L'épaulette: Souvenirs d'un officier

Chapter 25

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C'est pourquoi ma surprise est grande lorsque, deux jours plus tard, j'apprends indirectement qu'il n'est bruit, au régiment et en ville, que de mon prochain mariage avec Mlle Pilastre. Après réflexion, je me décide à feindre d'ignorer ces rumeurs; mais je me promets aussi, me rappelant que l'amabilité de l'accueil qui me fut fait avait quelque chose d'insolite, d'étudier sérieusement les hôtes du Valvert à ma prochaine visite au château.

Je n'y manque point. Et je m'aperçois assez facilement qu'on a des vues sur moi. On a tort; je ne me marierai point, je m'en fais le serment à moi-même. Et là-dessus, je laisse venir. Mlle Pilastre est une jeune fille de vingt ans, jolie, mais très visiblement difforme; cette difformité paraît-il, est le résultat d'un accident. Intelligente, je le crois; sans pourtant pouvoir l'affirmer. Mlle Pilastre parle peu; sa timidité est très grande. Elle paraît décontenancée, dépaysée; elle a l'air peu accoutumée à la comtesse, sa tante, et au comte de Movéans, son oncle par alliance; elle semble n'avoir jamais vu le jeune vicomte. Ce sont là, m'a dit l'abbé, des choses qui s'expliquent aisément. Mlle Pilastre a toujours vécu très en dehors de sa famille; son père, le grand industriel parisien, était complètement pris par ses affaires; sa mère, qui mourut en 1886, avait une si mauvaise santé qu'il ne lui fut jamais possible de s'occuper de son enfant. La jeune fille a donc été élevée par sa marraine, Mlle de Lahaye-Marmenteau, soeur du général qui lui-même fut parrain de l'enfant. Mlle Pilastre, sur l'avis des médecins, a presque toujours vécu dans le Midi; elle n'a eu que peu d'occasions de voir ses parents; de plus, elle est d'un naturel assez réservé. Les yeux et les cheveux très noirs, la peau mate de Mlle Pilastre rappelant fortement le type italien, je cherche à savoir si Mme Pilastre, la mère, était Italienne. L'abbé me fait des réponses évasives. Il n'a pas l'air de tenir outre mesure à me voir convoler en justes noces. C'est un entremetteur peu convaincu.

La comtesse, au contraire, fait du zèle; elle ne me permet pas de décliner une seule de ses invitations, qui se succèdent rapidement; elle développe des aptitudes de marieuse fûtée, mais pas sans discrétion. Quant à Mlle de Lahaye-Marmenteau, elle ne me presse en aucune façon; c'est son sourire seul qui semble me dire: «Si vous n'épousez pas ma filleule, vous serez un sot.» Cette vieille demoiselle, qui a dépassé la cinquantaine, me plaît beaucoup; elle sait être vieille, et n'a ni les manières pédantesques ni l'amertume de la vieille fille. Elle a des convictions optimistes qu'elle pousse très loin; par exemple, elle croit que la guerre est une excellente institution destinée par la Providence à réduire la population mâle de la terre. Elle a des yeux bleus très vifs, une bouche en éveil, un air général de satisfaction; quelque chose de sautillant, dansant, jamais en repos, clignant sur de la joie, souvenue plutôt que ressentie; et beaucoup d'intelligence, très calme et très fine, là-dessous. Je ne me marierai pas, c'est certain; mais si je devais par impossible changer d'avis, c'est Mlle de Lahaye-Marmenteau qui opérerait ma conversion.

Cependant, au régiment, on jase. On parle de mes fiançailles comme d'un fait accompli. On me complimente de mon alliance avec une famille en si bons termes avec le général de Lahaye-Marmenteau; le général va être mis avant peu à la tête de l'État-Major général. Quel veinard je suis!... Je ne puis arriver à décourager les commérages. Je commence à penser qu'un mariage, à bien prendre, me serait plus utile que cinq ou six actions d'éclat. Et les actions d'éclat, où sont-elles possibles aujourd'hui? L'armée est devenue si peu militaire!... Quant à quitter le service... Le fait me serait sans doute possible, même facile; mais l'idée m'en est insupportable; je pourrais vivre sans épaulette, mais je ne me vois pas vivre sans épaulette... Un mariage, il est vrai, me priverait de ma liberté. Hé! Qu'est-ce que j'en fais, de ma liberté? Suis-je libre, seulement?... Me Hardouin, auquel je vais faire une visite, m'assure que le célibataire est le seul être qui ignore la liberté des moeurs. «Si vous voulez connaître cette liberté, dit-il, et en jouir, mariez-vous.» Le notaire me laisse entendre que je ne retrouverai pas l'occasion qui m'est offerte. Il m'assure que la difformité de la jeune fille est à peine apparente. «Du reste, ajoute-t-il, ce n'est point un brevet de longue vie.» Je médite, en m'en allant...

Au Valvert, on s'impatiente. La comtesse devient agressive. Le comte me prend à part, deux ou trois fois, et ânonne des choses. «Mariage... lien sacré... devoir patriotique... béni de Dieu... l'Eglise... l'Armée...» Mlle de Lahaye-Marmenteau, maintenant, entre en lice. Elle parle dix fois par jour de mon père, l'appelle invariablement «le héros de Nourhas, conquérant du Garamaka». Elle dit qu'il serait si heureux de me voir faire souche. Elle fait sonner très haut la fortune de sa filleule; elle ne cache pas non plus--loin de là--son intention d'en faire son héritière. Mais Mlle de Lahaye-Marmenteau est-elle riche?

On dit oui. Pourtant, aussi, on dit non. On dit qu'elle s'est ruinée pour son frère, autrefois, et s'est ainsi condamnée au célibat; et que depuis ce temps le général subvient à ses besoins. On dit que les Lahaye-Marmenteau n'ont pas le sou. On dit que le général, bien que dépensant à pleines mains--c'est surtout à sa «générosité» qu'il va devoir, demain, sa situation à la tête de l'État-Major--n'a rien à lui. On dit qu'il se procure des fonds par des moyens douteux. On dit, pourtant, que ses mariages--et surtout le second--lui ont valu de grosses sommes. Mais on dit, encore, que sa présente femme a obtenu une séparation de biens. Que croire? Je sais pertinemment, pour ma part, que le général s'est livré à des trafics auxquels ne songerait même pas un homme riche; mais... Après tout peu importe; il est certain que M. Pilastre est riche. Est-ce sûr?... J'interroge l'abbé, qui me déclare que, s'il faut en croire des gens bien informés... Il me sonde; il cherche à connaître mes intentions. Je le presse: dois-je songer au mariage? Il répond comme l'avocat de Panurge. Je le quitte--décidé à dire le soir même à la comtesse que je ne veux pas me marier.

Mais, le soir, j'ai à peine le temps d'apercevoir la comtesse; elle est indisposée et se retire de bonne heure. Et Mlle de Lahaye-Marmenteau me montre une lettre de son frère le général, lettre qu'elle vient de recevoir et qui contient des phrases excessivement flatteuses pour mon père et pour moi. Et puis, le hasard fait que j'ai une longue conversation avec Mlle Pilastre; une conversation telle que je ne l'aurais jamais espérée, pleine de charme. Mlle Pilastre ne me produit plus l'impression qu'elle m'avait donnée tout d'abord, celle d'un pauvre petit animal apeuré; elle me semble une douce imperfection, très délicate et très intéressante, anxieuse de l'harmonie qui vibre dans le bonheur qu'on reçoit et qu'on donne. Je sens chanceler mes résolutions. On a beau dire, un mariage... Pourtant... Que faire?...

* * * * *

Et voici quelqu'un, tout d'un coup, qui m'apparaît pour me dire ce qu'il faut faire. Adèle Curmont. Je reçois un mot, une après-midi, m'annonçant qu'elle vient d'arriver de Paris et qu'elle m'attend, toute affaire cessante, à l'hôtel du _Chariot d'Or_. Me rappelant le «sans rancune» avec lequel elle a pris congé de moi à Angenis et la façon dont elle a tenu parole, au dire du général de Porchemart, j'hésite à me rendre à l'invitation. Je m'y décide cependant, peut-être autant par curiosité que par crainte.

Adèle m'apprend, dès les premiers mots, qu'elle sait que je vais me marier. Il paraît que M. Pilastre, auquel sa fortune de grand industriel, plus encore que son grade dans la territoriale, assure de nombreuses amitiés au Cercle Militaire, s'y est vanté du prochain mariage de sa fille avec le fils du héros de Nourhas. La nouvelle a été colportée avec d'autant plus d'activité que la richesse de M. Pilastre lui crée bien des envieux, et que sa paternité réelle fait l'objet de plus d'un doute; je n'ignore pas, probablement, que jusqu'à ces temps derniers M. Pilastre avait toujours été tenu pour célibataire et que personne n'a jamais connu sa femme. Ou bien, ne suis-je au courant d'aucune des légendes qui circulent à ce sujet?

Adèle parle d'une voix moqueuse, pointue, méchante, qui m'inspire une grande défiance. Et puis, je me sens peu à mon aise sous son regard clair, froid, qui darde comme une flèche de volonté. Je devine en cette femme, dont la beauté est grande et les manières élégamment simples, une science complète de la vie, une énorme habileté à poser et à résoudre les problèmes de l'existence moderne. Ce qu'elle a fait et ce qu'elle fut, je l'ignore ou peu s'en faut. Mais je sens qu'elle est devenue un être de calcul et de force implacable; et je dois courber mon orgueil devant sa supériorité. Du reste, elle semble me traiter un peu en quantité négligeable; elle n'a pas fait paraître la moindre émotion en m'apercevant, me parle aussi posément que si elle m'avait vu hier encore, et a même repris tout de suite un tutoiement qui me gêne... Je réponds que je n'ai entendu parler de rien et que les cancans n'ont pour moi aucun attrait; que, d'ailleurs, je n'ai nullement pris la résolution d'épouser qui que ce soit.

--Tu as raison, dit Adèle. Tu n'es pas poussé au mariage par des raisons d'honneur, n'est-ce pas? Un homme d'honneur, je le sais, doit toujours payer ses billets protestés et ses dettes de jeu, même s'il doit se marier pour trouver de l'argent. Mais tel n'est point ton cas, j'en suis sûre. Un mariage même avec une demoiselle plus ou moins apparentée à des archevêques à plume blanche, ne te servirait pas à grand'chose. Vois-tu, il n'y a rien à faire sous l'épaulette. La carrière militaire n'a plus d'issue. Ni pour les intelligents, ni même pour les sots. Regarde, par exemple, ces deux hommes: Boulanger et Porchemart. Ils avaient tous deux tout ce qu'il faut pour réussir. Boulanger était un imbécile et avait pour lui tous les imbéciles. Porchemart était une intelligence et il était seul. Cependant ils n'arrivent à rien, ni l'un ni l'autre. Pourquoi? Parce qu'ils portent l'épaulette. Et les gens qui portent l'épaulette sont désormais les sous-ordres, les comparses ou les victimes des gens qui ne la portent point.

--On ne réussit pas toujours non plus, dis-je en ricanant, dans les professions civiles. Ton frère, si je voulais citer quelqu'un... Je lis les journaux, tu sais.

--Tu ferais mieux de lire l'Annuaire, répond Adèle froidement. Tu y verrais depuis combien de temps tu es lieutenant. Quant à mon frère, il a mal tourné, c'est vrai. Mais, mon cher, c'est grâce à moi. J'avais une vengeance à satisfaire, tu te rappelles? Je lui ai lancé une petite femme, dans sa préfecture; une petite femme dont j'étais sûre et qui avait les dents longues. Il a commis des faux. Pas grand'chose, par le temps qui court; mais ils sont tombés dans mes mains. C'est moi qui ai provoqué le scandale, indirectement. On a été obligé d'arrêter Albert. C'était le bagne. Le gouvernement, au dernier moment, lui a permis de s'échapper, de disparaître. Réflexion faite, je préfère le laisser où il est--à perpétuité.

--Où est-il?

--A la Trappe. Il est trappiste. Il édifie le couvent par sa dévotion. (Adèle éclate de rire). Ah! non! Quand je pense qu'il a fait enterrer maman civilement!... Quelle farce!...

J'ai un frisson. Je ne puis m'empêcher d'admirer et d'envier, presque, la force de volonté de cette femme; et cette énergie féroce m'épouvante. Adèle m'attire et m'effraye. Je sens qu'elle serait à moi, tout à moi, si je voulais, en dépit d'elle-même; n'est-ce pas parce qu'elle a été à moi qu'elle est ce qu'elle est, qu'elle a fait ce qu'elle a fait, que toutes ces choses sont arrivées? N'est-ce pas à moi, de moi peut-être, sa cruauté et sa volonté? De moi?... Je suis fouetté de cette vérité, que je n'osais m'avouer: que je suis un être veule; et de cette autre vérité, que je pressentais: qu'Adèle est très dangereuse. Du reste, si je l'ignorais, je l'apprendrai maintenant.

--Écoute, dit-elle, je suis méchante, et je n'oublie rien. De toi aussi j'ai voulu me venger.

Je ne la laisse pas achever. Je lui répète ce que m'a dit le général de Porchemart à ses derniers moments. Elle reste impassible.

--Je ne regrette rien, dit-elle quand j'ai fini. Mais Porchemart a bien fait. C'est-à-dire que je suis heureuse qu'il ait agi ainsi. Autant que tu sois indemne, après tout; je crois que j'aurais eu un remord. Quant à Porchemart, il a fait ce qu'il a pu, ce qu'il a osé! Rien. Pas de nerf, pas de moelle. Même lui. Pas un seul homme, pas un seul. Tiens...

Rapidement, d'une voix où vibre le mépris et parfois la colère, elle énumère en les qualifiant les nombreuses personnalités du monde politique, militaire et financier qu'elle a connues, qu'elle a pu voir et juger comme peut juger une aventurière intelligente. Quelle galerie! Des types défilent, défilent, hideux d'infamies et lamentables de sottises, glaires d'humanité, toute la France dirigeante contemporaine.

--Et il faut trouver un homme là-dedans! s'écrie-t-elle. Il faut, car une femme ne peut agir seule, en ce beau pays de France. Et je veux agir, moi... J'en ai trouvé un--la moitié d'un, le quart, le vingtième.--Ce n'est pas le plus vil, mais c'est un des moins nuls. Il m'offre sa main. J'hésite. C'est un être qui ne saura jamais résister à l'appât d'une poignée de gros sous; il se noiera, un jour ou l'autre, dans une cuvette de fange. Et je resterai là, avec un nom déshonoré qui m'imposera l'honnêteté la plus scrupuleuse; et il faudra que je devienne, pour vivre, rédactrice d'un journal de modes... J'aimerais mieux autre chose. J'aimerais mieux toi.

Je sursaute. Moi! Parce que je serais plus malléable que les autres dans ses mains, sans doute. Ou n'est-ce qu'un piège qu'elle me tend? La haine de la femme supérieure commence à me saisir; la peur haineuse de la femme exempte de cette faiblesse, sentimentale et nourrie de vieux rêves, qui rend ses soeurs si vulnérables. Adèle se rapproche de moi et reprend:

--Il y a de grandes choses à faire. La face du monde est sur le point d'être changée, et de grandes convulsions sont proches. Ces convulsions, c'est le choc des grandes armées nationales qui les provoquera; il faut donc que ces armées deviennent conscientes de leur mission; qu'elles sachent, au moins, que leur état présent n'a pas de sens. Et cela, c'est un soldat seul qui le leur apprendra; c'est un soldat seul qui jettera ces troupeaux humains sur la route de l'avenir...

Je me rappelle une phrase prononcée, il y a bien des années, par le colonel Gabarrot: «Les portes du futur ne s'ouvrent pas toutes seules; et il faut que le soldat vienne, et les enfonce à coups de canon.» Adèle continue, d'une voix rapide et profonde, convaincue:

--N'est-ce pas pitoyable, le spectacle de cette Europe armée jusqu'aux dents et tremblant de peur? De cette armée française qui parade et fanfaronne avec les duplicata de ses drapeaux? De ces peuples se saignant aux quatre veines afin d'entretenir ça? N'est-ce pas honteux, cette couardise de la nation française vautrée sur sa défaite et qui hurlerait de terreur si on lui disait cette chose si simple et si certaine: qu'elle n'échappera pas à la fatalité d'une guerre contre l'Allemagne? Et il y a tant de braves parmi ces lâches! Il faut un soldat pour changer tout cela, de fond en comble; pour faire de l'armée, en réalité, l'Armée Nationale; pour mettre fin au honteux gaspillage pratiqué par les voleurs tricolores qui organisent la déroute. Il faut un soldat, mais un soldat qui ne soit plus entravé par les liens des coteries militaires et qui ait brisé la ridicule épée de parade que lui confie un gouvernement de vaincus! Ah! ce qu'il pourrait faire, cet homme-là! Comme son geste large balayerait les Mayeux de la Défaite et les Tartufes de la Revanche! Comme sa voix appellerait à l'Acte nécessaire les Français qui veulent vivre!...

Une stupeur m'enveloppe, ligotte mon entendement. Cette femme pratique est une idéologue, une idéologie vivante! Est-ce que l'action, donc, n'est point possible sans l'illusion? Sans l'aveuglement partiel et voulu qui permet l'enthousiasme? Est-ce que trop regarder les différents aspects des choses, trop voir toutes les faces d'une question, est-ce que cela estropie l'énergie, l'annihile? Je sens que ce qu'il y a de plus lugubre en moi, ce n'est pas mon manque de volonté; c'est mon désir mou de vouloir. Je pense que je ressemble à mon pays... Adèle parle toujours, véhémente, avec une lueur dans les yeux qui m'effraye, et que je n'ose soutenir de peur d'être tiré hors de moi-même. Elle développe son plan, expose ses projets. Elle dit que je puis entrer d'emblée dans le monde politique, que mon élection est assurée, qu'elle a de l'argent, qu'elle saura en trouver, qu'elle agira avec moi et pour moi, qu'elle ne demande que sa part d'action à mes côtés...

Je ne l'écoute plus, je ne peux plus l'écouter. Je crois qu'elle a raison; que tout ce qu'elle dit est vrai, est possible, serait grand. Mais je suis las, las. C'est une lutte qu'elle me propose; et je me sens incapable d'un effort, incapable de tout. Je suis pénétré d'un besoin subit et absurde d'aimer, d'être aimé, de vivre tranquille, hors du monde. La lutte... Et si elle est vaine? Me donner tant de mal pour rien, comme tous les autres!... Le bonheur, plutôt... Mais où? Comment? Je songe à des sottises. Je pense qu'Adèle a quatre ans de plus que moi, qu'elle a trente-deux ans, qu'elle a eu des aventures, des amants... Toutes ces pensées roulent les unes sur les autres en mon cerveau, s'enchevêtrent, tournoient, tourbillonnent, s'écroulent. Et je me découvre subitement la volonté arrêtée, forcenée, de refuser les propositions d'Adèle. Je me _découvre_ cette volonté. Des raisons affluent, aussitôt, empesées d'orgueil, raides de fierté. Ne suis-je pas officier? Ne porté-je pas l'épaulette? N'ai-je pas l'avenir largement ouvert? De quoi se mêlent-elles, ces femmes? La hantise perpétuelle du sexe--qui s'offre avec des primes.--Celle-ci apporte une fortune, des protections. Qu'elle les garde! Celle-là prétend apporter du bonheur, de la gloire. Du bonheur, je puis m'en passer; de la gloire!... je vois des soleils là-bas, à l'horizon...

Je déclare à Adèle que je réfléchirai; que je ne sais pas; que je verrai; que je la mettrai, dans deux jours, au courant de ma décision; qu'elle m'a vivement intéressé. Elle me laisse partir, étonnée.

Je reviens chez moi énervé, exténué, comme écrasé du poids de toutes les choses que je ne veux pas faire..... Après tout, si je demandais la main de Mlle Pilastre? La vie serait agréable, facile..... Trop facile, trop réglée d'avance, trop monotone. Il convient de laisser place à du pittoresque, à de l'inattendu. Des sentimentalités accourent, pour boucher les trous du raisonnement avec le carton-pâte de leurs truismes, avec leurs loques de souvenirs. Je me rappelle le mariage de ma mère, mariage d'argent, si malheureux; je me rappelle la recommandation de ma grand'mère: n'épouser qu'une femme que je serai sûr de rendre heureuse..... Cependant, si j'écrivais à mon père pour lui demander conseil? Il se moquerait de moi. Si j'écrivais à Gédéon Schurke pour le prier de m'éclairer au sujet des rumeurs dont Adèle m'a parlé? Je commence une lettre; ne l'achève point. Je me décide, avec toute l'inflexible détermination des irrésolus fatigués, à ne pas épouser Mlle Pilastre. J'en donne l'assurance, le soir même, à l'abbé Lamargelle, qui ne me croit point; qui ne croit pas à mon désir de repos, ou plutôt d'inaction; qui me prend pour un profond ambitieux; qui me soupçonne de vastes desseins; que je laisse très intrigué, pensif. J'en informe la comtesse de Movéans, à laquelle je déclare que je ne puis songer au mariage avant d'avoir reçu les épaulettes de capitaine. La comtesse semble désolée. Quelques heures plus tard, Mlle de Lahaye-Marmenteau et sa filleule partent pour Paris.

Ce départ me soulage. Enfin, voilà quelque chose de fait. Maintenant, au tour d'Adèle; ses propositions..... Je me remémore ces propositions dans leurs moindres détails, je les analyse, je les critique. Au fond, elles ordonnent systématiquement beaucoup de conceptions, d'idées, d'opinions, de projets qui se profilèrent déjà, plus ou moins fantomatiques, devant mon esprit. Des choses possibles, certes; mais dont l'ombre m'épouvante; auxquelles je n'ose penser que quelquefois, à la sourdine; auxquelles je me défends de penser. L'idée seule d'une tentative de réalisation me terrifie: la crainte de l'effort à faire, d'abord; mais aussi l'horreur de toute rébellion, inculquée par plusieurs années d'existence passive. J'arrive à me persuader à moi même que toute entreprise est vouée à l'avortement; qu'Adèle me trahirait..... Je vais la prier, le lendemain, de ne pas compter sur moi. Je parle de devoir, de principes, d'honneur militaire... Elle m'écoute sans un mot, une flamme de colère dans les yeux, une moue de dégoût sur les lèvres.

Rentré chez moi, je suis saisi d'une grande fièvre d'action. «Soyons homme!» me dis-je. Je pense à arriver aux plus hauts grades à la force du poignet; à travailler d'arrache-pied; à me faire recevoir à l'École de Guerre. La nullité vaniteuse de quelques capitaines brevetés que j'eus l'occasion de coudoyer, et que je me rappelle, me fait renoncer à ce projet sitôt ébauché; du moins, c'est un prétexte que je me donne. Et puis, est-ce que mon père a jamais eu besoin de tant étudier, pour décrocher les trois étoiles? Je ferai comme lui. Du moment qu'on porte une épaulette..... Là-dessus, j'éprouve le besoin de converser quelque peu avec Mme de Rahoul.

--Figurez-vous, madame, lui dis-je, qu'on m'a proposé de donner ma démission et de me lancer dans la politique.

--Seigneur! s'écrie-t-elle. Donner votre démission! Mais à quoi pense-t-on? Abandonner la carrière militaire! Renoncer à l'épaulette! Quelle folie! Voyez-vous, mon cher enfant, il n'y a que les gens qui appartiennent, qui ont appartenu à l'armée, qui sachent la comprendre et l'apprécier.....!

La bonne dame parle, parle; elle dit que la profession militaire est la plus belle de toutes; elle dit que le désintéressement, l'héroïsme ne se trouvent intacts que sous l'uniforme; elle dit des choses qui heurtent mon esprit et calment mes nerfs; elle s'interrompt, elle reprend,--elle somnole.....

..... Plus ou moins ouvertement, les camarades du régiment se moquent de moi. Ces dames ne me trouvent pas en formes, décidément. La filleule du général de Lahaye-Marmenteau m'a plaqué, comme m'avait déjà plaqué la notairesse. Mon amour-propre est blessé. Si je pouvais prouver à ces cancaniers que je suis rentré en grâce auprès de Mme Hardouin? Je cherche un moyen; et je crois en avoir trouvé un.

* * * * *

Il existe au bout de la propriété du notaire une petite porte par laquelle, il n'y a pas encore longtemps, je m'introduisais souvent dans le jardin, vers les minuit; je me dirigeais avec précaution jusqu'à la maison; je lançais du gravier contre la fenêtre de la chambre occupée par la notairesse, et cette épouse adultère descendait me chercher quelques instants après. J'ai conservé la clef de la petite porte. Si je recommençais le manège qui m'a si souvent réussi? Il est justement onze heures et demie.....