L'épaulette: Souvenirs d'un officier
Chapter 29
--Le mariage de Dreikralle ne paraît pas lui avoir porté bonheur; il a cessé d'être rapporteur du budget de la guerre; tout le monde le croyait inamovible. Et je sais qu'il a recours, actuellement, à de tristes expédients. Cet article qu'il vient de publier à l'instigation de sa femme pourrait être un sale coup pour toi, pour nous; mais en somme, c'est très maladroit. Toi aussi, tu es très maladroit; mais tes maladresses sont quelquefois intelligentes. Oh! tu ne le fais pas exprès. Rappelle-toi ta mission à Bruxelles, par exemple; si tu avais envoyé le rapport qu'on te demandait, ayant contre toi l'hostilité de Dreikralle, tu aurais été frais; il se serait servi de ton rapport pour attaquer Trisonaye, dont il convoitait la place; il aurait vendu la mèche, et tu aurais été le dindon de la farce. Quant aux révélations que tu as faites à Curmont, malgré leur noire stupidité, elles vont nous être utiles. D'abord, il faut que tu nies, que tu nies mordicus avoir jamais dit un mot à ce vieux scélérat; on l'a chassé de sa place de trésorier-payeur en raison de nombreuses malversations; la parole d'un vieux coquin de son espèce ne vaudra donc rien en présence du serment d'honnêtes gens comme nous. Donc, c'est bien entendu: tu n'as pas vu Curmont depuis plusieurs années et tu n'as parlé à personne. Maintenant, j'ai déjà ébauché une petite combinaison. Je ne tiens pas à rester au ministère; Lahaye-Marmenteau a été mis à la tête de l'État-Major général; nous ne sommes pas en bons termes; et j'aime autant aller prendre l'air de la province. Je vais t'expliquer la chose tout à l'heure, en présence de Raubvogel; je l'avais envoyé chercher en même temps que toi, il y a une demi-heure; tu a dû le croiser avec l'estafette.
--Mais pourquoi la présence de Raubvogel est-elle nécessaire?
--Ha! Ha! s'écrie mon père, c'est que le cousin a une jolie petite vengeance à tirer des Dreikralle. Ecoute-moi et tu verras que, bien que tu aies été au Tonkin, tu n'en connais pas aussi long sur cette colonie que moi qui suis toujours resté à Paris. Une Société s'était formée, il y a deux ans environ, pour exploiter le monopole de l'opium en Indo-Chine. Elle avait à sa tête: M. Raubvogel, directeur pour l'Europe; M. de Saint-Joséphin, directeur pour l'Indo-Chine; et MM. Camille Dreikralle et Ganivais comme agents généraux accrédités auprès du gouvernement pour les rapports ordinaires de la Compagnie avec les administrations publiques. Ne ris pas. C'est très sérieux. Je ne te dirai pas par quels moyens cette Société obtint la ferme de l'opium; tu comprends qu'il s'agit d'une pression, motivée, sur le gouverneur-général. Pendant dix-huit mois, la Compagnie, qui avait fort mal exploité son monopole, refusa de tenir ses engagements et de verser un centime dans les coffres de la colonie. Non contente de se soustraire à ses obligations, elle menaça même de demander des dommages-intérêts. Une clause du contrat donnait au gouverneur-général le soin de prévenir la contrebande. Et la Compagnie assurait que le gouvernement ne réprimait pas la contrebande; la Compagnie en était d'autant plus sûre, entre nous, que c'est elle-même qui organisait et facilitait la contrebande. Le gouverneur-général essaya de montrer les dents; aussitôt, une campagne terrible commença contre lui dans la presse parisienne; la _Nation Française_, organe de Dreikralle, et _la Lutèce_, journal de Ganivais, attaquèrent avec la dernière violence l'administration du Tonkin. Le gouverneur-général, effrayé, se décida à signer la convention de rachat du monopole, comme le lui proposait M. de Saint-Joséphin. La Compagnie reçut une indemnité de quatre millions, somme qui représentait au moins trois fois le capital qu'elle avait engagé. M. de Saint-Joséphin, tout chargé d'or, se mit donc en route pour Paris, où l'attendait le cousin Raubvogel, tout prêt à procéder à une juste répartition. Malheureusement, Camille Dreikralle et Ganivais avaient pris les devants et avaient été attendre M. de Saint-Joséphin à Marseille. Je ne sais pas quels arguments ils employèrent, mais il le persuadèrent de leur faire remise de la plus grande partie de la somme qu'il rapportait. Ces messieurs s'étant ainsi adjugé la part du lion, il resta relativement peu de chose pour le cousin et les autres intéressés. J'avais mis quelques fonds dans l'affaire, mes derniers souvenirs du Garamaka; et ils m'ont à peine rapporté 120 p. 100. C'est dérisoire. Tu comprends que Raubvogel n'a jamais pardonné à Dreikralle et à Ganivais. La Presse concourt à la création et au développement de nos colonies, mais enfin elle ne doit pas les accaparer...
Un planton, qui vient annoncer M. Raubvogel, interrompt mon père; et avant que j'aie pu placer un mot, le cousin fait son entrée.
--Hé! s'écrie mon père, en brandissant le journal, vous avez vu? Un nouveau tour de votre ami Dreikralle!...
--Mon ami! ricane Raubvogel; et ses yeux brillent, et son nez se recourbe un peu plus, et sa bouche dévore une grimace; mon ami! Ah! si je le tenais!...
--Je crois, dit mon père, que je puis vous donner un bon moyen de vous venger...
--De nous venger, vous voulez dire? corrige Raubvogel.
--Naturellement, grogne mon père. Eh! bien, je sais de source certaine que le Dreikralle et le Ganivais sont en train, depuis quelques jours, de faire chanter Hablez, le fabricant d'équipements militaires, etc. Vous savez?
--Oui. Et il chante? Ce n'est pas nouveau. Gastibelza, l'homme à la carabine, chantait ainsi. Et pourquoi chante-t-il?
--Voilà, dit mon père, légèrement embarrassé. C'est une histoire de gamelles, de bidons, d'ustensiles de campement; est-ce qu'on sait?
--Je vois, fait Raubvogel; c'est une affaire de casseroles. Et qui est-ce qui tient la queue de la poêle?
--J'espère que ce sera moi, dit mon père; car si je n'y réussis pas, je me vois déjà lancé à la rue avec un joli chaudron au derrière. Vous comprenez? Non? Alors, faites semblant. Non? Eh bien! voici la chose en deux mots. Jusqu'à ces temps derniers, Hablez avait un assez gros stock de fournitures qui lui avait été refusé par mon prédécesseur à la tête de la Commission de contrôle. Depuis que je suis devenu président de cette Commission, il a présenté de nouveau ces fournitures; et, ma foi, elles ont été acceptées; je ne vous dirai pas comment ça s'est fait...
--Inutile, dit Raubvogel. Grands dieux! nous ne sommes pas des enfants; et nous n'avons pas besoin de tant d'explications.
--Heu! Le fait est, dit mon père, que pour quelques plats et quelques marmites qui n'ont pas toute la solidité désirable...
--La belle affaire! s'écrie Raubvogel. Toute cette quincaillerie ne servirait qu'en cas de guerre; et comme l'armée n'existe que pour conserver la paix...
--Justement. Il n'y a pas là-dedans de quoi fouetter un chat. Mais ces deux gredins de Dreikralle et Ganivais ont eu connaissance de la chose, je ne sais comment; et supposant que Hablez avait cent mille francs dans la gosier, ils lui ont écrit avant-hier pour le menacer...
--Hablez a les lettres? demande anxieusement Raubvogel.
--Non, répond mon père; je les ai. Il est venu me voir hier pour me demander conseil et j'ai retenu les papiers, sous un prétexte. Les voici.
Et il tend à Raubvogel deux lettres que celui-ci parcourt rapidement.
--Vous voyez, dit mon père, que des poursuites sont inévitables si une plainte est formulée. Cette plainte, mon cher cousin, il faut déterminer Hablez à la déposer. S'il hésite, dites-lui que je dépose immédiatement une plainte moi-même. L'article abominable publié ce matin par Dreikralle me prouve que ce coquin veut commencer une campagne contre moi. Eh! bien, mon système de défense, c'est l'attaque. Donc, j'attaquerai si Hablez n'agit pas. Démontrez à Hablez qu'il a tout intérêt à agir.
--Soyez tranquille, dit Raubvogel. Pourtant, le fait demeure que des fournitures refusées ont été présentées de nouveau par Hablez et acceptées par vous.
--Voilà une chose, dit mon père, dont je me fiche comme de colin-tampon; Dreikralle et Ganivais, bien que directeurs de journaux, députés et chevaliers de la Légion d'honneur, seront poursuivis pour chantage et foutus dedans comme des tambours. Quant à Hablez, il est possible qu'on l'inquiète; il se tirera de là comme il pourra. Dites-lui qu'il n'a rien à craindre. C'est tout ce que nous pouvons faire pour lui.
--Je lui démontrerai aussi, dit Raubvogel en clignant de l'oeil, que nous lui tirons une fameuse épine du pied. Je vous ferai part de ce qu'il répondra. Mais pour vous, ne craignez-vous rien?
--Rien; et j'espère beaucoup. Je vais immédiatement aller trouver le ministre et le mettre au courant des choses. Je lui montrerai l'article de _la Nation Française_, pour commencer. Je lui exposerai ensuite l'affaire Hablez. Je n'ai rien à me reprocher à ce sujet-là; j'ai pu être imprudent, ou tout au moins un peu négligent, mais ça arrive à tout le monde. Après tout, je ne peux pas vérifier par le menu les qualités de cinquante mille bidons; je ne suis pas dedans. J'établirai les faits suivants: d'abord, on a calomnié mon fils, on a mis dans sa bouche des propos qu'il n'a jamais tenus, afin de commencer une campagne contre moi; ensuite on s'attaque à moi, c'est-à-dire à toute l'armée française, afin de peser sur Hablez et de faire chanter à tue-tête cet honorable industriel. Il ne doit pas être dit qu'on peut insulter impunément les défenseurs de la patrie. Je demanderai donc des compensations pour mon fils et pour moi; pour mon fils, les galons de capitaine qu'il devrait avoir depuis longtemps; pour moi-même, un Corps d'armée.
--Un Corps d'armée! s'exclame Raubvogel qui semble s'affaisser dans un fauteuil.
--Ni plus ni moins, dit mon père. J'ai des états de service, mon vieux lapin, comme pas un des cocos qui sont ici. J'ai été à Nourhas, vous savez, bien qu'on fasse semblant de l'oublier. Et j'ai commandé en chef devant l'ennemi, au Garamaka. J'ai droit à un Corps d'armée, et je l'aurai. Comment! On fout Lahaye-Marmenteau à la tête de l'Etat-Major, et on me refuserait un Corps d'armée. Qu'on s'en avise! Vous savez, le ministre, avec son flair d'artilleur? Hein? Hein? Son flair! Faudrait pas qu'il me le mette dans le nez, son flair! Sa femme est Anglaise, d'abord; et le mari d'une Anglaise dirigeant la Défense nationale, ça peut sembler drôle. De plus, c'est un réactionnaire, et je n'ai qu'à dire la moitié de ce que je sais pour l'asseoir sur le pavé du boulevard Saint-Germain, sans paillasson. Pas de Corps d'armée? Je pose ma candidature au ministère. Toute la presse républicaine me soutiendra. On m'a déjà fait des propositions, vous savez. Il n'y en a pas à revendre, des généraux républicains. Moi, j'ai des convictions; mes vieilles convictions démocratiques. C'est ça qui me soutient. Voyons, mon garçon, dit-il en s'adressant à moi, tu vas accompagner le cousin; nous nous reverrons ce soir. Je suis sûr que j'aurai réussi, pour toi et pour moi. Et vous, Raubvogel, que Dieu vous bénisse! ça vous apprendra...
* * * * *
Il y a des faits qui sont trop connus pour que je les rappelle ici. Tout le monde se souvient des condamnations qui frappèrent et déshonorèrent à jamais Dreikralle et Ganivais; des poursuites intentées à Hablez, et qui firent à cet industriel une magnifique réclame. On ignore sans doute que j'ai été nommé capitaine, et attaché à l'État-Major général; mais on n'a peut-être pas oublié que mon père a été appelé au commandement du--zième Corps d'armée, à Nortes.
Mme Dreikralle a quitté la France après la condamnation de son mari. J'avais pu l'apercevoir un instant, au cours du procès. Elle ne m'avait point paru très découragée. Après tout, elle avait prévu son sort--et l'avenir lui réserve peut-être des revanches.
XX
Mon père assure qu'il est heureux de quitter Paris. Le ministère, dit-il, commence à puer le cléricalisme à plein nez; à vrai dire, c'est une jésuitière. Mon père ne peut pas se résoudre, selon son expression, à donner dans la calotte. Il a essayé, mais il n'a pas pu. Il a simplement réussi à devenir anti-sémite; et encore, voici pour quelle raison: il y a tant de faux Juifs parmi les Chrétiens qu'on n'a pas besoin des vrais Juifs.
Mon père est tellement vif, alerte, jovial et frétillant qu'on ne lui donnerait guère plus de cinquante-cinq ans; le fait est qu'il a été récemment atteint par la limite d'âge, et qu'il n'a été maintenu au cadre d'activité qu'en raison du commandement qu'il a exercé. Tel est le cas de plusieurs autres généraux, le général de Lahaye-Marmenteau par exemple. Mais bien que l'âge n'ait eu aucune influence sur la gaîté de mon père, il est certain que sa bonne humeur a pu être affectée, de temps en temps, par des événements fâcheux. C'est justement ce qui vient d'arriver. La baronne de Haulka, à laquelle l'attachaient les liens d'une amitié déjà longue, a décidé de rompre toutes relations avec lui. Pourquoi? A en croire mon père, parce qu'il a demandé un Corps d'armée sans prendre l'avis de la baronne; et parce que la baronne est convaincue que de grands changements politiques sont imminents et qu'il aurait été facile au général Maubart, s'il était resté au ministère, de saisir le portefeuille de la guerre. La raison est admissible. La baronne, que je n'ai vue que deux ou trois fois, et d'assez loin, est certainement une intrigante fieffée; elle cherche à atteindre un but que j'ignore, mais dans la poursuite duquel mon père lui a été utile, complice inconscient dont la valeur augmente en raison de l'élévation du poste qu'il occupe. Et il est certain que mon père, à présent, tient son bâton de maréchal.
C'est peut-être la conscience de ces choses qui assombrit, pendant quelques jours, le caractère de mon père; peut-être aussi le regret d'avoir à abandonner, en quittant Paris, les indemnités variées (légales et extra-légales) qui augmentent sa solde, et dont il trouvera difficilement l'équivalent à Nortes. Quoi qu'il en soit, il a fait, en termes pathétiques, ses adieux aux officiers placés sous ses ordres: «Appelé à d'autres fonctions, a-t-il dit, soldat dans l'âme et par tradition de famille, j'obéis et me rends à mon nouveau poste... Heureux au moins que le sacrifice que j'accomplis en me séparant de vous puisse vous être un dernier enseignement, car il est subordonné à l'idée inspiratrice de nos actes, à l'idée de patrie qui nous domine de très haut.»
Mais aujourd'hui, comme il se rend à la gare de l'Ouest, en route pour le siège de son commandement, il a recouvré sa gaîté et son insouciance ordinaires. Dans la voiture, il perpètre des calembours inavouables, se livre à des plaisanteries d'une telle indécence qu'elles font rougir l'officier d'ordonnance qu'il emmène avec lui. Il sifflote: «Grenadier, que tu m'affliges, En m'apprenant ton départ...» Sur le quai d'embarquement une foule d'amis et connaissances, d'admirateurs, de journalistes, se presse pour faire ses adieux à mon père. Beaucoup de dames dans cette foule; des dames qui luttent avec les reporters pour avoir quelques instants d'entretien avec le héros de Nourhas, qui sourient de toutes leurs dents, et qui ont apporté des fleurs.
--Je ne sais pas ce que les femmes ont à me courir après comme ça, me dit mon père en s'installant dans son coupé; elles grillent toutes de se vautrer sur ma vieille peau; on dirait qu'elles me prennent pour un wagon-lit.
Le train part au milieu de démonstrations enthousiastes. «Il reviendra, dit la foule en se dispersant; il reviendra...» (Quand le clairon sonnera, taratata). Le lendemain un rédacteur d'un journal bien-pensant déclare que «malgré de bas calculs, préparés avec un acharnement maladif», il a pu interviewer le héros de Nourhas. «Tandis que le général Maubart parle, écrit-il, j'écoute la musique de sa voix métallique, je regarde ses yeux dans lesquels perce la tendresse, et je vois briller sur son front la petite étoile mystérieuse qui illumine les élus de Dieu... «Au revoir!» me dit-il d'une voix qui descend jusqu'à mon coeur. Que tous ceux qui me lisent se partagent le salut suprême du glorieux soldat aux bons Français, et qu'ils devinent l'émotion profonde que j'ai ressentie et les larmes délicieuses que j'ai pleurées!»
* * * * *
Comme je demandais un jour au capitaine de Bellevigne, peu de temps après mon entrée au ministère, quelle était l'utilité d'une section de mobilisation dans les bureaux de l'État-Major, il me répondit qu'il n'en savait rien.
--Je pense, dis-je, qu'elle est destinée beaucoup plus à rassurer les Français qu'à inquiéter les peuples étrangers.
--Ce n'est pas très sûr, répondit Bellevigne; les Français ne demandent qu'à être rassurés; et du moment qu'on leur dit qu'ils peuvent avoir confiance en ceux qui veillent sur leurs destinées, ils dorment sur les deux oreilles. Mais les nations voisines doivent être amenées à supposer que l'armée française possède un plan de mobilisation qu'on complète et qu'on perfectionne sans relâche. Il est vrai que nos ennemis éventuels, très au courant de notre situation générale, savent qu'il nous est impossible, normalement, d'élaborer un plan tant soit peu praticable; pourtant, nous devons faire tous nos efforts pour les tenir sur le qui-vive. En somme, la section de mobilisation existe surtout pour assister les gens, amis ou ennemis, disposés à croire au miracle en matière d'organisation militaire. Pour qu'une mobilisation rapide fût possible...
--Il faudrait bien des choses! m'écriai-je.
--Il faudrait avant tout, reprit Bellevigne, un gouvernement intelligent et fort, c'est-à-dire sûr de la légitimité de son existence et dont le pouvoir se fortifierait sans cesse de la sève toujours jeune qui monte du vieux tronc des traditions; il faudrait un peuple décidé à comprendre l'efficace grandeur des symboles ouvrés par les âges, un peuple qui sentirait que la foi donne une autre vigueur que le scepticisme, et qui rouvrirait enfin à Dieu, qu'il en a chassé, son âme et son coeur.
--Il faudrait, dis-je à mon tour, que toutes les misérables idoles d'aujourd'hui--répugnants simulacres de ce qui fut et de ce qui sera--fussent renversées et réduites en poudre. Il faudrait qu'il y eût un peuple. Non pas le peuple d'à présent, amas de haillons humains croupissant sur la loque d'abstraction qui s'appelle une patrie; mais un peuple libre, respirant largement sur une terre libre, sur le sol enfin arraché aux griffes des voleurs--sur le Sol qui est la Patrie.
--Vous savez, reprit Bellevigne en souriant, que je ne puis considérer vos idées que comme chimériques. Cependant, je comprends que le spectacle des ignominies actuelles puisse les faire germer dans un cerveau que lasse et révolte le perpétuel mensonge. N'est-ce pas mensonge, et mensonge seulement, tout ce qu'on enseigne à la nation au sujet de sa puissance militaire? Et comment cette nation, si elle n'était point aveuglée par une incrédulité compliquée de fatigants mirages, comment cette nation pourrait-elle ajouter foi à d'aussi grossières impostures? Croyez-moi, mon cher ami: pour la foule, quand la croyance disparaît, c'est la superstition qui vient; toutes les superstitions.
Je me suis rappelé les paroles prononcées à Malenvers par l'abbé Lamargelle. Le prêtre, qui est un athée, avait dit: religion; l'officier, qui est un croyant, a dit: superstition; moi, qui voudrais être un Français, j'ai pensé: lâcheté. Le capitaine de Bellevigne a continué:
--Comment le public peut-il croire à la possibilité d'une mobilisation rapide dans un pays qui a rejeté le recrutement régional et qui distribue ses réservistes avec l'unique souci de les éloigner de leurs foyers? N'est-il pas évident que la seule préoccupation des gouvernants est de diminuer les chances d'un soulèvement que provoqueraient leur malhonnêteté et leur insuffisance? N'est-il pas clair que cette préoccupation met en péril la défense nationale? N'est-il pas certain que notre réseau ferré est hors d'état de rendre, à un moment critique, les services qu'on en doit attendre? Et qui ignore que, s'il en est ainsi, c'est parce que les gens qui se sont succédés au pouvoir depuis 1870 ont toujours sacrifié les intérêts supérieurs du pays à des considérations de l'ordre le plus vil? Le système de mobilisation qu'on entoure de tant de mystères n'est qu'une absence complète de système; les plans ébauchés par le général de Paramel et par d'autres sont réduits à néant par d'insurmontables obstacles, soigneusement entretenus par la Crapule qui légifère. S'il en était autrement, que serait-il besoin de tant de secrets? Est-ce que le système allemand n'est pas parfaitement connu! Il est excellent; donc, on n'a nulle raison de le cacher. Mais à nous, le mystère est indispensable.
--Cette malheureuse situation, dis-je, est connue de nos voisins; ils sont aussi au courant des mesures presque dérisoires qu'on a prises pour y remédier. Pourtant, ils ne savent rien d'une façon absolue. Des _fuites_, comme nous disons, des _indiscrétions_ commises nous ne savons par qui, les renseignent de temps en temps sur des points de détail. Mais j'ai souvent pensé à l'hypothèse suivante: un traître d'intelligence supérieure vendant à l'étranger la preuve de notre infériorité, lui livrant la démonstration circonstanciée de notre irrémédiable impuissance à mobiliser rapidement nos troupes; la trahison découverte; et cet homme arrêté. Devant la réalisation de cette hypothèse, que feraient le Gouvernement et l'État-Major?
--Le mieux serait de supprimer l'homme sans bruit, sans dire pourquoi.
--Mais, répliquai-je, de nos jours on ne supprime les gens que par jugement, et il faut dire pourquoi.
--On ne pourrait pas dire pourquoi, reprit Bellevigne; on dirait tout, excepté la vérité. La vérité que les étrangers connaîtraient tout entière, il faudrait que la France continuât à l'ignorer. On condamnerait l'homme, non pas pour le forfait qu'il aurait commis, mais pour des crimes imaginaires; et pour cela, on entasserait fraudes sur mensonges, faux sur parjures.
--Oui; et tout cela en pure perte, probablement. Car l'étranger aurait intérêt à faire briller quelques rayons de la vérité aux yeux du peuple français, à obliger l'État-Major à ouvrir ses coffres-forts et à exhiber quelques-uns de ses mystérieux dossiers. Il aurait intérêt à voir si le peuple français, mis en présence d'indiscutables faits, se révolterait contre l'imposture organisée et exigerait la transformation totale de son armée; ou bien s'il continuerait à accepter la situation qu'on lui a créée. Ce qui signifierait, évidemment, qu'il a fait abnégation de son existence propre et qu'il est prêt au démembrement.
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On comprendra pourquoi je rapporte ici cette conversation. On comprendra aussi pour quelles raisons je me dispense de décrire par le menu mon séjour aux bureaux de l'État-Major général.
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