L'épaulette: Souvenirs d'un officier

Chapter 36

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--Vous savez, me dit-il, que j'ai été l'ami de votre père. Je vais donc vous parler rondement, en toute franchise. On vous en veut; on vous en veut terriblement. J'ai reçu l'ordre de faire exercer sur vous une surveillance de tous les instants. Je ne devrais pas vous prévenir. Je vous préviens parce que je flaire là-dessous une machination dégoûtante. Votre père a laissé derrière lui des haines qu'on cherche à assouvir sur vous. N'est-ce pas? Enfin, moi, je ne sais pas. Je suppose. C'est à vous d'ouvrir l'oeil. Je vais encore vous dire quelque chose. On vous accuse d'avoir fait récemment un voyage en Allemagne, à Wiesbaden; il paraît qu'on vous a vu là en compagnie d'officiers allemands. Tout ça, pour moi, c'est des histoires à dormir debout; pourtant, vous savez où va la malignité des gens. Vous n'ignorez pas que nous vivons à une époque où le personnage important, dans l'armée comme ailleurs, c'est le mouchard. Maintenant, je dois vous donner un autre avis. On m'a ordonné de vous faire surveiller; mais il y a d'autres gens qu'on a chargés de la même mission, et qui s'en acquitteront avec plus de zèle que moi. Je veux parler de ces gredins en robes noires qui sont devenus les vrais maîtres de nos régiments; qui dirigent partout l'oeuvre de Notre-Dame des Armées, qui sont les aumôniers des garnisons. Nous en avons un ici, l'abbé Chouanard, qui envoie rapport sur rapport à qui de droit, j'en ai la certitude; il tient dans sa main la plupart des soldats qu'on embauche jusque dans les casernes, les ordonnances, les femmes. Il espionne, dénonce et calomnie sans trêve; tout cela se passe dans l'ombre, mais se passe. Il fallait avoir la République pour en venir là. Tout les officiers qui ne pratiquent pas, qui ne sortent pas des jésuitières, sont tenus en suspicion, mal notés, végètent, sont persécutés. On n'épargne rien, ni personne. Si je n'étais pas sur le point de prendre ma retraite, j'en ai la conviction, j'aurais été déplacé, envoyé en disgrâce dans un trou. J'ai aimé passionnément ma profession; mais, je l'avoue, je suis heureux de la quitter bientôt; l'armée républicaine est trop cléricale pour moi, bonapartiste. Ainsi, prenez garde; vous voilà averti.

Je remercie le général qui, après un moment d'hésitation, ajoute:

--Je crois que je n'ai pas assez insisté. On cherche à vous jouer un sale tour, par tous les moyens; vous comprenez. Je ne sais donc pas si vous feriez bien de persister à rester... Par exemple, si vous demandiez un long congé? Hein?... Ou bien... ou bien... Enfin, réfléchissez.

J'ai réfléchi. Et j'ai deviné, sans peine, le plan de Lahaye-Marmenteau. Un nouveau moyen d'action lui a été fourni par mon voyage à Wiesbaden. L'État-Major a été informé de ce voyage, certainement, par Estelle qui doit jouer maintenant vis-à-vis de l'Allemagne le rôle qu'elle a joué si longtemps vis-à-vis de la France, ne serait-ce qu'afin de hâter la libération de son mari; et je m'arrête un moment à penser à cet excellent Raubvogel qui, au sortir de sa prison, se retrouvera à la tête d'un hôtel des _Trois Cigognes_, exactement comme s'il n'avait jamais quitté Mulhouse, comme s'il n'avait connu ni grandeur ni décadence; encore un qui s'est donné beaucoup de mal pour rien!... Donc, Lahaye-Marmenteau se gardera bien de faire publier quoi que ce soit sur le compte de mon père. Un de ces jours, après m'avoir fait suffisamment espionner par ses mouchards en soutanes, après avoir accumulé contre moi un certain nombre de calomnies difficiles à détruire, il me fera appeler à Paris. Il me forcera à m'expliquer sur mon voyage à Wiesbaden, voyage entrepris par moi clandestinement et sans aucune autorisation, voyage dont il connaît fort bien les motifs--qu'il feindra d'ignorer.--Ces motifs, devant les accusations portées contre moi, il faudra que je les révèle, afin de me disculper. Et l'acte commis par mon père en 1870, dont la divulgation doit me déshonorer et que Lahaye-Marmenteau n'aura pas rendu public, sera exposé par moi-même... Toute lutte est devenue impossible.

Cette fois, je prends rapidement mon parti. J'envoie ma démission au ministère. Elle est immédiatement acceptée. J'ai réglé, d'avance, mes affaires; et le soir même je pars pour Paris.

* * * * *

Ne vous imaginez pas que j'aie l'intention d'aller chercher querelle au général de Lahaye-Marmenteau. Le général et ses pareils sont des gens trop difficiles à attaquer. Si vous leur aplatissez le nez d'un coup de poing, ils vous font mettre en prison; si vous écrivez la vérité sur leur compte, le public français, fier de ses incomparables Capitulards, refuse de vous lire. Et puis, il ne faut pas empiéter sur les prérogatives des Prussiens. Je ne me suis rendu à Paris qu'afin de me mettre en route pour Marseille; et je ne vais à Marseille qu'afin de m'embarquer pour Bône.

Je m'embarque; et le bateau, n'appartenant point à la marine militaire, arrive à bon port. A Bône, une statue de M. Thiers, d'abord, excite mon étonnement; je ne puis arriver à comprendre pourquoi les Algériens ont jugé nécessaire d'élever ce monument à la mémoire du sanguinaire Foutriquet qui libéra le territoire à grands coups de milliards. Ensuite, je prends discrètement des informations; je m'enquiers de l'atelier de Travaux publics, qu'on m'indique immédiatement (vous voyez comme j'ai de la chance); je m'enquiers aussi d'un nommé Fermaille, condamne à vingt ans... Et justement un garçon d'hôtel, dont le beau frère est chaouch aux Travaux, peut me donner tous les renseignements désirables. Le nommé Fermaille fait partie d'un détachement qui vient d'être envoyé à Macheda, pour réparer une route.

Macheda est un tout petit village, assez misérable, où une dizaine de colons luttent péniblement contre l'usure et la tyrannie militaire. Une pauvre auberge, dépôt d'absinthe, où je trouve à me loger. Le mercanti, je m'en aperçois tout de suite, est un ancien fagot qui polit sa canne et sur lequel on peut absolument compter pour vous aider à faire un mauvais coup (et même un bon), pourvu qu'on lui graisse la patte. Je mets cet honnête citoyen au courant de mes projets, et il m'aide à les réaliser; il va trouver moyen, dans la journée, de se mettre en relations avec Fermaille. Pour moi, je dois autant que possible éviter de me faire voir.

Pourtant, je puis regarder. D'une fenêtre, je contemple une vaste étendue de cette terre d'Algérie qui devrait, comme autrefois, nourrir une partie de l'Europe et qui ne peut arriver à suffire à ses propres besoins. Sous la domination française, mille fois pire que la domination barbaresque, la _ferox Africa_ est devenue un pays de misère, de stérilité et de désolation. C'est le domaine de l'Exploiteur et du Tortionnaire. Si la France avait dépensé là une moitié de l'argent qu'elle a stupidement semé au Tonkin, au Soudan, au Dahomey, au Congo, à Madagascar--si elle avait seulement donné à l'Algérie la liberté--l'Algérie aurait fait de la France une nation heureuse et forte. Mais la France, qui refuse la liberté à ses colonies comme elle se la refuse à elle-même, veut être malheureuse et faible. Elle gaspille l'argent, sué douloureusement par les pauvres. Elle gaspille aussi les hommes.

J'aperçois là-bas le camp des condamnés aux Travaux publics. Ils peinent comme des nègres sous la matraque des surveillants, gardés de près par des tirailleurs au fusil chargé. Pauvres diables dont tout le crime est d'avoir dit son fait à quelque supérieur imbécile; fils de pauvres souvent, mais fils de bourgeois aussi; car la tyrannie de l'autorité militaire, que les Riches ne peuvent imposer aux Pauvres sans en souffrir dans une certaine mesure, est tellement abominable qu'elle les pousse eux-mêmes à la révolte dès qu'elle se fait sentir à eux. Plus loin, je distingue un détachement de disciplinaires, haillonneux, sinistres, qui cassent des pierres sous l'oeil d'infâmes chaouchs armés de revolvers (Voir _Biribi, Armée d'Afrique_). Le crime de ces hommes est d'avoir manqué à la discipline; discipline odieuse, imbécile, et qui n'existe que parce que la Patrie n'est qu'une Blague au lieu d'être une Réalité. Voilà des êtres (et ils sont des milliers!) forts et intelligents pour la plupart, dont on ruine la santé et la raison, de parti pris. La France gaspille les hommes; elle gaspille leur intelligence et leur force; à l'heure où sa population décroît; à l'heure où, tous les quatre ans, un contingent tout entier passe par l'ajournement ou est réformé; à l'heure où la population de l'Allemagne augmente sans cesse; à l'heure où la France peut être facilement envahie, non seulement par l'Est, mais par le Nord-Ouest--car la flotte du Nord et de l'Ouest de la France n'a pas la moitié de la puissance de la marine de guerre allemande!--Et la France, la France de la Bourgeoisie catholique, répète que la force principale des armées, c'est la discipline. La force principale des armées, leur seule force, c'est le sentiment patriotique de l'Égalité; c'est la conscience de la patrie réelle, de la terre appartenant également à tous ceux qui la défendent. Et la discipline est un crime, un crime commis pour entretenir l'inégalité et la misère, un crime atroce, un crime contre la Nation! Ce ne sont pas ces forçats, que j'aperçois, qui sont des criminels; ce sont ceux qui les envoyèrent au bagne. Ah! ces hommes à képis noirs, à capotes grises!... Une envie me prend de vivre avec eux, de souffrir avec eux; et de sortir de leur Enfer d'obéissance, et de revenir en France; et de battre la charge, contre Prudhomme, sur un tambour de régiment!...

Un nom que le mercanti prononce par hasard excite ma curiosité. Estelleville. Qu'est-ce que c'est que ça, Estelleville? C'est un village, pas très loin, qui fut fondé après 1870 par des Alsaciens... Et toute une histoire très vieille, l'histoire de cette colonie d'émigrants alsaciens que Raubvogel créa en Algérie, me revient en mémoire. Dans l'après-midi, je me décide à pousser jusqu'à Estelleville. A peine un hameau; quelques misérables masures autour d'un puits à l'eau saumâtre, des ruines, un immense cimetière. Quatre ou cinq familles, au type et à l'accent alsacien, vivent là. Un vieux se rappelle M. Raubvogel qui était, croit-il se souvenir, un ministre, et qui leur avait fait de belles promesses; mais on n'a jamais connu que la misère, à Estelleville; l'endroit n'est pas sain, non plus; et le vieux étend la main dans la direction du cimetière. D'ailleurs, ces pauvres gens ne se plaignent point; ils semblent trop abrutis pour ça; ils regrettent seulement de ne pas être restés en Alsace, de ne pas être devenus Allemands.

Le soir venu, le mercanti m'annonce que Fermaille trouvera moyen de s'échapper du camp, et que nous pouvons nous attendre à le voir arriver vers minuit. Il n'est pas beaucoup plus tard, en effet, lorsque nous entendons frapper timidement à la porte de la maison. Le mercanti va ouvrir, et revient avec un homme vêtu du costume pénitentiaire mais que, malgré son crâne complètement rasé, je reconnais immédiatement. C'est Fermaille. Lui aussi me reconnaît, et son trouble devient extrême; il craint un piège, évidemment. J'ai beaucoup de peine à le rassurer, à le convaincre que je ne désire que son évasion. Il risque quelques objections; il hésite à fuir le bagne; c'est comme s'il craignait de faire tort à l'État de sa personne. Il persiste, malgré tout ce que je peux dire, à m'appeler continuellement: «Mon capitaine.» C'est avec le plus grand mal que nous le décidons à quitter sa défroque de galérien et à s'envelopper d'un burnous. De ce garçon, naturellement assez énergique, intelligent et frondeur, quelques mois de captivité ont fait un idiot, une chiffe...

Le mercanti, sans bruit, a attelé une sorte de tapecul. Il est une heure du matin comme nous partons, Fermaille, moi, et un jeune Maltais qui sert de domestique au mercanti, et qui doit ramener la voiture. Le petit cheval ne va pas mal, et il n'est guère plus de trois heures lorsque nous entrons dans Bône. Un peu avant d'arriver à la caserne des zouaves, nous descendons de la voiture, Fermaille et moi, et nous nous dirigeons à pied vers le port. Je reconnais bientôt le navire italien avec le capitaine duquel j'ai fait marché, il y a deux jours, avant d'aller à Macheda. Le capitaine, qu'un matelot a été chercher, paraît sur le pont, et nous montons à bord; je verse à l'Italien la somme convenue, et je remets Fermaille entre ses mains. Puis, avant de descendre sur le quai, je donne à Fermaille un portefeuille qui contient vingt mille francs. C'est beaucoup, certainement; mais je ne veux pas faire les choses à demi. Fermaille veut se jeter à mes pieds, m'assure de son éternelle reconnaissance, se confond en remerciements; il trouve aussi que c'est beaucoup, vingt mille francs; après tout, la liberté ne vaut peut-être pas cher, en monnaie française... Je suis obligé de faire signe au capitaine, qui fait disparaître Fermaille par une écoutille.

De l'avant-port, au lever du jour, je vois le bateau se mettre en route, gagner la haute mer, se diriger vers l'Italie. Quelques heures après, je prends passage à bord d'un steamer anglais qui va à Malte, où je désire passer plusieurs jours. Après quoi, j'irai quelque part, je ne sais où. Pas en France; j'en ai assez, pour le moment. Sans doute en Angleterre.

XXV

Depuis un an environ je vis en Angleterre, principalement à Londres, m'efforçant de donner une forme précise, exacte, à des idées qui vibrent en moi, complètes et puissantes, mais qu'estropient et défigurent toutes les tentatives d'expression. A l'homme qui n'a jamais rien fait, tout travail est excessivement malaisé, presque impossible. Des difficultés plus grandes encore se dressent devant l'homme qui fait effort vers l'Action réelle, mais dont une longue habitude a tronqué les facultés et l'énergie, les ajustant aux courtes exigences du simulacre d'action. Voici une mine: les aptitudes. Quelque minerai en est arraché, à un pied ou deux de la surface; transformé, par des procédés grossiers et faciles, en une mauvaise fonte; mais il s'agit d'aller chercher au coeur même de la mine, par le travail persistant et dur qu'exige la perforation des puits et des galeries, la matière supérieure qu'un labeur ardu, compliqué, changera en un pur métal. On essaye, on peine, on trime. On se lasse, on se décourage, on renonce. Pourtant, agir! agir... Et c'est toujours le même genre d'action qui se présente comme seul praticable, celui dont j'ai si longtemps fait le geste vain: l'épée au poing; l'arme...

Est-il possible, donc, qu'un homme porte en soi quelque chose d'énorme, de grand, et ne puisse pas l'exprimer, et ne puisse exposer, malgré tous ses efforts, que des déformations ridicules des réalités qu'il voudrait vivre? Oui, c'est possible. Et la même impuissance, certainement, doit se manifester chez les peuples. Elle se manifeste, aujourd'hui, chez la nation française. La France d'à présent n'interprète pas la France; la travestit, la trahit. Pourquoi?...

Parce que, peut-être, avant l'action intellectuelle, idéale, une autre action qui, pour ainsi dire, lui servira d'assise, doit s'effectuer; l'action matérielle, brutale. Je n'ai pu réussir parce que je ne suis pas sûr de moi, sûr de la vie; parce que je ne me sens pas libre. La France non plus n'est pas sûre d'elle-même; ne sent pas la sécurité de l'existence; n'est pas libre. On n'est pas libre quand on achète sa liberté; on est libre quand on la prend, sa liberté; quand on l'empoigne. Nous, nous sommes libres--au bout de cette chaîne de papier qu'on appelle le traité de Francfort.--Et nous payons, pour ça. Est-ce que nous payons les intérêts des cinq milliards, et des autres milliards, oui ou non? On nous vend des bouts d'indépendance, un mensonge de liberté; nous sommes acheteurs. Qui paye? Les pauvres.

J'aurais voulu écrire un livre sur les pauvres; je n'ai pas pu. D'abord, pour écrire sur les pauvres, il faut les observer, les voir. C'est un hideux spectacle. C'est la servitude, non seulement volontaire, mais quémandée, mais achetée par les esclaves. J'aurais voulu montrer aux pauvres ce qu'ils dépensent d'efforts et d'intelligence, à croupir dans l'ignorance. J'aurais voulu leur faire voir ce qu'il leur faut de courage pour être lâches. Mais leur abjection est trop énorme, en vérité. Cette chair, étiquetée, à vendre, vendue, se méprise trop, me dégoûte trop. Dans tous les pays du monde les pauvres sont des troupeaux d'êtres vils, aimant leurs chaînes de papier, vénérant leurs gardes-chiourmes, pleins d'estime et d'admiration pour les laquais de leurs gardes-chiourmes, pour leurs valets d'épée et de plume. Toute une immonde racaille bourgeoise, grimauds, cabotins, et rapins--tourbe d'assassins et d'empoisonneurs que je voue à la mort--vit, prospère et multiplie sur l'argent donné par les pauvres, avec plaisir. Les pauvres se repaissent des ordures bourgeoises, s'en gavent. Et quant aux hommes qui leur parlent de liberté et d'égalité, quant aux hommes qui leur consacrent leurs forces, leur talent, leur vie--les pauvres n'en ont cure; je suis sûr qu'ils les haïssent. La colère me saisit, quand je pense à ça; et je souhaite une nouvelle Commune--pour la répression.

J'aurais voulu crier aux Pauvres français: «On vous dit que votre pays s'est relevé de sa défaite de 1870. C'est un mensonge. On vous dit que vous êtes un peuple libre. Vous êtes des vaincus. On se rit de vous, partout, et on vous nargue. Situation honteuse, qu'ont seulement intérêt à prolonger ceux qui tiennent à conserver leur argent, leurs grades,--et leur peau.--Situation honteuse dont vous payez tous les frais et dont vous avez intérêt à sortir au plus vite. L'acceptation nette des faits accomplis, le désarmement complet, ne sont pas possibles. Vous, et vos voisins, vous êtes trop bêtes. Vous serez trop bêtes jusqu'à ce que les boulets de canon vous aient ouvert l'intellect. L'acceptation sournoise des faits accomplis, et le désarmement partiel? Ce n'est pas une solution; pourtant, le premier point a été réalisé par l'alliance russe, qui a ratifié le traité de Francfort. Quant au désarmement partiel et simultané des grandes puissances, on commence à vous l'offrir; on vous le proposera, de plus en plus ouvertement, car on tient à ne point laisser trop longtemps entre vos mains des armes dont vous pourriez faire un mauvais usage. Économiquement, ce désarmement partiel ne changerait rien, tout compte fait, à votre situation. Politiquement, il resserrerait vos liens. Vous vivriez, esclaves bénis par l'Eglise, sous le knout d'une nouvelle Sainte-Alliance. Alors, la guerre?...

«Oui, la guerre. A quoi vous sert-elle, la paix actuelle? A végéter, à crever. Les Riches en vivent, de cette paix. Ils vous font la guerre, pendant cette paix, et vivent de vous; et vivent bien. Ils chantent les bienfaits de la paix, et ses beautés; vous accompagnez le cantique avec les borborygmes de vos boyaux vides. Pourquoi donc que vous n'attaqueriez pas le refrain, pour voir, avec une clarinette de six pieds? La Civilisation est un fléau, et l'Art une moquerie, et la Science un mensonge, lorsque la paix, comme aujourd'hui, est une imposture; lorsqu'elle cause plus de désastres et plus de meurtres que la guerre; lorsque tout le monde le sait, et que personne n'ose le dire.

«La guerre? A moins que vous ne soyez que des hordes de mercenaires idiots, elle vous donnera la liberté et le bonheur. Les grandes armées nationales ont pour mission nécessaire, forcée, de créer la réalité des patries, de donner la terre à l'homme. Les Riches le savent si bien qu'ils ne veulent d'une lutte européenne à aucun prix; que l'idée seule d'un conflit les fait trembler; qu'ils refusent, partout, de laisser étudier les conséquences d'une guerre; qu'en France, quand Burdeau nomma un comité chargé de rechercher comment l'organisme social continuerait à fonctionner en temps de guerre, les autorités intervinrent et suspendirent l'enquête. Parbleu! Les grandes armées nationales étant constituées en fait, les boulets tirés sur les ennemis ricocheraient sur l'Ennemi--sur l'affameur.--Pauvres! n'ayez pas peur de la guerre! Elle vous libérera. Elle tuera la Misère qui vous étrangle, et l'Hypocrisie qui vous ligotte. Elle vous donnera une patrie. Vous aurez la victoire--la victoire qui vous permettra de faire jaillir la fraternité internationale de votre Nationalisme réel.--Vous aurez la victoire, la plus glorieuse de toutes, lorsque vous tendrez la main à vos frères, délivrés aussi, par-dessus les corps éventrés de vos ignobles tyrans...»

Mais un grand découragement s'empare de moi; un fatalisme déprimant.--Pourquoi parler? Je ne suis pas fait pour parler. L'épaulette, je le sens, est entrée comme une marque dans ma chair: je suis fait pour combattre. Et puis, tout n'a-t-il pas été dit pour pousser les esclaves à la liberté, pour les jeter au bonheur? Tous les livres n'ont-ils pas été écrits, et tous les poèmes, et le plus grand de tous les poèmes--la Carmagnole?

--Vive le son du canon!

Et c'est juste comme je fredonne, une après-midi, à Hyde Park, le refrain de la chanson splendide, que je vois passer à côté de moi une dame qui sourit; j'ai à peine eu le temps de la reconnaître qu'elle m'aborde. C'est la baronne de Haulka.

* * * * *

Certes, si j'avais pu apercevoir à une certaine distance la baronne de Haulka, je me serais arrangé de façon à l'éviter. Quant à la baronne, elle se dit enchantée de me rencontrer, et elle semble considérer une conversation entre nous comme la chose la plus naturelle. La froideur de mon attitude ne paraît pas la gêner; on dirait qu'elle ne s'en aperçoit pas. Elle me parle comme à un ami de longue date. Elle m'apprend qu'elle est venue passer cinq ou six semaines à Londres. Elle s'exprime avec tant de laisser-aller, de bonhomie, que je sens ma défiance et ma rancune fondre peu à peu, et malgré moi. Je me laisse entraîner à dire deux mots de mes affaires, puis trois; et j'arrive aux confidences. J'avoue que je suis un peu las de mon existence présente, et que...

--Vous regrettez votre épaulette, interrompt la baronne au moment où j'hésite à continuer ma phrase. Eh! bien, pourquoi ne la reprenez-vous pas? Vous aviez un si bel avenir! Après tout, quoi qu'on en dise, les gens d'intelligence arrivent toujours à faire leur chemin dans l'armée; des obstacles peuvent être placés sur leur route, mais un peu de patience leur permet d'en triompher. A propos, je me rappelle que vous étiez lié avec le capitaine de Bellevigne; savez-vous qu'il doit être nommé commandant le mois prochain? Son mariage lui a porté bonheur. Etiez-vous encore en France lorsqu'il a épousé Mlle Pilastre? Un gros sac..... Allons! où ai-je la tête? N'avez-vous pas été amoureux de Mlle Pilastre?..... Voyons, au moins un peu? Je crois me rappeler quelque chose comme ça. Si je ne me trompe pas, vous avez eu tort de pas pousser votre pointe. La présente Mme de Bellevigne ne vivra pas vieille; et, dame! un bel héritage. Ah! si vous m'aviez consultée!...

Je suis légèrement abasourdi, et ne sais trop que dire. La baronne, évidemment, n'a pas la moindre intention de me convaincre de sa bonne foi; elle m'indique simplement ce qu'elle préfère me voir faire semblant d'admettre. Elle continue: