était insignifiante: une section nette de deux centimètres environ qui avait beaucoup saigné comme saignent toutes les plaies de la face et qu'entourait une zone contusionnée d'un rosé violacé à peine plus large qu'une pièce de quarante sous. À cet instant -- une minute à peine s'était écoulée depuis son entrée dans la chambre - - il songea au corps immobile, étendu sur le lit, à la plaie hideuse entrevue, à cette face d'épouvante enfoncée dans la blancheur des draps, avec son menton projeté en avant, son cou tendu et comme offert à un nouvel égorgement, dont l'image se reflétait dans la glace, près de la sienne. Il se dirigea vers le lit, écrasant sous ses pieds des débris de verre, et se pencha.
Il n'y avait presque pas de sang autour de la tête. Mais la nuque, les épaules, baignaient dans une flaque rouge coagulée. Avec des précautions infinies, il prit la tête entre ses mains, la souleva: la plaie s'ouvrit, plus large, comme une effroyable bouche, laissant sourdre, avec un léger clapotis, quelques gouttes de sang. Un caillot épais adhérait aux cheveux, et s'étira suivant le mouvement du crâne. Il reposa la tête, doucement. Elle avait gardé, dans la mort, une indicible expression d'effroi. Les yeux encore brillants avaient une fixité extraordinaire. La lumière de la lampe électrique y mettait deux flammes autour desquelles Onésime Coche regardait deux petites images à peine voilées qui étaient son image. Pour la dernière fois, le miroir de ces yeux sur qui avaient passé les visages des meurtriers réfléchissaient une face humaine. La mort avait fait son oeuvre, le coeur avait cessé de battre, les oreilles d'entendre, le dernier cri avait roulé entre ces lèvres retroussées, le dernier râle avait buté contre la barrière de ces dents couvertes d'écume... cette chair encore tiède ne tressaillerait plus jamais, ni sous la caresse d'un baiser, ni sous la morsure du mal.
Brusquement, entre ce mort et lui, une autre image se dressa: celle du trio du boulevard Lannes. Il revit le petit homme au paquet bleu, le blessé avec son oeil tuméfié, sa mâchoire de brute, et la fille en cheveux. Il entendit la voix brève et canaille qui disait: «Ça se lave, ça s'essuie pas». Et le drame lui apparut terriblement clair, tandis que la femme faisait le guet, les deux hommes, après avoir crocheté les serrures, étaient montés au premier étage, où ils savaient trouver des valeurs. Le vieux, surpris dans son sommeil, avait crié, et les hommes lui avaient sauté dessus; lui, pour se défendre, s'était armé d'une bouteille, et, tapant au hasard, avait atteint au front l'un de ses agresseurs. La lutte avait continué encore quelques instants, à en juger par tout le sang répandu, les meubles renversés. Enfin, la victime s'était adossée contre son lit; l'un des hommes alors l'avait saisie par le col de sa chemise où se voyaient des marques rouges, et maintenu sur le dos tandis que l'autre, d'un seul coup, lui tranchait la gorge. Après, c'avait été le pillage, la recherche fiévreuse de l'argent, des titres, des bibelots de prix, puis la fuite...
Onésime Coche se retourna, afin de résumer dans sa pensée toute la scène. Sur la table, trois verres étaient posés dans lesquels il restait un peu de vin. Leur forfait accompli, les meurtriers ne s'étaient pas sauvés tout de suite: certains de n'être plus dérangés, ils avaient bu. Ensuite ils s'étaient lavé les mains, et avaient essuyé leurs doigts.
Une fureur soudaine envahit l'âme du reporter. Il serra les poings et gronda:
-- Ah! les crapules! les crapules!
Qu'allait-il faire maintenant? Chercher du secours? Appeler? À quoi bon? Tout était fini, tout était inutile. Il demeurait immobile, hébété, le cerveau rempli par la vision du meurtre. Et soudain, son esprit joignit les assassins. Il les devina assis dans quelque bouge, partageant le butin, maniant de leurs doigts rougis les objets dérobés. Pour la seconde fois, il murmura:
-- Crapules! Crapules!...
Un désir l'envahit de les retrouver, et de les voir, non plus triomphants et féroces ainsi qu'ils avaient dû s'asseoir à cette table, près de ce cadavre, mais effondrés, livides, grimaçants, au banc de la cour d'assises, entre deux gendarmes. Il imagina ce que pourraient être leurs horribles faces tandis qu'on leur lirait l'arrêt de mort, et leur marche à la guillotine, au petit jour, sous la lueur du matin blême. La loi, la force, le bourreau lui apparurent formidables, terribles et justes. Tout d'un coup, par un revirement soudain, cette loi, cette force, et ce bras séculier lui semblèrent des fantoches ridicules dont se riaient les criminels. La Police, incapable de veiller sur la sécurité des gens, était trop maladroite pour mettre la main sur les assassins. De temps en temps, elle en arrêtait bien un, au petit bonheur, et parce que le hasard se mettait dans son jeu. Mais, pour un gredin pris au collet, combien de crimes impunis! La Police se fait non avec des brutes solides, mais avec des cerveaux intelligents, avec des artistes véritables, des hommes qui considèrent leurs fonctions moins comme un métier que comme un sport. Pour peu qu'un criminel ne commette pas une lourde maladresse, il est sûr de l'impunité. L'homme qui ne laisse rien derrière lui, peut voler, tuer en toute sécurité. Le crime découvert, on cherche dans l'entourage de la victime, on fouille sa vie au hasard, on remue ses papiers. Si le meurtrier n'a jamais été mêlé à son existence, au bout de quelques mois de recherches, après qu'un juge d'instruction entêté ait gardé sous les verrous un pauvre diable dont l'innocence finit par éclater, l'affaire est classée, et les criminels, enhardis par le succès, recommencent, plus forts et plus introuvables cette fois, parce que les maladresses des policiers dont ils ont pu suivre le travail, leur ont enseigné l'art de ne pas se faire prendre.
Et pourtant, quel métier plus passionnant, que celui de chasseur d'homme? Sur un indice à peine perceptible pour d'autres yeux, revivre tout un drame, dans ses moindres détails! D'une empreinte, d'un bout de papier, d'un objet déplacé, remonter à la source même des faits! Déduire de la position d'un corps, le geste du meurtrier; de la blessure, sa profession, sa force; de l'heure où le crime fut commis, les habitudes de l'assassin. Par le seul examen des faits, reconstituer une heure comme un naturaliste reconstitue l'image d'un animal préhistorique à l'aide d'une seule pièce de son squelette... quelles sensations prodigieuses, quel triomphe! L'inventeur en connaît-il de supérieures, lui qui, pendant des jours et des nuits, s'enferme dans son laboratoire, acharné à trouver la solution d'un problème!... et le but qu'il poursuit lui est immobile. Il sait que la vérité est une et ne se déplace pas, que les événements ne la modifient pas, que tous les pas qu'il fait le rapprochent d'elle; il sait qu'il avance lentement, mais sûrement; que, si la voie qu'il a choisie est bonne, la solution ne peut, à la dernière seconde, lui échapper. Pour le policier, au contraire, c'est l'angoisse de tous les instants, la piste qui se fausse, le but, un instant entrevu, qui disparaît, le problème renouvelé sans cesse, avec la solution qui s'éloigne, se rapproche, et semble fuir; c'est le cri de triomphe soudain arrêté dans la gorge, la vie multiple, surnaturelle, faite de tous les espoirs, de toutes les craintes de toutes les déceptions; c'est la lutte contre tout, contre tous, exigeant à la fois la science du savant, la ruse du chasseur, le sang-froid du chef d'armée, la patience, le courage et l'instinct supérieur qui seuls font les grands hommes, et, seuls, conduisent aux grandes choses. Ces minutes prodigieuses, songeait Coche, je voudrais les connaître, les vivre; je voudrais être parmi la meute inintelligente des policiers qui, demain, battront le terrain, le limier galopant sur la bonne piste. Sans souci du danger et sans le secours de personnel, je voudrais faire ce métier et montrer cette chose extraordinaire: un homme seul, sans ressource, sans autre appui que sa volonté, sans autres renseignements que ceux qu'il aurait su trouver lui-même, arrivant à la vérité, puis, sans cri, sans combat, déclarant le plus simplement du monde, un beau jour:
-- «À telle heure, à tel endroit, vous trouverez les meurtriers. Je dis qu'ils seront là, non parce que le hasard m'a mis sur leurs traces, mais parce qu'ils ne peuvent se trouver ailleurs; et ils ne peuvent se trouver ailleurs par la seule raison que les événements provoqués par moi les ont obligés à venir donner dans le piège chaque jour plus étroit et plus solide que j'ai tendu sous leurs pas.»
J'emploierais à cela tout le temps nécessaire, mes nuits, mes jours, pendant des semaines et des mois. Ainsi, je connaîtrais cette volupté d'être celui qui cherche, et trouve. Auprès de cela parlez-moi des émotions du jeu, de l'ivresse de la découverte! J'aurais goûté toutes les voluptés en une seule... Toutes?... À la vérité, il m'en manquerait une: la peur... La peur qui décuple les forces, double, triple les heures... Mais, alors... il est donc une volupté supérieure à celle de la poursuite?... Oui! celle d'être poursuivi.
Ah! La bête traquée par les chiens, qui fuit vers l'horizon mouvant, heurtant son front aux branches basses, arrachant ses flancs aux halliers, quelle histoire de l'épouvante elle pourrait dire, si la pensée habitait son cerveau! Le coupable qui se sent découvert, qui croit, à chaque carrefour, voir se dresser devant lui la justice; pour qui les jours ne savent pas finir, pour qui les nuits se peuplent d'affreux rêves, et les réveils d'ivresse folle et fugitive, il doit connaître tout cela! Pour peu que son âme soit bien trempée, quelles joies rapides, mais puissantes, ne doit-il pas éprouver lorsqu'il est parvenu à mettre en défaut l'habileté de ceux qui le harcèlent, à les lancer sur une fausse piste, et à reprendre haleine, tout en les voyant chercher, s'énerver, s'arrêter et repartir encore, jusqu'à ce que leur instinct ou leur clairvoyance les ait remis sur le bon chemin!... Cela, vraiment, c'est la lutte, le combat d'homme à homme, la guerre sans pitié, avec ses dangers et ses ruses. Tout l'instinct de la bête est là: c'est l'image de ces combats effroyables, qui jettent les êtres les uns contre les autres, depuis que le monde est monde et qu'il faut conquérir la proie de chaque jour. N'est- ce pas à ce jeu terrible que l'enfant demande ses premières joies? Sans le savoir, jouant à cache-cache, il s'apprend à jouer à la vraie guerre d'embuscade, cette guerre de partisan qui use les armées plus sûrement que vingt batailles...
Le problème se résume ainsi: à la recherche de sensations nouvelles, dois-je préférer le rôle de chasseur à celui du gibier? le rôle du policier à celui du criminel? Cent autres avant moi se sont faits policiers amateurs, mais nul ne s'est essayé dans le rôle du coupable. Je le choisis. Sans doute, n'ayant rien à me reprocher, j'en ignorerai les angoisses réelles, mais il me restera tous les plaisirs de la ruse. Joueur au portefeuille vide, je saurai du moins suivre sur le visage de mon partenaire les émotions de la partie. Ne risquant rien, je n'aurai rien à perdre, mais, au contraire, tout à gagner. Et si le bienheureux hasard veut qu'on m'arrête, journaliste avant tout, je devrai à la police le reportage le plus sensationnel qui ait jamais été fait et dont le titre pourrait être:
«SOUVENIRS ET IMPRESSIONS D'ASSASSIN»
Toutes les portes dont jusqu'ici nul confrère n'a franchi le seuil s'ouvriront devant moi. Je connaîtrai la souricière, le panier à salade et les menottes. Je pourrai raconter, sans crainte de démenti, ce que vaut le régime des prisons, comment y sont traités les prévenus, par quels moyens un juge s'efforce d'arracher des aveux. Bref, je prononcerai, s'il est besoin, le réquisitoire le plus puissant et le plus juste contre ces deux forces redoutables qui se nomment la _Police_ et la _Magistrature_! Une idée suffit à la vie d'un homme. Si je ne deviens pas célèbre après celle-là, j'y veux perdre mon nom! Coche, mon ami, à dater de cette seconde, pour le monde entier, tu es l'assassin du boulevard Lannes! Le prologue est fini. Le premier acte va commencer. Attention!
CHAPITRE II
29, BOULEVARD LANNES
Onésime Coche jeta un long regard autour de lui, s'assura que les rideaux des fenêtres étaient bien fermés, prêta l'oreille afin d'être certain que nul ne viendrait le déranger dans sa besogne, puis, rassuré, il enleva son pardessus, le déposa sur une chaise avec sa canne et son chapeau, et réfléchit.
Il s'agissait maintenant de créer de toutes pièces la mise en scène du _Crime d'Onésime Coche_, et pour ce, tout d'abord, il fallait faire disparaître tout ce qui pouvait mettre sur la trace des _vrais coupables_.
Le cadavre découvert, ce qui, dans cette pièce, retenait d'abord l'attention, c'étaient les trois verres oubliés sur la table. En omettant de les faire disparaître, les assassins avaient commis une faute grave. Leur négligence suffisait à donner à la justice un renseignement précieux. Un homme seul passe inaperçu là où trois hommes se font arrêter. Il lava donc les trois verres, les essuya, et avisant un placard ouvert où d'autres verres étaient rangés, les remit à leur place. Ensuite il prit la bouteille entamée, éteignit l'électricité afin qu'aucun de ses gestes ne pût être vu du dehors, tira les rideaux, ouvrit la fenêtre, les volets, et la lança de toutes ses forces. Il la vit tournoyer en l'air et retomber de l'autre côté de la chaussée. Le bruit du verre brisé éveilla pendant une seconde le silence. Il se rejeta en arrière, et se mordit les lèvres:
-- Si quelqu'un avait entendu?... Si l'on venait?... Si l'on me trouvait là, dans cette chambre?...
La peur qu'il éprouva n'avait rien de comparable à toutes celles qu'il avait connues jusqu'alors. Rapide, incisive, elle le clouait sur place, arrêtant sa respiration. Il eut, en moins d'une seconde, très chaud et très froid... Il fouilla la nuit, guetta le silence... Rien. Alors, il referma les voleta, la fenêtre, tira les rideaux, revint à tâtons jusqu'au commutateur, et donna de la lumière.
Chose étrange! L'obscurité seule l'effrayait. La lumière faisait s'enfuir toutes ses angoisses. Il connut à cela qu'il n'était pas un vrai criminel, car l'aspect de la victime, loin de grandir son effroi, l'apaisa. Dans le noir, il en arrivait presque à se sentir coupable; bien éclairés, les objets, malgré l'horreur du lieu, n'avaient plus rien de terrible pour ses regards. Il réfléchit que, la peur, le remords, devaient être d'atroces choses, et qu'il allait lui falloir une rare force d'âme pour en grimacer les tourments.
«Je vais, pensa-t-il, être obligé de me combattre et de me vaincre pour ne pas laisser deviner mon innocence, autant qu'un coupable, pour cacher son crime.»
La table débarrassée, il se dirigea vers la toilette. Là, le désordre était si flagrant qu'il était impossible d'admettre qu'il fût l'oeuvre d'un seul.
Les objets portent en eux le secret des doigts qui les ont maniés. Rien qu'à voir la position des serviettes, on sentait qu'elles avaient été jetées là par des mains différentes: un criminel ne déplace pas pour son seul usage tant d'objets. L'instinct, à défaut de tout autre raisonnement, l'oblige à faire vite. Par ailleurs -- et puisqu'à l'occasion tout indice devait être interprété contre lui -- il était nécessaire que l'homme d'ordre qu'il était reparût jusque dans le crime. Un être méticuleux comme lui n'aurait pas bousculé ainsi les serviettes. Un obscur besoin de rectitude, de netteté, demeure, même dans les folies passagères, chez ceux qu'une longue habitude des soins de chaque jour a faits soigneux et délicats: le crime d'un homme du monde ne saurait être semblable à celui d'un rôdeur. L'être bien né se retrouve en toutes choses à d'infimes détails. Il se souvint de l'aventure de ce Ci-devant, attablé, sous la Terreur, dans une auberge, au milieu de massacreurs, de tricoteuses, et trahissant son identité, malgré un déguisement savant, par la façon dont il tenait sa fourchette. On pense à tout... sauf à la petite chose indispensable. Le faussaire déguise son écriture, masque sa personnalité, mais un oeil exercé retrouve parmi les lettres contournées, les lignes déviées, les barres volontairement changées, la «lettre type», la façon de placer une virgule, qui suffit à faire tomber le masque...
Méthodiquement, il mit de l'ordre dans le désordre, effaça la main sanglante étalée sur l'étoffe tendue le long du mur, gratta sur un tiroir la marque qu'avait gravée un coup de talon ferré, mais se garda bien de toucher aux éclaboussures de sang. Plus il y en aurait, plus la lutte semblerait avoir été longue. Rien ne subsista bientôt des traces laissées par «les autres». Le crime, dans ce décor arrangé, était le meurtre anonyme, où ne subsiste pas le moindre indice, où rien ne peut servir la justice. Il s'agissait maintenant d'en faire le crime d'un individu déterminé, de lui donner une physionomie spéciale, en un mot d'_oublier_ dans cette chambre un objet qui suffit à servir de base aux recherches. Là encore, là surtout, il importait d'agir avec prudence, de ne pas se livrer à un truquage grossier, facile à éventer: il fallait que l'objet _ait pu être oublié_... Coche prit son mouchoir et le jeta au pied du lit, puis, se ravisant, le ramassa, et en vérifia la marque: Dans un coin, un M et un L entrelacés. Il réfléchit: M.L.?... Ce n'est pas à moi, puis sourit, se souvenant que les mouchoirs sont des objets d'échange, et que l'on peut presque compter le nombre de ses relations, par celui des mouchoirs dépareillés que l'on possède dans son armoire... Sa canne, un jonc à pomme d'argent, cadeau d'un parent revenu du Tonkin, était trop spéciale, trop personnelle...