L'épaulette: Souvenirs d'un officier
Chapter 24
Je vous décris là un manège auquel j'eus le plaisir d'assister plusieurs fois, et que la psychologie--c'est si commode et ça coûte si peu!--m'a permis d'expliquer de la façon suivante. La dame, qui est sans doute mariée et riche, s'ennuie; son mari, qu'elle n'aime pas, lui mesure les satisfactions auxquelles elle croit avoir droit; son existence provinciale, routinière et mesquine, lui déplaît; des rêves vagues d'indépendance qui la hantent depuis longtemps, peut-être depuis toujours, se sont cristallisés tout à coup en des besoins violents et plus qu'à demi conscients d'immoralité. Ces désirs l'ont saisie puissamment, ne la lâchent pas; son imagination vagabonde autour d'une image toujours la même, de plus en plus fascinante.--Cette femme-là est bonne à faire.
Toute la question est de savoir si c'est pour moi que le four chauffe. La maison blanche, Mme de Rahoul me l'a dit, appartient au principal notaire de la ville. J'apprends que ce notaire s'appelle Me Hardouin. Hardouin, voilà un nom qui réveille en moi des souvenirs, qui est comme un écho de mon enfance; et l'image se précise aussitôt; je me revois, avant la guerre, conversant dans le jardin de M. Curmont avec un jeune homme qui est le premier clerc de Me Larbette, le notaire de Preil, et qui s'appelle Hardouin. Si le Hardouin de Malenvers était le Hardouin de Versailles?...
C'est lui. Il se souvenait parfaitement de moi, de ma famille, et a été enchanté de me revoir. Nous sommes à présent les meilleurs amis du monde et je suis fréquemment invité à la maison blanche. Mme Hardouin est vraiment très belle et très captivante; je suis à peu près sûr maintenant que mes déductions de psychologue étaient des plus justes; pourtant, je n'ai point cherché à mettre à profit l'état mental de la notairesse. J'aurais quelque scrupule à tromper Me Hardouin; c'est un homme fort intelligent, d'une grande pénétration, et qui me plaît beaucoup. Il a pour amis plusieurs hommes qui m'intéressent aussi vivement. Je ne veux pas parler de l'avocat Courbassol, politicien hors cadres, verbeux et vide, auquel le notaire témoigne une ironique déférence, et qui fait une cour assidue à Mme Hardouin. Je pense surtout à l'abbé Lamargelle, un personnage bien curieux.
Faire le portrait physique de l'abbé serait assez difficile, et je préfère laisser ce soin à d'autres. Il est, pour le moment, professeur d'un garçon d'une douzaine d'années, assez niais, le fils du comte de Movéans et de la comtesse, née Pilastre. Il ne semble pas que ce poste soit autre chose qu'une sinécure; les commérages, il est vrai, assurent que l'abbé sacrifie à la mère le temps qu'il ne consacre pas au fils; mais faut-il ajouter foi aux commérages? Le sacrifice, d'ailleurs, n'aurait rien de particulièrement pénible. La comtesse est une femme jolie encore, aimable, que ne défigure pas l'embonpoint de la quarantaine; des manières vives, un peu trop primesautières, qui trahissent l'impétuosité du sang et l'origine plébéienne; la voix d'une franchise étudiée, la physionomie d'une Parisienne futée, un peu blasée, beaucoup curieuse, avec des paillettes de rire dans les yeux et l'amertume d'un pli sarcastique au coin des lèvres. Le comte est un être maigre et long, terne et solennel. Il descend d'une vieille famille du Poitou, et l'abbé l'appelle «un vase des Deux-Sèvres». Ce n'est pas, pourtant, un vase d'élection; il a fait trois fois appel à ses concitoyens, et trois fois ses concitoyens ont refusé de l'envoyer siéger au Parlement. De dégoût, M. le comte de Movéans a transporté ses pénates de Niort à Malenvers. Il a acquis, au sortir de la ville, une grande et belle propriété, le château du Valvert. C'est là que j'ai eu récemment l'honneur de faire sa connaissance.
L'abbé, qui m'a présenté, m'avait prévenu de la complète nullité du comte; il n'avait pas exagéré. Intellectuellement, cet aristocrate est un fantôme; et les idées qu'il exprime en phrases toujours les mêmes ont perdu leur dernière goutte de sang, au siècle dernier, sous le couperet de la guillotine. Comment des créatures semblables peuvent-elles exister de nos jours?
--On les fabrique, dit l'abbé; et non sans difficulté, croyez-le. Pour ma part, je me donne un mal énorme à faire de mon jeune élève le digne successeur de son père. J'y réussirai, car je me pique d'honneur; mais c'est souvent pénible. Vous avez quelque peu parlé avec le jeune homme et vous avez facilement sondé la profondeur de sa sottise. Cette sottise, vous l'avez deviné, ne peut être naturelle. Laissé à lui-même, cet enfant serait devenu un Movéans-Pilastre, un aristocrate dans lequel se serait agité le bourgeois; un bourgeois possédé d'un aristocrate. De ce conflit dans un être moyennement doué aurait pu naître quelque chose. C'est ce quelque chose que je suis chargé de condamner à l'avortement. L'enfant, au lieu de devenir un Movéans-Pilastre, deviendra donc un Movéans tout court; vicomte d'abord; comte ensuite. Homme, jamais.
--Des hommes dans les rangs de l'aristocratie seraient cependant utiles à l'Église pour sa lutte contre les peuples.
--Des hommes ne sont utiles qu'à eux-mêmes, dit l'abbé. Du reste, l'Église ne lutte point contre les peuples. Elle les bénit. C'est bien suffisant. J'oserais dire que l'Église est faite pour les peuples si je n'étais convaincu que les peuples sont faits pour l'Église. Les peuples d'aujourd'hui, surtout. Leur vie est essentiellement religieuse. La raison d'être de leur existence, qui est aussi la base même de la religion, c'est la croyance irraisonnée, l'obéissance aveugle. On croit sans examen, sans discussion, par simple besoin de croire. On a foi dans l'État, dans la presse, dans la science, dans l'armée, dans tout ce qui a l'audace de prétendre exister; on a foi dans le progrès, et, chose plus étrange encore, on a foi dans la perpétuité du présent. C'est seulement en soi-même que l'homme refuse de croire. Époque religieuse, cher monsieur. Époque de foi, de paix et de résignation, et que menace un seul danger.
--Lequel?
--Les grandes armées nationales. Les peuples sont comme des enfants qui ne demandent qu'à rester bien sages, mais entre les mains desquels on commet l'imprudence de laisser un instrument dangereux; un jour ou l'autre, une catastrophe se produit. L'Eglise, heureusement, s'est rendu compte du péril. Par un savant système d'alliances, d'ententes, auquel le Vatican travaille activement, je le sais, on arrivera à équilibrer à peu près les forces européennes. Puis, après une campagne habile et sans doute longue, à laquelle viendra sûrement en aide l'imbécillité des socialistes, on réussira à présenter aux nations, comme un bienfait, la transformation des grandes armées actuelles en armées réduites. On arrachera de leurs mains une force qui pourrait devenir un facteur de libération et on les ramènera au système des armées prétoriennes. Cela se fera tout simplement, vous verrez.
--Je ne pense pas. On serait forcé de laisser sur le pavé, chaque année, quelques centaines de mille hommes.
--Cela augmenterait l'indigence, voulez-vous dire? Petite affaire. Ça se tassera. Ça s'égalisera. La misère, comme les liquides, tend vers son niveau.
Je vais assez souvent au Valvert. La comtesse est fort aimable pour moi; le comte lui-même semble m'avoir pris en amitié; cela vient sans doute de ce que je me suis fait une règle de ne jamais lui poser une question. Quant à l'abbé, j'ai toujours grand plaisir à le voir; son ironie me met, ou me remet, du cynisme dans l'âme, me donne un amer et pressant désir de vivre, de dépenser des forces. Et je me souviens, à ces moments-là, que Mme Hardouin est très belle; et j'en redeviens amoureux, éperdûment amoureux.
C'est une chose, je pense, dont Mme Hardouin se doute un peu, mais qu'elle doit feindre d'ignorer jusqu'à ce que j'aie fait l'indispensable déclaration. Et cet aveu nécessaire des sentiments qui m'agitent m'est assez difficile. Ce n'est pas que je sois arrêté par les scrupules qui m'avaient retenu tout d'abord; j'ai acquis la conviction que Me Hardouin se préoccupe fort peu de ce que peut faire sa femme; toute l'affection du notaire est certainement concentrée sur une enfant qu'il a eue d'un premier mariage, une petite fille de dix ans environ. Les obstacles auxquels je faisais allusion sont purement matériels.
La maison du notaire est transformée, depuis quelques temps, en une sorte d'agence électorale. Le député de Malenvers, le vieux Laventoux, est mort dernièrement et la ville doit lui donner un remplaçant. Les conservateurs, qui mascaradent en boulangistes, ont choisi pour leur champion un avocat clérical nommé Letonnelier, et le candidat des républicains est l'avocat Courbassol, gloire locale, ancien député de Paris auquel la grande ville, aux dernières élections, a préféré un boulangiste. Le gouvernement fait l'impossible pour assurer le triomphe de Courbassol; et Me Hardouin travaille énergiquement au succès de l'homme dont la continuelle présence chez lui fait tant jaser, et qu'il méprise assurément. La politique a de ces mystères.
Comme il m'est impossible d'avoir avec Mme Hardouin, chez elle, l'entretien que je désire, je m'avise d'un expédient. Je sais qu'elle se rend assidûment à l'église, chaque soir, afin d'ouïr les sermons d'un moine que le gouvernement a secrètement chargé, dans le département, d'une mission des plus délicates. Les gens au pouvoir, justement effrayés des progrès rapides de la dépopulation, ont fait marché avec certaines congrégations qui ont entrepris de prêcher, par toute la France, la bonne parole de la fécondité. Les prédicateurs en robes brunes, blanches ou noires effrayent les femmes volontairement stériles de l'horreur des châtiments éternels; ils stigmatisent la prudence conjugale; jettent l'anathème aux ablutions; déclarent au nom du ciel que l'eau bénite doit suffire à une épouse chrétienne. Les femmes, que terrorise l'idée d'être exclues de la sainte table, au vu de toute la ville, promettent d'obéir aux recommandations du moine, et y obéissent quelquefois.
C'est au cours du sermon d'un capucin repopulateur que j'ai pu entamer avec Mme Hardouin, auprès de laquelle je m'étais placé comme par hasard, une petite conversation d'un tour légèrement immodeste. Et je n'ai pas quitté la dame, que j'avais reconduite chez elle, avant de lui avoir fait, ainsi qu'on disait autrefois, l'aveu de ma flamme. Cette flamme, j'espère que Mme Hardouin consentira, comme on disait encore, à la couronner. En fait, elle m'accorde un rendez-vous; puis, un second; puis, un troisième. Et enfin, un soir, elle couronne....
Le lendemain de ce soir-là, le lieutenant Labourgnolle, un bon camarade, me déclare avoir vu sortir de ma maison Mme la notairesse; comme supplément d'informations, il ajoute qu'il l'a vue entrer, un quart d'heure plus tard, dans la maison qu'habite Courbassol. Est-ce possible?... Comme psychologue, persuadé qu'il n'y a que le premier pas qui coûte, fût-ce un pas redoublé, je suis assez disposé à admettre la chose; mais comme amoureux, je me rebiffe.....
D'ailleurs, Courbassol serait trop heureux; il aurait toutes les chances à la fois. Il vient d'être élu député à une forte majorité. Cette élection a produit dans Malenvers une sensation énorme.
Cette sensation, pourtant, disparaît sous l'émotion que causent coup sur coup plusieurs vols très importants, commis dans la ville ou aux environs, et dont les auteurs restent inconnus. Ces cambriolages audacieux se répètent à de courts intervalles; on dirait que les criminels agissent d'après un plan très habile et sur des indications certaines. Le colonel de dragons vient d'être volé d'une quantité de titres, valeurs allemandes pour la plus grande partie: actions de la Brasserie des Jésuites de Ratisbonne, actions des Tramways de Munich, titres de Chemins de fer prussiens et du Sud de l'Allemagne, lettres de gages de la Banque bavaroise, etc., etc. Le brave colonel est désolé; non seulement d'avoir été dépouillé d'une centaine de mille francs, mais surtout d'avoir été obligé de laisser savoir qu'il contribuait, financièrement, à la prospérité de gens qu'il doit considérer comme ses ennemis. Après tout, les artilleurs seulement s'étant, jusqu'à présent, vantés d'avoir du flair, on ne peut reprocher à un dragon de ne point trouver d'odeur à l'argent.
Une nuit que je sortais furtivement de la maison de la notairesse, dans la chambre de laquelle je me hasarde de temps en temps, j'ai aperçu, en traversant le jardin, de la lumière à l'une des fenêtres du rez-de-chaussée. Je me suis approché à pas de loup; j'ai distingué, à travers les vitres, Me Hardouin qui semblait donner des explications à un personnage dont, malheureusement, je n'ai pu voir la figure. Ce conciliabule, à deux heures du matin, m'a paru singulier; et j'ai fait part des conjectures qu'il m'a suggérées, aussitôt que possible, à la notairesse. Elle s'est troublée, a commencé à parler de choses très graves, s'est rétractée, a fini par déclarer qu'elle ne savait rien et que mes suppositions n'avaient pas le sens commun.
Peut-être. Du reste, même en admettant que Me Hardouin donne un caractère plus direct et plus brutal à cette industrie judiciaire et extra-judiciaire qui est organisée pour la spoliation générale,--que m'importe? Mme Hardouin est une maîtresse aimable; son mari ne me la dispute pas; et voila l'important.
Et puis, n'y a-t-il pas des gens pour prétendre que le voleur a son utilité? Paradoxe, c'est possible. Mais les crimes que le brigand inconnu vient de perpétrer à Malenvers, la France, fille aînée de l'Eglise, n'est-elle pas en train de les commettre, multipliés à l'infini, _in partibus infidelium_?
* * * * *
Le général Maubart, qui n'était jusqu'ici que le héros de Nourhas, est maintenant le conquérant du Garamaka. La France est plus fière de sa dernière conquête que le triomphateur lui-même; les journaux qu'elle lit ne lui laissent point ignorer l'énorme valeur de sa nouvelle possession; et elle semble tout à fait convaincue de cette grande vérité: que son avenir est au Soudan. Quant à mon père, il n'est certainement pas insensible à la douceur des louanges; il est loin de dédaigner la gloire que lui vaut son succès; mais il a laissé au second plan les satisfactions d'amour-propre. Ce sont des considérations d'un ordre plus matériel qui provoquent son allégresse.
Je le trouve à Paris, où j'ai été le voir dès son retour, installé dans un luxueux appartement de l'avenue de Villiers. C'est la baronne de Haulka, paraît-il, qui lui a préparé cette délicieuse retraite; le goût de la baronne est indiscutable, mais ne doit pas laisser d'être coûteux.
--Qu'est-ce que ça fiche! s'écrie mon père. Est-ce que tu te figures que je reviens les mains vides? Pour te détromper, mon garçon, je vais t'annoncer une bonne nouvelle. Je n'ai point oublié que je n'ai pas eu l'occasion, jusqu'ici, de régler mes comptes de tutelle, et que je te dois encore une certaine somme; je tiens cette somme à ta disposition. Aie patience, et tu ne pourras pas dire que ton père t'aura fait tort d'un sou. Après-demain, je te remettrai une somme de cinquante mille francs... Qu'est-ce que tu dis?
--Je ne disais rien; mais je te remercie...
--C'est bon, c'est bon; nous ne nous disputerons pas pour ça; si tu ne veux pas cinquante mille francs, nous dirons vingt-cinq mille; moi, ça m'est égal. Mettons vingt mille francs pour faire un chiffre rond. C'est juste ce que doit me verser demain un marchand d'antiquités pour quelques bibelots que je lui ai vendus. Ces sauvages du Garamaka avaient une sorte de civilisation, et leurs objets d'art ont du prix. J'en ai rapporté douze caisses, de cinq cents kilos chacune; tout le plus chouette. Il y a des choses charmantes que la baronne elle-même admire.
--Alors, ces sauvages avaient de bons côtés?
--C'étaient des gens très doux, très calmes, presque sans mauvais instincts. La preuve, c'est que nous les avons massacrés par centaines et par milliers, et qu'ils n'ont pas rouspetté. Les histoires de cruauté qu'on débitait sur leur compte n'étaient que des mensonges inventés par les missionnaires. Malgré tout, ces mensonges n'ont pas fait de mal, puisqu'ils ont amené la guerre. Tu sais que je n'en pince pas pour la calotte, mais je dois dire que les missionnaires nous ont été très utiles; ils nous ont donné tous les renseignements au sujet du pays, qu'ils connaissaient parfaitement car ils y avaient toujours été bien reçus, au sujet des taxes à imposer, des amendes à infliger, des contributions, etc. Si ces bons pères n'avaient pas été là, nous nous serions fait rouler; nous n'aurions pas exigé assez; mais avec eux... confiscations, rançons, razzias, ça n'arrêtait pas. Tu comprends ce que tout ça me vaut; tu peux te reporter aux règlements; tu y verras que les prises faites par les détachements leur appartiennent. Avec les retours du bâton, ça m'a fait un joli denier. Le trésor seul du roi Gabaurin s'élevait à huit millions. Ce pauvre roi ne nous pas donné beaucoup de fil à retordre; sans son fils Melahdou, la campagne n'aurait duré qu'un mois. Ces brigands de sauvages n'ont que des fusils à pierre qui portent à deux cents mètres. C'est à peine s'ils m'ont tué une douzaine d'hommes.
--Pourtant, les journaux disent que la mortalité a été très élevée?
--Ça, mon petit, c'est la faute des médicaments; il n'y en avait pas. C'est peut-être aussi la faute de la nourriture; il n'y en avait pas. Même les officiers avaient à peine leur petit confortable; dans des cas pareils, bien entendu, la troupe se brosse le ventre. Les mesures avaient été mal prises. C'est la faute à ce salaud de Boulanger; s'il laissait le gouvernement tranquille, on aurait le temps de préparer les expéditions, et l'on gaspillerait moins d'existences et moins d'argent.
Mais pourquoi donc? Pourquoi épargner le sang et les ressources d'un peuple qui devrait faire la guerre, qui ne veut pas faire la guerre, et qui est assez vil pour consentir aux misérables entreprises coloniales qui ne servent qu'à engraisser une bande de galonnés et de mercantis? L'Allemagne crache au nez de la France, l'Angleterre lui botte le cul. Ça ne compte pas: l'Allemagne et l'Angleterre sont fortes. Mais le Garamaka a brûlé la chapelle d'un Jésuite: A bas le Garamaka! En avant pour le Garamaka! Annexons le Garamaka! Misérable et imbécile, tout ça. D'autant plus que c'est reculer pour mieux sauter. Il faudra encore y passer, par la terrible route de la Guerre, pour arriver à cette existence que les nations pressentent et admirent dans leurs rêves, rêves qui en se réalisant tueront la guerre et qui ne peuvent être, pourtant, réalisés que par la guerre.
--Quel peuple! dis-je en conclusion; et quels chefs il a choisis! Mais, étant donnée une nation pareille, que mettre à la place d'un pareil gouvernement?
--Mets-y un clou! s'écrie mon père; et si tu veux faire ton chemin dans l'armée, ne parle jamais de la nécessité d'une guerre. Nous sommes là pour maintenir la paix; rappelle-toi ça. C'est juste ce que les pouvoirs publics m'ont dit à Marseille, lorsqu'ils sont venus me recevoir à mon retour. Ils m'ont dit que j'avais conquis le Garamaka pour maintenir la paix. C'est bien possible. Il y avait des petites filles, gentilles à croquer, qui m'ont offert des fleurs, des fonctionnaires écailleux qui m'ont infligé des discours, un poète déplumé qui a lu une pièce de vers où il me disait que je lui débarquais dans le coeur. Je suis dur à épater, mais il m'en a bouché un coin. Enfin, on a été bien gentil... Tu comprends, je suis enchanté d'avoir dirigé cette expédition. Profits pécuniaires à part, j'ai maintenant l'avantage d'avoir commandé en chef devant l'ennemi. Et puis, j'ai la satisfaction personnelle d'avoir combattu pour la civilisation.
Un peu pour dissimuler un sourire, je me dirige vers une table sur laquelle est déposée une grande boîte; j'en soulève le couvercle, mais je le laisse retomber immédiatement. Cette boîte est pleine de petits os, d'ongles, de dents qui ont appartenu à des hommes.
--Ah! ah! ah! ricane mon père, tu ne sais pas ce que c'est que ça? C'est pour faire des bijoux porte-veine. Une idée d'un bijoutier de la rue de la Paix; il m'avait demandé de lui rapporter ces choses-là: il doit les monter en or. Ça va faire fureur; on était las du cochon. On appellera ça la breloque humaine...
Je ne reste que quelques jours à Paris. Pas assez longtemps pour être présenté à la baronne de Haulka, qui vient de se voir obligée d'entreprendre un petit voyage en Allemagne pour affaires personnelles. Assez longtemps cependant pour recevoir une partie de la somme que m'avait promise mon père; dix mille francs environ; le marchand d'antiquités ne l'a pas payé complètement et le bijoutier de la rue de la Paix ne lancera la breloque humaine qu'au moment des étrennes. Enfin, dix mille francs valent mieux que rien.
A vrai dire, je n'ai pas de grosses dépenses à faire à Malenvers. L'été est venu, et les plaisirs champêtres qu'il ménage ne sont pas très coûteux. De plus, vous savez combien il est avantageux (en province) d'avoir pour maîtresse une femme mariée. En province, ce n'est pas du tout comme à Paris, où ce sont les femmes qui ne coûtent rien qui coûtent le plus cher.
Quoique les femmes mariées aient du bon, il ne faut pas aller jusqu'à croire que leur fidélité à leurs amants est éternelle. Tout passe, tout lasse, tout casse. Mme Hardouin semble vouloir me démontrer le bien-fondé de ce vieux dicton. Elle me délaisse de plus en plus. J'ai entendu dire qu'on l'a vue plusieurs fois en compagnie du député Courbassol, dont la réputation grandit tous les jours, que la presse représente comme _ministrable_, et qui est venu passer quelque temps à Malenvers. Ces rumeurs m'ont ému; d'autant plus que la notairesse ne m'a pas honoré d'une seule visite depuis près d'un mois. Une pareille indifférence blesse profondément mon amour-propre. Je me décide à faire tenir à Mme Hardouin une lettre de reproches. Elle me répond qu'elle a résolu de rompre toutes relations avec moi.
Si je réfléchissais, je n'insisterais certainement pas. Mais je ne réfléchis point, ma vanité froissée me persuade de la nécessité d'explications, et je suis sur le point d'insister lorsque je reçois, un soir, la visite de l'abbé Lamargelle.
* * * * *
L'abbé, je ne tarde point à m'en rendre compte, est au courant de mes affaires et de mes préoccupations les plus intimes. En quelques phrases de tournure vague, mais dont le sens précis ne m'échappe pas, il fait le procès de mon indifférence aux promesses et aux offres de l'existence, il blâme le détachement d'amateur blasé avec lequel je semble considérer la vie. Il me laisse entendre que je devrais prendre plus d'intérêt aux choses et aux gens qui m'environnent, à moi-même, surtout à moi-même; pourquoi négliger des bons vouloirs et des sympathies qui pourraient n'être pas inutiles et méritent sûrement d'être appréciés? Pourquoi, par exemple, ne m'a-t-on pas vu depuis longtemps déjà au château du Valvert? Le comte de Movéans, hier soir, regrettait mon absence...
Je m'excuse. Je promets une visite pour le lendemain. Au fait, pourquoi perdrai-je mon temps à poursuivre Mme Hardouin de mes récriminations? Je laisserai entendre, au besoin, que c'est moi qui ai voulu la rupture. On lui découvrira des remplaçantes, à la notairesse...
Au Valvert, je trouve plusieurs personnes récemment arrivées de Paris, et qui me sont inconnues. L'abbé ne m'avait pas soufflé mot de leur présence, et je m'en étonne. Parmi elles, il y a une jeune nièce de la comtesse, Mlle Pilastre, et Mlle de Lahaye-Marmenteau, soeur du général et marraine de la jeune fille; cette dame, qui, paraît-il, connaît beaucoup mon père, est charmante pour moi. En somme, la réception qui m'est faite est plus que cordiale; et, telle est ma simplicité vaniteuse ou nonchalante, il me semble tout naturel qu'il en soit ainsi.