L'épaulette: Souvenirs d'un officier
Chapter 28
Des cris désespérés s'élèvent. Des femmes, des enfants, viennent de tomber, frappés par les balles; la jeune fille qui tenait le mai en fleurs est étendue à terre, la tête fracassée, la cervelle répandue; le jeune homme qui portait le drapeau a été tué d'une balle dans la bouche, et gît, couvert de sang... La foule s'enfuit, hurlant d'horreur. Des hommes du 245e épaulent encore, tirent. Un enfant que sa mère tient par la main est tué; une jeune fille qui entre dans un café est tuée. Un jeune homme, au bout de la place, relève un blessé. Un soldat le couche en joue et il tombe.
Il y a une quarantaine de corps étendus sur la place, défigurés par d'horribles blessures faites à bout portant; corps de femmes, corps d'enfants. Deux cadavres d'hommes seulement; l'un celui d'un vieillard... Des filets de sang commencent à couler sur la terre noirâtre, forment des flaques rouges qui s'étendent, s'étendent...
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Dès que le feu eut cessé, et tandis que les quatorze morts et les vingt-deux blessés gisaient sur la place, quelque chose s'est passé que je regretterais d'oublier.
La porte du presbytère s'est ouverte, trois prêtres en sont sortis et se sont approchés des victimes, comme des messagers de bienveillance et de consolation.
La porte du presbytère s'est ouverte, trois prêtres en sont sortis et se sont approchés des victimes, comme des chacals qui viennent flairer des cadavres.
D'autres chacals arrivent d'heure en heure; des noirs, des blancs, des rouges et des tricolores. Tous les vampires du reportage; des agitateurs boulangistes, derniers fidèles d'une cause perdue, qui voudraient bien créer des difficultés au gouvernement; le préfet, menteur abject, qui a déclaré que les émeutiers portaient des revolvers; des gens de justice; un député socialiste, qui fut bourreau versaillais pendant la Commune, et qui vient d'acheter la chemise sanglante d'une des victimes qu'il se propose d'exhiber à la tribune. Tout ça parle, parle, parle, pendant que des troupes arrivent à chaque instant; infanterie, cavalerie, défilant la tête basse sous les insultes de la population qui reproche à l'armée sa couardise et sa férocité.
Le télégraphe parle aussi. D'abord, il nous apprend qu'on va envoyer de Lille des ambulances où les blessés seront fort bien soignés (et où l'on pourra étudier à loisir l'effet produit sur eux par les balles Lebel). Ces ambulances n'arriveront guère avant seize ou dix-huit jours. On ne va pas encore très vite, dans les hôpitaux militaires; pourtant, depuis 1870, on a fait des progrès. Puis, le télégraphe nous apporte le compte rendu de la séance du 5 mai, à la Chambre. L'enquête a été repoussée et la Chambre a voté un ordre du jour où elle déclare qu'elle «unit dans sa patriotique préoccupation et dans ses ardentes sympathies les travailleurs de France et l'armée nationale, et qu'elle est résolue à faire aboutir pacifiquement les réformes sociales». Elle ne dit pas dans combien de temps; mais ça ne fait rien.
M. Delanoix parle aussi. Il m'a affirmé qu'il y a eu dans sa vie peu d'heures aussi douloureuses que celles qui se sont écoulées depuis la fusillade. L'effroyable catastrophe ne se serait pas produite, dit-il, si au lieu d'infanterie on eût envoyé de la cavalerie; vingt dragons font plus de besogne que cinq cents lignards; à quoi bon faire fusiller les gens, quand on peut les faire écraser sous les pieds des chevaux?
M. Issacar parle aussi. Pas publiquement; mais hier, m'ayant rencontré à la mairie, il m'a dit quelque chose que je veux répéter.
--Oui, a-t-il avoué, je suis seul responsable, ou plutôt premièrement responsable, de ce qui s'est passé. J'ai cru qu'un massacre, perpétré de sang-froid et sans aucune provocation, créerait dans le peuple une indignation profonde qui se traduirait par un soulèvement. Vous voyez le résultat. Le peuple ne veut pas se soulever; il reste insensible à la pire misère, aux pires outrages. Cependant, il faudra qu'il se soulève. Puisque la tragédie--la tragédie dont il fournit les cadavres--ne l'émeut point, nous essayerons du mélodrame; du bon vieux mélo, avec le forçat innocent, sa famille en pleurs, et le traître escorté des complices nécessaires; du bon vieux mélo qui fera voir aux masses quelles basses crapules le gouvernent. Peut-être le peuple, trop abruti pour s'émouvoir de ses souffrances personnelles, se laissera-t-il exaspérer par des forfaits qui ne le concernent qu'indirectement. Pareille chose s'est vue, peut se voir encore... Oui, je sais ce que vous pensez; malgré tout, ce que j'ai fait est horrible. Soit. Seulement, il y a des lâchetés que peu d'hommes ont le courage de commettre..... Je vais quitter l'administration, mais je resterai en relations avec les gens au pouvoir. Je veux les aider à commettre leurs crimes et leurs sottises jusqu'au bout. Il faut lasser le destin. En haut et en bas, il n'y a que des vaincus en France, de sales vaincus. Sans doute ne secoueront-ils leur abjection que lorsqu'ils seront mis, subitement, en face d'une nouvelle débâcle. Ce sera ma dernière carte--et je la jouerai bien, vous verrez.
La physionomie de M. Issacar, dépouillée de son masque habituel de scepticisme, exprimait une résolution farouche. Le juif moderne avait disparu; et l'Hébreu, frémissant du sombre enthousiasme des vieux âges, se dressait devant moi. J'ai quitté M. Issacar sans lui répondre.
Mais je pense à ce qu'il m'a dit, aujourd'hui, tandis qu'ont lieu les obsèques des victimes. Ces autorités civiles qui n'osent point se montrer, ces troupes alignées le long des rues, massées sur toutes les places; ces ouvriers cravatés de rouge et ces ouvrières au chignon fleuri d'écarlate; ces musiciens avec leurs trombones funèbres, ces sociétés avec leurs bannières encrêpées et leurs drapeaux tricolores, ces prêtres qui insultent les cadavres de leurs dérisoires prières et de leur eau bénite putréfiée, ces charlatans du socialisme qui vont égrener au bord des fosses leurs théories misérables--des vaincus tout ça... des vaincus...
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En rentrant à Navesnes, nous avons rencontré un troupeau de moutons qu'un berger et un chien poussaient vers l'abattoir. Les moutons étaient des moutons; le berger était infirme; le chien avait la gale.
XIX
En quelques jours le peuple est arrivé à considérer le massacre de Courmies comme un événement normal, tout au plus comme un inévitable accident. Le ministre, responsable de la tuerie, est généralement regardé comme un homme à poigne, c'est-à-dire en bon français (d'après 1870), comme un homme supérieur. Les énervés, les fuyards, les vaincus en un mot, aiment la poigne. Donc, le ministre est populaire en qualité d'homme à poigne. On prétend, en clignant de l'oeil et en pinçant la narine, que c'est un cynique de premier ordre. Le fait est qu'il a roulé son tonneau (inodore). Ses ennemis l'accusent d'avoir commis plusieurs crimes, assassinats et empoisonnements. Le pauvre homme en est bien incapable. C'est, ainsi que tous les colosses français d'aujourd'hui, une espèce de mauvais roquet auquel un coup de pied d'homme--s'il restait un homme en France--renfoncerait pour toujours ses fausses dents au fond des boyaux. Non, ce prudhomme à tinette n'est pas un gaillard, et sa femme est la première à s'en rendre compte. Pourtant, il a réussi à débarrasser Paris de ce ridicule pantin, le général Boulanger. Voilà un jouet perdu pour la foule, et elle se demande à quoi passer son temps.
On lui donne le procès Plantain. L'honorable M. de Trisonaye, en effet, obligé enfin de faire arrêter son ami Triboulé, a fait aussi poursuivre le malheureux Plantain. Et, grâce à la complicité d'une magistrature infâme, le grand ingénieur qui a rendu tant de services à son pays vient d'être condamné comme traître. La foule admire fort la décision des juges, mais réclame d'autres amusements. En voici un. La flotte française va faire, à Kronstadt, une visite à la flotte russe. Et la Russie, non contente de promettre un bon accueil à nos vaisseaux, déclare aussi qu'elle recevra notre argent avec un grand plaisir; elle émet en France son premier emprunt. Les Français exultent, se voient déjà accouplés aux Cosaques. «Enfin! s'écrient-ils, nous ne sommes plus seuls!» On dirait qu'ils ont quelque chose à porter--quelque chose qui pèse très lourd.--De la gloire, peut-être...
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Dans l'automne de 1891, j'ai demandé à être envoyé au Tonkin. Je vous fais grâce des raisons qui m'ont poussé à m'éloigner du charmant pays de France. Mon père, informé de ma décision, m'a répondu par lettre qu'il me laissait libre d'agir à ma guise. Il m'a fait entendre que ma gaucherie lui a causé la plus pénible impression; pourquoi n'ai-je pas été malade, le jour où l'on nous a donné l'ordre d'aller à Courmies? Qu'allais-je faire dans cette galère?
Mon métier. Mon métier de garde-chiourme. J'ai aidé à maintenir dans le devoir, par la terreur, des esclaves blancs. Selon toute prévision, maintenant que j'ai reçu l'ordre de partir pour l'Indo-Chine, je vais aller aider à maintenir dans le devoir, par la terreur, des esclaves jaunes.
Les prévisions se sont réalisées. Cependant, je ne donnerai pas le moindre détail sur mon existence pendant les vingt-huit mois que j'ai passés au Tonkin. C'est là un sujet qui ne pourrait que médiocrement intéresser le public français. L'indifférence de la France pour ses possessions d'outre-mer est sans bornes; on dirait qu'elle ne conquiert des colonies que pour n'en rien faire, que pour les abandonner complètement au bon plaisir de la tourbe à galons et en habit noir, dont l'infamie peut se donner libre carrière. Les pauvres de France, qui payent les impôts, ignorent que ce sont leurs fils qui vont mourir, exclusivement, dans ces colonies, de la mitraille, et surtout de la fièvre et de la dysenterie. Ils ignorent que chaque classe fournit environ 75.000 dispensés bourgeois qui ne font qu'une année de service et qui, par conséquent, ne vont jamais aux colonies. Ils ignorent que l'effectif des troupes que nous entretenons hors de France, pour le bénéfice d'une poignée de gredins, s'élève à 140.000 hommes, soit aux trois-dixièmes de l'armée métropolitaine; ils ignorent que les colonies dévorent chaque année plus de 190 millions du budget de la guerre. Ils ignorent tout, parce que l'ignorance est commode à leur veulerie. Pendant le temps que j'ai passé au Tonkin, deux choses surtout ont absorbé l'attention de la France; d'abord, la formation de plus en plus évidente d'une alliance avec la Russie; la visite de l'amiral Avellan en France, précédée et suivie d'emprunts nouveaux, ayant été l'un des plus heureux symptômes de ce rapprochement, célébré comme il convient par la presse française dont deux représentants distingués, le forban Ganivais et le vide-cuvettes Arthur Meyer, encadraient l'amiral lorsqu'il fit son entrée à l'Opéra. Puis, la scandaleuse comédie du Panama, farcie de calomnies infâmes et de vérités plus infâmes encore, a commencé à présenter ses tableaux aux yeux émerveillés d'un public de gogos gagas. Et il paraît que personne n'a eu l'idée de faire la moindre allusion à un traité qui fut signé à Francfort, le 10 mai 1871. Le peuple français a une longue patience. C'est la longue patience, a dit Buffon, qui constitue le génie. Tout est possible.
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Donc, je suis revenu à Paris, au commencement de mai 1894, en congé de convalescence. Vous ai-je dit que j'avais été blessé au Tonkin, vers la fin de 1893? Pas très sérieusement; mais cependant j'ai été inscrit au tableau, et je compte recevoir mon troisième galon au mois de juillet.
Quelques jours après mon retour, je reçois la visite, dans le petit appartement que j'occupe rue de Varenne, d'un monsieur vénérable, à barbe patriarcale et à gestes onctueux, que je ne reconnais qu'au bout d'un instant. C'est M. Curmont. Comment a-t-il découvert mon adresse? C'est sans doute mon père qui la lui a donnée? M. Curmont sourit affirmativement.
M. Curmont m'apprend qu'il est membre de la Société de Paix et d'Arbitrage. Je le croyais trésorier-payeur; mais il paraît qu'il a pris sa retraite, il y a quelque temps. Est-ce en sa qualité de membre de la susdite Société, que M. Curmont vient me surprendre? Oui, c'est en cette qualité. La Société, dans son désir de voir la fraternité régner sur la terre, cherche à recueillir de la bouche de témoins irrécusables des preuves de l'infamie de la Guerre et des horreurs qu'elle entraîne. Il est bien entendu que la plus grande discrétion est de règle. Les communications de toute nature sont strictement confidentielles. Beaucoup d'officiers, comprenant qu'ils servaient la cause de l'humanité, ont déjà livré à la connaissance de la Société des faits intéressants. Voudrais-je les imiter?
Je n'y tiens pas énormément. La guerre est horrible, sale, et haïssable; c'est certain. Mais je pense que ce sont ses excès mêmes qui la feront disparaître. Je ne crois nullement à l'influence des Sociétés pacifiques. Les gens qui en font partie me donnent l'idée d'officiers de santé pour volcans. Je serais assez disposé à les taxer d'hypocrisie; si la guerre était supprimée d'après leurs formules, l'instinct combatif disparaîtrait et l'exploitation des pauvres deviendrait plus facile encore qu'elle ne l'est. Une ligne d'omnibus tout entière résume mon opinion: Passy-Bourse. Quant à l'arbitrage, il a simplement pour but, à mon avis, de renforcer le principe abject de Justice indirecte, de requinquer le trône pourri de l'Equité actuelle, de faire une idole de la Chose jugée. D'ailleurs, l'arbitrage existe; c'est la mission même de la Diplomatie; si la diplomatie est tombée partout, particulièrement en France, aux mains de vermineuses nullités, ce n'est pas ma faute. Non, je n'ai aucune sympathie pour les bonzes qui prêchent la paix éternelle du haut de leur compétence à barbe. La paix monotone qu'ils rêvent dans la platitude résignée qu'ils aiment, ne sera jamais possible; la lutte est nécessaire à l'espèce humaine; le conflit existera toujours d'une façon latente, sinon patente, entre deux êtres. Que dis-je? S'il ne restait qu'un seul homme sur la terre, un homme qui aurait réussi à détruire tous ses semblables, cet homme serait en état de guerre; car il faut être au moins deux pour signer un traité de paix. La guerre donne une très mauvaise direction à l'instinct combatif, je l'admets; mais cet instinct combatif est excellent, indispensable à l'humanité; c'est le palladium de ses libertés; il ne s'agit donc pas de le supprimer, mais de l'employer à d'efficaces besognes. Et c'est la guerre, qui l'a faussé et assombri, qui le fera briller comme une généreuse étoile à la pointe de l'épée de la Révolution. Supprimer la guerre à présent? A présent qu'elle devient la guerre civile! qu'elle est devenue la guerre sociale! A présent qu'elle est à la veille de se transformer, au bord d'un grand lac rouge, en la lutte intelligente et fraternelle! En voilà une blague! En voila une farce!...
Quant aux atrocités qu'entraîne la guerre, je les déplore en théorie. Mais je les explique. Elles ne sont pas autre chose que les honnêtes ignominies que crée, développe et nourrit l'abominable paix actuelle, et qui se font jour subitement, sous leur aspect réel. Une preuve? Les excès commis dans une lutte armée sont toujours en raison inverse des dangers courus par le soldat. Celui-ci, donc, calcule bassement, commercialement, pacifiquement, honnêtement! Nous sommes devenus si affreusement civilisés, tellement confits en moralité infâme, qu'il nous faut la guerre pour nous faire voir quelles horribles réalités se dissimulent sous les douces hypocrisies de nos systèmes de civilisation et de morale. Il faudrait aussi savoir si la vile férocité de l'homme moderne n'est pas due, pour une grande part, aux inoculations qu'on lui prodigue, à la hideuse vaccination, à l'habitude qu'il a prise de considérer comme normaux les avortements réguliers ou intermittents de sa compagne. La sauvagerie actuelle, j'en suis convaincu, n'est point la sauvagerie ancestrale; c'est la sauvagerie civilisée. D'ailleurs, elle ne m'émeut que médiocrement; je ne me range pas avec les sentimentaux; ces gens-là me dégoûtent; on dirait qu'ils n'ont jamais vu un accouchement. Je crois que c'est la guerre qui affranchira le monde, et je crois qu'elle ne pourra se manifester dans sa force purifiante et libératrice qu'en se dépouillant de toute hypocrisie--qu'en apparaissant, nue et rouge, hors du manteau des conventions.
J'expose, aussi poliment que possible, mes opinions à M. Curmont; mais il insiste; il veut savoir si des bruits qui ont couru au sujet d'exécutions sommaires, de massacres, de pillages et de viols, peuvent être considérés comme dignes de foi. Oui, certainement. Et, demande M. Curmont, est-il vrai que la torture sévisse au Tonkin? Très vrai. Et que des impôts et des amendes soient prélevés dont aucun compte n'est tenu? Très vrai. Que certains officiers fassent égorger la population de villes entières, égorgements qu'ils travestissent en glorieuses batailles, afin d'escroquer honneurs et avancements? Très vrai. Et que d'autres officiers commettent des faux et usurpent des fonctions judiciaires afin de dépouiller de riches indigènes? Très vrai. Et que le général commandant le corps d'occupation ait commis des actes qui, au jugement des tribunaux, tombent sous le mépris public? Encore vrai.
--Voilà les odieuses conséquences de la guerre! s'écrie M. Curmont.
--Ou plutôt, dis-je, les conséquences de l'existence actuelle. Si les bandits qui commettent ces infamies n'étaient pas sûrs de recevoir, comme salaires de leurs crimes, des récompenses de toutes sortes, ils ne les commettraient point. Leurs actes déshonorent non seulement eux-mêmes, mais l'armée à laquelle ils appartiennent, mais leur nation, mais leur époque. Croyez-moi, tout se tient dans l'ignoble système d'aujourd'hui; et c'est seulement sous les boulets que croulera ce système.
M. Curmont se retire, un sourire énigmatique sur les lèvres. Je ne l'ai sûrement pas convaincu, mais je ne désirais pas le convaincre; je ne désire convaincre personne. Du reste, j'espère ne jamais le revoir. Il m'embête, cet homme de paix.
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Cet homme de paix est une infernale canaille. Vous ne devineriez jamais ce qui vient de m'arriver. J'ai reçu ce matin un numéro du journal _la Nation Française_, dont le directeur est Camille Dreikralle. En tête se trouve un article, que quelqu'un a marqué d'une croix rouge, et qui est intitulé: _Les théories anarchistes dans l'Armée.--Un officier félon._ Cet article reproduit la conversation que j'ai eue hier avec M. Curmont. On ne me nomme pas; mais je suis indirectement désigné de la façon la plus claire. L'auteur de l'article anonyme a placé dans ma bouche beaucoup de phrases subversives que je n'ai point prononcées. Ces enjolivements ne sont certainement pas involontaires. On me fait dire, par exemple, que la présence d'une très forte partie de nos troupes aux colonies compromet la défense du territoire national; que l'infériorité militaire de la France est déjà trop marquée; que les cadres supérieurs de notre armée sont encombrés de nullités avérées, incapables d'organiser autre chose qu'une nouvelle débâcle; que la France, avant d'aller civiliser les nègres et les jaunes, ferait bien de se civiliser elle-même et de se débarrasser de ses honteuses superstitions romaines; et qu'elle ferait bien, aussi, au lieu d'aller rétablir l'esclavage au delà des mers, de fonder chez elle cette liberté et cette fraternité dont les Français parlent toujours et qu'ils ne connaissent point. Ce sont là des choses que je puis penser, que je pense probablement; mais, enfin, je ne les ai pas dites.
Je ne me dissimule pas, néanmoins, que cet article peut me causer un préjudice énorme. Curmont n'était évidemment qu'un instrument; mais l'instrument de qui? Je ne pense pas que Dreikralle ait aucun intérêt à me nuire. Alors?... Mon père sera peut-être plus habile que moi à déchiffrer l'énigme.
Je cours au ministère, où je le trouve dans son bureau, le numéro de _la Nation Française_ déplié devant lui.
--Eh! bien, s'écrie-t-il, tu ne vas pas mal. Tu ne m'avais pas dit que tu allais te lancer dans la politique et poser ta candidature de socialiste irréductible. Mes compliments. A qui donc as-tu fait tes confidences?
J'expose les choses à mon père; et je termine en lui demandant s'il ne soupçonne pas...
--Je ne soupçonne pas! s'écrie-t-il. Je sais. Tu es en train d'expier, mon garçon, une grande faute que tu as commise. Vois-tu, il n'y a pas de crime sans châtiment; c'est une loi de la providence. La vengeance est bossue, comme a dit le poète, mais elle vient. Elle est venue pour toi. Sais-tu qui a poussé Camille Dreikralle à publier cet article qui, si je n'étais pas là, briserait ton avenir et t'obligerait même peut-être à donner demain ta démission? C'est sa femme. Et sais-tu comment s'appelait Mme Dreikralle avant son mariage? Elle s'appelait Mlle Adèle Curmont. Ha!... Tu peux faire tes yeux de merlan frit, mon vieux lapin; c'est comme ça. Ah! il arrive de drôles de choses dans la vie du monde!... Moi, il y a déjà longtemps que je sais à quoi m'en tenir. Quand j'ai vu qu'on ne voulait pas me laisser te prendre comme officier d'ordonnance lors de l'expédition du Garamaka, je me suis douté de quelque chose; je me suis informé et j'ai appris que l'opposition venait de Camille Dreikralle. Ne comprenant pas bien, j'ai cherché à savoir davantage; j'ai appris ce que je viens de te dire--et aussi ce que tu ne m'avais jamais dit.--Entre nous, tu n'es qu'un cochon... Comment! tu abuses de cette jeune fille, tu la plantes là et tu ne lui donnes plus signe de vie! Tu n'as même pas l'idée de lui envoyer des fleurs! Mais à quoi penses-tu? Il y a des choses qui se comprennent d'elles-mêmes: on doit toujours envoyer des fleurs à la femme, après. Elle interprète l'envoi à sa façon, c'est-à-dire d'une façon qui ne lui est jamais désagréable, et elle ne vous en veut pas. Réellement, mon ami tu n'as pas la moindre notion de savoir-vivre. Que tu n'aies pas revu Adèle Curmont, que tu ne lui aies pas écrit, c'était parfait. Mais il fallait lui envoyer des fleurs. Ce n'était pas compromettant, ça n'engageait à rien, mais ça constituait un tendre souvenir et ça coupait la rancune. Des fleurs! Des fleurs!...
Ah! si mon père savait tout!... Au bout d'un instant, il continue: