L'épaulette: Souvenirs d'un officier

Chapter 27

Chapter 273,779 wordsPublic domain

--Croyez-vous donc que le gouvernement français oserait violer la neutralité belge?

--Pas le gouvernement bourgeois d'aujourd'hui, répond Issacar en souriant; mais le gouvernement révolutionnaire qui lui succédera, dès les premiers coups de canon, c'est-à-dire après la première défaite française. La défaite de la France au début des opérations ne peut même pas être mise en question. Nous serons forcés d'abandonner Nancy, qu'un honteux article secret du traité de Francfort nous interdit de fortifier; on parle, il est vrai, de créer un 20e corps d'armée dont cette ville serait le chef-lieu; mais cela ne ferait qu'accentuer les difficultés de la retraite nécessaire derrière la ligne Verdun-Toul-Epinal, ligne mauvaise et trop étendue à laquelle on a eu le tort de ne pas préférer la création d'une région fortifiée, plus au sud. La France étant envahie, de deux choses l'une: Ou le peuple français, voyant 1870 recommencer, conservera sa confiance en ses chefs actuels; et ce sera la débâcle et le démembrement; ou il mettra à sa tête des hommes décidés à continuer la lutte par la Révolution; et dans la main de ces hommes, la neutralité belge ne pèsera guère. De ces deux éventualités, la seconde est de beaucoup la plus probable. Et si, au moment voulu, on trouvait dans les cartons du ministère des documents de premier ordre sur la Belgique, la France devrait beaucoup à l'homme qui aurait fourni ces documents. A mon avis, vous pouvez facilement être cet homme. Profitez de l'occasion qui vous est offerte par l'affaire plutôt puérile à laquelle vous êtes mêlé et envoyez un rapport dans lequel vous donnerez des informations de la plus haute valeur; vous prétendrez, naturellement, vous les être procurées par l'observation des faits, gestes, paroles et même papiers des individus qui vous furent désignés et que vous représenterez, ce qui ne tire nullement à conséquence, comme des espions anglais.

La proposition me semble engageante; pourtant..... M. Issacar continue:

--Je vous fournirai, si vous voulez bien, tous les renseignements nécessaires. Je possède une grande quantité de documents que je mettrai avec plaisir à votre disposition. Les distances, etc., sont prises en mesures anglaises, ce qui donnera plus de vraisemblance à la fiction grâce à laquelle vous ferez passer de grandes vérités. Vous trouverez, dans les papiers que je vous communiquerai, des indications précieuses sur Anvers, le centre du système de défense belge, car les nouveaux et admirables forts de Namur et de Liége (construits principalement par des entrepreneurs français) ne sont que des têtes de pont. La valeur de la vieille enceinte, d'une circonférence de huit milles et demi, a été étudiée; aussi, le cercle des anciens forts bâtis immédiatement hors de cette enceinte; aussi, le second cercle de forts détachés. L'état très incomplet de ces derniers forts est détaillé; tout le côté Est, complètement ouvert sur une distance de quatorze milles, de Lierre à Schooten, est décrit avec le plus grand soin. La situation des neuf nouveaux forts qu'on se propose d'élever est discutée. Quant à Lillo.....

J'interromps M. Issacar. Pendant qu'il parlait j'ai pris ma détermination. Le conseil qu'il me donne est peut-être bon, mais je ne le suivrai pas. Je ne veux pas m'engager davantage dans une affaire qui me semble des plus louches. Je le déclare à M. Issacar. Il me prie de réfléchir; me fait entrevoir le sort peu enviable d'officiers en disgrâce, surveillés, espionnés sans cesse; mais il n'ébranle pas ma résolution. Nous sortons du café ensemble, et nous nous séparons bientôt.

A peine ai-je quitté M. Issacar, que je regrette de ne pas avoir accepté ses offres. Mais je me cramponne à ma décision. Et, afin de ne point céder à de nouvelles tentations, je vais écrire et envoyer de suite au ministère un bref rapport dans lequel je déclare que les informations données par l'agent Foutier sont absolument sans base.

* * * * *

Quand j'arrive à Paris, mon père est déjà au courant de la communication que j'ai adressée à l'Etat-Major. Il ne cherche pas à dissimuler sa mauvaise humeur. On lui a fait sur mon compte les plus mauvais compliments; on m'accuse de manquer d'esprit de subordination et d'intelligence, de ne pas savoir l'anglais. Mon père déclare que ces reproches ne sont guère exagérés. Ne m'avait-on pas déclaré, à mon départ, que les individus que j'avais à surveiller étaient des agents britanniques? Ne m'avait-on pas dit qu'on attendait de moi une confirmation du rapport de l'agent secret? J'aurais dû comprendre. Comprendre à demi-mot, cela révèle des aptitudes militaires. Un homme qui comprend à demi-mot possède le coup d'oeil d'aigle nécessaire aux grandes opérations stratégiques. Mais moi..... Réellement, il désespère de mon avenir. La fibre militaire me manque complètement.

--J'ai cru, dis-je, que dire la vérité était agir en soldat.

--C'est agir en pompier! répond mon père. Sous un régime démocratique comme le nôtre, un soldat est aussi un citoyen, mon garçon! Et en cette qualité doit tenir compte des nécessités politiques. Ha! Ha!.... Mais on veut en faire à sa tête, ne rien écouter. Enfin..... Moi, je m'étais mis en quatre; je pensais que je t'avais procuré le moyen de t'embusquer ici, tranquille comme Baptiste. Je te voyais déjà les galons de capitaine. Va te faire fiche..... Tout est à l'eau. Tu as une singulière façon de servir!

--De servir le gouvernement, oui. Je le méprise, ce gouvernement, ainsi que tous ceux qui l'ont précédé. Depuis 1870, les gouvernements disent à la France qu'ils n'existent que pour l'aider à réparer ses forces et pour la mettre à même de prendre sa revanche. Il mentent. Ils n'ont rien préparé et ils prêchent la paix à outrance. Si un homme ne tient pas sa parole parce qu'il ne veut pas la tenir, on dit que c'est un escroc; s'il ne tient pas sa parole parce qu'il ne peut pas la tenir, on dit que c'est un banqueroutier. Il n'y a point de raisons pour ne pas appliquer les mêmes termes, le cas échéant, aux gouvernements.

Mon père vient se camper devant moi et place ses deux mains sur mes épaules.

--Mon pauvre enfant! murmure-t-il, où as-tu pris des idées pareilles? C'est ce que tout le monde pense, mais personne ne le dit. Si tu exprimes des opinions semblables, comment peux-tu espérer arriver à quelque chose? Nous vivons sous un régime démocratique, c'est vrai. Mais, enfin, un soldat est un soldat; ce n'est pas un citoyen. Et qu'est-ce qui constitue le soldat? C'est l'obéissance. Nous ne devons pas avoir d'opinion personnelle; nous devons être de l'avis de nos chefs. L'autre jour, le général de Paramel, chef de l'État-Major, m'a dit: «La République française est l'instrument des volontés de Dieu sur la terre, l'épée et le bouclier de son Église.» Ça m'a coupé la chique, je dois le dire, mais je lui ai répondu tout de suite qu'il avait raison; qu'est-ce que ça fout?

Au fond, peut-être pas grand'chose. Et je fais expliquer à mon père pourquoi les bureaux tenaient tant à recevoir la confirmation de menées anglaises en Belgique. C'est assez compliqué, mais très simple. L'inventeur de la fameuse poudre qui assure à l'armée française une si grande supériorité sur ses rivales, M. Plantain, est depuis quelque temps déjà en mauvais termes avec le ministère de la guerre. Se croyant joué par l'élément militaire qui n'a pas conservé pour ses découvertes l'enthousiasme qu'il témoignait tout d'abord, M. Plantain est entré en relations avec une maison anglaise. Cette entrée en relations fut amenée par un certain Triboulé, capitaine d'artillerie de la territoriale et correspondant en France de la maison anglaise.

--Tu te rappelles certainement avoir vu ce Triboulé chez Raubvogel? Sa femme est si jolie! C'est grâce à elle que Triboulé a depuis longtemps ses grandes et petites entrées au ministère. Bref, au moment où Plantain, dépité et découragé, allait signer un traité avec l'établissement anglais, il reconnut dans les pièces du dossier des plans français, des dessins d'appareils français. Il refusa de signer, s'informa, et acquit la certitude que les plans et dessins en question avait été volés à la France par Triboulé. Immédiatement, Plantain dénonça Triboulé. Cela se passait à la fin de décembre 1888. Depuis, Plantain n'a cessé de dénoncer, et M. de Trisonaye n'a cessé de refuser de tenir compte de ces dénonciations. Tu comprends, on ne peut pas poursuivre Triboulé. C'est un traître, incontestablement. Mais l'arrêter serait provoquer un énorme scandale. Triboulé est lié avec tout le monde, et il en sait long. Du reste, notre système de défense n'est pas atteint; personne ne manque à son devoir, à part de rares exceptions; l'armée est digne de la confiance du pays; on exploite partout--et je crois que notre cousin Raubvogel s'en occupe--les découvertes de Plantain; de cette exploitation, bien entendu, Plantain ne retire pas un sou. Tout est donc pour le mieux. A quoi bon réveiller le chat qui dort? Malheureusement, ce Plantain ne veut pas comprendre ça; il ne nous laisse pas en repos cinq minutes. On lui a promis des enquêtes, on a nommé des commissions; et il n'est pas content! Il y a des gens qui sont insatiables. Dernièrement, il a fait une nouvelle démarche, menaçant de faire un scandale si on n'arrête pas Triboulé. C'est dégoûtant. Mme Triboulé est venue pleurer ici pendant un quart d'heure. J'ai eu toutes les peines du monde à la consoler, la pauvre petite. Comment se débarrasser de Plantain? Voici, je pense, ce qu'on avait imaginé. Si tu avais envoyé de Bruxelles un rapport constatant la présence dans cette ville d'agents britanniques tramant de noirs complots, ce rapport aurait été communiqué à la Presse, par des voies détournées; un grand mouvement d'opinion contre l'Angleterre aurait été créé artificiellement; profitant de l'agitation, M. de Trisonaye se fût fait interpeller par un faux ennemi; il eût empoché un ordre du jour rédigé par un ami, l'assurant de la confiance de la Chambre et l'invitant à poursuivre toutes les culpabilités. Le soir même, Plantain eût été arrêté, tout seul, et il eût été condamné au maximum, malgré toutes ses protestations.

--C'est simplement honteux! m'écrié-je.

--Certainement, répond mon père; c'est ce que j'ai toujours dit. Ces dénonciations continuelles faites par Plantain sont absolument honteuses; elles sont indécentes; elles portent atteinte au prestige de l'armée. Je suis heureux de voir que tu en conviens toi-même. Que ne t'ai-je exposé les choses plus tôt! Tu aurais compris... Et le ministre eût pu faire arrêter Plantain. Tandis qu'à présent... Ah! quelle sottise tu as faite!

Il me semble que je rêve, que je me débats dans un horrible cauchemar. C'est infâme, infâme, infâme...

--Voilà pourquoi, dis-je me parlant à moi-même, voilà pourquoi Issacar avait été envoyé par Camille Dreikralle pour me pousser...

--Dreikralle? s'écrie mon père. Tu dis Camille Dreikralle?

Il paraît réfléchir; et, au bout d'un instant, s'avance vers moi.

--Mon garçon, me dit-il, tu as commis une sottise. Mais tu ne pouvais rien faire de plus habile.

Il m'est impossible d'amener mon père à expliquer ses paroles. Peu importe; je sais que, n'ayant pas fourni au ministre les faux derrière lesquels il aurait abrité l'infamie qu'il méditait, je serai disgracié. Quelques jours plus tard, en effet, je suis affecté à un régiment stationné dans le Nord; le bataillon dont je dois faire partie tient garnison à Navesnes.

* * * * *

Navesnes est une petite ville lugubre; la tristesse monotone et sale qui caractérise les agglomérations des départements industriels, qui leur donne un aspect hostile, las, peureux, défiant. On dirait que les maisons sont rongées de la lèpre de l'esclavage; qu'elles rampent devant les hautes cheminées des usines qui les bafouent; qui érigent leur insolence de nouvelles tours féodales et crachent, sous la liberté du ciel bleu, le ciel noir des servitudes sans fin. La population ne respire que dans la respiration des machines; son pouls ne bat que dans le va-et-vient des pistons. Ça pue la misère; ça empeste la patience. Les faces n'ont point d'expression. C'est comme si l'éclat de la vie s'était échappé de toutes les prunelles, pour venir se figer sur l'acier des monstres qui mâchent la vapeur meurtrière, sur l'acier des baïonnettes qui prolongent les fusils Lebel, protecteurs de l'Ordre.

Dans une ville pareille les distractions sont rares et difficiles. Les riches mêmes ne peuvent jouir avec intelligence de leur argent; il n'y a pas de bibliothèque. On est invité de temps en temps chez les grands patrons, qui vous offrent la pâtée arrosée de champagne que le possédant doit à son chien de garde. Bon souper, souvent; bon gîte, quelquefois; mais le reste, non. Ce serait peut-être possible, mais ce serait sans doute long; et, généralement, le jeu ne vaut guère la chandelle que tient le mari, entre ses comptes. Quelques _dames_, dans la ville, plus ou moins boutiquières, et coiffées à la dernière mode des Bersaglieri. Farouches, farouches. C'est avec peine que j'ai pu découvrir une bourgeoise veuve, travaillée par l'âge critique dans un mobilier moral. Je m'en contente. Le sage sait se contenter de peu.

Voilà une chose que n'ignorent pas les ouvriers, mâles et femelles, ilotes de l'usine. Ils sentent que le peu, le très peu qui leur est accordé, doit leur suffire; leur résignation est vraiment chrétienne. Ils semblent comprendre que leur vie ne leur appartient que parce qu'elle est utile à leurs maîtres. C'est là un sentiment purement humain, et qu'on ne trouve ni chez les vaches, ni chez les cochons, ni chez aucun des bons animaux qu'on mange.

Mon parent, M. Delanoix, sénateur du Nord, et qui a des intérêts dans plusieurs des filatures du pays, a fait deux voyages à Navesnes. Chaque fois, des réunions ont été organisées, où il a pris la parole. Delanoix sait parler aux ouvriers; il leur parle de ses débuts, qui ont été laborieux et pénibles; de l'honnêteté, sans laquelle on n'arrive à rien; de l'ordre et de l'économie, qui mènent à tout; du travail, qui est la liberté; du gouvernement, qui veille paternellement sur la classe ouvrière. Enfin, il sait leur parler. Il leur dit de se méfier des meneurs, et leur prêche la modération. Vous avez faim? Soyez modéré. Votre femme grelotte sous des haillons? Soyez modéré. Vos enfants, rongés par la maladie, n'ont ni remèdes, ni nourriture? Soyez modéré. La misère vous étrangle et vous dépèce? Soyez modéré. Vous crevez? Modérez-vous. Ne crevez, mon ami, qu'avec la plus extrême modération.

Quelquefois, devant les faces hâves des esclaves qui sortent de leurs géhennes, je pense à tous ces monstres, épouvantails créés par des imaginations malsaines, que les Pauvres ont placés comme d'inconquérables sphinx sur les chemins du bonheur; le Capitalisme, le Militarisme... Capitalisme? Le Capital, c'est le crédit que leur patience imbécile fait à la cupidité des Riches. Militarisme? L'Armée, c'est leur sang, leur chair et leur argent; elle est formée par eux, elle est payée par eux.

C'est eux, l'Armée. C'est eux qui tiennent le sabre--ce grand couteau qui finira bien, j'espère, par couper du pain pour tous.

XVIII

Le tambour bat, le clairon sonne. Qui reste en arrière? Personne. C'est un peuple qui se défend. En avant!

C'est un peuple qui se défend. Un peuple riche, heureux, plein d'honneur et de patriotisme, épris de traditions grandioses, qui se sent tout à coup menacé dans la tranquille possession de ses biens et dans la sérénité de ses digestions par la malignité de l'Ennemi. Sus à l'Ennemi! Sus à l'Ennemi!... Deux compagnies, l'une appartenant à mon bataillon, l'autre à un bataillon du 245e de ligne qui tient aussi garnison à Navesnes, reçoivent l'ordre de partir sur-le-champ.

Nous partons. Tenue de campagne, avec tous les accessoires, vivres pour plusieurs jours, cartouches au complet, la menace au coin de la bouche et la bravade au coin de l'oeil. Le commandant Bacardier est à la tête de ma compagnie, le commandant Sappue est à la tête de la compagnie du 245e.

Les autorités civiles sont à la station pour assister à notre départ. Le nouveau sous-préfet, M. Issacar--titulaire de la sous-préfecture de Navesnes depuis quelque temps--a une conférence avec les deux commandants pendant que l'embarquement des hommes s'opère tant bien que mal, plutôt mal que bien. Puis, tout étant prêt, il passe lentement devant les wagons, et je remarque sur sa face une expression de gravité qui me surprend un peu. Au passage, M. Issacar échange quelques paroles avec moi; on dirait qu'il cherche à faire vibrer l'autorité dans sa voix. Pourquoi se donne-t-il ces airs importants? Je n'aime pas les gens qui se prennent si fort au sérieux.

Mais le train s'ébranle, et d'autres préoccupations s'emparent de moi. Je ne pense plus qu'à l'Ennemi.

* * * * *

L'Ennemi. Une face émaciée, blafarde, lasse, tellement fatiguée; une face aux joues creuses, à la bouche tordue par un douloureux rictus, aux yeux éteints, comme noyés; une face que la misère a serré dans son étau, très fort, et sur laquelle la faim a frappé à petits coups, très longtemps. Et cette face sur des corps d'hommes que ronge l'alcool, que mine le travail bestial; sur des corps de femmes dont la misérable anatomie se dissimule sous des haillons; sur des corps d'enfants qu'alourdit et courbe vers la terre hostile le pressentiment de la vie. La chiourme productive. Voilà l'ennemi que doit tenir en échec la chiourme soldatesque.

C'est pour assurer l'ordre que nous avons été envoyés de Navesnes à Courmies. Il paraît que les serfs de l'usine ont menacé de chômer demain vendredi, 1er mai, fête du travail. Les patrons se sont immédiatement solidarisés et se sont engagés à renvoyer tous les ouvriers qui ne se présenteraient pas à l'atelier le 1er mai. Là-dessus, une certaine agitation s'est produite. Le maire, effrayé, a écrit au sous-préfet pour demander des troupes; et le sous-préfet, au lieu d'intervenir auprès des industriels, a envoyé des soldats. Notre arrivée a été accueillie par quelques démonstrations hostiles, mais sans grande importance; les gens du pays, nous le savons, sont d'un caractère contrariant, au moins à la surface. Les patrons étant opportunistes (ainsi que beaucoup d'honnêtes gens) les ouvriers, par esprit d'opposition, ont été successivement bonapartistes et boulangistes. On prétend qu'ils commencent à mordre au socialisme. Il y a, dit-on, quelques commis-voyageurs du marxisme qui pérorent ce soir dans la ville. Ils prêchent le calme, pour commencer. Ils disent que les marxistes «restent dans la tradition historique; et qu'ils cherchent à faire arriver au pouvoir la classe ouvrière, afin qu'elle puisse alors légiférer selon ses intérêts, comme le fit la bourgeoisie en 1789». Pour finir ils prêchent la modération. Delanoix doit être jaloux.

Il est justement ici, Delanoix. Il est arrivé ce matin et cherche, en sa qualité de père conscrit, à rétablir la bonne harmonie entre patron et ouvrier. Que faut-il pour cela? Un peu de complaisance de part et d'autre. Que les salariés fassent toutes les concessions, et que les chefs d'établissements les acceptent. Malheureusement, les salariés ne veulent plus écouter M. Delanoix. Ils préfèrent écouter les socialistes, qui leur disent exactement la même chose, mais d'une façon un peu plus neuve. Delanoix fait la grimace, paraît songer profondément. Deux ou trois phrases qu'il m'a dites ce soir m'ont livré le secret de ses méditations. Il pense à se faire socialiste. Qu'a-t-il à risquer? Il a été assez habile pour devenir un bourgeois; il sera assez habile pour le demeurer, sous tous les régimes. Si jamais la classe ouvrière arrive au pouvoir pour légiférer dans ses intérêts, ce sera la bourgeoisie nouveau système (c'est-à-dire ancien système). Et Delanoix consentira aisément à porter un knout au lieu d'un parapluie.

Ah! ce n'est pas une chose commode, pour les forçats du travail, de choisir entre les panacées qu'on leur propose. Tout est confusion dans leur esprit, si vieux et si puéril. A voir de quelle façon dérisoire ils étalent leurs souffrances, on comprend qu'ils ne puissent réussir à leur trouver un remède simple; on comprend qu'ils se laissent berner sans trêve par la sottise rapace des charlatans. Et comment voulez-vous qu'ils expriment leurs misères morales, même qu'ils s'en rendent compte? Ils sont hors d'état de dire au médecin de quoi ils souffrent, quand ils sont malades. Tant d'êtres qui ont cessé d'exister comme individus et qui sont devenus des choses; des choses qu'on jette au rancart, à la voirie, dès que leur capacité de production disparaît ou s'affaiblit. Tant d'êtres pour lesquels la perte d'un membre, d'un bras, d'une jambe, d'un doigt, signifie la débine noire, la stagnation, la mort... Et ce sont ces pauvres êtres qu'on nous ordonne de rejeter dans leurs bagnes, à la pointe des baïonnettes--nous! nous qu'ils payent!--Quelle farce! quelle lâcheté! C'est battre un infirme avec ses béquilles...

Ce matin, 1er mai, les ouvriers se sont rendus aux ateliers. Mais ils n'ont pas tardé à en sortir, décidés à chômer. Ils se sont répandus par les rues, formant des groupes, discutant. Nous recevons l'ordre de faire des patrouilles et de disperser les rassemblements. Il y a quelques escarmouches; et aussi quelques arrestations. Les prisonniers sont enfermés à la mairie. L'agitation semble croître. Des patrouilles sont attaquées par la population, surtout par les femmes, et tirent à blanc pour intimider la foule.

Vers la fin de l'après-midi, le sous-préfet, M. Issacar, arrivé de Navesnes quelques heures plus tôt, vient nous faire une communication importante. Il est accompagné du maire et de Delanoix et il nous annonce que nous allons être attaqués par ceux qu'il appelle les émeutiers. La population, dit-il, veut tenter de délivrer les prisonniers.

Nous recevons l'ordre d'occuper la place de l'Eglise, un espace d'une centaine de mètres de long sur cinquante de large; quatre rues aboutissent à cette place, sur laquelle s'élèvent la mairie, l'église et le presbytère. La compagnie du 245e, sous les ordres du commandant Sappue, se range devant la mairie; ma compagnie se déploie sur la droite. De grands cris éclatent au loin: «C'est huit heures, huit heures, huit heures! C'est huit heures qu'il nous faut!... Vive la grève! Vive la grève!» Les fonctionnaires civils, le maire, le procureur de la République, M. Delanoix, se dirigent vers la mairie. M. Issacar adresse quelques mots au commissaire de police qui vient se porter sur notre gauche; puis, il s'avance rapidement vers le commandant Sappue et lui parle à voix basse, avec des gestes énergiques. Le commandant donne l'ordre de charger les fusils. M. Issacar rejoint les fonctionnaires groupés devant la mairie; ils pénètrent tous dans l'édifice dont la porte se referme sur eux juste comme s'élève une énorme clameur, très proche.

--Vive la grève! Vive la grève!

Le commandant Sappue s'écrie:

--Croisez... elle!

* * * * *

Tout d'un coup, la place est envahie. L'Ennemi s'avance vers la mairie, s'avance à grands pas. L'Ennemi... des hommes désarmés, des femmes, des enfants; des femmes et des enfants surtout. Au premier rang, une jeune fille qui tient un mai en fleurs, un jeune homme qui porte un drapeau tricolore. L'Ennemi s'avance, n'est plus qu'à une vingtaine de mètres de la mairie. Le commandant Bacardier, à cheval derrière nous, crie quelque chose qu'on entend à peine: «Retirez-vous, retirez-vous ou...» Je jette les yeux sur le commissaire de police dont c'est le devoir de s'interposer. Il ne bouge pas.

Soudain, la première ligne du 245e fait double pas en avant, puis double pas en arrière. Et la voix du commandant Sappue, aussitôt, siffle:

--Joue!... Feu!

Point de fumée. Une détonation sèche, hypocrite, implacable.