L'épaulette: Souvenirs d'un officier

Chapter 26

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Me voilà dans la rue; ouvrant sans bruit la petite porte; me glissant dans le jardin--et apercevant tout d'un coup la grande porte vitrée du salon ouverte et le salon lui-même vivement éclairé. Je suis sur le point de rebrousser chemin, mais la curiosité me retient; je m'approche le plus possible, tout doucement. Il y a dans le salon trois personnes, M. et Mme Hardouin, et Courbassol; ce dernier est sur le point de se retirer; après quelques phrases banales qui parviennent distinctement à mes oreilles, il prend congé. Mme Hardouin, à ma grande joie, se dispose à quitter le salon. Mais, comme elle va sortir, son mari la retient.

--Je désirerais vous parler, lui dit-il; voulez-vous m'accorder quelques instants d'entretien?

--Très volontiers, répond-elle avec étonnement. De quoi s'agit-il?

--Je vais vous l'apprendre aussi brièvement que possible, dit Me Hardouin en s'asseyant et en faisant signe à sa femme de l'imiter. Depuis deux ans, nous ne sommes mariés que de nom. Pour mon compte, je vous ai beaucoup aimée physiquement. Je vous ai épousée, vous le savez, pour votre beauté; non pas par coup de tête, mais par raison. J'ai de mauvais instincts, voyez-vous; des instincts anti-sociaux. Je m'en suis toujours méfié, mais je n'ai jamais pu les dompter. La grande défiance que j'ai de moi-même m'a poussé à ne point m'établir à Paris, comme je l'aurais pu, et à venir accrocher mes panonceaux à Malenvers. Ce que j'ai fait sous ces panonceaux, ce qui s'est passé dans mon étude, j'aime autant ne pas vous le dire en détail. Vols, escroqueries, spoliations, faux, mensonges, horreurs de toutes sortes. C'est le bilan de la profession; mais je l'ai enluminé de culs-de-lampe inédits. Nous sommes des corbeaux, mais j'ai joué le vautour; j'ai risqué le bagne trois cents fois. L'attachement profond de ma première femme, qui m'avait deviné, l'affection énorme que je porte à ma petite fille, n'ont pu me retenir. J'espérais que le violent amour physique que vous m'inspiriez tuerait en moi les dangereux instincts. Au bout de quelques mois, j'ai été détrompé. De là est venu, subitement, ma froideur envers vous. Je vous ai dédaignée. Vous avez pris votre revanche, votre revanche de femme. Vous avez bien fait.

Mme Hardouin ne proteste pas, ne fait pas un geste; elle écoute, immobile, comme hypnotisée par son mari. Le notaire reprend:

--Il vaudrait mieux, à tous les points de vue, que nous reprissions chacun notre liberté. C'est une chose qu'un divorce seul pourra nous permettre. Je vous proposerais bien de me faire pincer en flagrant délit d'adultère avec la première guenon venue. Malheureusement, c'est impossible; cet acte immoral au premier chef m'enlèverait la confiance de mes clients; et j'ai besoin de leur confiance. Il faudra donc vous dévouer et entendre le divorce prononcé en ma faveur. Cela, dans l'état actuel des moeurs parisiennes et parlementaires, ne saurait vous gêner. Quand vous serez madame Courbassol.....

Mme Hardouin sursaute.

--Il faut que vous soyez Madame Courbassol, prononce lentement le notaire. Il le faut. Prenez vos précautions; au besoin, je vous aiderai. Je regarde donc la chose comme faite; et je vous considère dès ce moment comme l'épouse divorcée du sieur Hardouin, femme Courbassol. Maintenant, écoutez bien. Dès que la Loi vous a liée à Courbassol, c'est-à-dire après que j'ai eu le temps de jouer le rôle de victime qui me vaudra considération et confiance, je lève le pied avec les fonds de mes clients. Je mets ces fonds en lieu sûr, et je me constitue prisonnier. Je suis jugé, condamné, le tout conformément aux usages du notariat, et incarcéré. C'est ici que je compte sur vous. Il faudra que, grâce à Courbassol et aux influences dont il dispose, vous me fassiez évader. Ces choses-là se font assez souvent avec la connivence du gouvernement. Je passerai pour mort, si l'on veut. Et je pourrai entreprendre tranquillement à l'étranger, et à l'abri de toutes demandes d'extradition, un petit trafic conforme à mes aptitudes réelles. La chose vous convient-elle, en principe?

--Mon Dieu! murmure Mme Hardouin au bout d'un instant, tout ce que vous venez de me dire m'étourdit tellement...

--Des étourdissements ne constituent pas une solution, ricane le notaire. Vous avez à choisir. La continuation de votre existence à Malenvers, existence qui vous déplaît et que je puis rendre pire dans tous les sens, ou bien la liberté et une vie nouvelle, agréable et facile. Si nous nous entendons, je vous indemniserai largement du temps que vous m'avez consacré. Quant à l'exécution du plan, je m'occuperai de tous les détails. Vous n'aurez qu'à me laisser faire. En principe, acceptez-vous?

Mme Hardouin, très pâle, incline la tête en signe d'assentiment.

--Je disais que vous n'auriez qu'à me laisser faire, continue Me Hardouin. Mais il faudra vous laisser faire aussi. Vous ne pouvez vous laisser pincer avec Courbassol. La loi vous interdit d'épouser votre complice. _Dura lex, sed lex_. Une idée. Si vous vous faisiez prendre avec ce petit officier, le lieutenant Maubart?

--Je lui ai écrit l'autre jour, murmure la notairesse, que je ne voulais plus le voir.

--Bon. Il viendra vous demander des explications. Prévenez-moi de l'heure.

--Mais, hasarde timidement Mme Hardouin, s'il ne vient pas?

--Dame! Alors, il y a Renard, mon premier clerc. Il y a longtemps qu'il vous aime.

--Oh! vraiment, proteste la notairesse... Mais, ajoute-t-elle, on peut toujours faire semblant...

--Ce ne serait pas suffisant, dit le notaire. Il se douterait de quelque chose, et il faut qu'il n'ait aucun soupçon. Du reste, une fois de plus ou de moins... Vous en verrez bien d'autres, dans la politique!... Renard est un gentil garçon; je ne l'ai pas augmenté depuis longtemps, et je suppose qu'il est resté à l'étude pour vos beaux yeux. Vous lui devez un dédommagement. Donnez-le lui.

Mme Hardouin se lève et fait quelques pas vers la porte. Son mari vient à elle, la main tendue.

--Si vous acceptez, ma chère amie, topez-là.

Elle met sa main dans celle du notaire, et sort. Me Hardouin, resté seul, se frotte les mains; puis, il vient fermer la porte vitrée et éteint le gaz.

Je ne dirai pas un mot des sentiments qui m'agitaient tandis que j'écoutais cette conversation. Je suis sorti du jardin, je suis rentré chez moi, et j'essaye de remettre un peu d'ordre dans le chaos de mes pensées. Personnellement, je me félicite de ce que j'ai fait ce soir; si j'avais attendu jusqu'à demain... Je l'ai échappé belle. Je garderai le silence sur tout ce que j'ai entendu, naturellement; et je ne veux juger personne. Cette femme, pourtant... Je l'ai aimée--un peu, beaucoup, passionnément--pas du tout. Le plus souvent, pas du tout. Et nous n'en parlerons plus.

A moins que...

A moins que je ne vous donne le dénouement, et même la moralité de l'histoire.

Tout s'est passé le mieux du monde. C'est-à-dire que Mme Hardouin a été surprise en flagrant délit d'adultère avec le premier clerc Renard; que le divorce a été prononcé entre les époux Hardouin au profit du mari; que l'ex-notairesse n'a pas tardé à devenir Mme Courbassol; que Me Hardouin a disparu avec les épargnes confiées à ses soins vigilants; qu'il a reparu, peu de temps après, et sans un sou; qu'il a été jugé et condamné à plusieurs années de réclusion; qu'il doit subir sa peine à la maison centrale de Saint-Orme, près de Malenvers; qu'il est actuellement incarcéré dans cette prison...

Non, non! Il n'y est plus. Il s'est évadé. Mon camarade, le lieutenant Labourgnolle, m'a raconté ce qu'il a vu, l'autre matin, étant de service à l'établissement pénitentiaire. Il a vu sortir de la prison un prêtre qui, lui a-t-on dit, était entré visiter les détenus avant qu'on eût relevé la garde. Ce prêtre, qui était accompagné par le gardien-chef, a été rejoint au dehors par un autre ecclésiastique, l'abbé Lamargelle; ils sont montés tous deux dans une voiture qui les attendait et qui est partie dans la direction d'une gare voisine. Labourgnolle a essayé de faire parler le gardien-chef, qui s'est drapé dans sa dignité et est resté muet. Mais Labourgnolle avait eu le temps de reconnaître le prêtre au passage, en dépit des précautions prises. Et il est sûr, complètement sûr, que ce prêtre n'était autre que le notaire Hardouin.

Moi aussi, j'en suis sûr; plus sûr encore que Labourgnolle. D'autant plus certain que Courbassol est, depuis quelque temps, ministre de la justice. Oui, c'est Hardouin que le gardien-chef de Saint-Orme aidait à s'évader; ce gardien-chef qui prétend ne connaître que le devoir et la consigne, qui est si horriblement dur pour les prisonniers, qui se vante d'être inflexible... La brute! Il y a deux mois environ, comme je commandais la garde à Saint-Orme, il vint durant la nuit, avec des chaussons caoutchoutés et une lanterne sourde, prendre le fusil d'un de mes hommes qui sommeillait en faction. Malgré toutes mes objurgations, il fit son rapport, assurant faussement que le soldat dormait à poings fermés. Et le soldat passa devant le conseil de guerre, et fut sévèrement condamné.

Je ne puis penser au crapuleux gardien-chef sans me rappeler, par une association d'idées assez naturelle, ce que m'a dit l'abbé Lamargelle: les gouvernements, anxieux d'enlever aux peuples, avant qu'ils aient appris à en faire un outil d'émancipation, la force militaire qu'on tremble de voir en leurs mains. Je songe alors au cri des soldats, de garde dans les chemins de ronde: Sentinelles, prenez garde à vous!...

Et cette pensée me revient souvent pendant les mois que je passe encore à Malenvers, m'ennuyant, ennuyé, ennuyant les autres.

XVII

Le 20 novembre 1890, je suis à Bruxelles. J'ai été envoyé en Belgique par le bureau des renseignements du ministère de la guerre. Ce bureau avait été avisé de la présence, dans la capitale brabançonne, de personnages suspects; son agent secret, un certain Foutier, l'avait mis au courant des allées et venues de ces personnages, mais n'avait pu l'informer du caractère de leurs occupations; les individus, vraisemblablement sujets britanniques, parlant anglais, et l'agent n'entendant pas cette langue. Le bureau des renseignements comprit la nécessité d'envoyer sur les lieux un officier parlant anglais et capable de se livrer au contre-espionnage avec intelligence. Cet officier n'existant pas au ministère, où l'on est trop patriotique pour connaître autre chose que les rudiments du français, il fut décidé qu'on le chercherait dans les corps de troupes. Mon père, immédiatement, me proposa; il avait vu là, du premier coup, une excellente occasion de me faire obtenir de suite une situation au ministère, et peu de temps après les galons de capitaine. Je fus mandé à Paris; la mission me fut confiée.

Je me suis rendu à Bruxelles et me suis abouché avec l'agent secret. Ce Foutier est un être ridicule, capable tout au plus d'être le plat valet d'une coterie. Son ignorance est sans bornes en dépit (on plutôt en raison) du ruban violet qu'il arbore à sa boutonnière; une sorte de commerçant louche qui n'évite la faillite que grâce aux subsides qu'il arrache à la naïveté de l'État-Major. Ce paltoquet m'a donné des informations, absurdes à première vue, sur les individus suspects, et m'a affirmé qu'il avait mis le gouvernement à même de s'assurer de machinations qui ne tendent à rien moins qu'à ceci: la conquête de la Belgique par l'Angleterre, appuyée par l'Allemagne.

Je me suis mis en campagne. J'ai filé, comme on dit, les individus désignés, deux hommes d'une trentaine d'années environ; je les ai épiés à l'hôtel du _Roi Salomon_, où ils sont descendus. J'ai vite acquis la certitude que ces personnages mystérieux n'étaient autres que de vulgaires voleurs. J'ai écouté, sans qu'ils s'en doutassent, leurs conversations qui m'ont vivement intéressé, car elles m'ont révélé un côté de notre vie sociale que j'ignorais profondément. (Voir _Le Voleur_.) Ce matin encore, j'ai déjeuné à l'hôtel du _Roi Salomon_, et j'ai entendu ces messieurs discuter au sujet de la vente de bijoux qu'ils ont achetés au prix faible, la nuit dernière, à des marchands qui dormaient.

Ma conviction étant établie, je me demande si je vais en faire part au nommé Foutier ou envoyer simplement mon rapport au ministère. Je ne tiens pas à revoir le nommé Foutier. Il m'a montré, il est vrai, des lettres émanant des chefs du second bureau qui le félicitent de son habileté et de son zèle, et dans l'une desquelles on lui dit: «Vous devez vous considérer comme un bénédictin.» Néanmoins, je persiste à me représenter le nommé Foutier moins comme un bénédictin que comme un frère quêteur. Mon unique entrevue avec cet être me suffit; elle m'a fait voir, une fois de plus, de quelle façon honteuse se gaspille l'argent des contribuables. Non, je ne reverrai pas le nommé Foutier. Ce n'est pas sa qualité d'espion qui me répugne, c'est son incapacité comme espion. Un espion peut avoir son intérêt, voire sa grandeur; il peut faire preuve de talent, de dévouement, même de génie... Et je pense à ce colporteur du plateau de Satory, qui s'appelait Holzung, qui était un officier allemand, qui était l'ami de mon oncle Karl, et qui tomba pour sa patrie, sous les balles d'un peloton d'exécution, au début de la guerre de 1870... Ce Holzung, qui ne se considérait sans doute pas comme un bénédictin, était un Prussien, et le Foutier, qui se considère probablement comme un Français, n'est qu'un ignorant mouchard. Il est digne de figurer, comme inutile utilité, à la suite des premiers rôles de l'actuelle tragi-comédie française, à la suite de ces épauletiers qui ne savent pas l'allemand et dont les épées se recourbent en pinces-monseigneur, à la suite de ces diplomates qui ne savent pas l'anglais et dont le verbiage ne constitue qu'un boniment d'escrocs.

Non, je n'irai pas voir le Foutier. J'aurais à lui dire que les hommes qu'il a pris pour des agents britanniques sont des voleurs, et il les dénoncerait pour avoir vingt francs,--ou la croix d'honneur si les coffres de l'Etat sont vides.--Je ne tiens pas à causer l'arrestation de ces criminels. D'abord, le voleur, le voleur franc, le cambrioleur, me dégoûte beaucoup moins que le charlatan militaire ou l'histrion politique. Puis, ces brigands m'ont vivement intéressé; ils ont presque excité ma sympathie; leur existence accidentée ne doit rien avoir de déplaisant; il ne faut pas oublier non plus que s'ils portent des instruments de destruction, c'est pour s'en servir. Tout le monde ne pourrait pas en dire autant. L'épée n'est souvent qu'un attribut de parade; mais la pince n'est pas une blague.

J'entre dans un café. Bien que l'établissement soit des plus vastes, j'ai peine à y trouver une place. Des gens affublés d'habits militaires, mais d'allure peu martiale, l'encombrent. L'armée belge, garde civique comprise, est en liesse; j'ignore pourquoi. Ce ne sont que chapeaux brodés, panaches, kaulbachs et casques; des sabres et des épées d'une longueur inouïe; des médailles pareilles à des fonds de casseroles; des aiguillettes comme des cordes à puits; des galons dont un collet étoilé arrête à grand'peine la marche ascendante et tortueuse; des épaulettes semblables à des cacolets; des plumets qui balaient la nue. Il y a tant de dorures qu'on ne voit guère les hommes, et j'éprouve une grande difficulté à évoluer parmi tous ces guerriers. Décidément, ils ont pris d'assaut toutes les chaises.

Pas toutes. Il y en a encore une, là-bas, tout au fond, devant une table à laquelle est assis un pékin qui lit un journal. Je vais lui demander la permission de prendre place en face de lui. Et je découvre tout à coup--réellement, ces choses-là n'arrivent qu'à moi!--que je connais ce pékin. C'est M. Issacar; M. Issacar qui se déclare, ma foi, enchanté de me rencontrer. Après quelques plaisanteries faciles sur l'armée belge, M. Issacar m'apprend pourquoi il se trouve à Bruxelles: une petite surveillance exercée sur l'entourage du général Boulanger. J'ai un léger mouvement de recul, mais M. Issacar fait semblant de ne pas s'en apercevoir.

--C'est là, dit-il d'un ton dégagé, une de ces missions qu'on est forcé d'accepter lorsqu'on a quelque ambition. Je voudrais me faire une petite situation; et, comme je n'ai personne pour m'aider, je m'aide moi-même, afin que le ciel me vienne en aide. Il y a l'honnêteté dans les buts et l'honnêteté dans les moyens; elles vont rarement ensemble, malheureusement; le mieux est d'en prendre son parti. Pour moi, je place l'honnêteté dans mon but; je ne dis pas: l'honneur, bien entendu; il appartient à l'armée. Du reste, il ne faut pas être trop terre-à-terre; ce qui est religion pour le peuple est la négation même de la religion pour les gens supérieurs. Et puis, qu'est-ce que c'est qu'un principe? Un expédient auquel on a laissé le temps de moisir. Pourtant, il ne faut pas médire des principes; ils nous épargnent une grande perte de temps. A propos, cher Monsieur, j'espère que vous n'avez pas perdu les heures que vous avez passées à Bruxelles?

Je suis tout interloqué et ne sais que répondre. Mais M. Issacar, à ma surprise plus grande encore, me tire de mon embarras en ajoutant:

--Je veux parler de la petite affaire dont vous étiez chargé; ces deux individus signalés... Vous savez que, d'une administration à une autre, la jalousie aidant, il n'y a guère de secrets. J'ai donc su... Je présume que vous n'avez pas eu de mal à découvrir la stupidité des informations du sieur Foutier.

--Ç'a été l'affaire de quelques instants, dis-je en me résolvant à parler sans détours. Ces agents anglais ne sont que des voleurs.

--Oui, répond M. Issacar; des gens qui commettent des actes extra-légaux. On a dit que les lois sont des inventions diaboliques qui permettent aux coquins de s'engraisser de la substance des imbéciles; voilà une parole que les scélérats en question auraient bien fait de méditer. Ils auraient sans doute commencé leur droit au lieu de faire des fausses clefs; ce n'est pas plus difficile. Ils aiment tant l'argent et ils sont si pressés d'en avoir qu'ils n'ont sans doute pas pensé à cela. L'argent, entre nous, est un fléau. Pourtant, si on le supprimait, cet argent qui seul donne de l'intelligence à la masse, la grande majorité de l'espèce humaine sombrerait immédiatement dans l'imbécillité sans fond et sans espoir. Pouvez-vous vous faire une idée de pareille catastrophe? Et pouvez-vous, si vous êtes en veine d'imagination, vous figurer la surprise des Anglais, lorsqu'ils apprendront dans quelques jours qu'ils sont sur le point de conquérir la Belgique?

--Comment apprendront-ils une chose semblable?

--Par la voie de la Presse française à laquelle sera communiqué le rapport que vous allez faire.

--Mais, dis-je, je me bornerai à déclarer dans ce rapport que l'agent Foutier a suivi une fausse piste, et que...

--Ne faites pas cela! s'écrie M. Issacar. Ne faites pas cela, ou vous briserez votre avenir; vous vous créerez des inimitiés qui ne pardonneront jamais. Je vous en préviens sérieusement. Je suis ici pour vous prévenir.

--Comment! Vous ne m'auriez même pas vu si je n'étais entré dans ce café où je vous ai aperçu par hasard.

--J'y suis entré sur vos pas, dit Issacar; je vous suis depuis votre arrivée à Bruxelles. Vous ne vous en êtes pas aperçu, mais c'est comme ça. Ce que vous deviez découvrir ici, je ne l'ignorais pas; je n'ignorais pas que les renseignements donnés par Foutier au ministère étaient erronés; je le savais d'autant mieux que, ces renseignements, c'est moi qui les lui avais fait tenir.

--Pas pour votre compte, je pense, car je ne crois pas que vous désiriez supplanter Foutier. Alors, à l'instigation de qui?

--C'est assez difficile à dire. A l'instigation d'un homme qui en représente plusieurs autres, qui en représentent un autre. Mettez, si vous voulez, que le premier s'appelle Camille Dreikralle; les seconds, Raubvogel, Triboulé, etc.; et le troisième, de Trisonaye.

--Vraiment, dis-je, de plus en plus surpris, je ne comprends pas...

--Je ne puis vous en dire davantage, répond Issacar. Du reste, si vous avez besoin d'explications supplémentaires, je crois que monsieur votre père pourra vous les donner à Paris. Écoutez seulement le conseil que je vous donne, de ne rien faire en hâte, et vous m'en remercierez.

Je ne réponds pas. Je ne sais, ni que croire, ni que penser. Il me semble bien qu'Issacar ne parle ni à la légère ni pour son propre compte. Mais alors, quelle est la signification, la portée du rôle que j'ai commencé à jouer sans m'en douter? J'ai été, je le vois, l'agent inconscient de tripoteurs haut placés probablement, qui maintenant réclament de moi un faux témoignage; et si je ne donne pas ce témoignage, je sens que je serai à leur merci et qu'ils me briseront comme verre. L'indescriptible horreur de la servitude militaire m'apparaît tout d'un coup. Et beaucoup de choses que je sais, que j'ai vues, qu'on m'a racontées, me reviennent soudain à l'esprit; je me rappelle aussi ces fameux rapports que mon père expédiait par kilos, et le coeur léger, lorsqu'il était attaché à l'ambassade de Berlin. Est-ce que tout, absolument tout, alors, serait fraude, rapine et imposture?

--En vérité, dis-je tout bas, ce ministère de la guerre est comme une caverne; on dirait qu'il n'y grouille que des coquins...

--Il y a quelques honnêtes gens aussi, ricane Issacar; il s'en fourre partout. Mais au fond, c'est un peu comme vous dites. Que voulez-vous? L'homme est très corruptible. Il ne peut se guérir d'un mal qu'en employant des remèdes qui lui donnent une nouvelle infirmité; la guerre produit la férocité; et la paix, la dépravation. Il faut ajouter que le pouvoir provoque souvent un scepticisme énervé chez l'homme qui l'exerce, et excite ses appétits.

--Cela n'excuse rien. On ne devrait pas oublier l'existence de la Patrie.

--Voilà le point, reprend Issacar. On ne devrait pas oublier l'existence de la Patrie, et on l'oublie. Et savez-vous pourquoi les gouvernants l'oublient? Parce que les gouvernés n'y pensent point. Qu'est-ce que c'est que la Patrie, pour le peuple en général? On a dit que ce n'était qu'un mot; mais c'est un peu plus; c'est un excitant; un stimulant aux tâches serviles et en somme inutiles; un stimulant comme le café, l'honneur, l'alcool ou le paradis. Les choses étant ainsi, quel peut-être le patriotisme des gens au pouvoir? Lorsque le peuple se décidera à faire de la patrie une réalité, ceux qui le gouvernent seront bien obligés d'en faire autant. Les foules ont toujours la sottise de croire que l'exemple doit leur être donné d'en haut; mais c'est elles qui ont à donner l'exemple; ou plutôt qui ont à donner des ordres. Ne croyez point aux souffrances des victimes; à côté de celles des bourreaux, elles n'existent pas. Si vous saviez combien d'hommes politiques, qu'on a taxés d'indifférence, ont déploré la torpeur des masses!

--Le canon les réveillera, ces masses!

--C'est possible, dit Issacar; bien que les gouvernements n'aient aucun intérêt à la guerre et n'en veuillent point. A propos. Dans l'éventualité d'une guerre entre la France et l'Allemagne, avez-vous pensé à l'intérêt que prendrait immédiatement le territoire belge? Étant donné que la France ne pourrait se défendre effectivement que par l'offensive; étant donné que les barrières élevées à l'Est par les Allemands sont infranchissables, et que ce serait folie pure d'aborder de front, si même possible, les défenses de Metz, de la forêt de Haguenau, et de Strasbourg, il est certain que c'est la Belgique qui ouvre la seule route praticable à une marche en avant vers l'Allemagne; le point de direction, afin de tourner la ligne de la Meuse et les places du Rhin, Mayence et Cologne, devant se trouver au nord de Düsseldorf, du côté d'Elberfeld, vers la vallée de la Ruhr. L'étude du territoire belge et de son système de défense est donc des plus nécessaires; on ne manque certes pas d'informations à ce sujet à Paris; mais j'ai lieu de croire que la plupart de ces informations sont incorrectes; et le jour où l'on voudrait envahir...