L'épaulette: Souvenirs d'un officier

Chapter 9

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Là-dessus, Gédéon Schurke me salue et se retire. Je reste perplexe. Je méprise cet homme, je méprise ce qu'il m'a dit, et cependant il m'intéresse. Je ne regrette pas les cinq francs que je lui ai donnés. Même, je me rends compte que j'aurais voulu parler plus longtemps avec lui. Il y a tant de choses que je ne m'explique pas et que je voudrais comprendre! Je me souviens des questions que j'ai posées il y a quelques mois, à Adèle Curmont, et auxquelles elle n'a pu répondre. Les réponses de Schurke, au lieu de me satisfaire, ont évoqué devant mon esprit tout un monde de questions nouvelles. Je ne sais ni que croire, ni que penser. Je me sens tourmenté, mal à l'aise, un peu honteux, et plus pour les autres que pour moi-même. C'est comme si une série d'événements, des faits racontés, des actes vus, des phrases entendues, des paroles surprises, avaient tiré hors de moi quelque chose qui, je le sens, va me quitter de plus en plus. J'ai su depuis les noms de ce quelque chose: la confiance et la sincérité.

J'éprouve, malgré moi, une grande satisfaction à voir Delanoix et les époux Raubvogel quitter Versailles. Ils partent pour le nord de la France. Ils promettent à ma grand'mère de faire tous leurs efforts pour avoir des nouvelles de mon père; en tout cas, ils écriront le plus souvent possible. Je pense que ces lettres me permettront peut-être de satisfaire la curiosité, mélangée de soupçon, qu'ils m'inspirent.

Mais des nouvelles importantes, que nous donne le colonel prussien qui loge chez nous, viennent distraire mon attention. Metz a capitulé... Les Allemands, par des réjouissances et des illuminations, célèbrent leur triomphe. Le colonel est d'avis que la guerre touche à sa fin; la continuer serait, de la part des Français, pure folie. C'est aussi l'opinion du Feldmarschall von Moltke qui a donné, le 27 octobre, l'ordre d'interrompre le transport du matériel d'artillerie de siège. Cet ordre a causé, chez plusieurs hauts personnages, particulièrement Bismarck et von Roon, une indignation profonde. Ils parlent d'influences non militaires, etc. Ils déclarent avoir hâte d'en finir.

Les gens qui dirigent la France à présent n'ont point la même impatience. Le 31 octobre, ils s'opposent, à Paris, à une tentative du parti avancé qui voudrait, enfin, faire quelque chose. Le même jour, à Tours, ils décrètent la levée en masse. La levée en masse. Les pauvres diables, les pauvres hères, les Pauvres, forcés de prendre les armes. Les Riches, faisant des neuvaines pour la paix; pour la guerre; ou faisant des affaires; avec les Français; ou avec les Allemands. Les républicains de la République à N'a-qu'un-Oeil, en des abris confortables, pondant des proclamations terrifiantes et prêchant la guerre à outrance.

Les Pauvres, cependant, vont se faire tuer. Ils ont des Mots à défendre: France, République, Honneur, Patrie. Vêtus de mauvaises blouses et de pantalons de toile, chaussés de souliers de carton, mal armés, affamés, conduits par des chefs incapables, qui se vengent sur leurs soldats de leurs continuelles défaites, ils vont se faire tuer. Et puis, c'est la neige, le froid terrible, la famine, encore la trahison. Et puis ce sont les marches imbéciles, les retraites imbéciles, les carnages imbéciles. Et puis--et puis;

Le Midi bouge, Tout est rouge.

Rouge de honte.

* * * * *

Dans la première semaine de novembre, nous avons reçu une lettre de Raubvogel, lettre qui a passé par la Belgique et par l'Allemagne, et qui nous apprend que mon père est très probablement en ce moment colonel d'un régiment de marche, à l'armée de la Loire. Cependant, Raubvogel n'ose pas affirmer le fait. Il promet de nous donner des renseignements plus complets, s'il peut en obtenir.

Ma grand'mère cherche à se faire donner, par le colonel d'état-major, quelques informations sur cette armée de la Loire. Mais il ne se laisse arracher que des réponses assez vagues, étant pressé par son travail. Du reste, il quitte bientôt Versailles, ayant reçu inopinément l'ordre de se rendre sur le front nord. Mais, quelques jours après, un autre officier prussien, dont nous n'attendions pas la venue, nous apporte les renseignements que nous désirons. C'est mon oncle Karl, qui a été appelé brusquement de Metz à Versailles et qui est arrivé à la maison sans avoir eu le temps de nous prévenir.

Je revenais de chez M. Freeman, que je vais voir tous les jours à présent et qui m'apprend l'anglais, lorsque, en ouvrant la porte du salon, j'ai aperçu mon oncle assis au coin du feu, en face de ma grand'mère,--mon oncle qui, pour la première fois de ma vie, m'apparaît en uniforme.--D'abord, je suis resté bouche bée, cloué à ma place par l'étonnement. Puis, mon oncle s'étant levé, je n'ai plus douté de la réalité de l'apparition; je me suis précipité vers lui, et il m'a serré dans ses bras. Ah! comme ma grand'mère est heureuse et gaie! Elle semble plus jeune de dix ans, parlant allemand, parlant français, ne tarit pas de demandes et d'exclamations. Moi aussi, je voudrais bien m'exclamer un peu et poser des questions. Il y a tellement de choses dont mon oncle pourrait me donner l'explication! Mais il est très fatigué et a besoin de repos. Il me donnera tous les éclaircissements que je désire demain ou après-demain; il pense, en effet, rester une dizaine de jours à Versailles.

Mais, le lendemain, il est absent toute la journée, retenu au Quartier-Général; et le surlendemain il nous apprend, au profond chagrin de ma grand'mère, qu'il doit nous quitter dans deux jours. Il a reçu l'ordre d'accompagner le général von Stosch qui est envoyé comme chef d'état-major à l'armée du grand-duc de Mecklembourg, qui opère contre l'armée française formée sur la Loire. Les qualités militaires du grand-duc sont des plus douteuses; et le général von Stosch doit jouer auprès de lui le rôle d'agent de confiance du Quartier-Général. Mon oncle nous donne des renseignements sur cette armée de la Loire, mais il ignore si mon père s'y trouve ou non. En tout cas, l'état-major est décidé à agir vigoureusement contre cette armée, d'autant plus qu'un demi-succès des Français, à Coulmiers, vient de nécessiter l'évacuation d'Orléans. On est convaincu en haut lieu que Paris capitulera dès qu'il saura qu'il n'a pas à compter sur l'aide de la province, en lequel il espère. L'armée de la Loire, par conséquent, doit disparaître. Quant à Paris, en dépit de Moltke qui a déclaré que «l'acte le plus stupide pendant toute cette guerre a été l'envoi de l'artillerie de siège devant Paris», les Anti-Bombardeurs ont perdu toute influence et le bombardement va commencer. Von Roon a triomphé sur toute la ligne.

Quand mon oncle nous a quittés, par un froid et sombre matin d'hiver, ma grand'mère retombe dans sa tristesse et je me sens ressaisi par l'ennui. Ma seule distraction est l'étude des langues étrangères qui m'intéressent beaucoup. Ma grand'mère m'apprend l'allemand, et M. Freeman l'anglais; je fais, dit-on, des progrès très grands dans ces deux langues. En fait, vers la fin de la guerre, je les parlais parfaitement; je n'ai commencé à les désapprendre pas mal, ainsi que beaucoup d'autres choses utiles, qu'à Saint-Cyr.

Et les jours passent, lentement, lentement...

Ma grand'mère ne quitte que très rarement la maison; aussi ai-je été surpris, ce matin, de la voir descendre, enveloppée de sa grande pelisse, et sortir sans me dire où elle allait.

Elle est revenue, une heure après environ, en compagnie d'une dame que je n'ai jamais vue. C'est une dame de quarante-cinq ans à peu près, à peine grisonnante, et de forte corpulence; elle a de grands yeux noirs, et a dû être très belle. Ses manières sont très distinguées et très affables; sa conversation est fort intéressante et dénote une femme d'intelligence et de savoir. Elle a déjeuné avec nous, et ma grand'mère m'a dit son nom: c'est Mme de Rahoul.

Ma surprise a été grande. Je me figurais le Panari tout autrement. Je m'étais imaginé une créature ridicule, une sorte de mastodonte humain, dépourvu de tout intérêt, et très vilain. Mais Mme de Rahoul est fort avenante et fort agréable. Elle est très grosse, simplement à cause du manque d'exercice. Les gens séquestrés sont tous très gros. A moins, bien entendu, qu'on ne leur donne pas à manger; mais le général de Rahoul donne à manger à sa femme.

C'est-à-dire, pour être exact, qu'il lui a donné à manger jusqu'à la guerre. Quand il est parti, il lui a laissé une petite somme, une très petite somme, le moins qu'il a pu, en lui disant que les hostilités ne dureraient pas plus de deux ou trois semaines. Depuis, il n'a point donné de ses nouvelles à sa femme; il ne lui a pas envoyé un sou. On croit qu'il a capitulé quelque part et qu'il est prisonnier en Allemagne; mais on n'est sûr de rien. La situation du Panari, sans aucune ressource, était devenue très difficile; Mme de Rahoul mourait simplement de faim dans la maison de la rue de Clagny, que ma grand'mère a louée au général, et dont celui-ci a toujours négligé de payer le loyer. Néanmoins, ma grand'mère, mise au courant des faits, n'a pas hésité à aller offrir son aide à sa locataire.

--La conduite de son mari à son égard a été très blâmable, pour ne rien dire de plus, m'a dit ma grand'mère lorsque Mme de Rahoul nous a eu quittés.

Et elle me laisse entendre que le général, après avoir dilapidé la fortune de sa femme, fortune considérable, n'a cessé de se comporter envers elle d'une façon abominable. Ma grand'mère, d'ailleurs, est très discrète; trop discrète, à mon avis, car je voudrais bien en savoir plus long sur le ménage de Rahoul. Je m'aperçois, de jour en jour davantage, que la conception que je m'étais faite jusqu'ici de l'existence des gens que je connais, et de la vie en général, a grand besoin d'être amendée. L'étonnement me quitte de plus en plus, et je suis prêt à tout comprendre.

A tout imaginer aussi. Je pense que le général de Rahoul, lorsqu'il reviendra, et lorsqu'il saura que son Panari a osé sortir de sa maison, venir ici, et même accepter d'être secourue dans sa détresse--car j'ai bien vu ma grand'mère lui glisser dans la main, à la dérobée, quelques billets de banque--, je pense que le général de Rahoul, lorsqu'il apprendra tout cela, entrera dans une de ces grandes colères qui rendent sa figure toute rouge; et qu'il tuera peut-être le Panari.

Ou bien, se contentera-t-il de l'enchaîner? Grave question, que je n'ai pas le temps de résoudre, car nous venons de recevoir de mon oncle Karl une dépêche qui nous annonce son arrivée immédiate. Et nous apprenons presque en même temps, par un officier prussien qui passe quarante-huit heures à la maison, qu'Orléans vient d'être repris, hier 6 décembre, par les Allemands qui ont fait plus de 10.000 prisonniers et se sont emparés de 77 canons et de quatre canonnières. C'était peut-être ces canonnières-là qui devaient remonter le Rhin en dévastant tout sur leur passage.....

VII

Mon oncle Karl est revenu, mais avec un bras en écharpe; il a été blessé, au-dessus du coude droit, au combat de Nourhas. La blessure, sans être très grave, est assez sérieuse pour alarmer ma grand'mère; mais c'est une consolation pour elle de pouvoir elle-même soigner son fils, et de ne pas le savoir abandonné aux soins peu attentifs d'ambulanciers surchargés de besogne. Mon oncle a surtout besoin de repos, dit le chirurgien qui vient le voir tous les jours.

La campagne à laquelle il a pris part a été sans doute la plus pénible de la guerre. Elle doit suffire à établir la réputation du général von Stosch comme un grand général. Pendant plus de vingt jours, à la tête seulement de deux faibles divisions prussiennes et du second Corps bavarois que les fatigues de la campagne avaient décimé, il parvint à repousser, par des combats quotidiens, l'armée française dont la force était immensément supérieure aux effectifs allemands; et il réussit à rejeter les Français en-deçà d'Orléans. Plus d'une fois, au cours de cette lutte inégale mais victorieuse, il lui arriva de considérer avec joie le coucher du soleil d'hiver, ou d'attendre avec anxiété la tombée des ténèbres, après que ses dernières réserves avaient été engagées.

Il est peu probable que mon oncle prenne de nouveau part à la guerre. Le conflit est sur le point de se terminer, fatalement; mon oncle, quelquefois, en donne les raisons. Il dit que la désorganisation de l'armée française est à son comble; qu'elle ne lutte plus que pour le triomphe et l'établissement définitif des cabotins sanguinaires qui ont usurpé le pouvoir au 4 septembre; qu'elle obéit aux ordres supérieurs d'un ministre de la guerre civile, ingénieur douteux qui n'a de génie que pour l'intrigue; qu'elle est commandée par des chefs dont le seul mérite est de s'être faits les laquais des coryphées de la guerre à outrance, et que son écrasement final n'est qu'une question de jours. Il ajoute qu'il est vraiment pitoyable de voir les forces vives d'un grand pays comme la France sacrifiées à l'ambition stérile de politiciens de bas-étage.

Mon oncle, chose inespérée, nous a donné des nouvelles de mon père. A ce combat de Nourhas auquel il a été blessé, mon père était présent aussi. Il commandait l'extrême arrière-garde française; il a reçu une légère blessure et a été fait prisonnier. Mon oncle pense qu'on l'a dirigé sur l'Allemagne; aussitôt que possible, il prendra des informations à ce sujet.

C'est en vain que je presse mon oncle de questions sur ce combat de Nourhas; que je cherche à le faire parler de mon père et de la défense courageuse qu'il a dû opposer aux troupes allemandes. Mon oncle fait des réponses brèves et vagues; il prétend n'avoir assisté au combat que de loin, avoir été blessé au début de l'action, et n'en guère connaître autre chose que les résultats. Mes insistances restant sans effet, je prends le parti de me contenter, pour le moment, de ce qu'on veut bien me dire. L'idée me vient, cependant, de demander à mon oncle s'il n'a pas vu Jean-Baptiste, pendant le combat.

--Jean-Baptiste? demande mon oncle. Jean-Baptiste? Un sous-officier, n'est-ce pas?

Je me mets à rire. Jean-Baptiste, sous-officier! Quelle idée! Et j'explique à mon oncle que Jean-Baptiste est l'ordonnance de mon père.

--Ah! oui, je savais bien que je l'avais vu quelque part, ce garçon-là! répond mon oncle. Eh! bien, il était sergent, ton Jean-Baptiste. Et je te donne ma parole que c'est un brave homme.

Mon oncle semble réfléchir un instant, et je m'attends à d'intéressantes révélations; mais il ajoute simplement:

--Oui, c'est un très brave homme.

Et, malgré tous mes efforts, il m'est impossible d'en tirer autre chose. Du reste, mon oncle semble, ainsi que beaucoup d'officiers allemands, fatigué de la guerre au delà de toute expression. Moltke, paraît-il, déclarait l'autre jour qu'il n'aspire qu'au repos et à la tranquillité sereine du Kapellenberg; et que les nouvelles qu'il reçoit de son domaine sont comme des rayons de soleil dans la sombre et fiévreuse incertitude au milieu de laquelle il vit.

Et cette incertitude, lourde et angoissante, pèse sur tout le monde, Français et Allemands, pendant ces dernières semaines du siège de Paris. Le dénouement est prévu, inévitable; et l'on sait bien que ce ne sont pas les canons qui maintenant tonnent sans interruption qui l'amèneront, mais seulement la famine dont l'ombre plane déjà sur la grande ville. On s'ennuie, on s'énerve. Et je pense que ce sont sans doute cette sorte de crispation morale, cette insurmontable lassitude qui se sont emparées de moi, qui m'ont rendu insensible à tous les incidents quotidiens qui ne peuvent pas concourir à la grande solution qu'on attend seule, anxieusement. Voilà pourquoi, sans doute, les figures de mon oncle et de ma grand'mère, en dépit de l'affection intelligente et de la tendresse qu'ils m'ont alors témoignées, de l'intérêt profond qu'ils m'ont inspiré, ne m'apparaissent pas aussi clairement, à cette époque, qu'à des périodes plus éloignées. Et voilà pourquoi, au risque de passer pour insensible, je ne chercherai pas davantage à évoquer ces figures.

Vers le 1er janvier 1871, nous avons reçu une lettre de mon père, datée de Wiesbaden. Il ne parle guère de la façon dont il a été fait prisonnier, mais donne plutôt des détails sur sa captivité. Il est interné, ainsi que nous pouvons le voir, à Wiesbaden, où se trouve aussi ce héros, le maréchal de Mac-Mahon. Il dit que Wiesbaden est une ville très gaie et qu'il regrette de ne pas l'avoir connue plus tôt; l'aspect général est cosmopolite bien plus qu'allemand; les distractions ne manquent pas; on est en pleine saison d'hiver; l'air est excellent et la température relativement douce. Mon père a joint à sa lettre un post-scriptum pour ma grand'mère, dans lequel il la prie de lui envoyer de l'argent; et un billet spécial pour moi, dans lequel il me recommande d'étudier beaucoup, de façon à pouvoir bientôt conquérir l'épaulette et contribuer à la revanche nécessaire.

Je n'ai point conservé ce billet, mais je pourrais encore le citer mot pour mot. Est-ce parce qu'il m'apportait l'assurance que mon père était sain et sauf? Est-ce parce qu'il faisait jaillir soudainement en mon esprit, tout armée, l'idée de la Revanche? Qui pourrait dire pourquoi l'on se rappelle, sans raison apparente, certaines choses et non pas d'autres? Comment se fait-il que je me souvienne clairement avoir entendu mon oncle Karl, un soir, citer un propos tenu par Moltke? «Ce pays est tellement riche, avait dit le maréchal, que les traces laissées par les calamités de cette guerre seront bientôt effacées.» Et mon oncle a ajouté--je l'entends encore--que le souvenir même de la guerre servirait seulement de tremplin aux charlatans ambitieux; il a dit aussi que les gens qui arrivaient maintenant au pouvoir, en France, avaient de grands appétits, et que leurs ripailles et leurs digestions dureraient bien un quart de siècle. Il a dit encore que la France allait reconstituer son armée sur le modèle allemand; et que, étant donnés son caractère et ses tendances, elle commettrait, en agissant ainsi, un acte des plus maladroits.

Et puis, les événements se sont tellement précipités, que je ne me rappelle plus bien; l'armistice, la paix, le départ des troupes allemandes, les adieux de mon oncle, le retour d'Allemagne des premiers prisonniers français; et mon père...

VIII

Et mon père, qui arrive, un beau matin, sans nous avoir prévenus. Quelle surprise! Comme il est content de se retrouver enfin dans sa famille, dans sa patrie! Comme on voit bien que, la famille et la patrie, il n'y a que ça!

--Oui! s'écrie-t-il après avoir embrassé tout le monde, ma grand'mère, moi, et même Lycopode, oui! il n'y a que ça! On peut dire ce qu'on veut, et les pays étrangers peuvent avoir leurs agréments, mais il n'y a encore que la France!

La France, au moins si je me permets d'en juger par ce que je vois autour de moi, semble extrêmement reconnaissante des sentiments d'affection filiale que ses guerriers surent lui conserver dans l'exil. Elle les accueille avec des manifestations de joie enthousiaste, avec une allégresse sans bornes. Honneur au courage malheureux! Ils ont été vaincus, c'est vrai, mais si la fortune ne les avait point trahis, que n'auraient-ils point fait? Le sénat romain, après le désastre de Cannes, va recevoir avec honneur ses consuls battus par Annibal. La France sait prouver au monde qu'elle n'a point oublié ses origines latines. Ah! que n'aurait-ce point été, si nos troupes avaient été victorieuses!

En vérité, ce qui s'est passé, revers, déroutes et capitulations, semble au peuple français absolument naturel, normal; on ne dirait pas qu'il ait jamais espéré, au fond de l'âme, un autre dénouement. Quant à moi, devant l'imperturbable assurance, devant la présomption ingénue que nos officiers paraissent avoir rapportées, intactes, des forteresses allemandes, je me prends à douter de la réalité de nos désastres; je me demande s'ils ont été aussi complets, aussi irrémédiables, que les Prussiens ont voulu nous le faire croire. Mon père, auquel j'expose mes doutes à ce sujet, se met à rire.

--La France, dit-il, a été battue à plate couture; son désastre est sans analogue dans l'histoire moderne. Garde cela pour toi, bien entendu, et dis le contraire à l'occasion. Mais c'est la vérité.

Et comme je demande quelle a été la cause de nos défaites, il répond:

--C'est l'existence des pékins. Une nation ne peut pas subsister, en temps de guerre, si l'élément civil a la moindre influence sur ses destinées. La première partie de la guerre a été désastreuse, parce que le gouvernement impérial, par crainte des pékins braillards qu'il aurait dû faire fusiller, n'a pas pris les mesures que nécessitait la situation; la seconde partie de la guerre a été désastreuse, parce que ces pékins nous commandaient.

Les pékins, cependant, ne semblent pas soupçonner la mauvaise opinion qu'ont d'eux les officiers. Ils leur font fête. Ils les complimentent et déclarent les admirer. C'est ainsi que M. Curmont, à la nouvelle du retour de mon père, s'est empressé de venir lui présenter ses hommages. Ayant été mis au courant du fait, j'ai cru devoir informer mon père de la scène qui avait eu lieu à son sujet, quelques jours après son départ, entre M. Freeman et M. Curmont. Mon père a pâli de rage; il s'est levé et a fait deux pas vers la porte. Puis, il s'est arrêté;

--Pas un mot là-dessus, mon enfant! m'a-t-il dit en posant sa main sur ma tête. Pas un mot! J'ai les épaulettes de colonel, tu vois; mais ces épaulettes ne tiennent pas; il y a tant d'autres colonels qui sont revenus d'Allemagne ou qui vont en revenir, et qui redemanderont leurs places! On me rétrogradera si je n'ai pas l'appui de gens bien en cour. Il y a toujours une Cour en France; à présent, c'est la Cour des Miracles.... M. Curmont, son fils et ses amis, sont de la Cour; alors.... Notre intérêt nous indique la voie à suivre. Plus mon épaulette sera grosse, plus tu auras de facilité à obtenir la tienne et à la voir grossir..... D'ailleurs, reprend-il d'une voix ironique, il vaut mieux ne point s'inquiéter des propos qui sont tenus derrière votre dos; s'ils sont tenus en face, c'est différent. Au fond, ce qu'a dit ce sacripant prouve simplement qu'il y a quelques mois nous n'avions pas les mêmes opinions politiques. Il était républicain, je ne l'étais pas. Aujourd'hui, je le suis autant que lui. Je l'ai été après lui, et je cesserai probablement de l'être avant lui. Mais pour le moment, puisque nous sommes en république, vive...

--Vive la République! dis-je.

--Non; pas encore, mon garçon. On n'est sûr de rien. Vive la France! et vive l'Armée!--en attendant.

En attendant quoi? Des gens disent que l'Empereur va revenir; d'autres affirment que c'est le comte de Chambord, qui ramènera le drapeau blanc. Des histoires commencent aussi à circuler au sujet de l'héroïsme des troupes françaises pendant la guerre; j'ai plusieurs fois entendu parler avec admiration de la belle défense qu'opposa mon père, à Nourhas, aux envahisseurs. Mon père est assez réservé, à ce sujet. Par modestie, certainement. Mais je ne m'explique pas qu'il pousse, sur ce point, la discrétion aussi loin que mon oncle Karl. Il a paru très mécontent quand il a appris que mon oncle avait passé trois mois ici; et il a cherché maintes fois, indirectement, à savoir si mon oncle nous avait fait le récit détaillé de ses campagnes. Ma grand'mère a toujours répondu négativement. J'ai ajouté que mon oncle avait seulement parlé de Jean-Baptiste; et qu'il avait dit qu'il était à présent sous-officier, et très brave.

Mon père a haussé les épaules, déclarant ignorer même où son ordonnance avait pu passer. Et j'en ai conclu que mon oncle avait du se tromper, et que Jean-Baptiste, s'il vit encore, ce que je lui souhaite, n'est pas plus sous-officier que moi.

* * * * *