L'épaulette: Souvenirs d'un officier
Chapter 4
Le général est donc venu s'installer dans la maison de la rue de Clagny. Jusqu'ici, je l'avais cru veuf ou célibataire. Mais il est marié. Il a épousé, lorsqu'il était lieutenant, et pour son argent, une femme dont on dit qu'elle n'est pas méchante mais d'une désespérante vulgarité. Cette femme est séquestrée par son mari; quoiqu'elle se porte fort bien et qu'elle pèse au moins cent kilos, elle doit se prétendre continuellement malade, ne voir et ne recevoir personne. En somme, elle a disparu du monde. Son mari, qui la zèbre de coups de cravache, l'appelle son Panari. Je tiens ces détails et bien d'autres de Jean-Baptiste. Mme de Rahoul ne doit jamais se montrer en public et prend l'air à la dérobée, une fois la nuit tombée, comme un pensionnaire de lazaret. Quelquefois, quand il fait noir, je m'échappe et je cours jusqu'à la rue de Clagny. A travers les grilles du jardin j'aperçois quelque chose de sombre qui va et vient dans les allées, comme une grosse boule noire qui roule silencieusement. C'est le Panari qui se promène.
Jean-Baptiste a toujours une bonne histoire à me raconter. Mais ce matin il m'a apporté une bien mauvaise nouvelle. Mon grand-père a été pris d'une faiblesse hier soir, vers onze heures, et le médecin, qui est déjà venu trois fois, a dit qu'il ne fallait plus conserver aucun espoir. On m'habille à la hâte et l'on me conduit dans la chambre de mon aïeul, où se trouvent déjà ma grand'mère et mon père. Le vieillard est étendu dans son lit, immobile, les yeux clos.
--Il a perdu toute connaissance, murmure mon père.
Je m'agenouille devant le lit, ému d'une émotion toute physique que je ne puis analyser, car il me semble que j'ai la tête vide. Et tout d'un coup, comme on me fait sortir de la chambre, le souvenir du colonel Gabarrot s'empare de moi; il me hante, ne me quitte point, ni vers le soir, lorsqu'on annonce la mort de mon grand-père, ni le lendemain, pendant qu'on procède aux préparatifs des funérailles; ni même le surlendemain matin, tandis que les employés des pompes funèbres viennent tendre de noir la porte de la maison.
* * * * *
Mon grand-père est mort le 7 mai, et c'est aujourd'hui, le 9, à midi, qu'on l'enterre. Hier, le 8 mai, a eu lieu le Plébiscite; mais ce matin, naturellement, on n'en connaît pas encore le résultat. Mon père est venu un moment dans ma chambre pour jeter un coup d'oeil sur les journaux; mais il est interrompu dans sa lecture par l'arrivée des membres de la famille qu'il se hâte d'aller recevoir. Ils sont venus de loin, pour la plupart.
D'abord, M. Xavier Delanoix, un neveu de mes grands-parents, le fils d'Ernest Delanoix, frère cadet de ma grand'mère. C'est un homme de quarante ans, légèrement bedonnant, d'une taille au-dessus de la moyenne, avec des favoris qui inspirent confiance, et des petits yeux vrillonnants. Il est entrepositaire dans le nord de la France, non loin de la frontière belge, et présente l'aspect d'un homme qui fait de bonnes affaires. J'ai eu l'occasion de le voir déjà deux ou trois fois, à Paris. Mais il a amené avec lui sa fille, une jeune personne de dix-huit ans que je ne connais pas encore. C'est une jolie blonde, avec de grands yeux bleus et des dents pareilles à des perles; dans ses vêtements de deuil, je ne sais pourquoi, elle me donne l'idée de Marie Stuart quittant la France. J'entends qu'elle s'appelle Estelle.
Puis, c'est mon oncle Karl qui arrive, le major Karl von Falke, de l'artillerie prussienne. Je crois que mon grand-père, lorsqu'il avait quarante-cinq ans, c'est-à-dire l'âge actuel de mon oncle, devait présenter la même apparence. Un homme droit, sec, dont les yeux ont un regard direct et franc, et dont la voix claire donne aux phrases françaises une précision particulière. J'ai peu vu mon oncle jusqu'ici, mais je me sens une grande affection pour lui. Je regrette seulement qu'il ait revêtu des habits civils; j'aurais bien voulu le voir dans son uniforme. J'ai tellement envie de voir des officiers prussiens! Ça viendra peut-être, si je suis sage.
Un peu avant onze heures, arrive un monsieur que personne ne semble connaître. Il se présente comme un parent, et décline à mon père ses noms et prénoms: Séraphus-Gottlieb Raubvogel, de Mulhouse.
Il donne des explications: il est le fils d'une soeur cadette de mon grand-père, qui naquit vers 1800 et qui se maria, se trouvant en de mauvais termes avec sa famille, avec M. Gustave Raubvogel, honorablement connu. Il est, lui, Séraphus-Gottlieb Raubvogel, l'unique fruit de ce mariage. Et, bien que sa mère eût cessé, durant toute sa vie, d'entretenir aucun rapport avec sa famille, il a pris sur lui de renouer des relations avec ses parents. Il s'est enquis de leur adresse, sachant seulement qu'ils habitaient Versailles; et comme réponse, a reçu de l'agence à laquelle il s'était adressé un télégramme lui annonçant le déplorable décès de son oncle.
--Je regrette bien vivement, dit-il, qu'un événement aussi malheureux soit la cause de notre première rencontre. C'est une si grande joie pour moi, de lier enfin des noeuds de parenté réelle avec une famille dont le sort m'a tenu injustement éloigné, et à la tête de laquelle je suis heureux de voir maintenant un des plus distingués officiers de notre glorieuse armée!
M. Raubvogel s'incline légèrement en prononçant ces derniers mots, et mon père, visiblement flatté, lui tend la main.
Pourtant, quelques instants après, comme je me trouve dans la chambre de ma grand'mère, avant le départ du convoi, mon père entre rapidement, s'approche d'elle et lui demande à voix basse:
--Avez-vous connaissance d'un certain Séraphus-Gottlieb Raubvogel, de Mulhouse?
--Non, dit ma grand'mère, pas du tout.
--Il est en bas, dit mon père; il est venu pour l'enterrement. Il se dit votre neveu, le fils d'une soeur de votre mari.
--Ah! oui, dit ma grand'mère, je me rappelle. Mon mari avait une soeur qui quitta brusquement la famille, à Karlsruhe, peu de temps après notre mariage. Elle partit avec un acteur qui, je crois, l'épousa.
--Vous n'avez jamais eu d'autres renseignements sur elle?
--Jamais. Ludwig n'a jamais pu retrouver ses traces.
--Et vous ne savez pas si cet acteur qui l'épousa se nommait Raubvogel?
--Non. C'est-à-dire... peut-être... Je ne me souviens pas.
Mon père redescend au rez-de-chaussée et je le suis. Je considère attentivement Raubvogel qui, dans un coin du salon, cause avec Delanoix. C'est un homme de vingt-cinq ans environ, de taille moyenne, aux épaules larges, aux yeux vifs et souriants, au nez recourbé en bec d'oiseau, à la bouche ironique et à la chevelure châtain clair. Cette couleur est aussi celle de la barbe. J'admire cette barbe. Elle n'est pas longue; elle n'est pas épaisse; elle n'est même pas belle, si l'on veut. Mais elle est quelque peu diabolique, avec sa petite pointe effilée qui se recourbe en crochet, et elle donne à toute la physionomie un caractère si original! Quelle peut bien être la profession de M. Raubvogel?
C'est précisément la question qu'adresse mon père, à demi-voix, au général de Rahoul qui vient d'arriver.
--Écoutez, répond le général, voici ce que je vais faire: je vais charger le service secret du ministère de la guerre de prendre des renseignements sur le personnage. Vous les aurez par retour du courrier et vous saurez à quoi vous en tenir. Je dois dire que sa figure ne me déplaît pas.
A moi non plus. Il est certainement le premier civil qui ait eu mon admiration pleine et entière. Jusqu'ici, je n'ai jamais eu pour les pékins une large place dans mon coeur. Mais je dois dire que Raubvogel, s'il ne porte pas l'uniforme, est digne de le porter. J'établis un parallèle entre lui et les nombreux officiers présents dans le salon; il ne perd pas à la comparaison. Et pourtant il y a là trois généraux, le colonel du régiment de mon père et un officier d'ordonnance du maréchal Bazaine...
--Messieurs de la famille...
Mon père me prend par la main; je dois marcher derrière le cercueil, entre mon oncle Karl et lui. Avant de sortir du salon, je jette un dernier coup d'oeil d'admiration sur la barbe de Raubvogel.
III
Les funérailles terminées, nous sommes revenus à la maison, mon oncle Karl, mon père et moi. Ma grand'mère, souffrante et en proie à la plus grande douleur, ne quitte pas sa chambre. Les rapports de mon oncle et de mon père ne sont pas des plus cordiaux, et leur conversation est plutôt froide, toute de surface. Ce n'est guère amusant. Après dîner, heureusement, M. Delanoix vient nous faire une visite.
M. Delanoix est un homme tout d'une pièce, rond en affaires, qui ne mâche pas ce qu'il a à dire et n'y va point par quatre chemins. Du moins, il l'affirme.
--Moi, je suis franc comme l'or. Je pense qu'il n'y a rien de tel que de parler pour s'entendre.
Cependant, c'est à l'aide de nombreuses tournures circonlocutoires qu'il expose à mon père l'objet de sa visite. Des sentiments de vénération profonde l'ont poussé à venir à Versailles pour assister aux funérailles de son oncle; il aurait même pris le premier train et serait arrivé un peu plus tôt, c'est-à-dire le 8, si ses devoirs de citoyen ne l'avaient retenu chez lui ce jour-là: il lui fallait, en effet, voter, et ajouter son humble voix à toutes celles des vrais Français qui ont affirmé leur loyauté à la dynastie impériale.
--Car, pour moi, le résultat du Plébiscite d'hier, bien que nous ne le connaissions pas encore d'une façon certaine, ne peut pas faire l'objet d'un doute.
Mon père incline la tête en souriant, et Delanoix continue:
--Je dois dire pourtant que des considérations d'un ordre plus matériel m'ont engagé à entreprendre mon voyage. Les affections de famille sont les plus sûres et lorsqu'on a l'honneur et le bonheur de compter parmi ses parents des personnes qui occupent dans la hiérarchie sociale une place proéminente, et auxquelles leurs glorieux états de service assurent l'oreille des pouvoirs établis, je crois qu'il est permis, sans présomption, de compter sur leurs conseils, et même, à l'occasion, sur leur appui.
Mon père s'incline encore, un peu plus grave. Delanoix alors, sans transition, déclare que la fourniture du fourrage à l'armée, dans la région du Nord, est à renouveler avant peu; il a l'intention de soumissionner. Il est bien certain que c'est une entreprise importante. Pourtant, ce sont moins les bénéfices qu'elle pourrait lui rapporter qu'il ambitionne, que le titre de fournisseur de l'armée. Sa fille, en effet, Estelle, va bientôt être en âge de se marier, et...
Mon père interrompt, brusquement.
--Je vois; ce sont des recommandations qu'il vous faut. Eh! bien, c'est une affaire à débattre...
Mon oncle se lève, priant mon père de l'excuser. Il désire aller passer quelques instants avec sa mère. Je demande à l'accompagner.
Ma grand'mère est assise dans son fauteuil, la tête baissée, les yeux fixés sur les braises ardentes. Elle se redresse à notre entrée et essaye de sourire; et, ses yeux, tout d'un coup, se remplissent de larmes. Mon oncle vient s'asseoir à côté d'elle, prend une de ses mains dans les siennes; et, pendant quelques instants, pas un mot n'est prononcé. C'est mon oncle qui rompt le silence.
--Maman, avez-vous pensé à ce que vous allez faire maintenant? Avez-vous l'intention de rester à Versailles? Ou bien...
Ma grand'mère regarde mon oncle, qui continue d'une voix plus rapide:
--Oui, j'avais pensé que vous n'aimeriez pas demeurer ici. Pour beaucoup de raisons. Je crois inutile de les détailler. J'avais pensé aussi que peut-être vous voudriez bien m'accompagner quand je retournerai en Allemagne.
Ma grand'mère m'attire à elle et pose sa main sur ma tête.
--J'y avais pensé, dit-elle, mais je ne puis abandonner cet enfant-là. Je suis sa mère, à présent.
--C'est précisément pourquoi j'avais songé à vous faire l'offre que je vous fais, reprend mon oncle au bout d'un instant. Jean est très jeune, et vous êtes âgée. Les circonstances peuvent devenir difficiles pour vous. Il peut se produire des événements, des événements graves, qui mettraient vos forces à une trop rude épreuve. L'horizon est noir...
Et mon oncle se met à parler bas, en allemand. Je ne comprends que quelques mots, de temps en temps: _Krieg_, guerre, par exemple.
--Je crois que tu as raison, Karl, répond ma grand'mère; les choses dont tu parles me semblent, à moi aussi, inévitables. Mais c'est justement pourquoi je ne puis accepter ton offre, dont je te remercie de tout mon coeur. Cet enfant est Français. Et pour moi, bien que mon mariage avec ton pauvre père m'ait faite légalement Allemande, je ne puis pas oublier que je suis née Française. N'insiste pas, mon cher enfant.
Le lendemain matin j'ai une grande joie. De la fenêtre de ma chambre, je vois poindre, au coin de la grille, la barbe de M. Raubvogel. Je descends quatre à quatre, et je rencontre sur le perron l'heureux propriétaire de cette barbe.
--Bonjour, mon cousin! s'écrie-t-il,--oui, il m'appelle son cousin, comme ça!--Bonjour, mon cousin! Comment vous portez-vous, ce matin? Vous avez l'air plus éveillé qu'une potée de souris. Voilà comme j'aime les enfants! Ah! quel fier luron vous ferez avant peu!
Très flatté et très ému, je bégaye une phrase quelconque.
--Je me porte très bien, monsieur, et j'espère...
--Monsieur! s'écrie Raubvogel, monsieur! Ah! pas de Monsieur entre nous, s'il vous plaît. Nous sommes cousins. Appelez-moi votre cousin.
--Oui, mon cousin.
--C'est curieux, vraiment, dit Raubvogel à mon père qui vient de lui serrer le bout des doigts; c'est curieux, mon commandant,--il appelle mon père: mon commandant! Ah! j'avais bien deviné que le cousin Raubvogel n'était qu'un demi-pékin!--C'est curieux comme votre cher fils ressemble à ma mère quand elle était jeune: en plus mâle, bien entendu. Il y a déjà en lui quelque chose qui annonce le guerrier sans peur et sans reproche, qui montre qu'il sera le vrai fils de son père. Mais j'ai une miniature de ma mère, peinte lorsqu'elle avait une dizaine d'années...
M. Delanoix et sa fille Estelle succèdent au cousin Raubvogel. Puis, arrive le général de Rahoul, accompagné de l'officier d'ordonnance du maréchal. Il est midi, et, quelques instants après, mon oncle Karl ayant présenté les excuses de ma grand'mère, trop souffrante pour quitter sa chambre, on passe dans la salle à manger. Ce n'est pas un repas de circonstance, mais un simple déjeuner de famille entre parents et amis, réunis par un pieux devoir, et que les nécessités de l'existence vont bientôt de nouveau éloigner les uns des autres. Pourtant, mon père a tenu à bien faire les choses. Il a adjoint à la cuisinière de ma grand'mère, jugée insuffisante pour la circonstance, un chef tenu en haute estime à Versailles. Ce chef a confectionné des plats dont les noms rappellent les endroits où s'illustrèrent les Français et les hommes dont s'honore la France: Crécy, Soubise, etc. Le service est fait par Jean-Baptiste et par l'ordonnance en second de mon père, soldat-valet irréprochable. Malgré l'abondance, la diversité et la qualité des vins (car mon grand-père avait une excellente cave), le ton des convives est plutôt calme jusqu'au dessert. Mais alors, l'officier d'ordonnance ayant assuré que le maréchal, à la communication du résultat complet du Plébiscite, avait donné libre cours à la joie la plus intense, tout le monde se met à parler à la fois. C'est un débordement d'enthousiasme. Le général de Rahoul déclare que ce sera une leçon pour ces bougres de républicains, et que cela leur fera voir d'où le vent souffle. Mon père affirme que, malgré le deuil qui l'a frappé, il n'a pas manqué d'aller porter son bulletin l'un des premiers. Delanoix assure qu'il a décidé par son exemple plusieurs de ses compatriotes, qui hésitaient, à voter oui.
--Messieurs, dit alors Raubvogel, en caressant sa barbe, je regrette vivement qu'il ne m'ait point été donné d'imiter votre patriotisme. Mais, nouvellement installé à Mulhouse et n'y jouissant pas encore des droits électoraux, je n'ai pu déposer dans l'urne le suffrage que mes traditions de famille me faisaient un devoir d'y apporter. Cependant, messieurs,--et ici Raubvogel pose la main sur son estomac--cependant, je puis vous l'affirmer sur l'honneur: j'ai voté de coeur!
Des applaudissements saluent les derniers mots de Raubvogel. Mon père se lève et s'écrie, son verre à la main:
--Messieurs, je vous propose de boire à la santé de S.M. Napoléon III et à la prospérité de son règne.
Les acclamations se croisent; les verres s'entrechoquent; c'est comme si la phrase prononcée par mon père avait insufflé une nouvelle vie aux convives, leur avait permis de donner carrière à une exubérance que, jusqu'à présent, ils avaient difficilement contenue. Le général de Rahoul, particulièrement, semble plein d'un entrain tout militaire. Ses yeux d'ardoise luisent dans sa face de brique. On dit qu'il est un dur-à-cuire; mais il a l'air cuit. Il est à la gauche d'Estelle, sur le flanc droit de laquelle on m'a posté. Et, soit parce qu'il n'aime pas le voisinage des femmes, soit qu'il manque d'air et ait besoin de place (car il est excessivement rouge), il la pousse continuellement du genou; de sorte qu'Estelle, en demoiselle réservée, appuie ses réserves de mon côté et que son aile gauche est sur le point de déborder dans mon assiette, où Jean-Baptiste accumule les petits fours.
Ma position devient de moment en moment plus dangereuse, mais personne ne semble s'en apercevoir. La conversation roule maintenant sur les ressources militaires de la France. On les déclare énormes, inépuisables. L'officier d'ordonnance sollicite à ce sujet l'opinion de mon oncle Karl, qui approuve, brièvement, les opinions émises. Là-dessus, on admet que l'armée prussienne est très forte aussi. L'événement a prouvé que l'alliance française, recherchée par la Prusse avant Sadowa, ne lui était pas nécessaire pour vaincre l'Autriche.
--Il est vrai, dit mon père, que l'Autriche avait été terriblement affaiblie par Napoléon, et que la neutralité de la France a été d'un grand secours à la politique de Bismarck. Mais de l'Autriche à l'Empire français, il y a un pas. L'affaire du Luxembourg, il y a deux ans, a d'ailleurs prouvé que la Prusse ne recherchait pas une lutte avec la France. Le fusil à aiguille est une arme sérieuse, mais le chassepot lui est évidemment supérieur...
--Moi, s'écrie le général de Rahoul, en opérant en avant un mouvement qui entraîne la jambe d'Estelle, j'étais partisan de l'adoption du fusil Plumerel.
--Le fusil Plumerel avait de bons côtés, assure Delanoix en regardant avec inquiétude du côté de sa fille.
--Ah! mon cousin, dit Raubvogel en cherchant évidemment à concentrer sur lui l'attention de Delanoix auprès duquel il est assis, vous paraissez avoir de profondes connaissances en balistique. Tire-t-on toujours à l'arc, dans votre pays?
--Plus que jamais! répond Delanoix, se tournant complètement vers Raubvogel qui semble très désireux d'être mis au courant des coutumes du Nord de la France.
Le cousin Delanoix donne au cousin Raubvogel toutes les explications qu'il réclame. Pendant quoi Estelle s'enquiert auprès de moi de mes facultés d'absorption, les petits fours étant en cause. Pendant quoi, aussi, le général de Rahoul, ayant retrouvé son aplomb, déclare que tout ce qu'on raconte au sujet de la supériorité de l'artillerie allemande est une simple farce.
--Si la France le voulait, dit-il, elle aurait aussi des pièces à fermeture de culasse. Le général Treuil de Beaulieu en a inventé une dernièrement. Mais le maréchal Le Boeuf, président du comité d'artillerie dont je fais partie, a donné l'ordre de ne pas accepter cette bouche à feu. Nous sommes du même avis: tout ça, c'est de la ferraille.
--Il est bien certain, dit à son tour l'officier d'ordonnance, que la Prusse, malgré sa puissance que je suis le premier à admettre, n'aurait aucune chance de succès dans une lutte contre la France. Je voudrais vous dire, continue-t-il en riant sardoniquement, combien le maréchal Bazaine s'est amusé à la lecture d'un mémoire rédigé en mai 1867 par le général Frossart et qui lui fut communiqué l'autre jour. Ce précepteur du prince impérial prévoit dans son mémoire la défense de la frontière de l'Est, jusqu'à ce que l'armée ait reculé à Langres. On n'a pas idée de choses pareilles!...
* * * * *
Je me suis échappé de la salle à manger au milieu de l'inattention générale, afin de descendre à la cuisine pour voir le chef. Il est si beau, tout en blanc, tablier blanc, bonnet blanc, avec des grands couteaux dans sa ceinture. Et Jean-Baptiste, qui vient de siffler deux ou trois verres de champagne, est tellement amusant!
--Avez-vous vu le général de Rahoul, monsieur Jean? En voilà un chaud de la pince! S'il n'a pas mis le feu à votre cousine, c'est pas de sa faute. Le général de Rahoul, c'est un homme à poil!
--Jean!
C'est mon oncle qui m'appelle. Il a pris congé des convives avant le café, afin de faire une grande promenade à pied, et il me demande de l'accompagner. Nous voilà partis; mon oncle, l'air triste et soucieux; et moi, persuadé qu'il a quelque chose de très important à me dire. Mais je me trompe; mon oncle ne me parle que de choses fort ordinaires. Il me demande ce que je sais, ce qu'on m'a appris. Je n'ai pas de mal à lui répondre; il me dit que je dois chercher à m'instruire; que je ferais bien, par exemple, de demander à ma grand'mère de m'apprendre l'allemand.
--Cela te servira beaucoup, plus tard; et puis cela occupera ta grand'mère, lui fera prendre de l'intérêt à l'existence. Il faut bien aimer ta grand'mère, et l'écouter toujours. Elle t'aime de toutes ses forces; et si tu savais, mon petit Jean, comme elle a été bonne pour nous, pour ta mère et pour moi, quand nous étions enfants...
--Oncle, raconte-moi quand tu étais enfant, quand maman était petite.
Mon oncle me prend par la main et se met à raconter. J'écoute,--oui j'écoute avec tant de joie, et je voudrais tant que mon oncle pût me parler toujours...
Nous marchons, nous marchons. Nous sommes sortis de la ville par la grille de l'Orangerie, nous avons longé la pièce d'eau des Suisses et nous montons une route qui serpente au milieu du bois que le printemps a paré de jeunes feuilles. A un dernier détour de la route apparaît l'immensité d'un plateau presque nu, avec des bâtiments à toits rouges, à gauche. C'est le plateau de Satory.
--Revenons par ici, dit mon oncle, après avoir jeté un regard devant lui. Et il indique un chemin qui descend, à gauche, après avoir contourné un massif d'arbres.
Au pied d'un de ces arbres, un colporteur est assis sur l'herbe, sa balle à côté de lui; il mange un morceau de pain et lève les yeux sur nous comme nous passons. Son regard croise celui de mon oncle, qui tressaille et s'arrête une seconde. Cependant il se remet en marche; et il a fait deux ou trois pas lorsque son nom, prononcé d'une voix sourde, le force à se retourner tout d'un coup. Le colporteur s'est levé et s'approche.
--Falke!
--Holzung! C'est vous?
Le colporteur est tout près de mon oncle, à quelques pas de moi, et je ne puis entendre ce qu'il lui dit. Il parle pendant quelques minutes; pas en français, je crois; puis mon oncle vient me rejoindre. Sa figure a une expression singulière; et je sens que sa main, qui prend la mienne, tremble très fort.
--Connais-tu cet homme, mon oncle?
--Non, non... c'est-à-dire... non, dit mon oncle, en rougissant un peu. Il croyait me reconnaître... il s'est trompé. Malgré tout, ne parle pas de cela à la maison.
Je n'en parlerai pas, certainement. Mais je n'oublierai pas non plus le nom de l'homme: Holzung.
Des officiers passent sur la route, à cheval, chamarrés d'or.
--Toi aussi, tu seras officier, me dit mon oncle. C'est une profession qui a sa noblesse, quoi qu'on en dise; mais à condition qu'on recherche moins les avantages qu'elle peut rapporter que la satisfaction de servir bien sa patrie. Et la patrie exige de nous non seulement des actions dangereuses et éclatantes, mais aussi des actes plus périlleux encore et sans gloire--sans gloire...