L'épaulette: Souvenirs d'un officier
Chapter 5
* * * * *
Mon oncle a encore passé la journée d'hier à Versailles. Nous avons été ensemble au cimetière où nous nous sommes longtemps agenouillés sur la tombe de mon grand-père. Et ce matin, il est parti.
C'est dommage. S'il était resté deux heures de plus, il aurait appris ce que c'est que Raubvogel. Il n'avait pas l'air d'en faire beaucoup de cas, mais il aurait vu que le cousin n'est pas le premier venu, et que c'est, comme dit Jean-Baptiste, un homme à poil.
Le général de Rahoul vient justement d'arriver avec le rapport qu'il avait demandé au service secret du ministère de la guerre de lui fournir sur Raubvogel. Il a tenu à lire, lui-même, de sa grosse voix, le rapport à mon père; et, comme je n'étais pas loin, j'ai tout entendu.
«Le nommé Raubvogel (Séraphus-Gottlieb) se donne comme originaire de Strasbourg; mais malgré toutes nos recherches, il nous a été impossible de vérifier le fait. Un informateur allemand à notre service le croit originaire de Mayence; mais cette supposition ne repose sur aucune base sérieuse. La présence du personnage a été signalée, à plusieurs reprises, sur le territoire français; il est à présumer pourtant qu'il a principalement habité l'Allemagne. On ne lui connaît, de façon précise, aucun parent. Au point de vue de la fortune, il est à croire qu'il vit d'expédients. Il a des hauts et des bas très sensibles. Bien qu'il ne soit âgé que de vingt-cinq ans environ, son existence doit avoir été mouvementée. Rien ne donne à penser qu'il s'occupe de politique ou d'espionnage. Aucun fait précis à relever contre sa moralité. Il a fait son apparition, il y a deux mois environ, à Mulhouse; voici dans quelles conditions: Un habitant notable de la ville, M. Isidore Raubvogel, propriétaire de l'hôtel des _Trois Cigognes_, avait été frappé d'une attaque d'apoplexie. Il était veuf et sans enfants; et, comme il restait peu d'espoir de le sauver, ses amis et le personnel de l'établissement ne savaient qui prévenir de son état. M. Isidore Raubvogel, très réservé au sujet de ses affaires de famille, n'avait jamais parlé d'aucun parent; et comme il avait perdu connaissance, on n'en pouvait tirer le moindre renseignement. Quelques parents de sa femme, habitant Mulhouse, essayèrent de pénétrer auprès du mourant. Mais le personnel de l'hôtel, les sachant en très mauvais termes avec lui, refusa de leur permettre l'accès de l'appartement. C'est alors qu'arriva un soir le nommé Raubvogel (Séraphus-Gottlieb) qui fait l'objet de ce rapport, et dont personne n'avait jamais entendu parler à Mulhouse. Il se donna comme le neveu du moribond; parvint, soit par force, soit par corruption, à gagner l'accès de sa chambre, dans laquelle il resta seul avec lui, et dont il n'ouvrit la porte que lorsque M. Isodore Raubvogel fut près de rendre le dernier soupir. M. Isidore Raubvogel étant mort, le prétendu neveu fit procéder aux funérailles. Pendant plusieurs jours on ne put trouver aucun testament. Cependant, après bien des recherches, on finit par découvrir un morceau de papier, signé de M. Isidore Raubvogel, sur lequel il déclarait, au crayon, léguer tous ses biens, meubles et immeubles, à son neveu Séraphus-Gottlieb. Bien qu'un domestique, du nom de Gédéon Schurke, ait déclaré avoir vu M. Isidore Raubvogel, quelques jours avant sa mort, écrire quelque chose au crayon sur cette feuille de papier, beaucoup de gens se refusent à croire à l'authenticité du testament. Les parents de Mme Raubvogel, susmentionnés, en poursuivent l'annulation. Cependant, Séraphus-Gottlieb Raubvogel s'est installé en maître à l'hôtel des _Trois Cigognes_. Il est juste de dire que son habileté commerciale et ses manières affables ont augmenté la clientèle de l'établissement, et lui attirent la sympathie d'une grande partie de la population. Invité à présenter au magistrat compétent des preuves de sa filiation, Séraphus-Gottlieb Raubvogel a donné de compendieuses explications verbales, mais n'a pu fournir aucune pièce confirmant ses dires. Il se prétend allié aux familles Delanoix, von Falke et Maubart, si honorablement connues. Il est parti récemment pour Paris, afin d'engager les membres de sa famille à témoigner de la véracité de ses assertions. Durant son absence l'hôtel des _Trois Cigognes_ est géré par Gédéon Schurke, qui, pour des motifs d'intérêt sans doute, est dévoué, corps et âme, au nommé Raubvogel (Séraphus-Gottlieb).»
Quand le général de Rahoul a fini sa lecture, mon père reste silencieux. Il ne sait que penser, évidemment. Pour mon compte, je suis porté à croire que le rapport n'est guère sérieux. J'ai toujours cru que Raubvogel, s'il n'était pas tout à fait officier, touchait à l'armée par quelque point. Quant à admettre que Raubvogel soit un simple hôtelier, ça, jamais! Le malheur des temps, ou quelque raison d'ordre supérieur, peut-être son respect pour la mémoire de l'oncle qu'il vient de perdre, l'ont poussé à exercer cette profession pendant quelque temps; mais voilà tout. Mon père, cependant, remercie le général, et se déclare bien embarrassé.
--Si ma belle-mère n'était pas aussi souffrante, je la mettrais en face du paroissien, et elle ne tarderait pas à savoir si, oui ou non, il appartient à la famille. Elle me disait hier que l'individu avec lequel se maria la soeur de son mari, après avoir quitté le toit paternel, s'appelait bien Raubvogel. Mais ce n'est pas une preuve. Le Raubvogel qui nous est apparu l'autre jour est-il le fils de l'autre Raubvogel? D'ailleurs, la mémoire des vieilles gens est sujette à caution. En vérité, je suis contrarié. Mais je crois que ce que j'ai de mieux à faire, est de l'envoyer promener. Vous retiendrai-je à déjeuner, mon général?
--Mille fois merci, mais je ne pourrais accepter. Mon Panari est malade; j'espère que c'est pour le bon motif, cette fois. Vous comprenez qu'il faut respecter les convenances. Quant à votre Raubvogel, je ne sais quel conseil vous donner. Attendons un peu; nous en recauserons.
--Oui, c'est le mieux. En attendant, je vais demander l'avis de Delanoix. C'est un homme de jugement sûr; et comme il doit venir déjeuner... justement le voici.
Et mon père désigne du doigt, par la fenêtre, Delanoix qui descend de voiture avec Estelle. Le général de Rahoul se rejette un peu en arrière et semble réfléchir un instant.
--Après tout, dit-il, mon Panari m'attendra bien pour passer l'arme à gauche. Faites-moi donc mettre un couvert.
Pendant le déjeuner, le cas de Raubvogel est exposé à Delanoix qui opine pour le bannissement perpétuel. Estelle, consultée, rend le même verdict que son père; et le général de Rahoul, qui la couve des yeux, se range sans difficulté à son opinion. Mon père déclare donc qu'il signifiera à Raubvogel, qui doit venir le voir demain, qu'il ne veut avoir rien de commun avec lui. Là-dessus, on passe à d'autres sujets de conversation. Le général de Rahoul raconte des histoires gaillardes, qui permettent à Estelle de montrer ses jolies dents. Et le temps passe si bien que Delanoix s'aperçoit tout d'un coup qu'il est deux heures moins un quart. Et mon père qui a promis de le présenter au maréchal à deux heures! Et le maréchal qui va attendre!
--Nous avons le temps, dit mon père. Je boucle mon ceinturon, pendant que vous mettez votre chapeau, et nous partons.
--Je ne vous accompagne pas, dit le général de Rahoul. Il ne faut point avoir l'air de forcer la main au maréchal. Je vous attends ici en sirotant un petit verre de chartreuse.
Mon père et M. Delanoix partis, le général m'engage à aller m'amuser au jardin. C'est excellent pour mon âge. J'y vais. Mais, au bout d'une demi-heure environ, je m'y ennuie; et je reviens dans la salle à manger. Elle est vide. Où sont passés Estelle et le général de Rahoul?
Dans le salon, dont la porte est fermée, j'entends comme un piétinement, un bruit de voix. Des bouts de phrases parviennent à mes oreilles.
--Non, non, laissez-moi...
--Voyons, voyons, ma petite, ma chérie...
Puis, il y a un grand bruit comme celui que ferait un corps qu'on renverse, et je perçois des cris de femme, à demi étouffés. Je ne sais que croire... Mais j'entends la grille s'ouvrir. Ce sont mon père et Delanoix qui reviennent. Je me précipite au-devant d'eux pour leur dire qu'il se passa quelque chose d'étrange dans le salon. Ils se hâtent; et, dans le vestibule, ils se trouvent nez à nez avec le général de Rahoul, rouge comme une pivoine, qui va sortir de la maison.
--Que s'est-il passé? interroge Delanoix qui pénètre dans la salle à manger et se dirige vers le salon, tandis que mon père, qui sait sans doute à quoi s'en tenir, dit au général:
--Vraiment, mon général, vraiment, je n'aurais jamais cru...
--Allons, allons, commandant, ne faites pas l'enfant; vous savez bien qu'on n'est pas de zinc. Et puis, voulez-vous que je vous dise? continue-t-il plus bas. J'ai été volé; elle avait vu le loup.
Le général sort; et Delanoix, un moment après, arrive.
--Réellement, dit-il, pendant que les sanglots d'Estelle, toujours dans le salon, ponctuent les paroles de son père, réellement c'est scandaleux, horrible, monstrueux...
--Allez! dit mon père froidement, en croisant les bras; allez! continuez! Donnez-vous en à coeur-joie! Seulement, souvenez-vous que si vous mettez le général contre vous, votre fourniture est dans le lac.
Delanoix laisse tomber ses bras et se mord les lèvres. Mon père, au bout d'un instant, ajoute à voix basse:
--Allez consoler votre fille et tranquillisez-la. Je trouverai moyen de tout arranger au mieux de nos intérêts communs. Je vous le promets. J'ai une idée.
* * * * *
Je n'ai pas l'intention de vous apprendre quelle est l'idée de mon père. Je vous informerai seulement de ce fait: qu'il vient d'avoir une longue entrevue avec le cousin Raubvogel. Je l'appelle encore cousin, parce que, en dépit des déterminations prises au déjeuner d'hier, il a été résolu d'admettre définitivement Séraphus-Gottlieb Raubvogel comme membre de la famille. Je n'ai pas été témoin, bien entendu, de l'entretien de mon père et de Raubvogel; et je n'essayerai point de vous faire croire que j'étais derrière la porte et que j'ai écouté, par le trou de la serrure, tout ce qu'ils se sont dit. Mais, par la connaissance des résultats qu'elle a donnés, je puis aisément reconstituer le sens de leur conversation. Les expressions que je place dans leur bouche ne sont sans doute pas celles dont ils firent usage, et les choses ne se sont peut-être point passées exactement comme je les représente. Mais qu'est-ce que ça fait? Voici, donc, le dialogue:
MON PÈRE.--Enfin, M. Raubvogel, vous venez me parler de vos affaires. Permettez-moi une question; vous êtes à Versailles depuis huit jours, pourquoi ne l'avez-vous pas fait plus tôt?
RAUBVOGEL.--Mon commandant, je voulais vous laisser le temps de prendre des informations sur mon compte.
MON PÈRE.--Vraiment! Et ces informations, croyez-vous que je les possède actuellement, et complètes?
RAUBVOGEL.--Si vous ne les possédiez pas, le service des renseignements du ministère ne vaudrait pas grand chose.
MON PÈRE.--Hum!... Vous prétendez donc être le fils d'un M. Gustave Raubvogel qui épousa la soeur de feu M. Ludwig von Falke, et qui était, lui-même, le frère du sieur Isidore Raubvogel, de son vivant propriétaire de l'hôtel des _Trois Cigognes_ à Mulhouse?
RAUBVOGEL.--C'est ma prétention.
MON PÈRE.--Comme vous ne pouvez établir cette assertion sur aucune base sérieuse, vous avez pensé que l'appui de parents bien cotés, qui contresigneraient vos allégations, vous serait fort utile, et pourrait vous permettre, sinon d'établir définitivement vos droits, au moins de gagner beaucoup de temps, et de décourager les oppositions qui se sont produites à votre entrée en possession de l'héritage de celui que vous appelez votre oncle.
RAUBVOGEL.--Oh! Après sa mort ça ne peut pas le gêner... ça ne peut pas le gêner, le pauvre cher oncle, qu'on vienne révoquer en doute les liens de parenté qui nous unissaient.
MON PÈRE.--Eh! bien, je ne veux pas vous laisser plus longtemps dans l'indécision; je vais vous dire quelle résolution nous avons prise après mûres délibérations. Comme homme, vous êtes certes loin de nous déplaire. Nous savons que, légalement, on n'a rien à vous reprocher. Au point de vue de la morale stricte, je... nous... de la conscience... je dois dire...
RAUBVOGEL.--Rien de plus vrai. Mon opinion, à ce sujet, concorde avec la vôtre.
MON PÈRE.--En tous cas, nous ne doutons point que vous ne compreniez que la famille est une chose sacrée. C'est une union... c'est-à-dire c'est une alliance... ou plutôt une institution providentielle. Nous avons donc décidé de vous reconnaître comme membre de notre famille, et de vous considérer, à tous les points de vue, comme notre parent. Il est bien entendu que vous ne devez pas oublier que la famille, ainsi que je vous le disais, est une union des coeurs et une institution divine...
RAUBVOGEL.--La famille est quelque chose de très bête ou de très intelligent, de très nuisible ou de très utile. C'est intelligent et utile lorsque c'est une association d'individus, mâles et femelles, qui sont toujours prêts à s'aider les uns les autres, pour arriver à triompher des difficultés de l'existence. La voix du sang, c'est la voix de l'intérêt. Jouez cartes sur table, mon commandant. Qu'est-ce que vous attendez de moi?
MON PÈRE.--Mon garçon, vous avez un fier toupet.
RAUBVOGEL.--J'ai du toupet, oui. C'est pour ça que vous me prenez aux cheveux, comme l'occasion. Voyons, de quoi s'agit-il?
MON PÈRE.--Parole d'honneur! j'aime votre façon de comprendre les choses. Eh! bien, mon ami, il faut vous marier.
RAUBVOGEL.--La pénitence est douce. Laissez-moi passer la revue de ces dames. Le diable m'emporte! Il n'y en a qu'une, Mlle Estelle. Hi! hi! ah! ah! Le général de Rahoul la serrait d'un peu près, l'autre jour. Est-ce que?...
MON PÈRE.--Un accident est vite arrivé...
RAUBVOGEL.--Et vite réparé quand les ouvriers ont du coeur à l'ouvrage. Moi, j'aime la besogne faite.
MON PÈRE.--Estelle est charmante. Une jeune fille accomplie; un moment d'oubli ne prouve rien contre la pureté de ses sentiments. Elle fera une femme de premier ordre.
RAUBVOGEL.--Elle sera ma femme; ça vaudra mieux. En attendant, elle est la fille de son père. Qu'est-ce que ça représente?
MON PÈRE.--Delanoix a une certaine fortune. C'est un homme actif et intelligent.
RAUBVOGEL.--Naturellement. S'il ne l'était pas, il ne serait point venu vous trouver pour vous demander de lui faire obtenir une fourniture de fourrage.
MON PÈRE.--Comment savez-vous ça?
RAUBVOGEL.--Comme ça. Je pense aussi que, en bon parent, vous ne serez pas fâché de lui voir obtenir cette fourniture; de le voir, donc, demeurer en bons termes avec le général de Rahoul; et de le voir, par conséquent, réparer par le mariage de sa fille le dommage causé par l'incontinence du général. Combien pensez-vous que Delanoix donnera à sa fille?
MON PÈRE.--Laissez-moi compter, Delanoix possède bien 200.000 francs, en mettant les choses au plus bas. Sa fourniture, dont il est sûr maintenant, peut lui rapporter en moyenne 80.000 francs par an. Il est vrai que, pour la première année, il a 30.000 francs de commission à donner à de Rahoul, et 20.000 francs à moi... Allons! allons! Qu'est-ce que je dis?...
RAUBVOGEL.--Vous dites 50.000 francs. Tenez; je ne suis pas dur. Obtenez-moi 30.000 de commission, pour moi tout seul, en guise de dot, et je fais cadeau de mon célibat à sa fille.
MON PÈRE.--J'obtiendrai ça. Même, à votre place...
RAUBVOGEL.--Non, ça me suffit; je ne suis pas un glouton. Avec ça et ma maison de Mulhouse, il y a moyen de moyenner. A propos de Mulhouse, mon opinion est que le mariage doit avoir lieu dans cette ville. Voici comment on pourrait s'arranger. Le général de Rahoul est désigné pour faire à l'improviste, en Alsace, vers le 10 juin, une tournée d'inspection, qui doit être tenue secrète.
MON PÈRE.--Tonnerre! Comment savez-vous ça?
RAUBVOGEL.--Comme ça. Vous devez accompagner le général de Rahoul. Eh! bien, vous passerez par Mulhouse; vous y resterez même le plus longtemps possible; car je ne pense pas qu'il y ait grand'chose qui puisse vous intéresser dans les forteresses et dans les garnisons alsaciennes. Je viendrai vous chercher à Versailles, où je trouverai également mon futur beau-père et ma fiancée; nous irons directement à Mulhouse où se célébrera le mariage; le général de Rahoul et son officier d'ordonnance voudront bien, j'espère, servir de témoins à Estelle; et si vous voulez me faire l'honneur d'être l'un des miens, mon commandant, je prendrai comme second témoin un des plus honorables habitants de la ville, M. Lügner. Si vous ne voyez pas d'objection à ce plan, et si Delanoix me per-met, comme vous me le faites espérer, de me laisser faire le bonheur de sa fille, je partirai pour l'Alsace dans deux ou trois jours, afin de préparer les choses et de faire publier les bans.
MON PÈRE.--Votre projet me semble excellent, mon cher cousin. Vous n'avez rien à ajouter?
RAUBVOGEL.--Deux mots seulement. Vive l'Empereur!
Le cousin Raubvogel reste encore trois jours à Versailles. Le premier jour, il a une longue conversation avec Delanoix. Le second jour, il a une petite conversation avec Estelle. Le troisième jour, il vient nous dire au revoir et à bientôt.
* * * * *
Estelle et son père sont partis aussi. J'en suis bien fâché. Nous étions devenus bons camarades, Estelle et moi. Quand son mariage avec Raubvogel a été annoncé, je n'ai pu me défendre d'un petit mouvement de jalousie. J'ai fait part de mes sentiments à Jean-Baptiste qui m'a remonté le moral. Il m'a fait comprendre que les choses n'auraient pas pu se passer autrement.
--Monsieur Jean, j'avais prévu ça dès le commencement. On peut dire ce qu'on veut, mais votre cousin Raubvogel, c'est un homme à poil!
Jean-Baptiste, heureusement, ne quitte guère la maison à présent. Mon père s'est, pour ainsi dire, installé à Versailles. J'ai entendu dire, à ce sujet, des choses que je n'ai pas très bien comprises. Il paraît que le général de Lahaye-Marmenteau s'est rétabli, contre toute espérance, et qu'il est revenu de Nice en parfaite santé. De sorte que les relations de mon père avec Mme de Lahaye-Marmenteau sont devenues malaisées. Quelles relations? Je ne sais pas.
Ce que je sais, c'est que la langue allemande est fameusement difficile. J'ai suivi le conseil de mon oncle Karl et j'ai demandé à ma grand'mère, toujours souffrante, de m'initier aux beautés de la grammaire germanique. Il y a des moments où je le regrette. Mais le devoir avant tout. Je sais que, lorsqu'on a donné sa parole, il faut la tenir.
C'est une chose que Delanoix et Estelle n'ignorent point; et quinze jours environ après leur départ de Versailles, ils reviennent avec des bagages à n'en plus finir; des caisses et des malles qui contiennent le trousseau d'Estelle, et une belle robe blanche, ornée de fleurs d'oranger, que j'ai pu entrevoir du coin de l'oeil et qui a excité mon admiration. Ah! si le cousin Raubvogel pouvait voir ça, il ne tarderait pas à accourir!...
Mais le voici! Il arrive, il arrive! Il arrive avec sa belle barbe! La joie règne à la maison. Delanoix, Estelle, Raubvogel, le général de Rahoul, les officiers qui font partie de la mission secrète... Un grand dîner. Deux grands dîners. Et puis, les voilà partis pour l'Alsace. Bon voyage!
IV
Je me suis tellement habitué à la société des grandes personnes que je fréquente exclusivement depuis quelque temps, qu'il m'est devenu difficile de me plaire longtemps avec Adèle Curmont et d'apprécier le charme de sa compagnie. Adèle m'avait promis, l'hiver dernier, que nous nous amuserions bien, quand le printemps serait venu; mais voici l'été, et les grandes parties qu'elle m'avait fait espérer sont restées à l'état de projet.
D'autres divertissements, très peu. Les enfants de ma classe, petits êtres froids à jeunesse momifiée, me déplaisent. J'aimerais mieux les autres, les fils des pauvres, les sales gosses. Mais je comprends que leur contact me compromettrait. Je n'ignore pas que ce sont mes inférieurs, que je suis naturellement destiné à les avoir plus tard sons mes ordres, avec droit de vie ou de mort sur leurs méprisables personnes. Je me suis donc habitué à vivre d'une façon plutôt solitaire, un peu méfiant, un peu sceptique, un peu fatigué des quelques années que j'ai déjà vécues, fatigué d'avance des années d'études indispensables qui m'attendent, et n'aspirant qu'au jour où, portant enfin l'épaulette, je pourrai faire dans la vie ma véritable entrée.
J'ai fait part à Adèle de ma conception de l'existence: vingt ans, ou à peu près, d'ennui, de travail et d'attente, et le reste pour s'amuser. Adèle accepte cette conception comme absolument normale. Elle sait aussi, pour son compte, ce qui l'attend dans la vie; sa mère, que le travail a usée avant l'âge, ne vivra pas très vieille; Adèle aura donc à la remplacer et à gagner le plus d'argent possible pour son père et pour son frère.
--Mais, est-ce que ton père et ton frère ne gagnent jamais d'argent?
--Mon père en gagne quelquefois, quand il fait des affaires avec Me Larbette, le notaire de Preil. Mon frère Albert n'en gagne jamais; mais il en dépense énormément.
--Pourquoi?
--Pour arriver. On ne peut pas arriver sans argent; il le dit toujours.
--Arriver? A quoi?
--Arriver à quoi? Tu ne sais pas? Mais à être préfet, ministre, président de la République.
J'ai de la difficulté à comprendre. Adèle me donne des explications, essaye de m'apprendre quelles sont les gens qui fréquentent chez elle, et quelles sont leurs opinions et leurs idées; elle me parle de son père et des amis de son frère qui viennent assez souvent, pendant la belle saison. Ce sont tous des gens qui seront les maîtres de la France avant peu... Alors, que deviendront les officiers? J'avoue que la question me semble insoluble. Et je fais à Adèle une peinture, aussi consciencieuse que possible, des personnes qui fréquentent chez moi, de leur fidélité à l'empereur, de leurs convictions et de leurs façons de voir. C'est à son tour de ne pas comprendre. Pourtant, elle déclare que les militaires l'intéressent beaucoup. Est-ce que je serai toujours son ami quand je serai officier? Toujours. Et, pour ne pas être en reste de politesse, je déclare à Adèle que les républicains excitent grandement ma curiosité, et que je voudrais bien en voir. En quoi, d'ailleurs, je n'exagère pas.
M. Curmont est bien républicain; mais il ne m'amuse pas, parce que, lorsqu'il a fini de lire les journaux, il se met à grogner et à maugréer sans interruption. Il dit que c'est honteux, abominable. Il y a deux cent mille fonctionnaires. «L'agence électorale de la tyrannie», dit-il. Ces fonctionnaires sont tous amis et parents des gens en place. «Le népotisme», dit-il. On ne sait pas où va l'argent des contribuables. «La corruption impériale», dit-il. Il assure qu'il y a des scandales financiers qu'un gouvernement césarien, seul, peut engendrer. «Jecker», dit-il. Il se moque aussi des Allemands qui bâtissent des systèmes. «La métaphysique», dit-il. Je me demande avec anxiété si tous les républicains sont pareils à M. Curmont, et si le grognement est leur caractéristique.