L'épaulette: Souvenirs d'un officier

Chapter 31

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Le capitaine de Bellevigne, auquel je demande des renseignements à ce sujet, n'en a point à me donner. Il se souvient seulement qu'un officier employé à la direction de l'infanterie lui a posé, il y a deux ans environ, les questions que je lui pose à présent. Lui, Bellevigne, ne comprend pas plus aujourd'hui qu'alors. Étrange...

Heureusement, mon père m'écrit de Nortes qu'il va faire un petit voyage à Paris; il pourra sans doute me donner des explications. Il vient me voir un matin, en coup de vent, me remet une somme assez ronde et me donne rendez-vous pour le surlendemain; il est très préoccupé, très affairé. Le surlendemain, je reçois une lettre qui m'apprend que mon père a été obligé de repartir tout de suite pour Nortes. Embêtant.....

Après tout, ça ne fait rien; les renseignements que je n'ai pu avoir ni de Bellevigne, ni de mon père, le cousin Raubvogel me les donnera sans aucun doute. Je vais aller... Ah! mais, non! Pas de bêtises! Raubvogel mettrait sa femme au courant de mes petites affaires, et Estelle doit rester persuadée qu'elle seule me préoccupe. Alors?... J'ai trouvé. Schurke.

Je m'en souviens parfaitement; c'est le 1er mai 1896, à la suite d'un dîner auquel je l'ai prié, que Gédéon Schurke me fait les révélations suivantes: Mlle Pilastre, qui est née à Nice peu de temps avant la guerre de 1870, n'est pas la fille de M. Pilastre. Elle est la fille du général de Lahaye-Marmenteau et d'une danseuse alors célèbre, la Saltazzi. Le général assista à la naissance de sa fille. Il s'était rendu à Nice sur l'avis des médecins auxquels il était parvenu à faire croire que sa santé était des plus délabrées. Pourtant, il ne put reconnaître son enfant; il était marié; sa femme, qui fut assez longtemps la maîtresse du général Maubart, ne mourut qu'en 1871, accidentellement. Depuis, malgré ses promesses, il négligea de remplir cette formalité. La Saltazzi mourut à Venise en 1886. Le général de Lahaye-Marmenteau s'était remarié six mois auparavant, avec une jeune femme fort riche. Néanmoins il n'abandonna pas sa fille, qu'il lui était de nouveau devenu impossible de reconnaître comme sienne, et qu'il ne pouvait avouer. Il chargea sa soeur, qui était déjà la marraine de l'enfant, de veiller sur la jeune fille qui avait alors seize ans. La Saltazzi, qui possédait une assez grosse fortune, avait laissé par testament tous ses biens à sa fille; hormis une somme de deux cent mille francs qui, disait-elle, «devra être remise au général de Lahaye-Marmenteau le jour où ma fille sera reconnue par son père, et mariée; ou, en cas de décès de ma fille avant que ces deux conditions ne soient remplies, devra être distribuée aux pauvres de Venise». Cette clause n'intéressa d'abord que médiocrement le général, qui a toujours eu de grands besoins, mais qui avait la libre disposition de la fortune de sa femme. Cependant, vers 1890, Mme de Lahaye-Marmenteau s'émut des brèches faites à son patrimoine; bien conseillée par Me Lerequin, avoué, elle confia à cet habile officier ministériel la direction de ses affaires. Le général se mit alors à songer aux deux cent mille francs. Le testament de la Saltazzi exigeait d'abord la reconnaissance de l'enfant par son père; mais il ne disait pas quel était le père; le père pouvait, par conséquent, être n'importe qui; le général se mit donc à chercher ce n'importe qui, déterminé, pourtant, à ne pas se contenter du premier venu. Des agents secrets du ministère furent mis en campagne; et après avoir usé largement des fonds publics, découvrirent chez l'ambitieux M. Pilastre la bosse de la paternité fictive. La croix de la Légion d'honneur, puis la rosette, et les galons de commandant d'un bataillon de la territoriale, furent promis à M. Pilastre, s'il consentait à reconnaître pour sa fille l'enfant de la Saltazzi. Il consentit. Et le général tint ses promesses. La première des conditions imposées par la danseuse est donc remplie; il reste à exécuter la seconde. Comme on ne veut pas, une fois de plus, se contenter du premier venu, la chose est assez malaisée. Cependant, il faudra se hâter, car le général de Lahaye-Marmenteau est fort pressé d'argent.

--Voilà, dit Gédéon Schurke en terminant. Monsieur votre père aurait pu vous mettre au courant des faits, l'autre jour, tout aussi bien que moi. Mais il était très pressé; il avait Mme Plantain à enlever.....

--Mme Plantain! m'écrié-je, la femme de l'inventeur?

--Elle-même, répond Schurke. Son mari a quitté la France depuis qu'il est sorti de prison, mais elle habitait toujours à Paris; le général Maubart lui faisait la cour depuis déjà longtemps; il a réussi à l'emmener à Nortes; peut-être, après tout, en tout bien tout honneur.

--C'est vraiment curieux, dis-je. Mais que vous savez de choses, Schurke! Que vous en savez!.....

--J'en sais trop, ricane Schurke, beaucoup trop. J'en sais tellement que j'en suis las, fourbu, exténué. Et voulez-vous que je vous dise? C'est toujours la même chose. Il n'y a que des dupes partout; même ceux qui tendent les pièges sont des dupes. C'est ridicule, lamentable, et tuant. Pour moi, j'en ai par-dessus la tête. Un de ces jours..... Vous êtes-vous demandé quelquefois ce que c'est qu'un traître? Et avez-vous pensé qu'un homme puisse trahir sans aucune raison, sans aucun intérêt, machinalement, pour ainsi dire, et sous la pression réactive d'un invincible dégoût? Pensez-y.

J'y songerai, si j'ai le temps. Mais j'ai justement dans ma poche un billet d'Estelle qui m'accorde un rendez-vous pour après-demain, et je ne veux penser à rien d'autre.

XXI

C'est chez moi qu'Estelle m'a donné rendez-vous. Comme je vais quitter le bureau, vers quatre heures, sous un prétexte, le capitaine de Bellevigne entre et vient m'annoncer tout bas qu'il a une importante communication à me faire. Nous sortons ensemble; et sitôt dehors, il m'apprend...

Il m'apprend une chose inouïe, extraordinaire, monstrueuse, absolument incroyable. Les époux Raubvogel viennent d'être mis en état d'arrestation. Ils sont sous les verrous, accusés d'espionnage. Le capitaine de Rouy et son compagnon (ces deux officiers qui étaient partis récemment, sur un yacht, pour examiner le littoral germanique) ont été arrêtés à Danzig; et l'on prétend qu'ils ont été capturés sur des indications fournies par Raubvogel. De simples présomptions! Non; presque une certitude. C'est Gédéon Schurke qui a dénoncé les Raubvogel et il ne reste plus qu'à contrôler ses déclarations, qui sont des plus vraisemblables. Jusqu'à présent, on garde le secret sur l'affaire.

Quel scandale! D'abord, je suis saisi d'étonnement, comme pétrifié. Certes, je n'ai jamais cru à la sincérité des démonstrations patriotiques du cousin; je pensais qu'il s'y livrait parce qu'elles lui étaient utiles, commercialement; mais qu'elles fussent destinées à couvrir une trahison systématique... Quelle chose stupéfiante!... Et cette chose stupéfiante, tout d'un coup, m'apparaît comme la plus simple du monde. Raubvogel, espion? Naturellement; il n'a jamais cessé d'être au service de l'Allemagne; c'est un espion-né, c'est l'espion... Et je me souviens des informations sur le voyage de de Rouy que j'ai moi-même données à Estelle. Et je m'avoue que je suis la cause inconsciente, mais pas innocente, de la mésaventure dont mes camarades ont été victimes. J'ai été joué par une femme. Et dire que je n'ai jamais pu jouer avec cette femme-là! Schurke aurait bien pu attendre jusqu'à demain...

Des cris, des pleurs, des lamentations, des objurgations, des supplications; et tout ça en pure perte. C'est M. Delanoix qui accourt, effaré, atterré, affolé, qui crie, qui gémit, qui se multiplie, qui cherche à étouffer la terrible affaire. Étouffer l'affaire, le gouvernement ne demanderait pas mieux; malheureusement, il ne peut pas. Le capitaine de Rouy a un frère que Schurke a mis aussi au courant des choses; ce frère est journaliste, et menace de commencer une violente campagne contre le gouvernement, s'il fait preuve de clémence envers les Raubvogel. Le silence est donc impossible. La presse s'empare des faits, hurle au scandale, clabaude, grince. Mon père, de Nortes, m'écrit: «Ces Raubvogel sont d'horribles crapules; je l'avais toujours pensé. Désavoue-les, comme je le fais moi-même. Ils ne sont pas nos parents. Combien je regrette d'avoir été assez faible pour le laisser croire! Voilà ce que c'est que la bonté...» M. Delanoix quitte Paris, désespéré; je le conduis à la gare du Nord. Le pauvre homme fait pitié; il est plus mort que vif.

Plus mort que vif? Je te crois! Le télégraphe, ce soir, nous apporte la nouvelle de son décès; il est mort ce matin, subitement. On parle d'un suicide... Des blagues! Pas plus de suicide que sur ma main. M. Delanoix est mort de honte; il est mort de honte, comme un honnête homme. Voilà tout.

Donc, voilà le beau-père mort et le gendre en prison. Voyez-vous quel thème aux méditations d'un moraliste offrent les destinées de ces deux hommes? Ils avaient, l'un et l'autre, un rôle à jouer dans la Comédie Inhumaine; le premier a pris cette comédie au sérieux, et en a oublié sa vraie nature; le second s'est toujours souvenu que cette comédie était une comédie, et s'est toujours souvenu aussi que ses instincts devaient dominer son jeu. Raubvogel, quels qu'aient été les masques--invariablement souriants, d'ailleurs--dont il ait agrémenté sa figure, est toujours resté un irrégulier, un fantaisiste; et, bien qu'il paye aujourd'hui la pénalité due aux artistes, il a tellement acquis l'élasticité, la flexibilité du virtuose, qu'il ne souffre pas le moins du monde de ce qui lui arrive. Il n'en mourra pas. Il en tirera sans doute de nombreux bénéfices. Je suis sûr qu'il s'en tient les côtes, dans sa prison. Quant à Delanoix, le masque d'austérité immuable qu'il s'est posé sur la face a pénétré sa chair, est devenu sa chair même. Delanoix s'est transformé, réellement, en ce quelque chose de raide, de routinier, de rigide et de fragile, qu'il aurait dû seulement représenter: un honnête homme. Et la main du Destin, au lieu de le courber, de lui faire faire une pirouette, ou de le faire rire, l'a brisé. Le voilà mort. Et bien avancé, n'est-ce pas? Lisez les journaux, et voyez la réputation qu'ils lui font. On le traite d'hypocrite, de tartufe, de canaille; on assure qu'il était de mèche avec son gendre, et que c'est pour cela qu'il s'est tué. On sort de sales histoires sur son compte, et même on en invente. (Pourquoi? oh! pourquoi?) Si Delanoix, au lieu de prendre la Comédie Inhumaine au tragique, avait simplement haussé les épaules, il vivrait encore; on le respecterait; et il boirait tranquillement son apéritif avec Ranc, en père peinard.

Avant de mourir, Delanoix a donné une irréfutable preuve de sa vertu intransigeante. Il a déshérité sa fille dans toute la mesure du possible et m'a institué son légataire. J'ai accepté la succession, bien entendu; et j'ai chargé du soin de mes intérêts Me Lerequin, l'avoué dont m'avait parlé Gédéon Schurke.

Un samedi, tout à la fin du mois de juin, les époux Raubvogel comparaissent devant le tribunal. Le mari est condamné à plusieurs années de prison; la femme est acquittée. Qu'on châtie Raubvogel, soit; mais les intérêts de la France seraient bien mieux servis si, au lieu de le condamner pour espionnage, on le punissait pour avoir appartenu à ces absurdes sociétés patriotiques, à ces honteuses ligues qui se sont fait un monopole de la Revanche et l'ont tuée sous l'excès du ridicule. Quant à Mme Raubvogel, je dois dire... Mais pourquoi m'occuper d'une femme que je ne reverrai jamais?

* * * * *

Le lendemain, dimanche, une paresse sans cause, mais invincible, me retient au lit. J'ai renvoyé mon ordonnance et lui ai dit de ne pas revenir avant midi; là-dessus, je me suis rendormi du sommeil du juste.

Il est environ neuf heures lorsqu'un coup de sonnette me réveille en sursaut. Qui peut venir?... Ah! que je suis sot! C'est Bellevigne qui m'a promis de m'apporter des billets pour un concert d'orgue, au Trocadéro. Je saute à terre, je traverse en courant (et _en bannière_) le petit salon qui précède ma chambre à coucher, je tourne la clef de la porte de l'appartement, je crie: «Entrez!» et je reviens en toute hâte me mettre au lit. J'entends la porte s'ouvrir et se refermer, des pas pressés dans le salon, et tout d'un coup...

Estelle! C'est Estelle! Elle est là, là, à la porte de ma chambre. Là, enveloppée d'un grand cache-poussière, coiffée d'une toque sans voilette... Non, pas à la porte de ma chambre, mais plus près, beaucoup plus près, près de moi. Non pas enveloppée d'un manteau et coiffée d'une toque; la toque s'est envolée sur une table, le cache-poussière est tombé sur un fauteuil et il disparaît sous un jupon, sous deux jupons. Non pas près de moi, mais très près, très près; très près, avec sa magnifique toison fauve éparse sur les oreillers, avec des baisers et des frissons, et des sanglots--et des sanglots...

Elle m'aime, elle m'aime, elle m'aime! Ah! qu'elle m'aime! Elle m'aime surtout à cause de mes mérites moraux, de ma générosité, de mes grandes qualités de coeur. Elle me dit tout ça à travers ses larmes. Elle est bien, bien malheureuse; elle est seule au monde; elle n'a que moi; elle n'a confiance qu'en moi; elle n'a de ressource qu'en moi... Ça, c'est vrai. Tout dépend de moi; si je m'obstine à conserver l'héritage... Mais ma force de résistance est mise à une bien rude épreuve. Il y a un proverbe qui dit que tout est loyal en amour et en guerre. Je ne sais pas trop si c'est ici une question d'amour ou de guerre, mais il est certain que l'attaque d'Estelle a été aussi perfide que hardie, et qu'il y a peu de chances pour que l'avantage me reste. C'est d'autant plus triste que les illusions que j'ai pu avoir un instant s'envolent à tire-d'aile, et que je sens de plus en plus vivement qu'on n'en veut qu'à ma bourse. Allons, il n'y a qu'à me résigner...

Je me résigne. Je laisse Estelle gagner son procès. Elle a été déshéritée par son père, mais je lui promets de la remettre en jouissance. Un bon procédé en vaut un autre.

Je tiens ma parole (ou peu s'en faut). Je vais, accompagné d'Estelle, faire plusieurs visites à Me Lerequin. Il y a beaucoup d'avoués à Paris, mais Me Lerequin est le seul bon. C'est un homme respectueux des lois, qui s'engage à jongler avec les dernières volontés de Delanoix sans heurter aucune prescription légale. En secret, il me conseille de conserver un petit souvenir de l'héritage: une centaine de mille francs; je me rends à son avis. Estelle fait la grimace, mais tant pis... Mme Raubvogel passe encore une semaine à Paris, liquidant son établissement, solidifiant les liens qui nous attachent l'un à l'autre. Puis, elle part pour le Nord.

Deux jours après, je suis invité à me présenter devant le général de Lahaye-Marmenteau. Je trouve le général seul, dans son cabinet, jouant nerveusement avec un crayon; il a une drôle de figure, pas drôle.

--Il faut avouer, me dit-il d'une voix sévère, que vous avez été bien inconsidéré. Après la misérable affaire dans laquelle ont été compromis deux membres de votre famille, vous commettez la légèreté de vous afficher en la compagnie de la femme du traître. J'ai ici des rapports qui ne me permettent point de douter du fait. On ne pousse pas l'imprudence à ce point-là! Une pareille imprudence, en vérité, devient de l'impudence. Vous avez l'air de narguer l'autorité...

J'essaye de protester, de m'expliquer; mais le général m'impose silence. Personnellement, dit-il, il ne doute pas de moi; il a seulement voulu me mettre face à face avec les résultats possibles de mon étourderie. La preuve qu'il ne m'en veut point, c'est qu'il va me donner un bon conseil. Pourquoi ne profité-je pas de la situation particulière que me font ma présence à l'État-Major et ma qualité de fils de général pour m'établir socialement dans une position qui me mettrait à l'abri de tous et de moi-même? Cette position, un mariage pourrait me l'assurer; un bon et honorable mariage; et si...

Froidement, je remercie le général; je lui déclare que je suis décidé à ne point me marier. Il me lance un regard chargé de haine, baisse la tête et reprend, d'une voix qui siffle entre ses dents:

--Vous êtes libre. Souvenez-vous seulement que la situation privilégiée à laquelle je faisais allusion tout à l'heure ne sera pas toujours la vôtre; votre poste à l'État-Major peut vous être enlevé d'un moment à l'autre; votre père, qui n'est plus jeune, peut vous manquer aussi. Et alors... Et alors, murmure le général au bout d'un instant, des langues se délieront peut-être et diront des choses que, jusqu'à présent, on n'a pas dites: des choses qui ternissent à jamais une mémoire. Notre époque aussi poursuit l'iniquité des pères sur les enfants...

Très surpris, plus que surpris, j'invite le général à s'expliquer. Il refuse. J'insiste. Il me donne l'ordre de me retirer.

J'éprouve, en quittant le cabinet du général, des sensations étranges: gêne violente, colère, inquiétude; un mystérieux et menaçant inconnu m'enserre, plane sur moi. Que faire? Ecrire à mon père? Et lui rapporter... Non; ne pas lui écrire, aller lui parler. Je rentre chez moi au plus vite. Mon ordonnance, qui m'attend, me remet un télégramme daté de Nortes; mon père, qui est au plus mal, me demande en toute hâte. Je quitte Paris par le premier train.

* * * * *

Je n'ai jamais essayé de vous faire prendre mon père comme le type de l'amour paternel, ni de me présenter à vous comme un modèle de piété filiale. Cependant, il est certain que nous avons toujours éprouvé l'un pour l'autre, mon père et moi, une affection moyenne. Nous ne sommes ni d'aveugles enthousiastes, ni d'orgueilleux imbéciles; nous allons, par conséquent, rarement aux extrêmes; et les sentiments que nous éprouvons ne nous étreignent point, ne nous consument point, n'existent que relativement. Nous ne les empalons pas, ainsi que de ridicules rabat-joies, sur la seringue verticale des grands principes; nous n'avons pas de temps à perdre à de pareilles sottises. Mon père n'aurait pas donné sa vie pour son fils, comme Loizerolles; mais il ne l'aurait pas condamné à mort, comme Brutus. En somme, je crois que notre affection commune n'a jamais eu d'autre base que l'habitude, n'est que l'intérêt tempéré et pour ainsi dire artistique que porte la créature au créateur, et sans doute le créateur à la créature. Cet intérêt, surtout par le temps qui court, peut être considéré comme de l'affection. Et une semblable affection est-elle durable? Hélas! non.

Je ne sais pas pourquoi je m'écrie: Hélas! Cette interjection n'a rien à faire ici. J'aurais dû simplement dire: Non.

Non, non, une semblable affection n'est point durable. Elle ne persiste qu'autant que les êtres qu'elle influence existent, communiquent, sont conscients de leur présence, de leur force réciproques. Car, ne procédant que de l'habitude, elle ne trouve son essence que dans la dérisoire réalité de la vie actuelle, dans ses institutions et ses complications; elle n'a nul effet créateur et fécond sur la vie intérieure, mentale et morale, et ne peut donc s'affirmer dans le souvenir. La mort la brise, d'un seul coup, et en détruit la mémoire même avant que soient équarries les planches dont on va faire le cercueil.

De cela je viens de me rendre compte, à l'instant même. Lorsque je me suis trouvé, subitement, en présence du cadavre de mon père--car il était mort deux heures avant mon arrivée à Nortes--j'ai senti monter en moi un grand flux d'aversion, j'ai été secoué d'un remous d'amertume. Bile, fiel, rancune, exécration. J'avais besoin de lui; peut-être avait-il besoin de moi; nous aurions pu nous aider encore, puisque nous étions associés, puisque la vie nous avait imposé l'association! Et il m'a abandonné, il a manqué au contrat; il est là, inerte, grotesque... il n'est plus là. Alors, quoi?... Sa mort me semble une désertion. C'est une désertion.

C'est plus encore. C'est la fin, non pas seulement d'un homme, mais de toutes les choses auxquelles je m'efforçais de croire à travers cet homme. C'est l'évanouissement définitif de convictions spectrales qu'évoquait en moi son geste. C'est l'écroulement du prestige militaire, du prestige français, de l'Armée, de l'Épaulette, de tout. C'est comme si tout, tout, était mort avec ce mort. Comme si ce cadavre était le cadavre de la Société entière...

--Ah! qu'il est pâle! Ha! Ha! Ah! qu'il est pâle! ricane une voix derrière moi.

Je me retourne. C'est Lycopode qui vient d'entrer dans la chambre où je me croyais seul.

--Ah! oui, alors, on peut le dire, qu'il est pâle! continue-t-elle, en se dandinant; je ne l'ai jamais vu blanc comme ça depuis le jour où Jean-Baptiste lui a dit ses quatre vérités, à Versailles. Vous rappelez-vous, Monsieur Jean?...

Lycopode est ivre. Je me souviens d'avoir entendu dire que la vieille femme s'était mise à boire. C'est avec difficulté que je la décide à quitter la chambre...

Dans l'après-midi, de nombreuses visites de condoléances. Fonctionnaires civils et militaires, amis et connaissances, beaucoup de dames. Des fleurs arrivent, des croix, des couronnes. Tout cela, peu à peu, appelle hors de l'ombre, où je les avais vues s'effondrer ce matin, toutes les choses qui n'étaient point mortes. Elles montent, elles montent, triomphantes de plus en plus, s'affirment autour du cadavre. Et dans cette chambre mortuaire, maintenant parée, fleurie et comme vivante, surgit le prestige de la France, en fierté!

La journée a été horriblement longue et fatigante. Pourtant, je n'ai pris que quelques heures de repos; et, bien avant minuit, j'ai été relever les deux officiers d'ordonnance qui veillaient le corps de mon père.

Je suis donc seul dans la chambre mortuaire, et m'ennuie ferme. Mon père avait bien des défauts, c'est certain; mais je puis assurer, non sans un certain orgueil filial, que c'est la première fois que je m'embête avec lui. Si encore j'avais apporté quelque chose à lire... Les scellés ont été posés sur tous les meubles; à l'exception pourtant d'un secrétaire, à gauche de la cheminée; ce secrétaire, m'a-t-on dit, ne contient que des papiers personnels et de l'argent; la clef m'en a été remise à mon arrivée. Si j'en faisais l'inventaire?

Les tiroirs sont dans le plus grand désordre. Je trouve d'abord deux cassettes; l'une qui contient de l'argent, l'autre qui contient des lettres dont la suscription semble récente. J'ouvre l'une de ces lettres; puis, toutes les autres; elles m'intéressent beaucoup (vous verrez pourquoi, mais un peu plus tard). A part cela, je ne découvre rien de bien curieux. De vieilles lettres d'amour ou d'affaires; des factures; des fleurs séchées, des mèches de cheveux; des compliments que j'ai tracés péniblement, aux jours lointains de mon enfance, pour la fête paternelle; des billets à ordre et des photographies; des lettres de ma mère et de mes grands-parents; et un cahier, au papier jauni, sur la couverture duquel s'allongent des mots allemands, couleur de rouille. Je prends ce cahier, dont le titre seul (_Der Beresina-Uebergang. Eine Berichtigung_) éveille en moi des souvenirs nombreux. C'est un manuscrit qui fut composé, voilà bien des années déjà, par mon grand-père, Ludwig von Falke. Et je revois le vieillard très distinctement, avec ses yeux bleus si profonds et sa grande cicatrice; je le revois essayant d'expliquer des choses que personne ne voulait entendre; souriant, avec de l'ironie au coin des lèvres, lorsqu'on lui parlait du passage de la Bérésina, auquel il avait assisté, comme un terrible désastre qui avait mis en relief une fois de plus, pourtant, l'admirable héroïsme des troupes françaises... Je m'installe dans un fauteuil et je commence la lecture du manuscrit, tracé d'une écriture haute et ferme dont les lettres germaniques accentuent encore le caractère de logique et d'artistique vérité.