L'épaulette: Souvenirs d'un officier
Chapter 35
Mais, dans les journaux du matin que je puis lire debout, enfin, je trouve un écho ainsi conçu: «Hier, grande soirée chez M. Pilastre, le sympathique industriel, commandant de la territoriale, officier de la Légion d'honneur, à l'occasion des fiançailles de Mlle Pilastre avec le capitaine comte de Bellevigne. Remarqué: le général Schnock, la comtesse d'Heumartel, M. et Mme Courbassol, l'académicien Jacques Lemaître, la baronne de Haulka, le général de Lahaye-Marmenteau.....» Ces deux derniers noms, accouplés, me font voir tout à coup une chose que j'avais à peine entrevue jusqu'ici. Je croyais tenir tous les fils de l'intrigue, et pourtant... A présent, je comprends que c'est la baronne, craignant une expulsion, qui a mis à profit une indiscrétion que j'ai commise pour donner enfin à Lahaye-Marmenteau le moyen de marier sa fille; en raison de quoi, elle est dans les meilleurs termes avec lui, et sûre de pouvoir continuer à habiter Paris. C'est moi qui ai, involontairement, fourni à cette femme la possibilité d'une manoeuvre habile. Elle s'est jouée de moi. Elle m'a déçu. Donc, toutes les assurances qu'elles m'a données étaient fausses; donc, j'ai tout à redouter. Mais quoi? Qui pourra me dire ce que j'ai à craindre? Qui pourra m'apprendre, enfin, la vérité sur mon père?..... Fou que je suis! Si l'acte qu'on reproche à mon père avait été commis après 1870, je le connaîtrais; donc, il a été commis--s'il l'a été--auparavant..... Et peut-être..... Cette affaire de Nourhas!..... Lahaye-Marmenteau m'en a parlé, l'autre jour. Nourhas!..... Oui, il y a quelqu'un qui pourra me dire la vérité; mon oncle Karl. Je prendrai ce soir le train pour Wiesbaden, où je sais qu'il vit.
XXIV
Le train n'est pas plutôt parti que je me rends compte de l'absurdité du raisonnement qui m'a fait entreprendre mon voyage. La baronne a certainement fait un usage inavouable d'une indiscrétion que j'ai commise, mais il ne s'ensuit pas que toutes les assurances qu'elle m'a données soient fausses. Elles peuvent être fausses; mais il n'est pas sûr qu'elles le soient. Je ne vois pas pourquoi elle ne m'aurait point dit la vérité; elle n'est certainement pas femme à gaspiller les mensonges. La conscience du détestable rôle que j'ai joué malgré moi dans l'intrigue ourdie contre Bellevigne m'a certainement tourné la tête, m'a empêché de voir clairement les choses. Ce voyage à Wiesbaden est une entreprise inconsidérée, un pas de clerc. D'abord, je m'absente de Paris, je quitte même la France, sans aucune permission; c'est, dans les circonstances présentes, souverainement imprudent. Puis, j'aurais dû m'assurer, avant de me mettre en route, des sentiments de mon oncle à mon égard. Pendant longtemps je lui ai écrit, au moins à l'occasion de sa fête et du premier janvier, et j'en ai toujours reçu des réponses affectueuses; mais depuis plusieurs années déjà, par pure négligence, j'ai cessé de correspondre avec lui. J'aurais dû au moins l'avertir de ma visite..... Mais le train file rapidement, je m'endors, et je ne me réveille qu'à la frontière. Je ne serai pas à Wiesbaden avant midi; c'est encore loin.....
Pourtant, ça vient. Comme je descends du wagon, un commissionnaire, qui s'empare de ma valise, me recommande l'hôtel «Die drei Störche», un établissement récemment ouvert dans la Wilhelmstrasse, à deux pas de la gare. Pourquoi pas là aussi bien qu'ailleurs? Cette enseigne des «Trois Cigognes» me rappelle l'hôtel où le cousin Raubvogel fit jadis ses premières armes, à Mulhouse. C'est déjà si vieux, tout ça!.... L'hôtel est un établissement de premier ordre. J'envoie un mot à mon oncle, pour l'aviser de mon arrivée, je fais rapidement ma toilette, je déjeune, et il n'est guère plus de deux heures et demie lorsque je sonne à la porte de l'appartement occupé, dans la Rheinstrasse, par le général en retraite von Falke.
Nous éprouvons, mon oncle et moi, lorsque nous nous trouvons en présence, un embarras momentané. Il y a plus de vingt-cinq ans que la vie nous a séparés; le souvenir que nous avons gardé l'un de l'autre, en dépit de toute logique, est la représentation un peu effacée des êtres que nous étions, il y a un quart de siècle. En l'homme qu'il a devant lui, mon oncle doit retrouver l'enfant, doit voir l'enfant qui a grandi. Et l'homme fort, dont j'ai conservé l'image, descend rapidement en mon imagination le cours des années et devient le vieil homme que j'ai sous les yeux--un vieillard que j'ai déjà vu, j'en ai la sensation soudaine, un vieillard que je connais. Mon oncle, avec ses cheveux blancs, son large front, ses profonds yeux bleus et sa haute taille un peu courbée, mon oncle me rappelle trait pour trait mon grand-père--son père à lui.
Il laisse voir franchement la joie que lui cause ma visite; mais sous cette joie perce une certaine inquiétude, qu'il ne tarde pas à exprimer en deux ou trois questions brèves. Est-ce que quelque événement fâcheux n'a pas été la cause de mon voyage? Est-ce que...? Je rassure mon oncle; je lui affirme qu'aucune affaire embarrassante, au moins m'intéressant directement, n'a motivé ma visite. Son visage se rassérène; mais il s'assombrit de nouveau dès que je répète les menaces vagues proférées par le chef de l'État-Major, et qui visent la mémoire de mon père. Et lorsque je déclare à mon oncle que j'ai compté sur lui pour m'apprendre s'il y a dans ces insinuations autre chose que de la calomnie, il se lève et se met à marcher dans le salon sans répondre, très agité.
--Il n'est pas nécessaire, dit-il enfin, de t'apprendre combien je regrette d'avoir à te parler comme je vais le faire. Il est bien inutile aussi de te donner mon opinion sur les gens qui, après avoir fait bonne figure à ton père durant sa vie, s'attaquent à lui dès qu'il est mort. Il s'agit seulement de te dire si, à ma connaissance, ton père a commis un acte de nature à changer en exécration, sitôt connu, les sentiments admiratifs professés pour lui par tes compatriotes. Je te réponds franchement: oui. Ton père a laissé la réputation d'un homme qui avait fait plus que son devoir en 1870; réputation usurpée. On l'appelait communément: le héros de Nourhas. Il n'y a pas eu de héros à Nourhas; ou, s'il y en eut un, ce ne fut pas ton père. C'est à l'affaire de Nourhas, sois en sûr, que faisait allusion le chef de votre État-Major; or, comme tu t'en souviens, j'assistais à cet engagement. Je puis donc te dire exactement quel fut, ce jour-là, le rôle joué par ton père. Je vais t'exposer les faits sèchement, et sans aucun commentaire.
J'écoute avec l'émotion la plus grande; l'accusation portée contre le mort se précise, va s'affirmer; et je sais que c'est moi que doit frapper, le jour où la vérité sera connue, la condamnation qu'elle entraîne. Mon oncle, qui s'est arrêté un instant, s'assied et continue:
--Voyons; les Français avaient été battus le 28 novembre à Beaune-la-Rolande, et le 2 décembre à Loigny... En fait, je m'en souviens très bien maintenant, c'était le surlendemain de la reprise d'Orléans par nos troupes. Nous ne poursuivions que fort mollement l'armée française qui battait en retraite sur Vendôme, démoralisée et dans le plus grand désordre... Ce matin-là, donc, à l'aube, nous fûmes avertis qu'un corps français, qu'on évaluait à 1.500 hommes environ, avec du canon, avait pris position pendant la nuit à Nourhas, un gros village sur notre droite et complètement en dehors de la ligne de retraite. L'information nous sembla tellement invraisemblable que nous refusâmes d'abord d'y ajouter foi. Mais, comme elle fut bientôt confirmée par une reconnaissance de cavalerie, il fut décidé que trois bataillons et une batterie iraient attaquer immédiatement. Je partis avec ces troupes, placées sous le commandement du colonel von Kern. Nous n'étions guère qu'à un kilomètre de Nourhas lorsque le brouillard, qui jusque-là avait été assez épais, se leva. Nous pûmes apercevoir les bivouacs des Français, sur la grande plaine qui s'étend en avant du village; ces malheureux bivouaquaient ainsi toutes les nuits, leurs officiers craignant, s'ils les laissaient pénétrer dans les maisons, de ne pouvoir les en faire sortir. Ils semblaient n'avoir pris aucune des précautions les plus élémentaires. Point de grand' gardes, pas même de sentinelles; aucun officier n'était visible. On ne voyait nulle trace de travaux de défense, de retranchements; on aurait pu les distinguer facilement car la neige, dont une couche épaisse couvrait le sol, avait cessé de tomber depuis la veille. Un bataillon fut envoyé sur la gauche, à travers champs, de façon à occuper le chemin vicinal qui rejoint la route de Vendôme, au sud du village; l'artillerie alla au galop prendre position sur les talus de la route; deux compagnies se déployèrent en tirailleurs, avec une troisième en soutien. C'est alors seulement que nous fûmes aperçus; les Français se précipitèrent vers le village, tandis que notre infanterie ouvrait le feu et que nos canons lançaient leurs premiers obus. Nos tirailleurs gagnèrent rapidement du terrain; des fenêtres de quelques maisons l'ennemi s'était décidé à riposter, mais faiblement. Comme il paraissait résolu à ne pas se servir de son artillerie, ordre fut donné à la nôtre de tirer rapidement. Au bout de quelques minutes, nous vîmes paraître à l'entrée du village le drapeau blanc d'un parlementaire. Le colonel von Kern fit immédiatement cesser le feu et s'avança quelque peu, accompagné de deux capitaines et de moi, au-devant de l'officier français qui s'approchait de nos lignes. Ce dernier nous déclara que le colonel commandant les troupes françaises, jugeant sa situation intenable, demandait à se rendre; il était à la tête de 1.200 hommes, mobiles pour la plupart; il avait aussi trois canons. Von Kern répondit qu'il ne pouvait accepter qu'une reddition sans conditions, et qu'il accordait une demi-heure au colonel français pour se décider; s'il acceptait, ses hommes devaient évacuer Nourhas, jeter leurs armes en un monceau sur la route, et aller ensuite se masser sur la plaine. L'officier français partit au galop et nous attendîmes. Vingt minutes plus tard, nous vîmes les Français sortir du village, déposer leurs fusils à l'endroit convenu, et commencer à se grouper sur la plaine. La compagnie qui s'était déployée à l'extrême droite reçut l'ordre de se reformer et de se diriger vers les prisonniers dont elle devait avoir la garde. Comme elle quittait un bouquet de bois pour s'engager dans la plaine, une détonation retentit; puis deux, puis plusieurs; nous vîmes tomber trois hommes. Les officiers français qui s'avançaient vers nous, sur la route, s'arrêtèrent un instant, très étonnés. Von Kern m'envoya vers la compagnie, qui avait fait halte, et que j'atteignis au moment où elle ouvrait le feu contre une ferme située sur une éminence, au nord du village; c'était de là qu'étaient partis les coups de fusil, que d'autres à présent suivaient, fréquents et bien dirigés. Une dizaine d'hommes étaient déjà hors de combat. Le capitaine voulait attaquer de suite; je le laissai libre d'agir, sans grande confiance. A l'aide de ma longue-vue, je voyais que la ferme (elle s'appelle la ferme de la Chevrette) avait été rapidement mise en état de défense, un travail qui nécessitait la présence de vingt-cinq ou trente hommes. Cependant, nos tirailleurs s'avançaient, envoyant des balles dans les fenêtres barricadées, mais sans réponse de l'ennemi; comme ils n'étaient guère qu'à deux cents mètres du bâtiment, un feu terrible éclata qui coucha sur le sol une douzaine d'hommes, et me convainquit que je ne m'étais pas trompé sur le nombre des défenseurs de la ferme. Je fis replier la compagnie derrière le bouquet de bois; mouvement pendant lequel elle perdit encore plusieurs soldats. Von Kern, qui avait suivi l'action, venait de donner l'ordre d'agir à l'artillerie. Un obus, bientôt, éclata devant la porte de la ferme; un second lézarda le mur du haut en bas; un troisième défonça le toit; d'autres suivirent, dont l'explosion provoquait des craquements, des éboulements, soulevait des nuages de poussière. De la ferme, peu à peu, on cessa de tirer. Les canons s'étant tus, la compagnie s'avança une seconde fois, au pas de charge, accueillie seulement par trois ou quatre coups de feu; l'une des balles m'atteignit au bras droit. Un instant après, nous pénétrions dans la ferme où nous trouvions, au milieu des décombres, une dizaine de cadavres et cinq ou six blessés. Parmi ces derniers se trouvait l'homme qui avait organisé et dirigé la défense; c'était un sergent. Lorsqu'il avait vu son colonel envoyer aux Allemands un parlementaire, il s'était résolu, quant à lui, à ne point rendre ses armes sans s'en être servi; par un chemin détourné, il avait gagné la ferme de la Chevrette avec quelques braves gens, et... Tu sais le reste. Je reconnus de suite ce sergent pour l'avoir vu chez vous, à Paris et à Versailles, en qualité d'ordonnance. Il s'appelait... il s'appelait...
--Jean-Baptiste, dis-je. Et un flot de sang monte à mes joues; et je sens quelque chose dans ma gorge, qui m'étrangle. Mon oncle demande:
--Qu'est-il devenu?
--Je ne sais pas, dis-je tout bas, très bas; je... je... je crois qu'il est mort.
--Ah!... Les blessés furent soignés immédiatement; la balle que j'avais reçue dans le bras fut extraite; la blessure, sans être fort grave, me mit dans l'impossibilité de continuer la campagne; tu te rappelles que je revins à Versailles. Les prisonniers furent dirigés sur Orléans; de là, sur l'Allemagne. Quant au colonel qui commandait les Français--j'ai entendu dire qu'un officier de mobiles, qui s'opposait à la capitulation, l'avait blessé de son sabre et avait été tué par lui d'un coup de revolver--quant à ce colonel que, bien entendu, je ne pus voir qu'après l'engagement...
--Oui, murmuré-je, j'ai compris.
--Comment les Français sont arrivés à transformer cette affaire de Nourhas en un glorieux fait d'armes, je l'ignore. L'origine des légendes est mystérieuse; c'est sans doute pourquoi elles ont la vie dure; et c'est sur la terre de France, surtout, qu'elle croissent et multiplient. Comme individus, vous êtes généralement clairvoyants et intelligents; comme nation, vous vous refusez absolument à voir les choses telles qu'elles sont. Voilà pourquoi, courbés sous des jougs de plus en plus lourds et de plus en plus grotesques, vous parlez toujours de résister au monde... Quant à ton père dont, comme Allemand, il m'est impossible d'excuser l'acte, je crois que si j'étais Français je pourrais trouver beaucoup de raisons à sa décharge. Depuis Sedan, la guerre ne continuait que parce qu'elle servait l'ambition de la horde de gredins qui cherchaient à se hisser au pouvoir et que vous avez eu le temps de voir à l'oeuvre. Les coquins qui avaient installé à Tours leur sanguinaire incompétence, et qui ne constituèrent jamais que le gouvernement de la Trahison nationale, sous le nom de gouvernement de la Défense nationale, s'étaient improvisés administrateurs, financiers et stratégistes. Tu peux étudier aisément, car les documents abondent, leurs étranges systèmes d'administration et de finance. Je me contenterai de dire que la continuelle et ridicule intervention de Gambetta et de Trisonaye auprès des chefs militaires a beaucoup facilité notre succès sur la Loire. Ces imbéciles voulurent à tout prix prendre l'offensive. Tu connais leurs plans. C'est d'une bêtise noire. A l'un, vous avez osé élever une statue. A l'autre, vous n'avez pas osé élever une potence... Le village de Nourhas n'offrait qu'une position détestable; il était complètement en dehors de la ligne de retraite; et le général en chef ne l'avait fait occuper que sur un ordre exprès venu de Tours, qu'il ne pouvait s'expliquer, mais auquel, après hésitation, il résolut d'obéir. Ton père, à qui fut confiée la mission de défendre le village, n'ignorait rien de la situation; il se savait sacrifié à la criminelle sottise de misérables dilettanti. De plus, la grande majorité des hommes qu'il avait sous ses ordres n'étaient que des recrues mal exercées, des éclopés, des traînards. Les artilleurs qui conduisaient les trois canons mis à sa disposition s'étaient enfuis pendant la nuit sur leurs chevaux, abandonnant leurs pièces que personne ne savait servir. Il ne peut être question de manque de bravoure; ton père avait fait ses preuves; d'ailleurs, Frédéric fuyant à Molwitz, Napoléon se cachant à Hanau... Pourtant, il y a un courage moral que ton père, peut-être, ne montra pas souvent. Ce courage, il est vrai, aurait dû être fortement trempé, pour subsister encore chez un Français à la fin de 1870. Il était évident qu'on ne se battait plus pour la France. Les scélérats de Tours, hommes de paille d'un vaste syndicat de rapine et de concussion, ne continuaient leur lamentable guerre à outrance que dans l'intérêt de leur parti et des fournisseurs-bandits qui leur graissaient la patte. Et les pauvres soldats, affamés, en haillons, mouraient de froid et de faim; étaient fusillés sous prétexte d'indiscipline, dix et vingt à la fois, par des chef indignes auxquels le Borgne infâme, arraché à sa taverne par l'émeute, recommandait d'étouffer à tout prix l'esprit révolutionnaire...
--Malgré tout, dis-je, quand on porte une épaulette...
--Et ceux qui parlent d'accuser ton père, s'écrie mon oncle, ne portent-ils pas une épaulette, eux aussi? Et où étaient-ils en 1870? Qu'ont-ils fait en 1870? Ils ont une belle audace de se poser en justiciers, et même d'ouvrir la bouche! Peut-être, au moment d'agir, s'en apercevront-ils. L'histoire n'est pas muette, après tout; bien qu'elle soit souvent volontairement faussée, elle n'est muette ni sur l'affaire de Nourhas ni sur bien d'autres faits encore plus odieux; mais les peuples refusent d'écouter sa voix; le peuple français, surtout. Il ne vit que sur le mensonge; le mensonge du passé, le mensonge du présent. La France parle de son relèvement; où en sont les preuves? N'est-elle pas liée, à l'heure actuelle, des mêmes entraves qu'elle accepta après ses désastres? Sa population décroît; commercialement, elle se trouve dans la position qu'elle occupait en 1865; militairement, les mêmes vices qui ont perdu son armée en 1870 subsistent, aggravés. Vos fanfaronnades ne trompent personne. Vous oubliez trop, voyez-vous, qu'il y a des juges à Berlin. Tout le mal vient de ce que vous n'avez pas eu le courage de regarder en face votre défaite. Voilà pourquoi vous avez cessé d'être vous-mêmes. Voilà pourquoi, en réorganisant votre armée, vous avez servilement imité l'armée allemande, sans vous douter que l'état de l'Allemagne diffère énormément de la situation de la France; voilà pourquoi vous n'avez pas su trouver, pour votre gouvernement et pour votre armée, une formule adaptée à votre position particulière, extraite de cette position même; en harmonie avec votre caractère...
--Du caractère, dis-je, nous n'en avons plus.
Je refuse, au grand regret de mon oncle, l'invitation qu'il me fait de passer quelques jours à Wiesbaden. Je veux repartir le soir même. Après un dîner rapide, j'ai juste le temps de passer à l'hôtel avant d'aller à la station. On me remet ma note, que je paye et que je vais mettre dans ma poche lorsque mes regards tombent, par hasard, sur ces deux mots imprimés en tête du papier: «Eigenthümer: G. S. Raubvogel.» Raubvogel, propriétaire! Est-ce que?... Mais le temps presse; je n'ai pas une minute à perdre. En me rendant à la station, j'interroge le domestique qui porte ma valise. Quel est le propriétaire de l'hôtel?
--C'est, dit-il, une dame; une belle femme; Mme Raubvogel, dont le mari a été mis injustement en prison par les perfides Français. C'est une bonne patriote allemande, une Alsacienne... une vraie Alsacienne... Hâtons-nous, monsieur, le train va partir...
Je ne tiens pas à vous faire part des pensées qui me harcèlent pendant le voyage. Vous pouvez facilement les imaginer. J'arrive à Paris le lendemain, et le surlendemain matin j'ai rejoint ma garnison.
* * * * *
A Sandkerque, j'ai d'abord passé quelques jours dans un état de prostration complète, n'ayant même pas la force de suivre une idée. Une image dominait toutes mes pensées, descendait sur elles, les écrasait: l'image de l'acte commis par mon père; et je refusais de me présenter à moi-même une condamnation ou une justification de cet acte, mon père n'ayant jamais conformé sa vie à un étalon moral, ou même immoral, ayant seulement cherché à vivre. Je sentais que j'aurais pu, au besoin, juger l'homme; mais ses actes! mais un de ses actes!... Puis, j'ai essayé de réfléchir, de prendre une détermination, de me tenir prêt, au moins, à faire face à toute éventualité; mais l'énergie, encore, m'a fait défaut. Mon indifférente indolence a même fini par me persuader que je n'ai rien à craindre; que Lahaye-Marmenteau, comme l'a prévu mon oncle, hésitera avant de rien tenter contre moi; et que, le temps aidant, il cessera même de penser à me persécuter. Ma sécurité me semble de plus en plus certaine.
Un matin, cependant, je suis appelé chez le général gouverneur de la ville. Ce général, qui n'a encore que les deux étoiles bien qu'il ait presque atteint la limite d'âge, ne m'est pas inconnu; je l'ai rencontré plusieurs fois chez mon père. C'est un homme de valeur. Mais ses opinions irreligieuses et bonapartistes, franchement avouées, lui ont barré la route des honneurs, ouverte seulement à la double hypocrisie républicaine et cléricale. Il n'a jamais pu pénétrer dans ces comités et ces services centraux, dans ces dortoirs et ces antichambres de toute espèce qui absorbent en France un nombre effrayant de généraux ineptes et assurent leur avancement; qui leur procurent d'énormes traitements et des indemnités extravagantes; qui constituent des sinécures ignorées partout, excepté chez nous. Il n'a jamais exercé que des fonctions actives, relativement mal rétribuées. Il me fait un accueil qui m'étonne un peu, très cordial certainement, mais manifestement embarrassé.